Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 5 sur 24

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Le Maître de la mer

Vévénements à L’opéra

V

 

ÉVÉNEMENTS À L’OPÉRA

 

Le soir de ce même jour, il y avait foule à l’Opéra. On était en juin, à la veille du Grand Prix : époque où le troupeau pari-sien se congrège avec d’autant plus de plaisir qu’il est menacé d’une dispersion prochaine. Le rideau se levait sur le second acte de la Walkyrie. Au fond des loges qui se garnissaient len-tement, les manteaux glissaient des épaules ; les jeunes femmes rassemblaient leurs grâces, elles avançaient dans la zone de lu-mière comme les vieux soldats avancent dans la zone de feu : même désinvolture un peu surveillée des mouvements, même défi tranquille dans l’offrande des poitrines aux jumelles bra-quées sur la nouvelle arrivée, telles des carabines sur le peloton qui entre en ligne. La guirlande de bustes et de parures achevait de se nouer sur tout le pourtour des premières loges ; un bour-donnement de papotages s’en échappait, demandes ou réponses distraites de personnes dont l’attention est ailleurs, dans toutes les parties de la salle qu’elles examinent et d’où elles se savent examinées. Très peu de regards se dirigeaient vers la scène. D’un premier coup d’œil circulaire, chaque abonnée se rensei-gnait sur la composition du vaste amphithéâtre où elle venait livrer sa bataille hebdomadaire : bataille qui met aux prises dans cette arène toutes les vanités des gladiateurs mondains ; toutes leurs rivalités de rang social, de richesse, de beauté, de galanterie, de toilettes. Quelques-uns prenaient un air capable, se donnaient la gloire d’écouter l’argumentation de Fricka et de Wotan, qui philosophaient sur l’inceste dans les rochers. Il semblait que toute la vie réelle se fût réfugiée dans ce lointain de la scène, entre ces deux personnages sérieux, appliqués à ce

 

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qu’ils faisaient, naturels dans leurs cris de passion ; et que la feinte théâtrale commençât de l’autre côté de la rampe, avec la vie conventionnelle de la plupart des spectateurs : figurants qui jouaient un rôle, composaient leurs visages et leurs discours ; cachaient sous le sourire d’uniforme les préoccupations appor-tées du logis, les soucis d’affaires, de carrière, de famille, les affres d’une gêne pécuniaire ou d’un drame intime.

Ce soir-là plus que jamais, le spectacle était dans la salle. Trois événements y défrayaient les commentaires des habitués. Le premier était considérable. Rose Esther1 la grande tragé-dienne des Français, prenait officiellement possession de la loge des premières qu’elle avait enfin conquise par des prodiges de stratégie. Gain d’une partie difficile, sur laquelle des paris étaient engagés depuis longtemps. Jusqu’à ce jour, les per-sonnes de sa condition s’étaient contentées des baignoires : le protocole mystérieux qui règle les bienséances à l’Académie na-tionale de musique ne leur permettait pas d’aspirer à un abon-nement dans les premières loges. Lorsque le krach des métaux eut obligé le comte Abrabanel à résigner la sienne, Rose Esther se mit en tête de lui succéder. Cette femme de génie comprenait l’importance d’un triomphe social qui la classerait définitive-ment, qui affermirait sur sa bonne ville de Paris le pouvoir intel-lectuel et politique dont elle étendait chaque jour les prises. La tragédienne mobilisa un ministre, deux anciens directeurs des Beaux-Arts, une douzaine de députés, le ban et l’arrière-ban des auteurs dramatiques. On jeta les hauts cris rue de Valois, on n’y eût pas fait plus belle résistance pour une refonte du décret de Messidor. La lutte fut rude et se termina par une transaction : l’abonnement était consenti au nom de Napoléon Bayonne, le riche directeur de la banque Nathan et Salcedo, l’oncle paternel de Rose Esther : en fait, celle-ci restait la véritable titulaire du fief envié qu’elle inaugurait ce jour-là.

 

1 Voyez les Morts qui parlent.

 

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On ne parlait pas d’autre chose à l’orchestre et dans les loges. Les vieux abonnés levaient les bras au ciel, se récriaient contre le scandale, déclaraient que c’était la fin de tout. Comme le faisait observer avec raison un académicien des Sciences mo-rales, l’histoire des mœurs n’avait pas enregistré depuis trente ans un symptôme plus significatif. Des douairières indignées menaçaient de résilier leur abonnement. Les jeunes gens ap-plaudissaient à ce coup d’audace avec la complaisance habi-tuelle qu’ils ont pour toutes les démolitions du passé. Les scep-tiques concluaient :

– C’était fatal ! Les rastas ont remplacé dans une bonne moitié des loges la société française, qui n’a plus le sou. Nos grandes artistes vont disputer les autres aux rastas. Avant dix ans, nous y verrons des demoiselles de café-concert ; et la ma-chine ronde n’en continuera pas moins de tourner.

Indifférente en apparence à l’émoi que sa présence soule-vait, Rose Esther avait soigné la mise en scène de son triomphe avec l’art consommé qui, faisait de chacune de ses actions un petit chef-d’œuvre. Elle portait une robe d’une élégance sobre, décolletée sans pruderie, sans générosité excessive. Elle avait judicieusement choisi l’invitée assise à ses côtés : personne mûre, agréable encore, d’une réputation intacte ; honorable-ment connue dans le monde des arts par son talent de musi-cienne et bien accueillie dans les meilleures sociétés. Derrière ces dames, des figures officielles se profilaient dans la pé-nombre : l’oncle Napoléon Bayonne, le sympathique banquier ; Aristide Asserme, l’ancien sous-secrétaire d’État aux beaux-arts ; son collègue Pélussin, qui avait rempli la même charge aux colonies. Le vicomte de Félines, député de la droite ralliée, relevait d’une note mondaine ce qu’il y aurait eu d’inélégant dans la composition de la loge, si la couleur politique y eût été trop prononcée.

 

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Il était écrit que tout réussirait à l’heureuse sociétaire. Vers la fin du premier entr’acte, la loge s’enrichit d’un joyau de prix : Pélussin y introduisit une nouvelle recrue, qui n’était rien de moins que le héros africain, le capitaine de Tournoël. L’apparition dans la salle du glorieux officier, précisément à la place d’où les regards ne pouvaient se détacher, fut le second événement de cette soirée mémorable.

Pélussin était un de ces coloniaux qui couvraient Tournoël d’une protection bruyante et inefficace. Comme il est de règle, l’ex-sous-secrétaire d’État aux colonies ne trouvait pas de termes assez sévères pour qualifier la pusillanimité de ses suc-cesseurs. Il avait lui-même dirigé ce département avec une mol-lesse proverbiale. Maintenant, si on l’eût écouté, on n’aurait fait qu’une bouchée de l’Afrique ; et nul ne se montrait plus indigné des avanies qu’ils infligeaient à l’héroïque disgracié. – Pélussin venait de dîner avec Tournoël sur le boulevard ; il lui avait pro-posé de le conduire à l’Opéra, il l’avait mené tout droit dans la loge de Rose Esther. Le politicien madré comptait bien que l’actrice lui saurait gré de cette prévenance.

Elle adressa quelques paroles gracieuses à l’officier, de l’air du monde le plus naturel. Surveillée par des centaines d’yeux, la tragédienne n’oubliait point qu’elle était en scène ; or, il conve-nait d’affecter une indifférence élégante pour le grand honneur qu’elle recevait d’une visite si flatteuse ; il fallait jouer négli-gemment avec l’aigrette de diamant qu’elle venait d’épingler, faire accroire à toute la salle que le visiteur de hasard était une conquête assurée, tout au moins un de ces intimes pour qui on ne se met plus en frais.

Cette tactique savante faillit passer inaperçue. Un nouvel objet sollicitait les curiosités ; les lorgnettes se détournaient de leur point de mire pour fouiller une des grandes loges entre co-lonnes, restée vide jusqu’à cet instant. M. Archibald Robinson y entrait au bras de sa compatriote, la duchesse de Jossé-

 

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Lauvreins. Troisième événement. Ce n’est point parmi les habi-tués de l’Opéra qu’il faut chercher le mépris des biens terrestres. L’entrée d’un grand souverain eût produit sur eux moins d’impression. La personne de l’archi-milliardaire Robinson agit comme une pierre d’aimant sur tous les regards qu’elle attira.

– Oh ! oh ! fit Olivier de Félines, voici Sa Majesté le Maître de la Mer, avec notre bonne duchesse Peg. Elle ne lâche plus sa gloire nationale : pour un peu, elle l’installerait sur la colonne Vendôme. Qui donc lui a-t-elle servi, ce soir ?

Avec une complaisance où il affichait sa supériorité sur As-serme et Pélussin, moins bien instruits à reconnaître les per-sonnalités mondaines, Félines énuméra celles qui prenaient place dans la loge entre colonnes :

– Louise de Banneleuse, naturellement : c’est ça qui don-nera à cet Américain une fière idée de la femme française ! – La vieille Pierresainte, avec sa grande fille ; s’imagine-t-elle que le milliardaire va épouser son échalas ? – Les hommes… Lau-vreins, Banneleuse, l’amiral, quelques gigolos… Mais qui est donc la femme en toilette sombre assise dans le coin à gauche ? Ah ! parbleu, Mme Fianona,… la perle qu’il a pêchée dans une de ses mers… Peg devait bien cela à son invité. Regardez donc, chère amie, comme elle est insignifiante ! Quand on pense que ce gaillard pourrait s’offrir toutes les odalisques du Grand Turc ! Il se contente de peu.

– Ne croyez donc pas toutes ces histoires ! Des potins de paquebot, et pas autre chose ! interrompit Napoléon Bayonne.

Le banquier revenait d’un voyage aux États-Unis, où il était allé négocier une grosse affaire. Il poursuivit, avec l’insistance qui rendait toujours ses digressions un peu lourdes :

 

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– Je me suis documenté là-bas sur le Robinson. Je n’y ai pas eu de peine : ils ne parlent que du mégathérium de la spé-culation, comme ils l’appellent dans leur baragouin yankee. (Bayonne, calculateur de premier ordre, était un médiocre hu-maniste ; il aventurait des assertions affligeantes.) – C’est un personnage assez déconcertant pour nos idées. Nul ne sait le fin mot des énormes affaires qu’il brasse ; nul ne pourrait dire le chiffre approximatif d’une fortune qu’il ne connaît pas lui-même. L’imagination populaire lui fait cadeau d’un milliard de dollars, elle se complaît dans ce chiffre fantastique. C’est comme si l’on disait du Président de sa république qu’il possède quatre-vingts millions de sujets, parce qu’un mot du premier magistrat peut mettre en mouvement ce grand nombre de citoyens fédé-rés. La vérité vraie est assez coquette : grâce à l’ascendant qu’il a su prendre sur tous ses associés, Robinson dirige en autocrate des groupements de capitaux qui eussent paru fabuleux il y a quelques années ; et rien n’empêche d’évaluer théoriquement à cinq milliards de francs, somme pratiquement irréalisable, le crédit pour ainsi dire illimité que ce souverain industriel trouve-rait dans les diverses banques des deux mondes. On n’aperçoit pas toujours clairement le dessein qui le guide dans ses entre-prises ; certaines seraient inexplicables s’il ne se proposait que de gagner plus d’argent. Quel est alors son but ? Mystère. Un médecin de Boston me disait qu’il y a de la monomanie dans le cas de cet homme.

– Voilà bien nos médecins ! s’écria Félines. Pour eux, Na-poléon aussi était un monomane.

Monomanes, tous les grands joueurs : et vous des pre-miers, Bayonne, quand vous vous excitez sur votre poker !

– S’il y a des dessous obscurs dans les affaires d’Archibald Robinson, continua le banquier, il n’y en a pas dans sa vie pri-vée : elle est au grand jour, connue de tout New-York. Il avait épousé de bonne heure une femme de condition et de goûts

 

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modestes, qui l’a tenu longtemps dans une étroite sujétion. Cette puritaine appartenait à l’une des sectes les plus rigoristes des États. Mistress Robinson gouvernait son intérieur comme Archibald ses usines, despotiquement. En pénitence, le richard écrasé de travail, s’il arrivait au premier déjeuner avec un quart d’heure de retard, après la prière dite à haute voix : on ne lui rapportait pas de muffins, il devait avaler son thé froid. Voulait-il boire un verre de bordeaux avec un ami, on le priait d’aller au bar : il n’eût pas osé enfreindre dans sa maison les prohibitions de la Société de tempérance. Archibald lui-même passe pour piétiste ; il est un des piliers de son Église…

– Le pilier d’argent ! interrompit Félines.

– Oui ; et il subventionne libéralement les sociétés de cul-ture morale. – Mistress Robinson mourut il y a quelques an-nées : ce fut pour lui un coup terrible. À ce moment, sa fièvre de spéculations redoubla ; on eût dit qu’il voulait étourdir son cha-grin en accumulant les opérations gigantesques. Cependant, à la fin de son deuil, il commença de rechercher les sociétés mon-daines. Est-ce besoin de détente chez ce bourreau de travail, après les journées de tension forcenée ? Fringale de raffine-ments et de luxe qui aurait mordu sur le tard ce rude enfant du peuple ? Toujours est-il qu’on le vit prendre ses habitudes dans les salons élégants de New-York et de Newport, assidu de préfé-rence chez les beautés professionnelles, comme ils disent. Ro-binson se montre à leurs fêtes, il les emmène volontiers en croi-sière sur son yacht ; dans cette galante compagnie, il se dérobe durant quelques jours aux dures servitudes de son empire in-dustriel. Snobisme ? Aspirations esthétiques ? Goût naturel d’un conquérant parvenu pour les cours brillantes où il est adulé ? En tout cas, il paraît certain qu’Archibald ne cherche dans ces réu-nions d’autre plaisir que celui du riche amateur, qui se promène dans un parterre de fleurs et respire les roses sans les cueillir. Il est dans le monde tel que vous le voyez ce soir sur l’accoudoir de cette loge, se divertissant à un spectacle aimable qui n’a rien de

 

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commun avec sa vie réelle, goûtant des jouissances superfi-cielles qui n’entament pas sa puissante concentration de pensée. Vous supposez bien que plus d’une a essayé de le troubler ; de belles bluffeuses se sont vantées d’y avoir réussi : mais au té-moignage unanime de ceux qui connaissent le mieux Robinson, il n’y a rien, rien : le diable a toujours perdu ses peines avec lui.

– Ta, ta, ta, ricana Félines, nous sommes informés, nous aussi. Un de mes amis, secrétaire de notre légation au Brésil, revenait sur le paquebot allemand où s’est faite la conjonction du Robinson et de Mme Fianona. Leur roman a marché vite : en arrivant à Cherbourg, nul ne doutait qu’il n’eût eu sa conclusion naturelle.

Rose Esther menaça le député du bout de son éventail :

– De grâce, mon cher Félines, laissez-nous écouter Mlle Bréval : vous médirez – ou vous calomnierez après.

Tournoël avait recueilli les paroles du banquier avec un in-térêt où entrait un peu d’agacement. Eh quoi ? il n’échapperait nulle part à l’obsession de l’encombrant personnage qui le pour-suivait, qui l’enveloppait depuis le matin ? Après les agitations de cette journée, il éprouvait le besoin de se trouver seul pour débrouiller les idées accumulées dans son cerveau. Il se sentait d’ailleurs un peu gêné dans cette loge où l’avait fourré Pélussin, un paroissien qui ne lui inspirait qu’une confiance limitée. Trop novice aux choses parisiennes pour deviner qu’on lui faisait te-nir un emploi dans une pièce de la comédie sociale, son instinct lui conseillait pourtant de s’évader d’une souricière où mieux eût valu qu’il ne fût pas. Au baisser du rideau, il se leva, gagna la porte. Rose Esther le rappela :

– Vos admirateurs m’en voudraient de vous accaparer, dit-elle gentiment. Allez recevoir leurs ovations au foyer ; mais vous

 

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n’oublierez pas que vous êtes mon prisonnier, vous nous re-viendrez pour le dernier acte, n’est-ce pas ?

Il balbutia quelques mots d’excuses, sortit de la loge avec l’intention de quitter aussitôt le théâtre. À peine avait-il fait six pas dans le couloir qu’une main s’abattit sur son épaule.

– Enfin ! Ce n’est pas malheureux ! Depuis le temps que je te cherche !

L’homme qui l’abordait ainsi était un de ses anciens de Saint-Cyr, le duc de Jossé-Lauvreins. Lieutenant de dragons, le duc avait démissionné après son mariage avec Peg Gillespie. Le laurier héraldique des Lauvreins perdait ses dernières feuilles faute d’arrosage, quand la riche et jolie fille du Michigan était venue le faire reverdir sous une rosée opportune.

– Mes compliments, héros. Tu as ramené des chevaux de ton Soudan, j’espère ? Tu me les montreras. Grands ? Petits ? Arabes pur sang ou race croisée ?

Christian de Lauvreins ne s’intéressait aux pays et à leurs civilisations qu’en raison de leur production chevaline. Le che-val était pour lui ce que fut pour les artistes grecs la personne humaine : le canon auquel se doivent ramener toutes les œuvres de la nature et de l’homme. Arbitre des questions hippiques, longtemps paisible et glorieux dans sa royauté sur les écuries, Lauvreins voyait venir une révolution inquiétante. L’engouement de ses contemporains pour l’automobilisme me-naçait les situations acquises dans le monde du sport. Fallait-il donc changer de carrière, apprendre la science nouvelle, refaire laborieusement sa vie ? Quand le jeune duc pensait, il pensait à ce problème redoutable ; et les choses ayant pour unique me-sure l’importance que nous leur donnons, on peut croire que les perplexités de Christian égalaient celles de Napoléon au camp

 

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de Boulogne, lorsque l’Empereur se demandait s’il devait licen-cier sa flotte et porter son armée sur le Danube.

– Mais d’abord, il faut que je te conduise chez ma femme. Ordre formel de ne reparaître devant elle qu’avec toi. Nous te présenterons à une bête curieuse, le milliardaire américain.

– C’est déjà fait. J’ai passé la matinée avec lui, répondit Tournoël d’un air pensif.

Il essaya de s’excuser, de se dérober. Lauvreins le prit d’autorité sous le bras ; sans laisser à son camarade le temps de se reconnaître, il le poussa dans la grande loge, l’y présenta aux personnes qu’il lui nommait rapidement.

Elles entouraient M. Robinson, assis au centre. Moucheron exagérait à peine, le matin, lorsqu’il disait du « patron » que ce roi moderne faisait à l’Opéra figure d’un Louis XIV au milieu de sa cour. La duchesse affichait son compatriote « sensationnel » avec une satisfaction bien excusable. La vieille Pierresainte met-tait en valeur sa maigre fille ; elle priait cette jeune musicienne d’expliquer les intentions cachées de Wagner. Les hommes montraient à l’Américain, dans les loges et à l’orchestre, les fi-gures parisiennes qui méritaient l’honneur de lui être désignées. L’amiral, tête majestueuse dans le cadre de ses grands favoris blancs, perché sur ses longues jambes comme un héron des grèves, affectait une rondeur familière de vieux marin :

– Laissez donc ! M. Robinson ne nous écoute pas : il médite quelque opération qui étonnera le monde !

– Il y en aurait une très fructueuse à faire ici, répondit sim-plement le financier : acheter tous ces gens ce qu’ils valent et les revendre ce qu’ils s’estiment.

 

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Il refaisait sans le savoir un mot de Gavarni. La petite Louise de Banneleuse, qui poursuivait le nabab de ses agaceries, applaudit bruyamment.

« La mignonne Mme de Banneleuse »… Elle avait conquis, elle gardait cet enviable cliché dans les comptes rendus des journaux mondains, depuis vingt-cinq ans qu’elle tenait – les méchants disaient : qu’elle battait – le haut du pavé parisien. Très fripée, mais affriolante encore, avec son minois provocant sous l’ébouriffement de sa tignasse acajou, hardie ou décente suivant les exigences de la manœuvre, gaie, spirituelle, d’un es-prit qui était dans chaque occasion celui qu’il y fallait, cette de-mi-jeune femme remplissait une haute fonction sociale. « Notre chère Louison » était une des trois ou quatre personnes, obliga-toires comme les grandes marques de vin de Champagne, aux-quelles pensaient tout d’abord les maîtresses de maison qui avaient l’honneur de composer un couvert ou une loge pour une auguste intimité. C’était la tradition de l’engager quand on vou-lait récréer les regards et les oreilles d’un souverain de passage, d’un prince, d’un étranger illustre ou richissime. On savait que ces grands personnages, respectueux par état de toutes les tradi-tions, demanderaient en se mettant à table : « Ne verrons-nous pas ce soir la mignonne Mme de Banneleuse ? » Et il faut tou-jours répondre d’avance aux questions toujours prévues des grands personnages. On connaissait au couple Banneleuse un bien patrimonial de huit mille livres de rente. Les toilettes et le train de Louise représentaient un revenu décuple. Son mari, bel homme grave et méditatif qui ressemblait aux bustes de Marc-Aurèle, passait pour habile en affaires. Ses intimes n’en conve-naient pas. Les gens qui avaient bonne opinion de lui disaient : « Cette petite femme est bien heureuse d’avoir un mari aussi apprécié dans la haute finance ! » – Les intimes retournaient cet éloge à la petite femme de celui qu’ils appelaient un grand ni-gaud. Le monde s’épargnait la peine d’approfondir un mystère lié sans doute à l’ordre éternel des choses, puisque les quinqua-génaires avaient toujours vu cette aimable créature luxueuse-

 

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ment gênée, exacte quand même à son premier devoir, qui était de briller dans l’orbite des grands astres et de concourir à leurs plus nécessaires plaisirs.

M. Robinson se débarrassa d’elle pour aller au-devant de Tournoël, avec une intention marquée de déférence et de cor-dialité. Les deux hommes échangèrent quelques paroles. Le ri-deau se relevait pour le troisième acte. L’officier voulut prendre congé. Sur un signe impérieux de la duchesse, Lauvreins fit ras-seoir son camarade et lui signifia qu’il le retenait de force, du droit d’un « ancien » sur son « melon ».

Dans la loge de Rose Esther, on suivait avec curiosité ces manèges. Félines dit à l’actrice :

– Nous pouvons faire notre deuil du sublime Africain. Voyez ces intrigantes ! Elles nous ont ravi notre gloire.

Rose le voyait assez. Sa jumelle ne quittait pas le point où toutes les autres, désintéressées maintenant de la loge scanda-leuse, cherchaient les deux grands hommes du moment. Il eût fallu plaindre la duchesse, si les petits tubes de nacre maniés par la tragédienne avaient pu lancer du vitriol. Les lèvres minces se desserrèrent à peine pour laisser siffler ces mots :

– Naturellement. Mme de Lauvreins l’attacherait à son fau-teuil plutôt que de renoncer à cette double exhibition. Songez, deux phénomènes à produire ensemble ! Elle n’est pas pour rien de son pays. Tous, ils ou elles ont dans les veines quelques gouttes du sang de Barnum.

Ayant dit, elle continua d’observer des choses qui sem-blaient l’intéresser vivement.

Le siège que Lauvreins venait d’avancer à son ami se trou-vait à côté, un peu en arrière de celui qu’occupait dans le coin

 

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Mme Fianona. Cette dame ne s’était pas mêlée à la conversation pendant l’entr’acte : elle feuilletait le livret qui donne la traduc-tion du poème. Tournoël pria le duc de le nommer à la seule personne qu’il n’eût pas encore saluée. Elle se retourna à demi, sourit, dit au jeune homme :

– Mais je vous connais, Monsieur. Vous ne vous rappelez pas ? À Sospel, il y a sept ans… La voyageuse à qui vous appor-tiez à boire…

Interloqué d’abord, il laissa paraître un étonnement assez gauche, regarda plus attentivement sa voisine. Sospel ?… Sept ans ?… La mémoire lui revint. Oui, son bataillon de chasseurs était alors en garnison à Villefranche-sur-Mer. Le sous-lieutenant dirigeait dans la montagne une reconnaissance de frontière. Des voitures de Nice amenèrent une société de tou-ristes près du campement. Une toute jeune femme en descendit, lui adressa la parole avec un accent étranger : – Monsieur, j’ai bien soif, voudriez-vous me dire s’il y a une source près d’ici ? – Il envoya un de ses hommes chercher de l’eau fraîche à la Beve-ra, offrit galamment le bidon du soldat en s’excusant de ne pas avoir mieux. L’étrangère porta la tasse de fer à ses lèvres, fit le geste de prendre sa bourse pour rémunérer l’homme de corvée, se ravisa, détacha de son corsage une touffe de roses des Alpes, la déposa dans le bidon où elle avait bu : – C’est avec cette monnaie, n’est-ce pas, qu’une femme paie un service à un soldat français ? – Elle sourit à l’officier, salua, repartit. – Il avait gar-dé jusqu’au lendemain le bouquet, et aussi le souvenir de la fu-gitive apparition, de la voix musicale ; il avait essayé vainement de se remémorer le regard insaisissable, un regard singulier qui semblait passer au-dessus de lui tout en l’interrogeant, comme pour chercher plus loin la chose souhaitée. Puis, l’impression d’un instant s’était envolée, avec les pâles corolles que le vent des Alpes arrachait des sombres tiges.

 

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– Quelle surprenante fidélité de la mémoire chez cette femme ! pensa Tournoël ; et il l’examinait à la dérobée. – « Insi-gnifiante », avait dit Félines ; peut-être, de loin, et pour un œil distrait ; mais c’était bien le dernier mot dont se fût avisé un peintre attentif à déchiffrer l’énigme des visages. Celui de Mme Fianona rappelait, comme une sœur rappelle son jeune frère, le saint Sébastien de Giovanni Bellini, dans le tableau du maître vénitien qu’on voit au Louvre : la Vierge entre saint Pierre et saint Sébastien. À quoi rêve-t-il auprès de la Madone, cet éphèbe ? Où est sa pensée ? Très repliée au dedans de lui, ou très loin dans l’espace ? L’un et l’autre, semble-t-il à qui la cherche dans les yeux, d’une nuance indéfinissable. Gouttes d’or liquide, irradiées d’une lumière intérieure, ces prunelles disent les ravissements et les incertitudes d’un enfant qui écoute le murmure de l’infini. Elles contemplent la Vierge, vont au delà, et l’on sent que ni la Vierge ni personne ne maîtrisera cette âme songeuse. La bouche entr’ouverte achève la signification de l’inoubliable regard ; l’arc des lèvres relevées est tendu comme pour lancer les flèches de la parole : l’étonnement les retient, ou peut-être le doute. Sur cette bouche et dans ces yeux, tout ex-prime la défense de la vie intime contre les prestiges de la vie ambiante ; un conflit candide entre la foi amoureuse et la dé-fiance du miracle, trop beau pour être vrai, trop lointain pour n’être pas inaccessible.

De cette figure, où le vieil artiste a mis tout ce que nous sa-vons de sa nature enthousiaste et contemplative, Mme Fianona avait l’ovale un peu lourd sous les boucles des cheveux châ-tains ; le nez effilé, aux ailes mobiles comme celles d’un oiseau apeuré, le retroussis délicat des lèvres arquées, faites pour les sourires douloureux. Elle en avait la chaude carnation ambrée, qui se continuait sur les épaules, sur la gorge où des perles ré-chauffaient leur pâle orient à la tiédeur des chairs dorées. Elle en avait surtout l’expression, à cette minute, tandis qu’elle écou-tait le prélude des violons avec la même bouche entr’ouverte, le

 

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même mirage lumineux dans ses yeux où passait tout l’ineffable de la musique.

Ces traits modelés sur le type que les Bellini léguèrent au Giorgione, elle les tenait de sa mère, une Vénitienne. Elle devait à son père, un Anglais, l’accent de spiritualité qui en corrigeait la langueur, l’ombre de mélancolie où s’épurait la flamme ar-dente du sang italien. Élevée à Venise – l’Anglais s’y était fixé pour complaire à une femme épousée par amour – la jeune Mil-licent avait perdu de bonne heure ses parents. Orpheline et pauvre, elle avait accepté la main d’un homme d’âge, cousin éloigné de sa mère, le commandeur Fianona. – Ce diplomate la conduisit d’abord à Nice, où il dirigeait le consulat général d’Italie, et en dernier lieu à la légation de Buenos-Ayres. Mis prématurément à la retraite, Fianona s’était établi dans l’Argentine ; il avait acquis une propriété où il espérait refaire une fortune très compromise. Il était mort sans y avoir réussi. Éprouvée par un séjour de plusieurs années dans les pampas, et désireuse de revoir en Angleterre un oncle paternel de qui elle attendait quelque appui, la jeune veuve revenait passer une sai-son en Europe. M. Robinson se trouvait à bord du paquebot qui la ramena. Il avait parlé d’elle à Mme de Lauvreins en termes élogieux et amicaux : la duchesse s’était empressée d’adopter l’aimable étrangère. Elle l’initiait aux plaisirs de Paris ; elle comblait ce soir un vif désir de Mme Fianona, bonne musicienne, en lui donnant l’occasion d’entendre pour la première fois le drame lyrique de Wagner.

Dans cette salle qui contenait tant de spectateurs de leur prochain et si peu d’auditeurs de la musique, une personne au moins s’isolait dans la jouissance passionnée de l’œuvre d’art. Indifférente à tout ce qui l’entourait, penchée sur le rebord de la loge, elle jouait d’une main distraite avec les perles soulevées sur son sein par le rythme pressé de sa respiration. Il y a dans l’attention une force contagieuse : elle se communiquait peu à

 

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peu aux autres occupants de la loge ; le murmure des conversa-tions cessait, dominé par les stridents Hoïotoho.

Bientôt, du haut en bas de ce théâtre, un silence général se fit, silence des âmes qui rentrent en elles-mêmes à l’appel impé-rieux d’un dieu. Wotan proférait sa condamnation sur la Walky-rie. Le sublime chant de colère et de pitié commençait dans un rugissement pour s’achever dans un sanglot. Il disait l’affreux chaos des sentiments confondus dans la sauvagerie divine : fu-reur du Créateur contre sa créature qui le trompe, amour de père où gronde un amour d’amant, déchirement de l’éternelle séparation, jalousie exaspérée dans la prévision du bonheur qu’un autre dérobera sur ces yeux endormis. – C’était l’instant où s’accomplit le miracle sans égal au monde ; où l’émotion d’un poète ressuscite en des milliers de cœurs. Du temps qu’il était sur terre, ce pauvre homme avait eu comme les autres, dans sa médiocre vie semblable aux autres, des minutes de passion, de douleur et de joie ; il en avait transcrit le retentissement inté-rieur en quelques mots, quelques vers, quelques notes de mu-sique. Il est mort, tout ce qui fut de lui est aboli, un peu de poussière reprise par la terre : son émotion survit. Le son de la cloche brisée demeure, grandit, emplit tout le ciel ; la vibration de ce qui n’est plus se propage au lointain des jours, elle rap-porte en d’innombrables âmes l’enchantement ou le désespoir de cet atome anéanti. Un mot d’ordre sort de sa tombe, qui commande à tous les hommes de repleurer ses pleurs, de res-sentir ce qu’il avait senti, de rallumer en eux son inextinguible amour. La passagère souffrance qu’il avait maudite devient à tout jamais un pouvoir bienfaisant.

Pouvoir universel et sans limites, quand le cri de passion nous fut légué dans un chef-d’œuvre musical. Sous cette forme, ce cri se métamorphose au gré de tous ceux qui l’entendent, le thème originel se prête à toutes les variations des sentiments divers qu’il suggestionne. Comme la mer aux mille chemins, où les mêmes flots portent chaque navire à sa destination particu-

 

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lière, la musique, cet autre océan conseiller des longues fuites, porte chacun de ses auditeurs au pays où l’appelle un rêve indi-viduel. Il en allait ainsi, ce soir-là, pour la foule assemblée dans le théâtre, tandis que la vague d’harmonie montait, soulevait les âmes d’abord rebelles. Chacune d’elles cédait à la vague ber-ceuse, se laissait dériver aux caprices de sa chimère accoutu-mée, sentiment, action, regret du passé, promesse de l’avenir. Il en allait ainsi pour le petit groupe de personnes réunies chez Mme de Lauvreins. À quoi songeait M. Robinson ? À son globe étoilé de drapeaux, sans doute ; aux flottes que son imagination lançait sur les océans, qu’elle devançait dans tous les ports de l’univers. À quoi songeait Mme Fianona ? À ses lagunes natales ? Aux intérêts qu’elle avait laissés dans un autre monde ? Ou peut-être… Mais était-il possible qu’une de ses pensées s’attardât à ce petit rien de son passé, la tasse d’eau fraîche bue dans la montagne ? Cette question, Tournoël se l’était posée avant de s’abandonner lui-même au remous des images inté-rieures. Ces images se succédèrent, rapides et changeantes, avec les dispositions diverses que suggéraient les imprécations et les plaintes du dieu Wotan :

Sur les champs de bataille où plane la victoire Tu n’iras plus marquer de ton doigt triomphal

Les héros…

L’officier revoyait le mirage de ses conquêtes africaines, la place où il avait connu l’enivrement de la victoire dans les plaines du Bornou, l’empire souhaité qu’on lui ravissait, tous ses rêves de gloire lamentablement évanouis. Sous l’influence de la musique, complice de nos souffrances qu’elle traduit, il revivait les tourments, les déceptions des derniers jours. Et soudain, par la sollicitation secrète de ces deux mots qui l’avaient ramené dans le passé : – À Sospel… il y a sept ans… – il revint en ar-rière, aux années heureuses où l’avenir lui apparaissait tout rose d’espérances vagues. Il rattachait maintenant ces espérances à la gracieuse rencontre d’un instant : l’impression fugitive qu’elle

 

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lui avait laissée, il se la figurait ce soir plus profonde et plus du-rable, il la grossissait par une illusion d’après coup. Cette illu-sion, les paroles qui arrivaient de la scène contribuaient à la créer :

Elle était mon désir sous sa forme visible,

L’aspect que revêtait mon vouloir créateur…

Était-ce donc vrai que le désir, quel qu’il soit et de quelque promesse qu’il nous leurre, alors même qu’il se croit comblé par les joies de l’action, cherche toujours sa fin dernière dans un autre objet ? La parole de Wotan révélait au jeune homme ce qu’il avait souvent pressenti : le « vouloir créateur » ne prend corps, il ne trouve son prolongement véritable que dans la créa-trice des jours futurs, dans la femme, inspiratrice et raison ul-time des grandes actions ; gloire et succès ne seraient rien, s’ils n’étaient des moyens de se faire aimer d’elle. – La femme avait tenu peu de place dans la vie de Tournoël. Quelques aventures de garnison, quelques expériences exotiques aux colonies, c’était tout ce qu’il avait accordé à ses sens. Depuis plusieurs années, une fièvre d’action et d’ambition lui dévorait le cœur. À cette heure, quand tout s’écroulait au dedans de lui, ce cœur désarmait ; il était prêt à implorer le tendre secours auquel aspi-rent les plus forts dans leurs crises de faiblesse. Paris l’avait amusé d’un applaudissement flatteur. Mais la rumeur publique, est-ce une amie ? Isolé dans ce Paris, il s’y défiait également des ennemis, des rivaux, des amis trop récents et trop bruyants, ex-ploiteurs intéressés de sa disgrâce. Sa main cherchait d’instinct l’étreinte d’une main sûre et douce, d’une main consolatrice. Son regard se posa sur Mme Fianona, s’arrêta complaisamment sur ce visage transfiguré par l’émotion intime.

Elle était mon désir sous sa forme visible…

Pourquoi lui entrait-elle dans le cœur à cet instant, la pa-role si pénétrante, si chargée de sens ? À qui l’appliquerait-il ? À

 

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cette inconnue reconnue, à cette femme au parfum de fruit mûr ? Amie ancienne, puisque d’un seul mot elle s’était blottie tout au fond des plus radieuses années dont il eût souvenance ; amie toute proche d’âme, puisqu’elle communiait avec lui dans l’extase des harmonies qu’ils entendaient ensemble pour la première fois. Il la devinait, il voulait la deviner sa pareille, grave et timide, aumônière des consolations dont il avait soif. Le jeune homme ne se disait pas ces choses, il eût été surpris et effrayé si quelqu’un les lui eût dites ; mais, dans les profondeurs de son être alangui par la musique, un travail rapide se faisait qui rendait ces choses possibles ; plus possibles et plus ten-tantes, à mesure que la plainte du dieu malheureux devenait plus poignante, plus évocatrice de mélancolie pour chacun :

Nous n’irons plus tous deux, chevauchant côte à côte,

Par les plaines d’azur du ciel…

C’était le rappel à la réalité. Non, le pauvre vaincu ne mon-terait pas vers les hauts bonheurs partagés : n’allait-il pas dé-choir de la gloire par quoi l’on se fait chérir ? Tout lui manque-rait à la fois : qui voudrait de lui dans sa peine humiliée ? Ni celle-ci, ni personne… Et il sombrait de nouveau dans l’abîme du découragement, quand éclata le cri d’infinie détresse :

Ces yeux se rouvriront sous les baisers d’un autre…

Il regardait à ce moment dans la direction de la loge qu’il avait quittée tout à l’heure. Il y aperçut Olivier de Félines. Il se rappela subitement, avec une sensation de froid au cœur, la voix méchante, l’insinuation brutale qu’elle avait lancée contre Mme Fianona. La gêne qu’il éprouvait à s’en souvenir, Tournoël la mit sur le compte d’un dégoût bien naturel pour l’impudence de ce fat ; et la figure vulgaire de Bayonne, de l’homme qui avait démenti l’accusation, lui parut par contraste toute sympathique, digne de confiance. Mais le serrement de cœur persistait. Invo-lontairement, ses yeux cherchèrent M. Robinson, allèrent à plu-

 

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sieurs reprises de l’Américain à la jeune femme. Il réagit avec humeur contre une impression pénible, autrement pénible que ses amertumes des minutes précédentes.

Les dernières sonorités de l’orchestre expiraient dans le sif-flement des flammes allumées par Lôgue. Le rideau retomba. Brusquement, et comme réveillée d’un rêve, Mme Fianona se rejeta en arrière : toute sa personne frissonna sous les étoffes, du frisson d’un cygne qui bat des ailes en sortant d’une eau pro-fonde. L’éventail oublié sur ses genoux glissa sur le tapis. M. Robinson le vit, se baissa pour le ramasser : Tournoël devan-ça l’Américain, d’un mouvement si avide et si précipité qu’il en eut honte à la réflexion. Son geste n’eût pas été plus impétueux s’il avait disputé à cet homme le titre de propriété qui l’aurait constitué maître souverain du Ouadaï.

On se levait dans toutes les loges. Rose Esther, debout sur le devant de la sienne, abaissa la petite lorgnette qu’elle venait de braquer une dernière fois. – Ça y est ! dit-elle sèchement.

– Quoi donc ? demandèrent les hommes qui l’entouraient.

– Bouclé, le Cid vainqueur des Maures ! Et de sa voix de théâtre, la tragédienne déclama :

Percé jusques au fond du cœur

D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle…

– Mais que voulez-vous dire ? répétèrent ses invités.

– C’est vrai : vous les hommes, vous ne voyez rien. Et quand vous voyez, vous ne comprenez pas. Nous autres femmes, la façon dont on ramasse un éventail suffit à nous renseigner. M. de Tournoël a reçu le coup de foudre : un coup de foudre américain.

 

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Elle battit en retraite, dépitée comme un chasseur qui rentre bredouille à la maison.

M. Robinson quittait la grande loge au bras de la duchesse. Lauvreins prenait celui de la petite Banneleuse. Tournoël offrit le sien à sa voisine. Ils sortirent les derniers, descendirent len-tement le grand escalier. L’officier cherchait une phrase banale pour rompre le silence, elle ne venait pas : trois ou quatre se présentèrent à son esprit, toutes plus bêtes les unes que les autres, pensa-t-il. Il finit par dire :

– Ne trouvez-vous pas, Madame, que cette musique em-mène très loin ?

– Oui, répondit-elle : chez les dieux… là où vont les morts.

– Elle y emmène aussi les vivants reprit-il en souriant.

– Oh ! fit-elle, il y a parfois si peu de différence entre les vi-vants et les morts !

Que signifiaient ces paroles ambiguës ? Soumis et craintifs, les yeux du jeune homme interrogèrent ces yeux solitaires, qui le regardaient sans le voir. Ils celaient le secret d’un entretien intérieur.

Au bas des degrés, dans la rotonde où le reste de la société les attendait, Tournoël rencontra un autre regard : celui de M. Robinson, fixement posé sur le couple retardataire. Dans ce regard chargé de volonté, comme aux heures de la matinée où il fouillait l’âme de l’officier, celui-ci crut surprendre une lueur de satisfaction ironique. – Plus que jamais, ces guetteurs clairs et durs, retraités dans les profondes orbites, faisaient songer à deux éperviers dans les cavités d’un roc : ils cernaient d’avance leur proie sur le point de l’horizon où son vol allait faiblir, où elle s’abattrait enfin, sans défense contre la prise de leurs serres.

 

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