Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 21 sur 24

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Le Maître de la mer

Xxiaux Tombeaux des Khalifes

XXI

 

AUX TOMBEAUX DES KHALIFES

 

Le lendemain matin, il projetait en s’éveillant de prendre le premier train pour Alexandrie. Le courrier de France ne partait que le jour suivant ; mais Louis avait hâte de fuir le Caire ; il redoutait quelque lâche faiblesse, une rencontre possible, et qu’il chercherait peut-être malgré lui…

– Enfantillage ! pensa-t-il une fois levé : j’aurais traversé à deux reprises, presque sans la voir, une ville intéressante entre toutes ; je dispose de vingt-quatre heures pour m’en former au moins quelque idée ; ce serait trop bête de perdre cette occa-sion, et d’aller me ronger dans Alexandrie jusqu’à demain soir. Restons.

Il parcourut les quartiers arabes, visita des mosquées, s’efforçant de réagir contre l’accablement moral et physique d’une journée de khamsin. Ce mortel vent du sud, fléau du beau climat d’Égypte, sévit ce jour-là depuis le matin. L’atmosphère était bouleversée par la vieille lutte mythique de Typhon contre Osiris : l’haleine embrasée du monstre voilait la gloire sereine du dieu solaire, embrumait d’une poussière de sable un ciel qu’elle faisait opaque et pesant ; elle charriait du désert et souf-flait sur le Caire cette cendre de fournaise ; des aiguilles de feu pénétraient dans les poumons, dans les cerveaux étreints par un bandeau de plomb brûlant ; toutes les créatures souffraient la passion de leur dieu, flagellé par le démon méridien.

 

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Le soir rendit à l’air obscurci la douceur coutumière, aux hommes oppressés l’allégement de la respirer. La pleine lune monta dans le ciel purifié. Tournoël ressortit, par une nuit plus claire que n’avait été le jour. Il traversa les palmeraies du jardin de l’Ezbékîyé, s’engagea dans la grande artère du Mouskî. Toute flamboyante aux lumières du gaz et des lanternes, la rue franque s’emplissait du grouillement de ce peuple enfantin : passants bigarrés, de toute race et de tout costume ; effendis aux élégances prétentieuses, vieillards drapés dans les robes de soie multicolores, femmes empaquetées dans leurs voiles hermé-tiques d’étoffes noires. Heurté à chaque instant par les ânes, les chameaux, les outres des porteurs d’eau, l’officier suivait à l’aventure les remous de la foule gesticulante et bourdonnante, où les appels gutturaux de la langue arabe se mêlaient au pé-piement des syllabes romaïques ; il musait avec les promeneurs devant les échoppes indigènes, les magasins de clinquant euro-péen, les cuisines en plein vent des rôtisseurs de mouton et des pâtissiers turcs. De guerre lasse, il finit par céder aux instances d’un jeune ânier qui le persécutait : il se laissa hisser sur le bât à bossages rouges d’un bel âne blanc, et suivit l’enfant qui courait devant son baudet en criant à tue-tête, pour faire ranger la foule indifférente à ses injonctions. Plus clairsemées à mesure qu’ils avançaient, la cohue et les lumières disparurent bientôt derrière eux : à l’extrémité de la longue rue, des maisons basses dor-maient dans le silence et la solitude, sous la clarté lunaire.

Lorsqu’il eut dépassé la dernière de ces maisons, Tournoël ne vit plus devant lui qu’un chaos de monticules pelés ; des fon-drières, des amas, de décombres et d’immondices, la mort su-bite de la ville dans le désert qui l’enserre de ce côté. Quelques moulins à vent couronnaient les premières crêtes de ces ondula-tions sablonneuses, qui allaient se rattacher plus haut aux con-treforts du Mokattam. Dans le jour, des vols de gypaètes tour-noient sur le domaine où ils trouvent leurs répugnantes pâ-tures ; à cette heure de nuit, nulle forme n’y bougeait. Au sortir du vivant et populeux Mouskî, l’officier pouvait se croire trans-

 

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porté sur les confins d’un Sahara. L’ânier se mit en devoir de faire tourner sa bête : Louis lui enjoignit de continuer ; ce pay-sage désolé convenait aux pensées qu’il y voulait promener li-brement. Le petit fellah crut deviner l’intention du monsieur européen : il fit un signe d’intelligence, repartit, gravit les lacets des sentiers qui zigzaguaient sur les pentes. Perdu dans une songerie vague et triste comme les lieux où il la portait, Tour-noël trottinait au hasard derrière son guide. Un cri de l’enfant lui fit relever la tête : ils avaient atteint l’arête d’un plateau qui formait une sorte de col entre deux vallées ; l’ânier étendait la main vers celle qui venait de se découvrir au-dessous d’eux, il disait en riant : – Tombeaux Khalifes ! Very good !

Étrange et belle à miracle, une apparition surgissait à leurs pieds ; si belle dans son recueillement nocturne, si parfaitement autre que les lieux d’où il sortait – le Mouskî grouillant et bruyant de tapage humain, la morne steppe de décombres qu’il venait de traverser – si fantastique et si soudaine qu’il fallut à Tournoël quelques instants pour comprendre où il était, ce qu’il voyait. Le mot de l’enfant l’éclaira : c’étaient les Tombeaux des Khalifes. Assemblage unique des plus gracieux bijoux de pierre que des architectes joailliers aient jamais ciselés. Égrenés sur la plaine, ils sortaient de l’écrin de sable dont ils ont la teinte de grisaille jaunâtre, au point qu’on les pourrait croire modelés par le vent du désert avec la poussière ambiante. Mieux que le plein jour, la lumière de la lune découpait chaque relief des mosquées funéraires : coupoles en forme de mitres, dômes cannelés, mi-narets où une dentelle d’arabesques s’enroule sous les balcons ajourés. Les deux coupoles conjuguées de Sultan Barkouk et le minaret élancé de Kaït bey dominaient la cité des tombes char-mantes. Délabrées et croulantes pour la plupart, ces merveilles ont la séduction des choses frêles, trop fines pour vivre long-temps, et qu’il faut admirer vite parce qu’on les sent qui meu-rent. Un enchantement de rêve, c’était le seul sentiment qu’éprouvât Tournoël. Devant les sépultures sarrasines, il ne retrouvait aucune des impressions que lui avait laissées sa soi-

 

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rée à Saqqarah ; l’immémoriale et sérieuse nécropole de Mem-phis lui avait parlé d’éternité ; ici, tout était songe d’ombres lé-gères, Jeux des génies aériens, roses effeuillées, dentelles déchi-rées dans un bal de la Mort, chez les princes élégants des Mille et une Nuits. Ces mausolées n’avaient de triste que leur aban-don dans le désert et le regret qu’ils donnaient de leur fin pro-chaine ; des rayons de lune filtraient entre les grandes lézardes, plongeaient dans les plaies béantes des dômes ; sur les carcasses des plus mutilés, on découvrait à peine quelques vestiges des anciennes rosaces ; de la face des vieux squelettes le plâtre était tombé comme un fard.

Louis descendit dans le vallon, mit pied à terre devant le premier turbé. Comme le petit fellah l’importunait d’un babil qui voulait être explicatif, il lui intima l’ordre de rester à cette place avec son âne, et d’y attendre qu’il vînt les rechercher. Un peu plus loin, deux chameliers dormaient contre un pan de mur de Sitti Khaouand. Au delà de ce point, il n’y avait plus trace d’êtres vivants, jusqu’aux coupoles de Sultan Barkouk, la grande mosquée située à l’avant-garde du campement funéraire des Mameluks. Tournoël alla regarder l’un après l’autre ces édifices harmonieusement dissemblables, et dont quelques-uns attei-gnent la grandeur à force de noblesse dans la fantaisie. À cette heure, ils avaient le langage expressif des monuments qui nous parlent dans l’air immobile de la nuit. Leurs profils s’enlevaient sur le ciel pur, baignés par une clarté si vigoureuse qu’elle por-tait durement les ombres sur le lit de sable encore tiède de la chaleur du jour. Par moments, sous les flots de vie que cette nuit d’Égypte épandait sur la prestigieuse vision, Louis ressentait ces défaillances qui accablent le cœur devant trop d’inutile beauté ; inutile, puisqu’il ne pouvait verser dans un autre cœur l’infini de sensations trop lourd pour un seul.

Il examinait depuis quelques minutes l’enceinte majes-tueuse de Barkouk ; un bruit léger attira son attention. Il se re-tourna : les roues d’une calèche criaient sur le sable. Elle avait

 

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quitté la route voiturière qui vient de Bab-en-Nasr, elle se diri-geait à travers la plaine vers le mausolée de Kaït bey ; il la vit s’arrêter à la base du minaret. Un saïs était assis sur le siège à côté du cocher. Autant qu’on en pouvait juger de loin, il n’y avait qu’une seule personne à l’intérieur de la calèche.

Un sentiment de curiosité le ramena dans la direction de Kaït bey. Cette personne était une femme dont il ne distingua que la tête, en arrivant derrière la voiture. Le rebord de la ca-pote ne laissait apercevoir qu’un large chapeau de paille où se nouait un voile de gaze. Absorbée sans doute dans la contempla-tion du minaret, la nocturne promeneuse ne vit ni n’entendit l’approche de l’officier. Il n’était plus qu’à trois ou quatre pas lorsqu’un geste de la main qui ramenait sur la nuque les plis du voile le renseigna subitement : Louis reconnut ce geste dont la grâce lui était familière. Il s’arrêta, cloué sur place par la sur-prise et l’émotion. Le saïs se retournait à cet instant : craignant peut-être quelque mauvaise rencontre, l’Arabe apostropha cet inconnu immobile. Mme Fianona regarda derrière elle, aperçut l’homme qu’éclairait en plein la vive clarté de la lune. Son sai-sissement la fit se dresser dans la voiture ; debout, svelte et ri-gide comme la haute fleur de marbre sur laquelle elle se déta-chait, ses lèvres s’entr’ouvrirent pour cet appel, jeté d’une voix tremblante :

– M. de Tourn… Louis !

Il fit les trois pas qui le séparaient de la voiture, salua cé-rémonieusement. Ils se regardèrent un instant, ils ne trouvaient pas de paroles. Elle commença la première, soucieuse d’abord d’expliquer sa présence dans ce lieu, seule, à cette heure ; elle dit précipitamment, comme si elle allait au-devant d’un re-proche ou d’un soupçon :

– Je vous surprends… J’ignorais… Rien ne pouvait me faire prévoir… Mme de Lauvreins avait commandé une voiture pour

 

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notre promenade de ce soir : elle s’est sentie indisposée après cette étouffante journée de khamsin ; elle a voulu que je fisse usage de sa voiture. Je suis revenue voir ce lieu qui est si beau, la nuit… Notre saïs est très sûr, nous ne craignons rien sous sa garde.

– Je suis en effet un peu surpris de vous voir seule, répon-dit-il froidement ; je vous croyais très occupée, Madame… très entourée.

Qui expliquera les chemins tortueux que la passion suit dans un cœur ? Dans celui du jeune homme, l’émotion poi-gnante de cette minute se changea d’abord en sourde colère, en désir furieux de blesser, de repousser la femme dont la voix lui donnait un frémissement de douloureux plaisir.

Millicent eût été incapable de définir les sentiments qui l’assaillaient depuis la veille. Mme de Lauvreins lui avait dit né-gligemment, en revenant des Pyramides, que le capitaine, ren-contré par hasard, était de retour, de passage au Caire pour quelques heures, très pressé de regagner la France, semblait-il ; et qu’il s’était excusé de ne pouvoir venir à l’hôtel. Ainsi confir-mée dans tout ce qu’elle pensait, la pauvre dédaignée avait con-sommé le sacrifice au fond de son âme ; et pourtant, le sachant si près, ses troubles assoupis lui étaient revenus plus violents que jamais ; un invincible pressentiment ne lui avait pas laissé prendre un instant de repos, durant cette journée où l’intolérable oppression de l’atmosphère doublait la souffrance de tous ceux qui souffraient. Maintenant, dans la divine splen-deur de cette nuit, dans la fantastique beauté de ce paysage, fait pour des êtres et des choses sans liens avec la vie réelle, Milli-cent ne raisonnait plus, ne commandait plus ses pensées : elle continuait un rêve où Louis venait d’apparaître naturellement, pour la faire mourir de douleur, ou pour l’enlever dans les bon-heurs du ciel.

 

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Elle arrêta sur lui des yeux chargés d’une infinie tristesse :

– Alors, vous me jugez toujours avec la même cruauté ?

– Je ne juge pas. Je suis heureux que l’occasion me soit donnée de vous offrir mes félicitations, Madame.

– Mais d’où vient votre folie ? Que vous a-t-on dit ? Parlez !

– Je ne vous comprends pas, fit-il avec un étonnement sin-cère ; – ne dois-je pas vous féliciter d’un bonheur que m’annoncent depuis hier toutes les personnes que je rencontre ?

Elle se laissa retomber sur les coussins, comme s’il l’y eût poussée, toute meurtrie.

– Un bonheur !… Oui, je devine, on a dû vous dire… Je se-rai très franche. Il y a peu de jours encore, je croyais que cela ne pouvait pas être, ne serait jamais. Maintenant, je ne sais plus. Si c’est le destin, peut-être me laisserai-je faire. On veut que je vive, ils disent tous qu’il faut vivre. Je ferai ce qu’ils voudront ; je vivrai, comme tout le monde, comme tous les morts qui n’ont jamais vécu. Tout m’est indifférent : quand on n’a plus de pain, plus d’amour… Perdue, abandonnée, que puis-je devenir ? Cela ou autre chose… Pourquoi m’avez-vous abandonnée, Louis ?

La vérité de la douleur qu’il entendait gémir dans ces mots eût dû le jeter aux pieds de celle qui les disait. Un mouvement de tout son être l’y précipitait, il ne le réprima qu’avec un effort violent sur lui-même. Cette fois encore, le démon dont il était possédé depuis si longtemps l’emporta ; le cri d’amour prêt à éclater fut de nouveau refoulé par l’incurable méfiance :

– Abandonnée ! Mais s’il y eut quelqu’un d’abandonné, j’imagine que c’est moi ! Suis-je donc parti avec une autre ?…

 

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– Et des paroles sifflantes, comme si elles eussent fait la gageure d’exaspérer cette douceur ; des allusions empoisonnées, à double entente, commencèrent de vomir tout ce qu’il avait sur le cœur : le départ de France, les voyages sur le Neptune… Il mêlait le vrai, le faux, ce qui avait été, ce qu’il supposait ; la tra-versée réelle, l’imaginaire fuite à deux dans la mer Rouge ; il découvrait jusqu’au fond ses invincibles, ses outrageuses pré-ventions.

Quand il en vint à l’histoire de la mer Rouge, elle releva la tête sous les derniers coups de lanière, se pencha vivement vers lui :

– Oh ! non, pas cela ! C’est de la folie ! C’est du délire ! Vous ne pouvez pas y croire ! Puisque je vous le dis, maintenant, que c’est de la folie, vous n’y croyez plus ?

Il s’inclina poliment, avec une ironie mauvaise :

– Je dois vous croire, Madame. D’ailleurs, qu’importent les dates ? Un peu plus tôt, un peu plus tard… Puisque demain…

– Oui, demain, c’est entendu ! Mais pas alors, quand vous vouliez encore de moi, quand ma vie vous était donnée !

– Oh ! oh ! donnée ?… Qui donc disait que tout nous sépa-rait ? Qui refusait d’unir nos deux médiocres destinées ?

– Ingrat ! Parce que j’admirais et ne voulais pas briser la vôtre ! Ah ! pauvres hommes, vous ne comprendrez jamais les joies du sacrifice, et ce qu’il y a parfois dans les refus qui vous irritent de dévouement héroïque à celui qu’on chérit plus que soi-même ! Mais je consens à me reconnaître tous les torts ; si vraiment je fus lâche, égoïste, en un temps où je ne savais pas combien j’aimais, où je ne savais pas aimer, – accusez ma pru-

 

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dence, accusez-moi de tout, mais pas de l’affreuse chose… Ju-rez-moi que vous n’y croyez pas !

– Souffrez que je le répète, Madame ; après ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire tout à l’heure, peu importent les dates. – Raidi contre l’émotion qui l’envahissait, ce bourreau de lui-même salua, fit un pas pour se retirer.

Comme au premier moment de la rencontre, lorsqu’elle l’avait reconnu, Millicent se dressa debout dans la voiture. Après un instant d’hésitation, montrant le sais et le cocher :

– Voulez-vous dire à ces hommes de m’attendre ici ? D’eux aussi je me fais difficilement comprendre. Ils n’entendent pas un mot de nos langues.

Elle descendit, lui fit signe de la suivre, marcha dans les débris du mur ruiné jusqu’à l’angle de la mosquée, passa du côté où la façade principale projetait sur le sol une barre d’ombre. – Là, elle se retourna ; elle l’attendit en fixant sur lui un regard singulier.

– Encore une fois, au nom du ciel, dites-moi que vous ne persistez pas dans votre odieux soupçon !

Le visage de Tournoël garda son expression de défense po-lie, obstinée.

Millicent se prit le front, des deux mains jointes qu’elle tordait dans un geste de désespoir :

– Mais pourquoi, pourquoi ?… Que faut-il donc faire pour qu’il me croie ?

Une lueur soudaine passa dans les prunelles dilatées ; elle fit un pas en avant ; et ses yeux dans les yeux de son persécu-

 

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teur, lèvres contre lèvres, d’une voix de folle sérieuse, elle lui cria :

– Louis, me croyez-vous celle qui appartiendrait à deux hommes ? Répondez : cela, le croyez-vous ?

– Cela, non, dit-il avec un accent de ferme conviction.

– Alors, puisqu’il le faut pour être crue… Louis ! Prenez-moi !… et croyez-moi !

Secouée tout entière par un sanglot convulsif, elle s’abattit dans les bras qui s’ouvrirent pour la recevoir. – Il la releva bien-tôt, se laissa tomber sur les genoux, courba la tête : ses lèvres allèrent chercher les petits pieds qui marquaient à peine leur empreinte dans le sable ; et ce fut lui, cette fois, qui joignit en se redressant deux mains désespérées, tandis que sa bouche mur-murait, avec un râle étouffé dans les plis de la robe : Pardon ! Pardon !

 

À la même place où les paroles de défi répondaient l’instant d’avant aux paroles d’angoisse, dans cette même lumière lim-pide qui avait éclairé un visage hostile et un visage en pleurs, – deux voix accordées au même diapason de tendresse échan-geaient des mots enivrés, mourants dans les longs baisers des bouches unies.

– Non, Louis, ne dites plus : Pardon ! Comme vous, plus que vous, peut-être, j’aurais été méchante, si j’avais pu croire que vous me délaissiez pour une autre. Puis-je vous en vouloir d’une injure où il y avait tant d’amour ?

– Merci, ma bien-aimée. Comment ne l’avez-vous pas de-viné, cet amour ; comment n’avez-vous pas senti tout ce que j’en

 

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mettais malgré moi, dans cette lettre que je vous écrivais de chez les morts ?

– De chez les mauvais. Voici les bons morts (elle montrait les tombeaux des Khalifes), les morts qui ont fait ressusciter en vous ce que les autres voulaient étouffer.

– Millicent ! Restons avec eux ! Il n’y a plus de monde. Il y a le désert que notre amour remplit ; et autour de nous la mort, qu’il défie. Ne sentez-vous pas descendre sur l’univers la vie que notre amour crée dans les profondeurs lumineuses de ce beau ciel ?

Longtemps, dans la nuit auguste, leurs deux voix alternè-rent les hymnes de l’extase, les soupirs de félicité qu’elle entend et confond, l’indifférente nuit, avec les cris de douleur qui mon-tent vers son trône noir au même moment, de la même force, les uns contrepesant les autres dans les balances de quelque obs-cure Justice. – Le hennissement d’un cheval vint rappeler aux deux amants l’existence du monde : ce bruit les fit souvenir du grand ennemi de l’amour, le Temps, qu’aucun baiser n’arrête.

– Est-ce qu’il est bien tard, Louis ? Hélas ! Pourquoi faut-il que cette nuit finisse !

– Qu’importe ? Le soleil de demain se lèvera si beau !

– La lune descend déjà derrière le minaret de Kaït bey. Peut-être devrions-nous partir ?

– J’y consens, à la condition que vous me ramènerez au Caire.

– J’allais vous le demander.

 

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Tournoël siffla son petit ânier, lui jeta quelques piastres, monta dans la calèche de Mme Fianona. À plusieurs reprises, ils se retournèrent, ne pouvant se résoudre à quitter des yeux la mosquée de Kaït bey, les coupoles bleuissantes sous la clarté liquide, toute la ville fée des Tombeaux où leurs cœurs venaient de renaître. Comme Millicent regardait encore une fois derrière elle, sa main saisit en tremblant celle de Louis : un pli de terrain avait brusquement caché les aiguilles et les dômes. Elle fixa sur son compagnon des yeux de folle inquiétude ; elle dit, avec une terreur qui n’était pas feinte :

– Ils ne sont plus ! Ils n’ont jamais existé ! Vous verrez que nous ne les retrouverons plus dans ce désert. Ce n’était qu’un rêve, trop beau, évanoui. Et vous en étiez, mon bien-aimé, vous allez disparaître avec eux. Oh ! dites que vous êtes encore là !

Il l’attira plus près de lui. Leurs mains s’enlacèrent, leurs paroles se firent plus rares ; leurs yeux se communiquaient la beauté des visions surprises dans l’espace, échangeaient la lu-mière dont ils allaient s’emplir sur tous les points de l’horizon où elle était plus sensible : taches claires des grands îlots de sable, bouquets de palmes luisantes au bord de la route, bril-lants tronçons du fleuve aperçus au loin, comme les éclats d’un miroir brisé.

– Déjà ! soupira-t-elle quand se dressèrent devant eux les tours de la lourde porte Bab-en-Nasr.

La voiture s’engagea dans les rues de la ville, presque dé-sertes à cette heure.

– Vous direz à ces gens où ils doivent vous arrêter, fit-elle tristement.

 

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– Non ; je vous reconduis ; mon hôtellerie est à deux pas du Shepheard. – Je pensais hier que c’était beaucoup trop près, ajouta-t-il en souriant : punissez-moi pour ce blasphème.

– Hier, dit-elle, et ce matin, j’ai vainement essayé de me procurer votre adresse. Si je l’avais sue, rien ne m’eût empêchée d’aller vous trouver.

Il se pencha vers elle. Troublée par les paroles d’ardente imploration qu’il lui adressait à voix basse, elle laissa tomber sa tête sur l’épaule du jeune homme, masqua son visage de ses deux mains réunies. Ainsi cachée et les yeux clos, elle écoutait ; les paroles qu’il disait entraient dans le rêve commencé aux Tombeaux des Khalifes et qui n’avait pas cessé pour elle.

La voiture s’arrêta devant le perron de l’hôtel. Louis sauta sur le trottoir, tendit les mains à sa compagne. De son lent mouvement de grâce aisée, elle descendit, s’appuya sur le bras qui ne se détachait pas du sien, gravit les marches, traversa le jardin.

Tout dormait dans le grand caravansérail : le portier de nuit, un petit Arabe engourdi de sommeil, se leva de sa cou-chette, entr’ouvrit machinalement la porte. Millicent voulut dé-gager son bras, franchir le seuil ; poursuivie par les paroles sup-pliantes, elle se retourna. Ses yeux se reportèrent encore sur Louis ; mais, à cette minute, ils regardaient au-dessus, au-delà : fugitifs comme autrefois, quand ils semblaient toujours partis à la recherche de régions inconnues. Sur ses traits flottait l’expression candide et crédule qu’ont ceux des petits enfants, au moment où on leur ouvre le livre des beaux contes merveil-leux. Un mot, appel involontaire murmuré dans un songe, passa lentement sur ses lèvres :

– Venez.

 

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