Le Maître de la mer
Viiiincompatibilité de M. Huvier des Fontenelles et de l’« Oceanic »
VIII
INCOMPATIBILITÉ DE M. HUVIER DES
FONTENELLES ET DE L’« OCEANIC »
Rentré de la veille à Paris, M. Robinson était seul, ce même soir, dans son bureau de la rue Scribe. Joë, qui venait de le quit-ter, lui avait trouvé un air distrait : « l’air de Monsieur quand il s’en va sur les mers », disait le fidèle secrétaire. – Probablement l’effet, pensait-il, d’une contrariété éprouvée par Archibald dans la matinée : contrariété assez vive pour que cet homme si maître de lui fût sorti un instant de son calme habituel. Joë s’exagérait l’importance d’un incident minuscule, oublié déjà par le finan-cier ; mais peut-être est-il bon de revenir brièvement sur cet incident ; rien n’est indifférent dans l’existence d’un grand homme.
Avant de partir pour l’Allemagne, l’Américain s’était ouvert à Moucheron d’un projet dont la réussite lui tenait à cœur : la fondation à Paris d’un journal qui doublerait sa feuille de New-York. Il avait chargé ce bon maquignon d’Émile de lui dénicher un directeur qualifié : un personnage ayant quelque surface et très entendu dans les choses de la presse. À l’arrivée du train de Cologne, Moucheron avait dit au « patron », en le saluant à la gare : – J’ai votre affaire. Je vous amènerai demain matin un homme politique de grand poids, journaliste expérimenté ; son nom sera une garantie sérieuse pour votre papier franco-américain.
Le lendemain, dès la première heure, Émile se présentait rue Scribe, suivi de son phénix.
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– M. le sénateur Huvier des Fontenelles, – annonça-t-il sur le pas de la porte, en s’effaçant respectueusement pour laisser entrer son compagnon.
L’Américain vit apparaître une figure pisciforme, qu’on eût dite taillée dans une longue tranche de gélatine inconsistante. Les favoris d’un gris jaunâtre, ballants sur les bajoues, ressem-blaient à des nageoires remontées ; les yeux glauques, à fleur de tête, avaient ce regard voilé qui témoigne d’une contemplation habituelle des choses troubles, dans la lumière diffuse d’un aquarium. L’ancien président de la « Gauche ouverte » – un groupe parlementaire dissous depuis longtemps – portait comme un ostensoir cette tête consciente de son importance sociale : elle participait de la nature et de la dignité d’une énorme serviette noire, bourrée de paperasses, qu’il serrait sous son aisselle. Tête et serviette, récipients jumeaux, meublés des mêmes formulaires, du même bagage idéologique perpétuelle-ment transvasé de l’un dans l’autre ; riches herbiers où toute la végétation vivante des sociétés venait se dessécher en notations abstraites, en matière scripturaire sans rapport aucun avec les phénomènes déconcertants de la vie.
M. Robinson exposa nettement à son visiteur ce qu’il at-tendait de lui.
– M. Moucheron m’a dit, Monsieur, que vous aviez une longue expérience du journalisme ; il m’assure que vous vous chargeriez volontiers de diriger à Paris un grand organe nou-veau.
M. Huvier des Fontenelles prit son air le plus doctoral. – J’ose croire que mes anciennes campagnes au Globe et au Vol-taire ont été pour quelque chose dans l’estime dont mon pays m’a donné tant de marques. Plus récemment, la Voix libérale a fourni sous ma direction une carrière honorable ; elle en pour-
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suivrait le cours si des amis trop tôt découragés avaient compris quels sacrifices il faut consentir en ces jours de lutte pour le triomphe des idées essentielles…
– Très bien, très bien, interrompit M. Robinson. On vous a instruit de mes intentions. Mon journal, The Oceanic Herald, est aujourd’hui le plus grand informateur des nations de langue anglaise. Vous savez qu’il paraît en triple édition à New-York, à Londres, à Sydney, et qu’il défie toute concurrence pour l’universalité, pour la rapidité des informations. Je veux faire de l’Oceanic un organe mondial. J’entends l’adapter aux exigences du public dans les divers pays où mes affaires ont pris de l’extension. L’édition espagnole prospère à Buenos-Ayres. L’édition allemande, créée l’an dernier à Hambourg, me donne toute satisfaction. J’aurai à bref délai une édition arabe au Caire et à Constantinople, une édition chinoise à Shangaï. Je me re-proche vraiment d’être en retard avec votre France, avec votre grand Paris. Je fais appel à votre concours pour réparer cette fâcheuse négligence. Il me faut ici un Messager de l’Océan.
– Peuh ! opina Moucheron, mauvais titre : trop vieillot. J’aimerais mieux : la Voix de l’Océan.
– Soit, approuva M. Robinson.
– La Voix…, fit avec un soupir M. Huvier des Fontenelles. Presque une résurrection de ma chère feuille ! Ne pensez-vous pas qu’il y aurait avantage à reprendre en entier mon ancien titre, la Voix libérale ?
– Comprends pas bien, dit l’Américain. Pas de mots, des choses. L’Océan est une chose : ma chose. Traitons d’abord la question financière. C’est très simple. J’applique à l’édition pa-risienne de l’Oceanic le système qui m’a réussi pour les autres. Pendant deux ans, j’ouvre un crédit illimité au journal naissant : je paie sans compter toutes les dépenses, publicité, rédaction,
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informations. On tire comme si l’on avait déjà cent mille abon-nés ou acheteurs. Je donne ma feuille pour presque rien, pour rien s’il le faut, aux intermédiaires qui la placent dans Paris, dans les grands centres industriels, dans tous les ports de France. Après ces deux années de lancement, je ne donne plus un sou. Le journal doit vivre, largement par la clientèle d’affaires qu’il a groupée. Les compagnies maritimes, les indus-triels, les commerçants couvrent tous les frais du puissant ins-trument de publicité qui sert leurs intérêts.
– Ingénieux, très ingénieux, murmura sans conviction M. Huvier des Fontenelles. Mais vous me pardonnerez d’émettre un doute, justifié par mon expérience personnelle : ne craignez-vous pas qu’un journal aussi coûteux n’ait grand’peine à se soutenir, le jour où il serait réduit pour vivre aux seules an-nonces ?
– Qui vous parle d’annonces ? Je parle d’un syndicat de grands intérêts rattaché à mes propres entreprises, qui subven-tionnerait l’outil indispensable de son développement.
– La combinaison est neuve chez nous. On ne peut rien dire avant que la sanction de l’expérience…
– Elle est acquise partout où j’ai essayé ! Si les éléments doivent manquer chez vous, je renonce à fonder ici un journal. Pas la peine. On fait l’économie d’un remorqueur sur une rade où personne ne navigue. Deux mots maintenant de la rédaction. Pour une grande part, ce sera naturellement la reproduction de mes éditions anglaises. Je mets à votre service mes fils télégra-phiques, mes câbles, mon reportage universel. Pour la partie locale c’est affaire à vous de l’adapter aux curiosités de votre public : des informations substantielles, des faits, encore des faits. Vous tiendrez certainement compte des goûts de ce pu-blic : vous vous assurerez le prochain roman du romancier le plus en vogue, la primeur des pièces théâtrales de la saison, les
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déclarations capitales de vos hommes d’État avant qu’elles soient prononcées. Simple question d’argent : et je donne carte blanche.
Un peu rasséréné, M. Huvier des Fontenelles s’inclina.
– Je reconnais là, Monsieur, les vastes conceptions d’un homme qui voit toutes choses de haut. Il ne nous reste donc qu’à préciser le point essentiel, le programme de l’organe libéral qui essaiera de rallier à ses opinions tous les bons esprits…
– Le programme ? fit M. Robinson : mais il tient en deux mots. Mon journal parisien devra, comme les autres, servir mes intérêts.
– Sans doute, reprit le politicien. Qu’un généreux bailleur de fonds réserve une large publicité aux affaires dont il s’occupe, rien de plus légitime. Mais il reste à définir ce qui est la raison d’être d’un journal : les saines doctrines que vous nous aiderez certainement à défendre, comme votre devancier, l’illustre Franklin, aidait nos philosophes dans leur combat pour l’affranchissement de l’esprit humain. Je suis persuadé d’avance que nous tomberons d’accord sur ces doctrines, patrimoine du grand parti auquel j’ai l’honneur d’appartenir, et qui s’inspire de l’âme même de la Révolution, de cette âme passionnément libé-rale, résolument laïque, profondément humaine. – Je précise, continua M. Huvier des Fontenelles, – et il frappa sur sa ser-viette, comme s’il allait en extraire ces précisions. – Une juste conciliation des droits de l’État et de la liberté individuelle ; une sage acceptation des progrès réalisables ; un ferme attachement à la moyenne de l’opinion modérée ; bref, ni réaction, ni révolu-tion… Je me fais bien comprendre, Monsieur ?
– Pas du tout, répondit d’un air ennuyé M. Robinson. Ne disiez-vous point que vous vous inspiriez de la Révolution ? Et vous ajoutez l’instant d’après que vous n’en voulez plus !
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– Certes, Monsieur, je m’en inspire : pour en prévenir le re-tour, puisque nos pères l’ont faite… En matière de politique ex-térieure, notre programme ne serait pas moins net : un patrio-tisme vigilant et pacifique, la sagesse d’une paix volontairement consentie, un effort constant vers la réalité vivante du droit, ni aventures, ni abdication nationale… Ne vous semble-t-il pas que cette ligne politique…
– Ligne politique ? Comprends pas ! – Ligne politique ? Des bêtises ! – interrompit l’Américain qui perdait décidément patience. – Des informations, vous dis-je, des faits, encore des faits. Qui vous demande autre chose ? Voulez-vous donc as-sommer votre public, et en indisposer par-dessus le marché une bonne part ?
– Cependant, Monsieur, on nous jugera d’abord sur notre doctrine…
M. Robinson regardait son interlocuteur comme il eût fait son bottier, si ce fournisseur fût venu l’entretenir de questions théologiques en lui prenant mesure d’une paire de souliers.
– Nous ne nous entendons pas, Monsieur. Que diable ! Un journal est une affaire commerciale, et pas autre chose. Quand je vais commander une carabine chez mon armurier, un filet chez un fabricant d’engins de pêche, est-ce que je m’informe de leurs opinions politiques ?
M. Huvier des Fontenelles se rengorgea dans sa dignité.
– Quelle assimilation, Monsieur ! Nous pensons encore que la presse est un sacerdoce, et je me permets d’insister sur la né-cessité d’une ligne politique…
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– Nous en recauserons, fit M. Robinson, qui avait repris son flegme coutumier. – Enchanté d’avoir fait votre connais-sance, cher Monsieur.
Il entraîna vers la porte M. Huvier des Fontenelles, majes-tueux dans sa retraite comme il l’avait été dans son entrée. Dès que le législateur et sa serviette eurent disparu, M. Robinson revint vers Moucheron : les yeux d’Émile pétillaient d’une joie malicieuse.
– Mon cher Moucheron, vous auriez pu vous dispenser de m’amener cette vieille bête. Je crois vraiment qu’il me prenait pour une assemblée publique.
– Un peu vieux jeu, Monsieur, j’en conviens. Mais c’est un homme considérable, très décoratif comme directeur d’un jour-nal. C’est pourquoi j’avais pensé à lui.
– Vous aviez pensé qu’il fallait me présenter des fossiles, afin que je finisse, de guerre lasse, par vous confier cette direc-tion du journal que vous guignez pour vous-même. Cela pourra venir, mon garçon, mais vous n’êtes pas encore assez solide. Nous chercherons ailleurs.
M. Robinson avait perdu une heure de sa matinée. Et il n’aimait point perdre des heures. Joë se trompait pourtant en attribuant à cette petite déconvenue la préoccupation qu’il avait vue tout le jour sur les traits d’Archibald. Elle était due à une cause plus sérieuse.
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