Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 4 sur 24

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Le Maître de la mer

Ivconversation Sous le Globe

IV

 

CONVERSATION SOUS LE GLOBE

 

Émile prenait connaissance de ce message quand M. Robinson revint au bureau. De l’air penaud d’un piqueur qui annonce au maître d’équipage que la bête de chasse a donné le change, il excusa le manque de parole du capitaine. M. Robinson ne prit pas la peine de déguiser la contrariété qu’il en ressentait.

– Vous ne lui avez donc pas dit, mon cher Moucheron, que je serai probablement obligé de partir demain ? Il faut absolu-ment que je voie cet officier.

– Je le lui dirai. Je vais de ce pas le rejoindre. Nous déjeu-nons ensemble au restaurant.

– Vous allez rejoindre le capitaine de Tournoël ! Eh bien ! puisqu’il se fait prier pour venir, c’est moi qui irai m’inviter à votre table. Il n’y faut pas tant de façons pour que deux hommes capables de se comprendre fusionnent sans perdre de temps. »

Louis de Tournoël attendait Moucheron à la taverne. De la place qu’il occupait, dans l’angle de la salle, son regard distrait errait sur ses voisins, sur les allées et venues bruyantes des gar-çons ; sur les passants affairés qui longeaient le trottoir de la rue Royale, projetaient un instant leurs silhouettes dans le large carré de la baie vitrée. Tout meurtri de sa matinée, le jeune homme était dans la disposition d’âme où le mouvement et le bruit d’un lieu public réagissent en tristesse sur les natures con-

 

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centrées. Cette portion d’humanité qui s’agitait autour de lui, il la voyait étrangère, opprimante : vagues de foule ou vagues de mer, le nageur s’y égaie lorsqu’il les fend d’un beau geste de force ; il s’effraie d’en être enveloppé à la minute où il se sent faiblir dans sa lutte contre un courant. L’Africain, mal réadapté aux conditions de notre vie, traversait une de ces crises où tout lui était hostile, l’étroitesse dans les choses, la solitude morale dans Paris, le ravalement dans son coin médiocre. Habitué si longtemps à être le centre du petit monde qui se déplaçait avec lui dans l’espace, il se réalisait mal au milieu de ces inconnus, tous préoccupés de quelque affaire qu’il ignorait et où il était ignoré. Impression particulièrement pénible lorsqu’elle attriste l’acte qui a l’ancien et mystérieux pouvoir de rapprocher les hommes, le repas pris en commun.

Le malaise de l’officier s’augmentait du sentiment que fait naître chez les timides – et ce brave était un timide – le premier viol de leur personne par la curiosité publique. Rien de plus gê-nant qu’une auréole, pour qui n’est pas accoutumé à ce brillant accessoire : importune lorsqu’on la remarque et décevante lors-qu’on ne la remarque pas. Reconnaissaient-ils la figure entrevue sur les estrades, vulgarisée par la presse illustrée tous ces yeux dont Tournoël se croyait le point de mire ? Il s’en voulait de leur prêter une intention qu’ils n’avaient peut-être pas ; il s’en vou-lait de subir avec tant de gêne l’inquisition de ce maître, le pu-blic. Les regards qui montaient vers lui d’une troupe sous son commandement, naguère, étaient si faciles à soutenir ! Ils n’apportaient pas ce trouble irritant, fait d’un secret plaisir et d’une confusion désagréable : émoi tout pareil à celui de la jolie femme dévisagée par les yeux hardis d’un passant, à la fois flat-tée et blessée dans ses pudeurs intimes. La popularité, alors même qu’elle s’appelle la gloire, n’est-ce pas la prostitution de l’homme ? Le plus modeste y prend goût, pourtant : quelque chose manquait à Tournoël, ce matin-là, car nul ne s’était aper-çu de sa présence dans la salle du restaurant. Sa pensée en tirait argument pour se tourmenter davantage : il s’était fait illusion

 

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sur son prestige, il sombrait dans l’indifférence générale, fini, abandonné de tous ; et le Ouadaï ne serait jamais conquis.

L’entrée de Moucheron l’arracha à cette méditation maus-sade. Mais qui donc accompagnait le journaliste ? L’officier se souvenait d’avoir vu quelque part ce visage d’un relief si ferme : il avait rencontré le regard de ces prunelles claires, attentives sous la voûte où elles s’abritaient : en quel lieu, en quel temps, il n’eût pu le dire. Émile s’apprêtait à faire des présentations en forme ; M. Robinson le prévint, salua le premier.

– M. Moucheron m’a dit que vous l’attendiez à déjeuner, capitaine ; puisque vous avez été empêché de nous joindre ce matin, permettez-moi de m’asseoir un instant à votre table ; vous savez par notre ami que la lecture de votre livre m’a donné le plus vif désir de faire votre connaissance.

Ceci fut dit très simplement, avec l’assurance d’un homme qui sait la valeur et le poids de ses paroles. Tournoël esquissa un geste d’acquiescement un peu contraint. Il avait compté sur ce bon diable d’Émile pour se distraire de ses humeurs noires : la poursuite obstinée de cet étranger lui déplaisait, – peut-être parce qu’il était fâché de s’avouer qu’elle le flattait ; fâché aussi du sot embarras qui le fit hésiter un moment : convenait-il d’inviter l’Américain ? Et quels mets fallait-il commander ? Les plus recherchés, sans doute, telle devait être l’habitude du fas-tueux milliardaire… M. Robinson prit négligemment la carte des mains du garçon, demanda pour son compte les deux premiers plats que cet homme lui nommait, avec la hâte visible et cour-toise d’entamer sans retard une conversation intéressante.

– Ainsi, capitaine, vous estimez que la plus courte voie d’accès au Ouadaï pourrait s’ouvrir à l’est et qu’il ne serait pas très difficile d’y arriver du Nil par le Darfour ?

 

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Les questions se succédèrent, nettes et serrées, épuisant tout l’essentiel des notions que l’explorateur avait pu recueillir. La rigueur de cet examen le reportait aux années de l’École pré-paratoire ; il croyait se retrouver sous la coupe du plus exigeant des colleurs. Mais c’était maintenant un plaisir de répondre avec abondance sur un sujet qu’il avait la fierté d’être le seul à posséder. Pas une parole complimenteuse, alors même que l’entretien amenait des allusions aux mauvais pas d’où le jeune officier s’était tiré à force d’adresse et d’énergie : le plus délicat des compliments était sous-entendu dans la connaissance de ces difficultés que montrait M. Robinson, dans l’exacte appréciation qu’il en faisait. Tournoël trouvait chez son interlocuteur ce qu’il n’avait rencontré que rarement dans les bureaux, jamais dans les milieux mondains où l’on recherchait le héros à la mode : un intérêt intelligent pour l’objet de ses travaux, indépendamment de sa personne. Dans le monde, la plupart des questions qu’on lui adressait sur le Soudan étaient de pure condescendance : ce qu’il y avait fait d’utile et ce qu’on y pouvait faire après lui, nul ne s’en souciait ; la curiosité parisienne allait à son personnage seul, à l’homme en vedette. D’autres l’avaient comblé d’attentions et d’éloges : pour la première fois, il tombait sur un auditeur qui partageait sincèrement sa passion. – Pas de doute : ce connaisseur émérite était le rédacteur des notes documen-tées, substantielles, qui avaient émerveillé le capitaine. Mais, aujourd’hui, rien dans ses interrogations ne décelait une ar-rière-pensée d’homme d’affaires : un vif désir de s’instruire, un goût décidé pour les problèmes géographiques, pour les grandes questions économiques, sa conversation ne trahissait pas autre chose.

Rassuré par le tour qu’elle avait pris, tout vibrant du plaisir de se communiquer à qui le comprenait si bien, Tournoël se li-vrait avec un abandon croissant ; il laissait transparaître ses projets, ses espérances, et même, par échappées, l’amertume de ses déceptions. Une pensée lui revenait parfois, obsédante

 

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comme tous les efforts de la mémoire pour triompher d’une dé-faillance momentanée :

– Mais où diable ai-je donc vu cette tête-là ?

Il ne trouvait pas, il renonçait à sa recherche et cédait au magnétisme de la vigoureuse intelligence née dans « cette tête. » Peu à peu, sous la double influence de la gymnastique cérébrale et du bien-être que le repas restaure dans un orga-nisme jeune, son esprit s’allégeait du poids de tristesse qui avait accablé tout le matin. Il se prit à rire de bon cœur aux statis-tiques saugrenues de Moucheron, lequel se faisait fort de prou-ver que la colonisation n’avait encore développé qu’une seule branche d’industrie, celle des déjeuners parisiens. Quand les trois hommes se levèrent, Tournoël dit à ses commensaux com-bien il était satisfait de cette heureuse rencontre : et l’on sentait qu’il disait vrai.

Sur le seuil de la taverne, M. Robinson ralluma un cigare, consulta sa montre :

– Oh ! j’ai encore le temps de flâner un peu. Je vous recon-duis par le boulevard, capitaine : et je ne vous lâche pas avant que vous n’ayez fixé mes idées sur ce problème si discuté, la na-vigabilité du lac Tchad…

Puis, se tournant vers Émile :

– Voudriez-vous me rendre un petit service, mon cher Moucheron ? Vous avez vu au bureau le télégramme de New-York : l’éditeur de l’Oceanic demande qu’on lui câble un compte rendu de la pièce jouée hier soir par Rose Esther au Théâtre-Français, le nouveau drame de votre célèbre M. Heilbronn. Joë décline les responsabilités littéraires, vous le savez, et ceci est de votre domaine. Faites-moi l’amitié d’expédier ce qu’on demande pour le journal, une centaine de mots.

 

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Émile avait compris : le « patron » lui signifiait poliment son congé. Il s’éloigna en lissant sa barbe, avec la grimace dé-sappointée d’un chat qu’on écarte d’une jatte de crème.

M. Robinson remonta le boulevard en compagnie de Tour-noël. À la hauteur de la rue Scribe, il interrompit les explications de l’officier, il lui opposa quelques objections à propos d’un iti-néraire :

– Je suis votre raisonnement, mais il dérange l’idée que je m’étais formée sur vos cartes. Je monte chez moi, je vais revoir votre livre. Au fait, si vous aviez cinq minutes à me donner, vous me feriez certainement comprendre sur la carte ce que je ne sai-sis pas bien : venez donc lever mes doutes en achevant nos ci-gares.

– Avec plaisir, répondit Tournoël, tout entier au désir de convaincre son contradicteur. Et il suivit M. Robinson.

 

Le point en discussion fut vite élucidé sur la carte. Comme l’officier relevait les yeux, il aperçut le globe terrestre encerclé de fils, hérissé de drapeaux. Cet objet, représentatif des vastes desseins et du grand pouvoir de son hôte, retint un moment son attention.

– Vous regardez mon métier à tisser, fit M. Robinson d’un ton enjoué. – J’ai dû inventer ces systèmes pour me reconnaître sur ma petite machine. J’ai des affaires dans tous les coins ; et aussi des concurrents qu’il faut gagner de vitesse. On s’embrouillerait à moins. Mais c’est notre principe en matière d’affaires : miser partout, risquer partout. Une bonne affaire qui réussit paie pour vingt mauvaises. Et l’on n’a que l’embarras du choix entre les bonnes. Depuis quelques années – depuis que je travaille sur mon globe – on dirait vraiment qu’il passe par une

 

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fièvre de croissance : une fièvre éruptive, avec des bourgeonne-ments sur toute sa face. Il sue par tous les pores ses richesses cachées. Pour quelques vieux membres qui dépérissent, partout un afflux de sang dans les jeunes, des transports de vie d’un lieu à l’autre, la fécondation rapide des solitudes vierges. Votre Afrique, par exemple… J’y crois, moi ; et j’y crois plus encore depuis que j’ai eu le plaisir de vous entendre. Aussi n’ai-je pas hésité à m’engager, quand des financiers de chez vous ont de-mandé mon aide pour constituer la Société du Ouadaï. – Ache-vez vite votre œuvre, capitaine : nous l’exploiterons au plus grand profit du monde civilisé.

À ces mots où le spéculateur réapparaissait, l’officier se remit instinctivement en garde. Simple habitude de prudence : ses préventions de la première heure s’étaient fondues, au con-tact de l’homme dont il subissait la séduction.

– J’en accepte l’augure, dit-il avec bonne humeur. Mais je ne vois pas de sitôt le palais de la Banque du Ouadaï alignant ses pignons sur le boulevard de la République, dans Abecher ou dans Massénia. Vous êtes trop pressé.

– À notre époque et sur le champ de course africain, qui n’est pas trop pressé est déjà dépassé. Vous le savez mieux que personne, capitaine.

Le silence de l’officier témoigna de son adhésion à cette vé-rité d’expérience.

– On m’accorde un certain flair, reprit M. Robinson. Eh bien ! je réponds hardiment pour mes associés : si, comme on le dit, vous devez repartir sous peu, avec de grands moyens et votre liberté de mouvements, nous vous suivrons. Tel que vous vous êtes fait connaître, avant deux ans vous aurez soumis, paci-fié, organisé tout le Soudan à l’est du lac Tchad. Le jour où vous nous direz : Marchez ! – vous trouverez derrière vos soldats nos

 

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agents, outillés pour tracer les routes, creuser, les premières galeries de mine, installer des plantations et des comptoirs, équiper des bateaux sur le Tchad : c’est Archibald Robinson qui en prend l’engagement.

– Tous n’ont pas sa décision rapide. Et je ne suis pas en-core parti.

– Eh quoi ! ne disiez-vous pas tout à l’heure qu’il faudrait profiter de la saison sèche, dans trois mois ?

– L’explorateur propose et les bureaux disposent, – mur-mura Tournoël, avec une expression de découragement qu’il ne sut pas déguiser.

L’Américain s’en aperçut, jugea le moment venu de brus-quer l’attaque. Il se pencha de tout son corps sur la table, pour se rapprocher de l’officier assis en face ; ses coudes écartèrent vivement les liasses de télégrammes, il les planta au milieu du bureau, appuya le menton sur ses larges mains ouvertes : ses yeux immobiles, rivés sur ceux du jeune homme, dardèrent leur faisceau de volonté fascinatrice.

– Écoutez-moi, capitaine ; et permettez-moi de dire fran-chement mes pensées, selon le rude usage de mon pays. – Nous autres gens d’affaires, nous ne pouvons voir sans révolte une richesse qui se perd, homme ou chose : un lingot d’or inem-ployé, cela nous fait l’effet d’un désordre inique, stupide. Le tré-sor du paresseux appartient au travailleur actif, capable de l’exploiter : c’est le droit qui régit notre monde, – Non, vous ne repartirez pas, je le sais. Ne me demandez pas comment je le sais. Il n’y a guère de secrets chez vous pour qui touche aux grosses affaires de finance, d’où toutes les autres dépendent. Il ne m’appartient pas de juger ceux qui vous gouvernent ; mais vous ne me contredirez que des lèvres, si je dis que vos plans audacieux les effraient. Le Créateur n’a pas mis assez de fer

 

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dans leur sang pour qu’ils frappent ces grands coups. Vous croyez en votre œuvre, et vous avez raison d’y croire : il faut donc leur forcer la main ; il faut trouver le moyen de… comment dites-vous ?… de bousculer ces bureaux inertes.

– Ce n’est pas mon affaire de le chercher. Je suis soldat. J’obéis.

– Et pendant ce temps, votre œuvre périclite. Ne parliez-vous pas tantôt d’un port à créer sur la rive orientale du Tchad ? Selon vous, et j’estime que vous voyez juste, là se concentrerait tout le commerce du Soudan. De là, vous pourriez le diriger à votre gré sur les possessions françaises du sud, par la voie flu-viale du Chari, ou le faire remonter vers la Tunisie par la route des caravanes méditerranéennes. Si vous ne vous hâtez pas, ce port sera ouvert par vos rivaux sur la rive occidentale du lac, dont ils sont maîtres ; ils dériveront les courants commerciaux sur le golfe de Guinée, par la Bénoué et le Bas-Niger. L’orientation future des richesses africaines va se décider entre les deux riverains du Tchad : ce sera le plus diligent qui la dé-terminera. Une heure de retard, et tout ce qui fait le prix de votre conquête vous sera enlevé avant même qu’elle devienne effective. Pensez-vous que cette heure soit décisive ?

Tournoël restait muet. Qu’aurait-il répondu ? Ces paroles étaient l’écho de ses propres prévisions. Ces craintes le tortu-raient chaque jour, il les avait exprimées cent fois à ceux qu’il voulait convaincre.

– Vous ne m’avez pas contredit, reprit M. Robinson. Assis-terez-vous impassible à la ruine de vos espérances ?

– Que faire ? Attendre, obéir. Je sers.

– Vous servez mal, souffrez que je le dise, si vous vous lais-sez ravir l’empire que votre main a tiré du néant.

 

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– Mais qu’y puis-je ? Que me proposez-vous ?

– Ceci. L’État ne fera rien pour vous, ou il fera peu, mal, trop tard : vous êtes fixé, n’est-ce pas ? Ce que l’État ne peut ou ne veut pas faire, notre Société est prête à l’entreprendre. Elle met à vos ordres des moyens considérables, égaux à ceux dont disposait Stanley, supérieurs si vous le jugez nécessaire. Vos demandes en capitaux, en hommes, en armes sont agréées d’avance. Vous engagerez le personnel militaire de votre expédi-tion, blancs et noirs, où bon vous semblera. Vous aurez pleins pouvoirs sur le personnel technique, celui qui poursuivra d’après vos indications la prompte mise en valeur des contrées soumises. Dites un mot, et demain le Ouadaï sera votre chose ; et avant peu d’années, votre génie y aura fait surgir un empire pareil à la Rhodésia.

Tournoël haussa les épaules.

– Vous savez bien que cela n’est pas faisable, avec nos mœurs administratives et nos règlements militaires. C’est du roman. L’État ne prête pas ses officiers à des trafiquants. Au premier poste français, un camarade me demanderait ma lettre de service, il me barrerait la route. Soldat discipliné, je le salue-rais et je tournerais les talons.

– Pourquoi ? Vous n’avez pas laissé de postes militaires au Ouadaï, pays neuf et à prendre. Des routes y conduisent qui n’appartiennent à personne et sont franches de tout obstacle, sauf les pillards Touareg : votre puissante colonne les dispersera aisément. En somme, nous ne vous proposons que de reprendre la tentative du malheureux Morès, avec des forces qui en garan-tiront le succès. Les siennes étaient insuffisantes, il allait de toute évidence à un échec tragique ; mais, autant que je sache, vos autorités militaires ne lui interdirent pas formellement l’aventure qu’elles déconseillaient. D’ailleurs, on se chargera de

 

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conjurer les oppositions politiques, s’il en surgit, soyez en repos de ce côté.

– Morès était libre, et je sers. Faut-il donc vous le répéter, ce mot qui dit tout ? – Et, s’animant par degrés, l’officier se rap-procha de son interlocuteur : – En admettant même qu’un dé-saveu catégorique ne m’arrêtât point aux premiers pas, savez-vous bien ce que vous me proposez ? De passer du service mili-taire au service commercial. Vous me demandez de briser ma carrière ; de quitter cet uniforme auquel j’ai tout sacrifié, qui fut le rêve de mon enfance, de ma jeunesse ; qui est mon seul bien, ma seule fierté, la gage de tous mes espoirs. Pour devenir votre employé – car c’est cela que je serais, en réalité – je devrais dé-pouiller avec cet habit l’ambition secrète, l’espoir invincible qui nous soutient tous : commander un jour aux armées de la répa-ration, relever à leur tête la fortune de mon pays !

– Ainsi, répliqua froidement M. Robinson, vous préférez un habit à une idée, à une grande idée. Vous pouvez la réaliser par le moyen que je vous offre. À qui veut la fin, tous les moyens sont bons, hormis les malhonnêtes.

– S’il n’est pas malhonnête, le vôtre est dégradant pour moi. Déchoir de mon grade d’officier pour me jeter dans la grande flibuste, n’est-ce pas une dégradation ? Et que me don-neriez-vous en échange de mon épée ? De l’argent, sans doute beaucoup d’argent ?

– Nous ne vous le donnerions pas. Vous créeriez vous-même votre richesse dans le libre emploi de votre activité. Une richesse prompte, certaine : telle qu’il la faut pour faire un homme maître de soi-même et des autres. Je désirais ne pas toucher à cette question, sachant qu’elle vous laisserait indiffé-rent. Vous me la jetez à la tête comme un défi : soit, allons au fond des choses. Vous voulez commander des armées ? Ne refu-sez donc pas celles qui viennent à vous ; conduisez à la victoire

 

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ces armées modernes, les bank-notes. Elles subjuguent les na-tions. Les autres, les vieilles armées de baïonnettes, ne sont plus que leurs humbles auxiliaires, immobilisées ou mises en branle par le bon plaisir de nos bank-notes. Toute l’histoire des der-nières guerres en fait foi. Regardez qui les déchaîne et au profit de qui elles se terminent. – Vous aimez votre épée ? Sa lame ne sera plus qu’un jouet de parade, si vous ne l’assurez pas dans cette lourde garde d’argent qui la fera redoutable.

– Pure et pauvre, mon épée me suffit.

– Illusion ! Vous me rappelez ces chevaliers que l’invention de la poudre à canon consternait. Au lieu de maudire la force transformée qui se substituait à la leur, ils eussent été sages d’en faire bonne provision, pour continuer leurs exploits avec l’arme des temps nouveaux. Puis-je vous demander, capitaine, com-bien vous rapporte une année de travaux et de combats au Sou-dan ?

– L’honneur.

– C’est entendu. J’insiste. En espèces ?

– La solde coloniale de mon grade : 5,436 francs. Ce chiffre vous fait pitié, cher Monsieur, je le devine à votre étonnement. Qu’un être raisonnable donne pour cette somme modique toutes ses facultés, ses peines, sa vie, et cela sur une terre où il pourrait ramasser de l’or à poignées, vous n’en revenez pas. Avant de le plaindre, observez ce qu’il gagne par surcroît : la nuance délicieuse du coup de chapeau que lui tirent tous ses concitoyens, le paysan et l’ouvrier comme le grand seigneur. Cette nuance d’affectueux respect signifie : Celui-là est le pre-mier d’entre nous, parce qu’il dédaigne ce que nous recherchons tous, parce qu’il peine et meurt sans récompense matérielle, pour que nous soyons tous plus forts, plus grands. – Ce paye-ment magnifique, vos milliards ne me le rendraient pas.

 

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– En jouirez-vous longtemps encore, au train dont vont les choses ? Peut-être pas jusqu’à vos premiers cheveux blancs. Les hommes s’éclairent vite à la lumière des faits. Très vite.

– Vous voulez dire que quelques-uns désapprennent les vé-rités hors desquelles un peuple meurt ? Très peu, parmi nos hommes de France.

– Tant pis pour eux, s’ils ferment les yeux aux vérités d’évidence. – L’Américain laissa retomber ses mains sur la table dans un geste de lassitude : – Comment, vous, avec votre intel-ligence, vous ne voyez pas l’évolution qui nous emporte tous ? Vous n’apercevez pas l’usure de toutes ces façades vermoulues qui s’écroulent ? Grades, uniformes, hiérarchies officielles, tout cela ne compte plus en face des puissances réelles. Pour décou-vrir le commandement effectif, le pouvoir souverain, ne regar-dez pas aux vaines apparences ; posez-vous l’éternelle question : Où est la force ? – Qui est le maître d’une terre ? Le hobereau ruiné qui en prend le titre ? Non, mais le capitaliste qui peut l’acheter et l’exploiter. – Le maître d’un royaume ? Aujourd’hui comme en tout temps, celui qui perçoit l’impôt. Et nous savons déjà plus d’un petit royaume, en attendant les gros, où le porte-couronne n’est plus que l’agent garrotté des véritables collec-teurs de l’impôt. – Le maître d’un peuple ? Celui de qui la plu-part des hommes attendent la satisfaction de leurs intérêts. Ils vont le chercher souvent au fond d’un bureau, derrière le trône qu’il soutient ou démolit. – Soyez demain le maître réel du Ouadaï, sous un veston de toile aux poches pleines : la force des choses fera que vous commanderez aux pauvres diables échoués dans leurs fortins, sur votre frontière, eussent-ils des galons sur toutes les coutures, et des plumets tout autour du chapeau. Vos sultans nègres en ont aussi, des plumets et des fantômes d’armées ! Vous les réduisez à merci avec dix hommes, parce que vous possédez une poudre qui anéantit tous ces fantômes. Cette poudre, nous vous l’offrons.

 

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– Nous ? interrompit Tournoël. Puisque nous parlons à cœur ouvert, Monsieur Robinson, souffrez que je vous demande qui est ce nous. Qui sont-ils, les membres de cette Société du Ouadaï dont je devrais me faire l’homme-lige ?

– Je ne suis pas encore autorisé à citer des noms, des ap-ports. La constitution d’une société, vous le savez, fait toujours l’objet de négociations délicates. Tout dépend de votre accepta-tion ; donnez-la, nous déclarerons aussitôt notre existence.

– Eh bien ! je vais vous le dire, moi, ce qu’il y a sous votre société. Oh ! vous réunirez certainement une demi-douzaine de pelés et de tondus ; quelques-uns de ces maigres financiers co-loniaux qui rôdent autour de mon auberge, comme naguère les chacals autour de ma tente. Ce sera la figuration. À eux tous, ils ne me fourniraient pas l’équipement d’une escouade. La Société du Ouadaï, c’est vous, Monsieur Robinson, vous seul !

– Vous vous trompez, répliqua vivement l’Américain. Mais quand cela serait ? N’ai-je pas les reins assez solides pour vous inspirer confiance ? Si mon influence doit être prépondérante dans le conseil, félicitez-vous-en. Nous avons, vous et moi, les mêmes vues sur l’œuvre à accomplir ; et tous ceux qui ont tra-vaillé avec Archibald Robinson vous diront qu’une parole de lui vaut signature.

– Je n’en doute pas. Mais, avec votre permission, je conti-nue à être indiscret. Vous ne vous étonnerez point si je me de-mande quel est votre but.

– Faire de beaux bénéfices, parbleu !

– Étrange ! On disait le Maître de la Mer uniquement adonné aux entreprises maritimes, et je le trouve au centre de l’Afrique !

 

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– Le Tchad n’est-il pas une mer intérieure, la Caspienne africaine ? Contre l’opinion de vos devanciers, vous la déclarez navigable, vous croyez possible l’aménagement d’un port sur cette mer : et nous avons l’un et l’autre la conviction que ce port deviendra le grand emporium du Soudan. Affaire d’un avenir colossal. Chercher partout les bonnes affaires, c’est mon goût et mon métier, je vous le disais tout à l’heure.

– Pardon. Vous êtes chez nous un étranger. Quel pavillon arborerez-vous sur ces bâtiments, sur ce port ?

– En vérité, je n’y avais pas songé, répondit l’Américain. Et montrant du geste les petits drapeaux sur son globe. – Que di-riez-vous du pavillon de l’U. S. T. ?

– Ce que j’en dirais ?… Que toute ma force d’action des-cend en moi des plis de mon drapeau… Et que si votre enseigne devait jamais remplacer ce drapeau sur la terre où je l’ai planté, j’irais aussitôt, fussé-je seul, arracher de ma main l’usurpatrice !

– Là, tout doux, ne vous effarouchez pas, fit M. Robinson d’un air bonhomme. – Il en sera ce que vous voudrez, je plaisan-tais. Comme les galons et les plumets, ces chiffons-là n’ont pour moi aucun sens. – Vous ne nous soupçonnerez pas, nous autres Américains, d’apporter en Afrique cette rage de compétitions territoriales qui paralyse sur le continent noir l’œuvre de la civi-lisation. Peu nous importe la nationalité du suzerain nominal, et la couleur de sa bannière, pourvu qu’il nous laisse travailler li-brement. Encore une fois, je recherche mon intérêt d’homme d’affaires, c’est bien simple. Mais ce n’est peut-être pas si bas que vous le pensez. De nos jours le spéculateur, le grand capi-taine d’industrie est l’ouvrier actif du progrès. Autant que le soldat, ne vous en déplaise ; comme le soldat, il fait reculer la barbarie, il relève la condition humaine chez des milliers d’êtres dégradés. – Vous ne changerez pas de mission en épousant mes

 

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intérêts, qui seront vôtres ; vous travaillerez avec moi pour la civilisation, pour l’humanité.

– Voilà des personnes dont je me moque pas mal ! ricana Tournoël. – Je ne connais que la France.

– Préférez-la donc à vos préjugés. Ne la privez pas de l’empire qu’elle attend de vous. Ont-ils subordonné leurs con-quêtes au bon plaisir des bureaux, tous ces grands créateurs d’empires, un Colomb, un Pizarre, un Cortez, votre Champlain, votre Dupleix ?

– C’était le temps des libres aventures. Aujourd’hui nous sommes encadrés.

– Ce temps dure encore pour les hommes de ma race. Gor-don, Jameson, Cecil Rhodes et tant d’autres, s’ils avaient atten-du les sanctions ministérielles, l’Angleterre ne serait pas au-jourd’hui maîtresse d’un tiers de l’Afrique. Et nous, où en se-rions-nous si nos settlers du Far-West et de la Californie – ces héros dont on a pu dire qu’ils accomplissaient un record d’aventures plus épiques, plus dangereuses que celles des Vi-kings – avaient usé leurs énergies dans l’antichambre d’un se-crétaire d’État ?

– Vous avez vos mœurs, nous avons les nôtres.

– Francis Garnier n’est-il pas d’hier, et de chez vous ? Il n’a pas pris les ordres officiels pour doter votre pays de sa plus belle colonie.

– Chacun juge de son devoir selon sa conscience.

– Les peuples jugent d’après les grandes audaces et les grands succès. Francis Garnier a sa statue sur le Fleuve-Rouge. Allez marquer l’emplacement de la vôtre sur les bords du Tchad.

 

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L’officier réfléchit un instant :

– Vous souvient-il, Monsieur, du passage de mon livre où je raconte la mort du seul blanc que j’aie perdu, un sergent ? Je l’avais laissé derrière moi quand je me lançai à la poursuite du sultan de Kouka. Il gardait mon convoi, il avait ordre de tenir à tout prix dans le poste que je lui confiais. Enveloppé par un fort parti de Bornouans, il s’est fait massacrer avec ses tirailleurs noirs. L’événement a prouvé que je m’étais grossièrement trom-pé dans le choix du poste où je garais mes approvisionnements. Le sergent les eût sauvés en se portant sur un autre point, pro-tégé par une boucle de rivière. Il le savait, une reconnaissance lui avait permis de découvrir et de bien juger ce point, sa der-nière lettre en témoigne. Il a obéi, il s’est fait tuer là où mon faux calcul lui commandait de mourir. Cet homme n’aura ja-mais de statue. Pour moi, pour quiconque porte mon uniforme, son image s’élève dans notre respect bien au-dessus des marbres érigés sur nos places.

– Je l’honore, accorda M. Robinson. – Mais, avec une in-terprétation plus intelligente de sa consigne, il eût sauvé vos approvisionnements, et une vie précieuse.

– Il eût compromis un principe mille fois plus précieux, la discipline. Toute notre force réside dans la discipline, dans l’abdication de la volonté propre.

– Non, repartit l’Américain. – Toute force humaine sort d’une libre initiative, d’un effort volontaire de l’individu.

– N’exigez-vous pas l’obéissance de vos subordonnés ? ob-jecta l’officier. – Et avec quelle sévérité, me suis-je laissé dire !

– Oui, mais s’ils trouvent mieux ailleurs, ils me quittent, et font bien. La libre et perpétuelle recherche du mieux, c’est la loi

 

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de notre peuple, le principe même de notre vie. Vous êtes un Celte, vous ne tenez pas compte des faits. Toute mon éducation m’a appris à tenir compte du fait, à en tirer le meilleur parti pour me faire une vie plus large.

– Toute la mienne m’a instruit à mépriser le fait qui op-prime l’idée, à mourir plutôt que de forfaire. – Nous ne nous comprendrons pas, Monsieur Robinson !

Non, ces deux hommes ne pouvaient pas se comprendre. Sous la sphère symbolique, objet de leurs ambitions et lieu de leurs conflits, ils personnifiaient le duel tragique de deux races, de deux mentalités. Tous deux brûlaient de conquérir ce globe, par des voies et pour des fins différentes : l’un par son or, pour en amasser davantage ; l’autre par son épée, pour y planter un drapeau et s’exalter aux anciens rêves de grandeur que lui rap-pelait cet emblème. Le premier voyait dans son globe une riche proie ; il y cherchait l’emploi pratique de sa jeune exubérance, l’assouvissement de ses robustes appétits. Le second y conti-nuait les chevaleresques folies de ses pères, la Croisade et la Ré-volution : libérateurs du Saint-Tombeau ou libérateurs du genre humain, propagateurs de l’Évangile ou des Droits de l’homme, tous ceux de sa race avaient débordé sur le monde pour y re-cueillir de la gloire en y semant des idées, pour façonner ce monde à l’image de leurs belles chimères. Le Missionnaire poursuivait sa mission, – provisoirement sans objet, comme les grandes ailes du moulin continuent de tourner sur les hauts lieux à tous les souffles du vent, alors qu’il n’y a plus de grain à broyer sous la meule. Son patriotisme ombrageux prétendait ignorer l’humanité, la civilisation, et cet idéaliste prodigue ne travaillait à son insu que pour elles. Le fils des Vikings n’était pas moins sincère, pas moins fidèle au dur prosélytisme appris dans sa vieille Bible, lorsqu’il couvrait de ces grands mots son besoin d’aventures fructueuses ; et il disait vrai : comme le dé-sintéressement de l’autre, son industrieuse rapacité collaborait

 

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au perfectionnement de ce globe, à la mystérieuse éclosion du futur où tous deux consumaient leurs énergies contraires.

L’officier s’était levé. M. Robinson lui tendit la main.

– Vous ne m’en voulez pas ? Je cherchais votre intérêt avec le mien. Quoi que vous en disiez, nous finirons par nous com-prendre, vous verrez.

– Ce sera difficile, répliqua Tournoël. – Gagné par la cor-dialité du geste, il ajouta : – Vous êtes un homme d’une autre trempe ; un rude homme, tout de même ; et je les aime.

Plusieurs fois, durant cet entretien qui agitait son âme, il en avait été distrait par l’obsédante recherche que sa mémoire poursuivait à part elle.

– Où diable ai-je donc vu cette tête-là ?

Subitement, comme il serrait la main de l’Américain, la lumière se fit en lui. Cette tête, il l’avait entrevue le matin même, dans le rêve douloureux où flottait alors sa pensée. Ces yeux clairs l’avaient toisé avec une indifférence hautaine, tout proches durant quelques secondes. Son hôte était le Monsieur de l’automobile qui l’avait dangereusement frôlé, devant le gui-chet du Louvre.

La découverte amena sur ses traits un sourire, puis une songerie vague, indice de l’idée superstitieuse qui traversait son esprit.

– Vous souriez ? fit avec étonnement M. Robinson.

– Oui, d’une drôle de coïncidence. Savez-vous bien, cher Monsieur, que vous avez failli écraser ce matin l’homme sur qui vous comptiez pour réaliser vos grands projets ? Rappelez-

 

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vous… rue de Rivoli… Si je croyais aux présages, cet avertisse-ment me serait une raison de plus pour ne pas vous écouter.

– Vraiment ? C’était vous, ce passant ? Voilà un malheur dont je ne me serais pas consolé. Mais vous interprétez mal les présages : mon intelligente machine vous appelait, pour vous emmener sur des routes nouvelles, rapides, vers les hautes for-tunes qui vous y attendent…

– Hors de la droite voie, – murmura Tournoël en hochant la tête.

Il sortit. Le long des rues qu’il suivait, chacune des paroles du financier lui revenait : il les retournait dans son esprit, tenté de leur donner raison, maintenant. Il ne pouvait s’empêcher d’y voir des vérités de sens commun, d’étroites affinités avec ses propres jugements sur l’histoire et sur la vie, à certains jours. Deux conseillères luttaient en lui : l’expérience du jeune homme moderne qu’il était devenu en courant le monde, en y observant les forces nouvelles qui le transforment ; la conscience des aïeux, régulatrice sévère des ses sentiments innés. Il enviait la liberté d’âme de l’Américain ; il admirait sincèrement cet allègre et puissant ouvrier, qui allait reforgeant le globe à grands coups de son marteau d’or. Il eût voulu l’imiter ; mais ses mouvements intimes n’étaient pas libres. Une armure de vieux fer les com-primait, elle était rivée sur tout son être moral par les mains invisibles des morts. La briser ? Un instinct secret lui disait qu’il ne pouvait être fort que dans cette armure, qu’il ne se reconnaî-trait plus s’il la dépouillait : il se sentirait faible, honteux, objet offensant pour lui-même et pour les autres, comme s’il eût mar-ché tout nu sur les trottoirs de ces rues.

 

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