Le Meilleur des mondes
Chapitre III
C’est un compte rendu héroïque qu’il fit ce soir-là de son entrevue avec le D.I.C. « Sur quoi – c’est ainsi qu’il se terminait – je lui dis tout bonnement d’aller se faire… au Passé Sans Fond, et je sortis la tête bien haute. Et voilà. Il dirigea sur Helmholtz Watson un regard chargé d’attente, espérant là ré-compense de sympathie, d’encouragement, d’admiration qui lui était due. Mais nul mot ne vint Helmholtz resta assis en silence, les yeux fixés au sol.
Il aimait beaucoup Bernard ; il lui était reconnaissant d’être le seul homme de sa connaissance avec lequel il pût cau-ser des sujets qu’il sentait être importants. Néanmoins, il y avait chez Bernard des choses qu’il détestait. Cette vantardise, par exemple. Et les éclats, avec lesquels elle alternait, d’un apitoie-ment sur lui-même qui manquait véritablement de dignité. Et cette habitude déplorable qu’il avait d’être hardi après coup, et tout plein, à distance, de la plus extraordinaire présence d’esprit. Il détestait ces choses-là, précisément parce qu’il ai-mait Bernard. Les secondes passèrent. Helmholtz continua à fixer les yeux au sol. Et soudain Bernard rougit et détourna son regard.
III
Le voyage s’effectua absolument sans incident. La Fusée Bleue du Pacifique arriva à La Nouvelle Orléans avec deux mi-nutes et demie de retard, perdit quatre minutes dans une tor-nade au-dessus du Texas, mais rencontra un courant aérien fa-vorable à la longitude de 95° Ouest, et put atterrir à Santa-Fé
– 124 – avec moins de quarante secondes de retard sur l’heure de l’horaire.
— Quarante secondes sur un vol de six heures et demie. Ce n’est pas si mal, concéda Lenina.
Ils couchèrent cette nuit-là à Santa-Fé. L’hôtel était excel-lent, infiniment supérieur, par exemple, à cet affreux Aurora Bora Palace dans lequel Lenina avait tant souffert l’été précé-dent. L’air liquide, la télévision, le vibromassage par le vide, la T.S.F., la caféine en solution bouillante, les préservatifs chauds, et des parfums de huit espèces différentes étaient installés dans toutes les chambres. L’appareil à musique synthétique était en fonctionnement au moment où ils pénétrèrent dans le hall, et ne laissait rien à désirer. Un avis affiché dans l’ascenseur annonçait qu’il y avait à l’hôtel soixante Courts de Paume-Escalator, et qu’on pouvait jouer dans le parc au Golf-Obstacles et au Golf-Électro-Magnétique.
— Mais cela me paraît tout bonnement délicieux ! s’écria Lenina. J’en arriverais presque à souhaiter que nous puissions rester ici. Soixante Courts de Paume-Escalator…
— Il n’y en aura pas, dans la Réserve, lui dit Bernard en avertissement. – Et pas de parfums, pas de télévision, pas même d’eau chaude. Si vous croyez ne pas pouvoir le supporter, restez ici jusqu’à mon retour.
Lenina en fut toute froissée :
— Bien sûr, que je peux le supporter. Si j’ai dit que c’était délicieux ici, c’est seulement… mon Ford, parce que le progrès est en effet une chose délicieuse, n’est-ce pas ?
— Cinq cents répétitions, une fois par semaine, de treize à dix-sept ans, dit Bernard avec lassitude, comme s’il se parlait à lui-même.
— Qu’est-ce que vous avez dit ?
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— J’ai dit que le progrès est une chose délicieuse. C’est pourquoi il ne faut pas venir dans la Réserve, à moins que vous n’en ayez réellement envie.
— Mais j’en ai réellement envie.
— C’est bien, alors, dit Bernard ; et c’était presque une me-nace.
Leur autorisation devait être signée par le Conservateur de la Réserve, au bureau duquel ils se présentèrent dûment le len-demain matin. Un huissier nègre Epsilon-Plus prit la carte de Bernard, et on les fit entrer presque immédiatement.
Le Conservateur était un Alpha-Moins brachycéphale et blond, petit, rouge, au visage tout rond, large d’épaules, avec une forte voix retentissante fort bien adaptée à l’émission du sa-voir hypnopédique. C’était une mine de renseignements sans suite et de bons conseils gratuits. Une fois lancé, il continuait, il continuait, d’une façon tonnante :
— … cinq cent soixante mille kilomètres carrés, divisés en quatre Sous-Réserves distinctes, dont chacune est entourée d’une clôture en treillage métallique à haute tension…
À ce moment, et sans raison apparente, Bernard se souvint subitement qu’il avait laissé grand ouvert et coulant à flots le robinet d’eau de Cologne de sa salle de bains.
— … parcourue par du courant provenant de la station hy-dro-électrique du Grand-Canon.
« Ça me coûtera une fortune, d’ici que je sois rentré. » Ber-nard voyait en esprit l’aiguille du compteur à parfum avancer, tour après tour, sur le cadran, comme une fourmi, infatigable-ment. « Téléphoner d’urgence à Helmholtz Watson. »
— … plus de cinq mille kilomètres de clôture en treillage à soixante mille volts.
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— Vraiment ? dit poliment Lenina, ne sachant pas le moins du monde ce qu’avait dit le Conservateur, mais modelant le ton de sa réplique sur la pause dramatique de son interlocuteur. – Quand le Conservateur s’était mis à disserter de sa voix ton-nante, elle avait discrètement avalé un demi-gramme de soma, ce qui avait eu pour résultat de lui permettre maintenant de res-ter là, assise, en toute sérénité, n’écoutant pas, ne pensant abso-lument à rien, mais fixant ses grands yeux bleus sur le Conser-vateur, avec une expression d’attention profonde.
— Toucher la clôture, c’est la mort instantanée, déclara so-lennellement le Conservateur, il n’y a pas moyen de s’évader d’une Réserve à Sauvages.
Le mot « évader » était évocateur.
— Peut-être, dit Bernard, se levant à demi, faudrait-il son-ger à partir. – La petite aiguille noire trottait, tel un insecte, gri-gnotant le temps, se creusant à coups de dents une route à tra-vers son argent.
— Pas moyen de s’évader, répéta le Conservateur, le faisant rasseoir d’un geste de la main ; et comme l’autorisation n’était pas encore contresignée, Bernard ne put faire autrement que d’obéir. – Ceux qui naissent dans la Réserve – et ne perdez pas de vue, ma chère demoiselle, ajouta-t-il, dirigeant sur Lenina une œillade obscène, et parlant avec un chuchotement inconve-nant, ne perdez pas de vue que, dans la Réserve, les enfants naissent encore, oui, ils y naissent effectivement, quelque révol-tant que cela puisse paraître… (Il espérait que cette allusion à un sujet honteux ferait rougir Lenina ; mais elle se contenta d’esquisser un sourire où l’intelligence était simulée et de dire : « Vraiment ? ») Déçu, le Conservateur reprit : Ceux, je le répète, qui naissent dans la Réserve, sont destinés à y mourir.
« Destinés à mourir… » Un décilitre d’eau de Cologne par minute. Six litres à l’heure.
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— Peut-être, hasarda de nouveau Bernard, faudrait-il…
Se penchant en avant, le Conservateur frappa la table de son index.
— Vous me demandez combien il y a de gens qui vivent dans la Réserve. Et je réponds – triomphalement – je réponds que je n’en sais rien. Nous ne pouvons que hasarder un chiffre.
— Vraiment ?
— Oui, vraiment, ma chère demoiselle.
Six fois vingt-quatre, – non, six fois trente-six, ce serait plus près de la vérité. Bernard était pâle et tremblant d’impatience. Mais l’exposé tonitruant continua.
— … environ soixante mille Indiens et métis… absolument sauvages… nos inspecteurs visitent de temps en temps… à part cela, aucune communication, quelle qu’elle soit, avec le monde civilisé… conservent leurs habitudes et leurs coutumes répu-gnantes… le mariage, si vous savez ce que cela veut dire, ma chère demoiselle ; la famille… pas de conditionnement… des su-perstitions monstrueuses… le Christianisme, et le totémisme, et le culte des ancêtres… des langues éteintes, comme le Zuñi, l’Espagnol, l’Athapascan… des pumas, des porcs-épics, et d’autres animaux féroces… des maladies contagieuses… des prêtres… des lézards venimeux…
— Vraiment ?
Ils parvinrent enfin à se dépêtrer. Bernard se précipita au téléphone. Vite, vite ; mais il lui fallut près de trois minutes pour obtenir la communication avec Helmholtz Watson. – On se croirait déjà chez les sauvages, se plaignit-il. Quelle sacrée pagaïe !
— Prenez un gramme de soma, proposa Lenina.
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Il refusa, préférant sa colère. Et enfin, Ford soit loué, il ob-tint sa communication, et oui, c’était Helmholtz, Helmholtz, à qui il expliqua ce qui était arrivé, et qui promit d’aller chez lui immédiatement, immédiatement, et de fermer le robinet, oui, immédiatement, mais qui profita de cette occasion pour lui rap-porter ce que le D.I.C. avait dit, en public, la veille au soir…
— Hein ? Il cherche quelqu’un pour me remplacer ? – La voix de Bernard trahissait une souffrance atroce. – Ainsi donc, c’est vraiment décidé ? A-t-il précisé que c’était l’Islande ? Vous dites que oui ? Ford ! L’Islande !… – Il raccrocha le récepteur et se tourna de nouveau vers Lenina. Son visage avait pâli, il avait une expression totalement abattue.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
— Ce qu’il y a ? – Il se laissa tomber lourdement sur une chaise. – Il y a qu’on va m’expédier en Islande.
Souvent, par le passé, il s’était demandé ce qu’il éprouve-rait s’il était soumis (sans soma, et sans pouvoir compter sur autre chose que ses propres ressources intérieures) à quelque grande épreuve, à quelque douleur, à quelque persécution ; il avait même désiré ardemment en être frappé. Voilà seulement huit jours, dans le bureau du Directeur, il s’était vu, résistant courageusement, acceptant stoïquement, sans un mot, la souf-france. Les menaces du Directeur l’avaient véritablement exalté, lui avaient donné la sensation d’être plus grand que nature. Mais cela, il s’en rendait compte à présent, c’est parce qu’il n’avait pas pris les menaces bien au sérieux ; il n’avait pas cru que, le moment décisif venu, le D.I.C. ferait jamais quoi que ce fût. À présent qu’il semblait que les menaces dussent réellement être mises à exécution, Bernard fut atterré. De ce stoïcisme ima-giné, de ce courage théorique, il ne subsistait nulle trace.
Il pesta contre lui-même – quel imbécile il avait été ! – contre le Directeur – comme il était injuste de ne pas lui donner cette dernière chance de se rattraper, cette dernière chance dont
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– il n’éprouvait à présent le moindre doute à ce sujet – il avait toujours eu l’intention de se saisir. Et l’Islande, l’Islande…
Lenina hocha la tête.
— « Fus » et « serai », ça n’est pas gai, cita-t-elle, un gramme, et puis plus rien que « suis ».
En fin de compte, elle le persuada d’avaler quatre compri-més de soma. Au bout de cinq minutes, les racines et les fruits étaient abolis ; la fleur du présent s’épanouissait, toute rose. Un message apporté par l’huissier annonça que, suivant les ordres du Conservateur, un Garde de la Réserve s’était mis à leur dis-position avec un avion et les attendait sur le toit. Un octavon en uniforme vert Gamma les salua et se mit en devoir de réciter le programme de la matinée.
Une vue à vol d’oiseau de dix à douze des principaux pue-blos, puis un atterrissage, pour déjeuner, dans la vallée de Mal-pais. L’hôtellerie y était confortable, et là-haut, dans le pueblo, les sauvages seraient probablement en train de célébrer leur fête de l’été. Ce serait le meilleur endroit pour passer la nuit.
Ils prirent place dans l’avion et se mirent en route. Dix mi-nutes plus tard, ils franchissaient la frontière qui sépare la civi-lisation de l’état sauvage. Par monts et par vaux, à travers les déserts de sel ou de sable, coupant les forêts, descendant aux profondeurs violettes des cañons, franchissant précipice, pic et plateau de mesa, la clôture courait, irrésistiblement en ligne droite, symbole géométrique du dessein humain triomphant. Et à son pied, çà et là, une mosaïque d’ossements blanchis, une carcasse non encore pourrie, sombre sur le sol fauve, mar-quaient l’endroit où cerf, taureau, puma, porc-épic ou coyote, ou bien les énormes balbuzards goulus, attirés par le relent de la charogne et foudroyés, on eût dit par une justice poétique, s’étaient approchés trop près des fils métalliques destructeurs.
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— Ils n’apprennent jamais, dit le pilote à l’uniforme vert, désignant les squelettes sur le sol au-dessous d’eux. – Et ils n’apprendront jamais, ajouta-t-il, et il eut un rire, comme s’il avait en quelque sorte mis à son actif un triomphe personnel sur les animaux électrocutés.
Bernard se mit également à rire ; après deux grammes de soma, la plaisanterie paraissait bonne, sans qu’il sût pourquoi. Il se mit à rire, puis, presque immédiatement, il s’endormit, et c’est tout endormi qu’il fut transporté, survolant Taos et Te-suque, Nambe, Picuris et Pojoaque, Sia et Cochiti, survolant La-guna, Acoma et la Mesa Enchantée, Zuñi et Cibola et Ojo Ca-liente, se réveillant enfin pour s’apercevoir que l’appareil s’était posé à terre, que Lenina, chargée des valises, se dirigeait vers une petite maison carrée, et que l’octavon vert Gamma causait incompréhensiblement avec un jeune Indien.
— Malpais, expliqua le pilote, tandis que Bernard descen-dait à terre. – Voici l’hôtellerie. Et il y a danse cet après-midi au pueblo. Il vous y mènera. – Il désigna du doigt le jeune sauvage à l’air sombre. – Ça doit être drôle. – Il partit d’un rire grima-çant. – Tout ce qu’ils font est drôle. – Sur quoi il regrimpa dans l’avion et mit en marche les moteurs. – Je reviendrai demain. Et souvenez-vous bien, ajouta-t-il d’un ton rassurant pour Lenina, qu’ils sont parfaitement inoffensifs ; les sauvages ne vous feront pas de mal. Ils ont suffisamment d’expérience des bombes à gaz pour savoir qu’il ne faut pas qu’ils fassent de blagues. – Riant toujours, il embraya les hélices d’hélicoptère, et s’en fut.
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