Le Meilleur des mondes
Chapitre 7
La mesa ressemblait à un navire retenu par un calme dans un détroit de poussière couleur de lion. Le chenal serpentait entre des rives à pic, et, descendant en pente de l’une à l’autre des murailles à travers la vallée, courait un filet vert : la rivière et les champs qu’elle arrosait. Sur la proue de ce navire de pierre, au centre du détroit et paraissant en faire partie, sem-blable à un affleurement en forme définie et géométrique du roc nu, s’élevait le pueblo de Malpais. Pâté sur pâté, chacun des étages plus petit que celui d’en dessous, les hautes maisons montaient, telles des pyramides à échelons et tronquées, dans le ciel bleu. À leur pied s’éparpillait un amas de bâtisses basses, un lacis de murailles ; et sur trois côtés, les précipices tombaient à pic dans la plaine. Quelques colonnes de fumée montaient verti-calement dans l’air sans un souffle, et s’y perdaient.
— Bizarre, dit Lenina, fort bizarre. – C’était son expression habituelle de condamnation. – Ça ne me plaît pas. Et cet homme ne me plaît pas non plus. – Elle montra du doigt le guide indien qui avait été désigné pour les conduire là-haut au pueblo. Ce sentiment était manifestement payé de retour ; le dos même de l’homme, tandis qu’il marchait devant eux, était hostile, sombrement méprisant. – Et puis, elle baissa la voix, il sent mauvais.
Bernard ne tenta pas de le nier. Ils continuèrent à marcher.
Tout à coup, l’on eût dit que tout l’air était devenu vivant et s’était mis à battre, à battre de la pulsation infatigable du sang. Là-haut, à Malpais, les tambours battaient. Leurs pieds prirent le rythme de ce cœur mystérieux ; ils pressèrent le pas. Le sen-tier qu’ils suivaient les mena au pied du précipice. Les flancs de
– 132 – l’énorme bateau-mesa les dominaient de toute leur hauteur, cent mètres jusqu’au plat-bord.
— Si seulement nous avions pu amener ici l’avion ! dit Le-nina, levant les yeux avec colère sur la face nue du roc surplom-bant. – Je déteste la marche. Et l’on se sent si petit quand on est sur le sol au bas d’une montagne.
Ils poursuivirent leur marche, parcourant une partie du chemin à l’ombre de la mesa, contournèrent un éperon, et voilà, dans un ravin creusé par les eaux, qu’apparut la montée par l’escalier de dunette. Ils y grimpèrent. C’était un sentier fort raide qui zigzaguait d’un bord à l’autre du ravin. À certains moments, le battement des tambours s’amortissait au point d’être tout juste perceptible ; à d’autres, ils semblaient battre de si près qu’on les attendait au prochain tournant.
Quand ils furent à mi-chemin du sommet, un aigle passa si près d’eux dans son vol que le vent de ses ailes leur fouetta d’un souffle frais le visage. Dans une crevasse du rocher gisait un tas d’ossements. Tout était bizarre et donnait une sensation d’oppression, et l’Indien sentait de plus en plus fort. Ils débou-chèrent enfin du ravin en plein soleil. Le sommet de la mesa était un pont plat de pierre.
— Ça ressemble à la Tour de Charing-T, commenta Lenina.
Mais il ne lui fut pas donné de jouir longtemps de la décou-verte qu’elle avait faite de cette ressemblance rassurante. Un bruit de pas amortis les fit se retourner. Nus depuis la gorge jusqu’au nombril, le corps brun foncé badigeonné de raies blanches (« comme des courts de tennis en asphalte », devait expliquer plus tard Lenina), le visage rendu inhumain par des bariolages d’écarlate, de noir et d’ocre, deux Indiens arrivaient en courant le long du sentier. Leurs cheveux noirs étaient tres-sés avec de la fourrure de renard et de la flanelle rouge. Un manteau en plumes de dindon leur flottait autour des épaules, d’énormes diadèmes de plumes leur lançaient autour de la tête
– 133 – des éclats aux tons voyants. À chaque pas qu’ils faisaient, s’élevaient le tintement et le cliquetis de leurs bracelets d’argent, de leurs lourds colliers d’os et de perles de turquoise. Ils s’approchaient sans mot dire, courant sans bruit dans leurs mocassins en peau de daim. L’un d’eux tenait un plumeau ; l’autre portait, dans chacune de ses mains, ce qui paraissait être de loin trois ou quatre bouts de corde épaisse. L’une des cordes se tordait de façon inquiétante, et Lenina vit soudain que c’étaient des serpents.
Les hommes s’approchèrent, de plus en plus près ; leurs yeux sombres la dévisagèrent, mais sans donner aucun signe de reconnaissance, ni le moindre indice qu’ils l’eussent vue ou eus-sent conscience de son existence. Le serpent qui s’était tordu pendait, à présent, mollement, avec les autres. Les hommes passèrent leur chemin.
— Ça ne me plaît pas, dit Lenina. Ça ne me plaît pas.
Ce qui l’attendait à l’entrée du pueblo lui plut encore moins, lorsque leur guide les eut laissés pendant qu’il entrait pour recevoir des instructions. La saleté, tout d’abord, les piles d’immondices, la poussière, les chiens, les mouches. Le visage de Lenina se plissa en une grimace de dégoût. Elle porta son mouchoir à son nez.
— Mais comment peuvent-ils vivre comme cela ? laissa-t-elle éclater d’une voix pleine d’incrédulité indignée. (Ce n’était pas possible.)
Bernard haussa philosophiquement les épaules.
— Quoi qu’il en soit, dit-il, voilà cinq ou six mille ans qu’ils le font. De sorte que je suppose qu’ils doivent y être habitués, à présent.
— Mais la propreté est l’approche de la Fordinité, insista-t-elle.
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— Oui, « et la civilisation, c’est la stérilisation », reprit Ber-nard, terminant sur un ton ironique la seconde leçon hypnopé-dique d’hygiène élémentaire. – Mais ces gens-là n’ont jamais entendu parler de Notre Ford, et ils ne sont pas civilisés. De sorte qu’il est sans intérêt de…
— Oh ! – Elle lui agrippa le bras. – Regardez !
Un Indien à peu près nu descendait très lentement l’échelle depuis la terrasse du premier étage d’une maison voisine, un échelon après l’autre, avec l’attention tremblante de l’extrême vieillesse. Son visage était profondément sillonné de rides, et noir, tel un masque d’obsidienne. La bouche édentée s’était af-faissée. Aux commissures des lèvres, et de chaque côté du men-ton, luisaient quelques longs poils hérissés, presque blancs sur la peau foncée. Les longs cheveux non retenus en tresse lui tombaient en touffes grises tout autour du visage. Son corps était courbé et émacié au point de n’avoir presque plus de chair sur les os. Très lentement il descendait, s’arrêtant à chaque échelon avant d’aventurer un pas de plus.
— Qu’est-ce qu’il a donc ? chuchota Lenina.
Elle avait les yeux écarquillés d’horreur et d’étonnement.
— Il est vieux, voilà tout, répondit Bernard avec tout le dé-tachement dont il était capable. Il était troublé, lui aussi ; mais il fit un effort pour ne pas paraître ému.
— Vieux ? répéta-t-elle. – Mais le Directeur est vieux ; il y a des tas de gens qui sont vieux ; ils ne sont pas comme cela.
— C’est parce que nous ne leur permettons pas d’être comme cela. Nous les préservons des maladies. Nous mainte-nons artificiellement leurs sécrétions internes au niveau d’équilibre de la jeunesse. Nous ne laissons pas tomber leur te-neur en magnésium et en calcium au-dessous de ce qu’elle était à trente ans. Nous leur faisons des transfusions de sang jeune. Nous maintenons leur métabolisme stimulé en permanence.
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Aussi, naturellement, n’ont-ils pas cet air-là. En partie, ajouta-t-il, parce que la plupart d’entre eux meurent bien avant d’avoir atteint l’âge de ce vieillard. La jeunesse à peu près intacte jusqu’à soixante ans, et puis, crac ! la fin.
Mais Lenina n’écoutait pas. Elle observait le vieillard. Len-tement, lentement, il descendait. Ses pieds touchèrent le sol. Il se retourna. Dans leurs orbites profondément enfoncées, ses yeux étaient encore extraordinairement vifs. Ils la regardèrent un long moment, vides d’expression, sans surprise, comme si, tout bonnement, elle n’avait pas été là. Puis, lentement, le dos courbé, le vieillard, clopin-clopant, passa devant eux et dispa-rut.
— Mais c’est terrible, chuchota Lenina, c’est épouvantable ! Nous n’aurions pas dû venir ici.
Elle tâta dans sa poche pour trouver son soma, mais seu-lement pour s’apercevoir que, par suite d’un oubli sans précé-dent, elle avait laissé son flacon à l’auberge. Les poches de Ber-nard étaient également vides.
Il ne restait à Lenina qu’à affronter sans secours extérieurs les horreurs de Malpais. Elles s’abattirent en tas sur elle, drues et rapides. Le spectacle de deux jeunes femmes donnant le sein à leurs bébés la fit rougir et l’obligea à détourner son visage. Elle n’avait, de sa vie, vu chose aussi indécente. Et ce qui l’aggravait, c’est que, au lieu de fermer les yeux et de la passer avec tact sous silence, Bernard se mit à faire, sur ce spectacle vivipare révol-tant, des commentaires qui appelaient une réponse. Honteux, à présent que les effets du soma étaient tombés, de la faiblesse dont il avait fait preuve ce matin même à l’hôtel, il se donnait du mal pour se montrer fort et libéré des opinions orthodoxes.
— Quel mode de relations merveilleusement intime ! dit-il, dépassant délibérément toutes les bornes. Et quelle intensité de sentiment il doit créer ! Il me semble souvent qu’il se peut qu’il nous ait manqué quelque chose, à n’avoir pas eu de mère. Et
– 136 – peut-être aussi, vous a-t-il manqué quelque chose à ne pas être mère, Lenina. Représentez-vous assise là-bas, vous-même, avec un petit bébé à vous…
— Bernard ! Comment pouvez-vous… ? – Le passage d’une vieille femme atteinte d’ophtalmie et d’une maladie de peau dé-tourna son indignation. – Allons-nous-en, supplia-t-elle. Tout cela ne me plaît pas.
Mais à ce moment leur guide reparut, et, leur faisant signe de le suivre, les conduisit le long de l’étroite rue, entre les mai-sons. Ils tournèrent, en arrivant à un coin. Un chien crevé gisait sur un tas d’ordures ; une femme goitreuse cherchait des poux dans la chevelure d’une petite fille. Leur guide s’arrêta au pied d’une échelle, leva la main verticalement en l’air, puis la lança horizontalement en avant. Ils exécutèrent ce qu’il commandait silencieusement, ils gravirent l’échelle et, franchissant la porte à laquelle elle donnait accès, entrèrent dans une pièce étroite et longue, assez sombre, et sentant la fumée, la graisse brûlée, et les vêtements qu’on a portés longtemps sans les laver. À l’autre extrémité de la pièce était une autre porte, par laquelle pénétrait un rayon de soleil, ainsi que le bruit, fort sonore et proche, des tambours.
Ils franchirent le seuil et se trouvèrent sur une terrasse spacieuse. Au-dessous d’eux, emprisonnée entre les hautes mai-sons, était la place du village, bondée d’Indiens. Des couvertures brillantes, des plumes fichées dans des chevelures noires, et l’éclat des turquoises, avec des peaux foncées luisantes de cha-leur. Lenina porta de nouveau son mouchoir à son nez. Dans l’espace libre au centre de la place il y avait deux plates-formes circulaires de maçonnerie et d’argile battue, toitures, à n’en pas douter, de chambres souterraines ; car au centre de chacune des plates-formes s’ouvrait une écoutille béante, avec une échelle qui sortait de l’obscurité inférieure. Il en montait un son de flûtes souterraines qui se perdait presque totalement dans le battement persistant, régulier, implacable, des tambours.
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Les tambours plaisaient à Lenina. Fermant les yeux, elle s’abandonna à leur tonnerre assourdi et répété, elle en laissa envahir de plus en plus complètement son moi conscient, si bien qu’enfin il ne subsista plus rien au monde que cette unique et profonde pulsation sonore. Elle lui rappelait, en la rassurant, les bruits synthétiques des Offices de Solidarité et des cérémo-nies du Jour de Ford. « Orginet-Porginet », murmura-t-elle en elle-même. Ces tambours battaient exactement suivant le même rythme.
Il y eut une explosion soudaine de chant qui la fit sursau-ter, des centaines de voix d’hommes criant toutes impétueuse-ment dans un unisson rauque et métallique. Quelques notes longuement tenues, et le silence, le silence tonnant des tam-bours ; puis, perçante, d’un ton de hennissement aigu, la ré-ponse des femmes. Puis, de nouveau, les tambours ; et une fois encore, émise par les hommes, l’affirmation profonde et fa-rouche de leur virilité.
Bizarre, oui. L’endroit était bizarre, la musique l’était aussi, les vêtements, les goitres, les maladies de peau, les vieillards, l’étaient également. Mais le spectacle lui-même, il ne semblait pas qu’il eût rien de particulièrement bizarre, lui.
— Cela me rappelle des Chants en Commun chez les castes inférieures, dit-elle à Bernard.
Mais, un peu plus tard, cela lui rappelait beaucoup moins cette innocente cérémonie. Car tout à coup avait surgi en essaim du fond de ces chambres rondes souterraines une troupe ef-frayante de monstres. Hideusement masqués, ou bariolés à perdre tout aspect humain, ils s’étaient mis à danser autour de la place, en frappant des pieds sur le sol, une danse étrange et boitillante ; tout autour de la place, encore, chantant en mar-chant, encore, encore, un peu plus vite à chaque fois ; et les tambours avaient modifié et accéléré leur rythme, si bien qu’il devenait pareil au battement de la fièvre dans les oreilles ; et la foule s’était mise à chanter avec les danseurs, de plus en plus
– 138 – fort ; et une première femme avait hurlé, puis une autre, une autre encore, comme si on les tuait ; et puis soudain celui qui menait la danse se détacha du cercle, courut à un grand bahut de bois qui se trouvait à une extrémité de la place, souleva le couvercle, et en tira une paire de serpents noirs. Un hurlement vigoureux s’éleva de la foule, et tous les autres danseurs couru-rent vers lui, les mains tendues. Il lança les serpents aux pre-miers arrivés, puis replongea dans le bahut pour en reprendre d’autres. D’autres encore, des serpents noirs, des bruns, des ta-chetés, il les tira et les lança au-dehors. Alors la danse recom-mença sur un rythme différent. Ils firent et refirent le tour de la place, avec leurs serpents, serpentinement, avec un léger mou-vement ondulatoire des genoux et des hanches. Tour sur tour. Puis le meneur fit un signal, et, l’un après l’autre, tous les ser-pents furent lancés par terre au milieu de la place ; un vieillard sortit du sous-sol et les saupoudra de farine de blé ; puis, par l’autre écoutille parut une femme qui les aspergea avec l’eau d’une jarre noire. Puis le vieillard leva la main, et, avec une sou-daineté terrifiante, à faire sursauter, il y eut un silence absolu. Les tambours cessèrent de battre, la vie semblait avoir touché à sa fin. Le vieillard désigna du doigt les deux écoutilles qui don-naient accès au monde inférieur. Et lentement, soulevées d’en bas par des mains invisibles, il émergea de l’une l’image peinte d’un aigle, et de l’autre celle d’un homme, nu, cloué à une croix. Elles restèrent là, suspendues apparemment d’elles-mêmes, comme si elles observaient. Le vieillard battit des mains. Nu, si ce n’est qu’il portait un pagne de coton blanc, un gamin d’environ dix-huit ans sortit de la foule et se tint devant lui, les mains croisées sur la poitrine, la tête baissée. Le vieillard fit sur lui un signe de croix et s’éloigna. Lentement, le gamin se mit à tourner autour du tas de serpents qui se tordaient. Il avait ter-miné le premier circuit et était au milieu du second, lorsque, sortant de parmi les danseurs, un homme de haute taille por-tant un masque de coyote et tenant dans sa main un fouet de cuir tressé, s’avança vers lui. Le gamin continua sa marche comme s’il n’avait pas conscience de l’existence de l’autre.
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L’homme-coyote leva son fouet ; il y eut un long moment d’attente, puis un mouvement rapide, le sifflement de la lanière et son impact sonore et sec sur la chair. Le corps du gamin eut un tressaillement ; mais il n’exhala nul son, il continua à mar-cher du même pas lent et régulier. Le coyote frappa encore, en-core ; et à chacun de ses coups s’éleva de la foule un soupir con-vulsif tout d’abord, puis un gémissement profond. Le gamin continuait à marcher. Deux, trois, quatre fois, il effectua le tour. Le sang coulait à flots. Cinq fois, six fois le tour. Soudain, Leni-na se couvrit le visage de ses mains et se mit à sangloter. « Oh ! faites-les cesser, faites-les cesser ! » implora-t-elle. Mais le fouet tombait, tombait inexorablement Sept fois le tour. Alors, tout à coup, le gamin trébucha, et, toujours sans exhaler un son, tom-ba la tête la première en avant. Se penchant sur lui, le vieillard lui toucha le dos d’une longue plume blanche, la brandit un ins-tant en l’air, écarlate, pour que les gens la vissent, puis la secoua trois fois au-dessus des serpents. Il en tomba quelques gouttes, et soudain les tambours firent retentir de nouveau une panique de notes précipitées ; il y eut un grand cri. Les danseurs se pres-sèrent en avant, ramassèrent les serpents, et s’enfuirent de la place. Hommes, femmes, enfants, toute la foule, les poursuivi-rent. Au bout d’une minute, la place fut vide : il ne restait que le gamin, étendu face contre terre à l’endroit où il était tombé, ab-solument immobile. Trois vieilles femmes sortirent de l’une des maisons, le soulevèrent, non sans difficulté, et l’emportèrent chez elles. L’aigle et l’homme en croix restèrent quelque temps à monter la garde sur le pueblo désert ; puis, comme s’ils en avaient vu suffisamment, s’enfoncèrent lentement, par leurs écoutilles, hors de vue, dans le monde souterrain.
Lenina sanglotait toujours. – Mais c’est épouvantable ! – répétait-elle sans fin, et toutes les consolations de Bernard fu-rent vaines. C’est épouvantable ! Ce sang ! Elle frémit. – Oh ! si j’avais mon soma !
Il y eut un bruit de pas dans la pièce intérieure.
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Lenina ne bougea pas, mais demeura assise, le visage en-foui dans ses mains, sans rien voir, à l’écart. Bernard seul se re-tourna.
Le vêtement du jeune homme qui sortit à ce moment sur la terrasse était celui d’un Indien ; mais ses cheveux tressés étaient couleur paille, ses yeux, bleu pâle, et sa peau était une peau blanche, bronzée.
— Tiens ! Salut à vous, dit l’étranger, dans un anglais sans faute, mais spécial. Vous êtes civilisés, n’est-ce pas ? Vous venez de Là-Bas, d’au-delà de la Réserve ?
— Qui donc, Grand Ford ?… commença Bernard, étonné.
Le jeune homme soupira et hocha la tête :
— Un homme bien malheureux. – Et, désignant du doigt les taches de sang au centre de la place :
Voyez-vous « cette tache maudite6 » ? demanda-t-il d’une voix tremblante d’émotion.
— « Un gramme vaut mieux qu’un mal qu’on clame », dit mécaniquement Lenina, sa voix sortant de derrière ses mains. – Si seulement j’avais mon soma !
— C’est moi qui aurais dû être là, reprit le jeune homme. Pourquoi n’ont-ils pas voulu de moi pour le sacrifice ? Moi, j’aurais fait dix fois le tour, douze fois, quinze fois. Palowhtiwa n’est allé que jusqu’à sept… Avec moi, ils auraient pu avoir deux
fois plus de sang ! « Teindre de sang les mers tumultueuses 7… » – Il étendit les bras d’un geste large ; puis, avec désespoir, les laissa retomber. – Mais ils ne me l’ont pas permis. « Je leur dé-
6 Out, damned spot (Macbeth, V, 1.)
7 The multitudinous seas incamadine. (Macbeth, II, 2.)
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plaisais à cause de mon teint 8. » Ç’a toujours été ainsi. Tou-jours. – Le jeune homme avait les larmes aux yeux ; il eut honte, et se détourna.
L’étonnement fit oublier à Lenina la privation de soma. Elle se découvrit le visage, et, pour la première fois, regarda l’étranger.
— Quoi ! Vous voulez dire que vous désiriez être frappé de ce fouet ?
Détournant toujours d’elle ses regards, le jeune homme fit un signe affirmatif.
— Pour le bien du pueblo, pour faire venir la pluie et faire pousser le blé. Et pour plaire à Poukong et à Jésus. Et puis, pour montrer que je suis capable de supporter la douleur sans crier. Oui – et sa voix prit soudain une résonance nouvelle, il se re-tourna en carrant fièrement les épaules, en soulevant le menton avec orgueil, d’un air de défi – pour montrer que je suis un homme… Oh ! – Il eut un halètement convulsif et se tut, les yeux écarquillés. Il avait vu pour la première fois de sa vie, le vi-sage d’une jeune fille dont les joues n’étaient pas de la couleur du chocolat ou de la peau de chien, dont les cheveux étaient châtain clair, avec une ondulation permanente, et dont l’expression (nouveauté ahurissante !) était celle de l’intérêt bienveillant. Lenina lui souriait ; comme il a l’air gentil, ce gar-çon, songeait-elle et comme il est beau ! Le sang afflua au visage du jeune homme ; il baissa les yeux, les releva un instant, seu-lement pour s’apercevoir qu’elle lui souriait toujours, et fut tel-lement ému qu’il fut obligé de se détourner et de faire semblant de regarder fort attentivement quelque chose qui était de l’autre côté de la place.
8 Mislike me not for my complexion. (Merch. of Venice, II, 1.)
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Les questions que posa Bernard créèrent une diversion. Qui ? Comment ? Quand ? D’où ?
Tenant les yeux fixés sur le visage de Bernard (car il avait le désir si éperdu de voir Lenina souriante qu’il n’osait absolument pas la regarder), le jeune homme essaya d’expliquer sa pré-sence. Linda et lui – Linda, c’était sa mère (ce mot fit prendre à Lenina un air gêné) – étaient des étrangers dans la Réserve. Linda était venue de Là-Bas, voici longtemps, avant qu’il fût né, avec un homme, dont il était le fils. (Bernard dressa l’oreille.) Elle était partie à pied dans ces montagnes, par là, au nord, elle avait fait une chute dans un endroit escarpé, et s’était blessée à la tête…
— Continuez, continuez ! dit Bernard avec animation.
— … Des chasseurs de Malpais l’avaient trouvée et l’avaient ramenée au pueblo. Quant à l’homme dont il était le fils, Linda ne l’avait jamais revu. Il s’appelait Tomakin. (Oui, le prénom du D.I.C. était bien Thomas). Il avait dû s’envoler, retourner Là-Bas, s’en aller sans elle – homme mauvais, méchant, antinatu-rel.
— De sorte que je suis né à Malpais, dit-il pour conclure. – À Malpais. – Et il hocha la tête.
Ah ! cette petite maison à la lisière du pueblo, qu’elle était sale ! Un espace couvert de poussière et d’immondices la sépa-rait du village. Deux chiens affamés fouillaient du museau, d’une façon obscène, les détritus répandus devant la porte. À l’intérieur, lorsqu’ils y pénétrèrent, la pénombre était puante et sonore du vol des mouches.
— Linda ! appela le jeune homme.
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Du fond de l’autre pièce une voix féminine assez enrouée dit : « J’arrive. » Ils attendirent. Par terre, dans des bols, il y avait les restes d’un repas, de plusieurs repas, peut-être.
La porte s’ouvrit. Une squaw blonde et très forte franchit le seuil, et resta là à contempler les étrangers d’un regard ébahi, incrédule, bouche bée. Lenina remarqua avec dégoût qu’il lui manquait deux dents de devant. Et la couleur de celles qui lui restaient !… Elle eut un frisson. C’était pis que le vieillard. Comme cette femme était obèse ! Et toutes ces rides sur sa fi-gure, ces chairs molles pendantes, ces plis ! Et ces joues affais-sées, avec ces pustules pourprées ! Et les veines rouges sur son nez, les yeux injectés de sang ! Et ce cou, ce cou ; et la couver-ture dont elle s’était couvert la tête, en loques, et crasseuse. Et sous la tunique brune en forme de sac, ces seins énormes, la saillie du ventre, les hanches ! Oh ! bien pis que le vieillard, bien pis ! Et soudain cette créature laissa éclater un torrent de pa-roles, se précipita vers elle les bras ouverts, et – Ford. Ford ! c’était révoltant, c’en était trop, encore un moment, elle aurait la nausée – la pressa contre cette saillie, contre cette poitrine, et se mit à l’embrasser, Ford ! à l’embrasser, en bavant – et elle sen-tait abominablement mauvais, il était manifeste qu’elle ne pre-nait jamais de bains, et elle empestait tout bonnement ce sale produit qu’on mettait dans les flacons de Deltas et des Epsilons (non, ce n’était pas vrai, ce qu’on disait au sujet de Bernard !), elle puait littéralement l’alcool ! Lenina se détacha d’elle aussi rapidement que possible.
Elle se trouva face à face avec un visage distordu et gonflé de larmes ; la créature pleurait.
— Oh ! ma chérie, ma chérie ! – Le torrent de paroles s’écoula avec des sanglots. – Si vous saviez comme je suis con-tente, au bout de tant d’années ! Un visage civilisé ! Oui, et des vêtements civilisés ! Parce que je croyais bien que je ne reverrais jamais un morceau de véritable soie à l’acétate ! – Elle tâta de son doigt la manche de la chemisette de Lenina. Ses ongles
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étaient noirs. – Et cette culotte adorable en velours de coton à la viscose ! Savez-vous bien, ma chérie, que j’ai toujours mes vieux vêtements, ceux avec lesquels je suis venue, rangés dans une malle. Je vous les montrerai plus tard. Quoique, bien sûr, l’acétate soit tout troué. Mais la cartouchière blanche est si ra-vissante – encore que, je dois le reconnaître, la vôtre, en maro-quin vert, le soit encore davantage. Ce n’est pas qu’elle m’ait servi à grand-chose, cette cartouchière. – Ses larmes se remi-rent à couler. – John a dû vous raconter ça. Ce qu’il m’a fallu souffrir, et pas moyen de se procurer un gramme de soma ! Rien qu’une gorgée de mescal de temps à autre, quand Popé me l’apportait. Popé, c’est un garçon que j’ai connu jadis. Mais cela vous rend si malade après coup, le mescal, et le peyotl vous donne mal au cœur ; et puis, cela rendait encore bien plus pé-nible, le lendemain, cette sensation affreuse de honte. Et j’étais tellement honteuse, effectivement. Songez donc : moi, une Bêta, avoir un bébé : Mettez-vous à ma place ! (Rien qu’à cette idée, Lenina frémit.) Quoique ce ne fût pas ma faute, je le jure ; parce que je ne sais toujours pas comment cela s’est fait, étant donné que j’ai exécuté tous les exercices malthusiens – vous savez bien, en comptant : Un, deux, trois, quatre – toujours, je le jure ; n’empêche que, malgré tout, c’est arrivé ; et naturelle-ment, il n’y avait ici rien qui ressemblât à un Centre d’Avortement. À propos, est-il toujours là-bas, à Chelsea ? de-manda-t-elle. – Lenina fit un signe de tête affirmatif. – Et tou-jours éclairé par projecteurs le mardi et le vendredi ? – Lenina fit de nouveau « oui » de la tête. – Cette tour ravissante en verre rose ! – La pauvre Linda leva le visage, et, les yeux clos, con-templa en extase l’image brillante du souvenir. – Et la Tamise, la nuit,… murmura-t-elle. De grosses larmes filtrèrent lente-ment d’entre ses paupières serrées. – Et le retour en avion, le soir, de Stoke Poges. Et puis un bain chaud et un vibromassage par le vide… Mais voilà… – Elle fit une inspiration profonde, hocha la tête, rouvrit les yeux, renifla une fois ou deux, puis se moucha dans ses doigts qu’elle essuya sur le pan de sa tunique. – Oh ! je regrette, dit-elle, en réponse à l’involontaire grimace
– 145 – de dégoût que fit Lenina. Je n’aurais pas dû faire cela. Je re-grette. Mais que faire, aussi, quand il n’y a pas de mouchoirs ? Comme cela m’a tourmentée, jadis, je m’en souviens, toute cette saleté, et le fait que rien ne soit aseptique ! J’avais une entaille affreuse à la tête, quand on m’a amenée ici, tout au début. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu’on me mettait sur la plaie. De la crasse, tout simplement de la crasse. « La Civilisation, c’est la Stérilisation », leur disais-je. Et « Sur mon streptocoque ailé, Volez à Banbury-T, Voir ma sall’ de bain nick’lé’ Avec un
W.C.9 ». Comme si c’étaient de petits enfants. Mais ils ne com-prenaient pas, bien entendu. Comment l’auraient-ils pu ? Et en fin de compte, je m’y suis habituée, je suppose. Et au surplus, comment pourrait-on tenir tout propre quand il n’y a pas d’installation d’eau chaude ? Et regardez-moi ces vêtements. Cette sale laine, ce n’est pas comme de l’acétate. Ça dure, ça dure !… Et l’on est censé la raccommoder si elle se déchire. Mais moi, je suis une Bêta ; je travaillais dans la Salle de Féconda-tion ; personne ne m’a jamais appris à faire quoi que ce soit de ce genre-là. Ce n’était pas mon affaire. D’ailleurs, ce n’a jamais été bien, de raccommoder des vêtements. Jetez-les quand ils ont des trous, et achetez-en de neufs. « Plus on reprise, moins on se grise. » C’est bien ça, n’est-ce pas ? Raccommoder, c’est antiso-cial. Mais ici, tout est différent. C’est comme si l’on vivait comme des fous. Tout ce qu’ils font est fou. – Elle jeta un regard circulaire ; elle vit que John et Bernard les avaient quittées et faisaient les cent pas au-dehors de la maison, dans la poussière et les immondices mais, n’en baissant pas moins la voix en un ton confidentiel, et se penchant, tandis que Lenina se raidissait et se reculait, si près que son souffle empesté de poison pour embryons agitait les cheveux qui tombaient sur la joue de la
9 Le texte anglais, que nous avons tenté de rendre fidèlement avec sa signification et un rythme comparable, est une parodie d’une « Nurse-ry Rhyme », c’est-à-dire d’une petite poésie enfantine, familière à tous les enfants anglais. (Note du Traducteur.)
– 146 – jeune fille : – Par exemple, fit-elle, dans un chuchotement érail-lé, voyez la façon dont on se prend l’un l’autre, ici. C’est fou, vous dis-je, absolument fou… Chacun appartient à tous les autres, n’est-ce pas – n’est-ce pas ? insista-t-elle, tirant Lenina par la manche. Lenina, détournant toujours la tête, fit un signe affirmatif, expira la bouffée d’air qu’elle avait retenue, et réussit à en inspirer une autre, relativement impolluée. – Eh bien, ici, reprit l’autre, nulle n’est censée appartenir à plus d’une per-sonne. Et si l’on prend des gens, selon la manière ordinaire, les autres vous trouvent vicieuse et antisociale. On vous hait, on vous méprise. Une fois, il est venu un tas de femmes qui se sont mises à faire une scène parce que leurs maris venaient me voir. Et puis, pourquoi pas ? Et alors, elles se sont précipitées sur moi… Non, quelle horreur ! Je ne peux pas vous raconter cela. – De ses mains, Linda se cacha le visage et fut prise d’un frémis-sement. – Comme elles sont odieuses, ici, les femmes ! Folles, folles et cruelles ! Et, bien entendu, elles n’entendent rien aux exercices malthusiens, ni aux flacons, ni à la décantation, ni à rien de tout cela. Alors, elles passent leur temps à avoir des en-fants – comme des chiennes. C’est révoltant ! Et quand je pense que moi… Oh ! Ford, Ford, Ford !… Et pourtant, John m’a été d’un grand réconfort, c’est vrai. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans lui. Quand bien même il se mît dans tous ses états chaque fois qu’un homme… Même au temps où il n’était qu’un tout pe-tit garçon. Une fois (mais il était déjà plus grand à cette époque-là) il a essayé de tuer le pauvre Waihusiwa, – ou bien était-ce Popé ? – simplement parce que je les recevais parfois. Car je n’ai jamais pu lui faire comprendre que c’est là ce que doivent faire les gens civilisés. La folie doit être contagieuse. En tout cas, il semble que John l’ait attrapée des Indiens. Parce que, bien en-tendu, il a beaucoup frayé avec eux. Bien qu’ils se soient tou-jours conduits si salement à son égard, et ne lui aient pas per-mis de faire toutes les choses que faisaient les autres gamins. Ce qui, d’un côté, était fort bien, puisque cela me facilitait la tâche de le conditionner un peu. Mais vous n’avez pas idée de la diffi-culté que cela présente. Il y a tellement de choses qu’on ne sait
– 147 – pas ; ce n’était pas mon affaire, de savoir. Je veux dire : si un en-fant vous demande comment fonctionne un hélicoptère, ou qui a fait le monde, eh bien, que voulez-vous répondre si vous êtes une Bêta et avez toujours travaillé dans la Salle de Féconda-tion ? Que voulez-vous donc qu’on réponde ? »
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