Le Meilleur des mondes

Aldous Huxley · Chapitre 17 sur 24

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Le Meilleur des mondes

Chapitre 11

 

Après la « scène » de la Salle de Fécondation, le Tout-Londres des castes supérieures brûlait d’envie de voir cet être délicieux qui était tombé à genoux devant le Directeur de l’Incubation et du Conditionnement, ou plutôt, l’ex-Directeur, car le pauvre homme avait donné sa démission sur-le-champ et n’avait plus remis les pieds dans le Centre – cet être qui s’était affalé en l’appelant (la plaisanterie était presque trop bonne pour être vraie !) « mon père ». Linda, au contraire, ne provo-qua nul enthousiasme ; personne n’éprouvait le moindre désir de voir Linda. Dire qu’on est mère, ce n’était plus une plaisante-rie : c’était une obscénité. En outre, elle n’était pas une sauvage authentique, elle avait été couvée en flacon, décantée, et condi-tionnée, comme tous les autres : de sorte qu’elle ne pouvait avoir des idées véritablement bizarres. Enfin – et c’était là, de beaucoup, la raison la plus puissante pour qu’on ne désirât point voir la pauvre Linda – il y avait son aspect. Obèse comme elle l’était, avec sa jeunesse perdue ; avec ses dents gâtées, son teint pustulé, et quel galbe (Ford !) – il était tout bonnement impossible de la regarder sans avoir la nausée, oui, véritable-ment la nausée. Aussi, les gens le plus en vue étaient-ils ferme-ment décidés à ne pas voir Linda. Et Linda, quant à elle, n’avait nul désir de les rencontrer. Le retour à la civilisation, c’était, pour elle, le retour au soma, c’était la possibilité de rester au lit et de prendre congé sur congé, sans avoir jamais à en revenir avec la migraine ou des vomissements, sans avoir jamais à res-sentir ce qu’on éprouvait toujours après avoir pris du peyotl, la sensation d’avoir fait quelque chose de si honteusement antiso-cial qu’on ne pourrait plus jamais tenir la tête haute. Le soma ne vous jouait aucun de ces tours déplaisants. Le congé qu’il don-nait était parfait, et, si la matinée suivante était désagréable, elle ne l’était pas intrinsèquement, mais seulement en comparaison

– 181 – des joies du congé. Le remède consistait à rendre le congé con-tinu. Goulûment, elle réclamait des doses toujours plus fortes, toujours plus fréquentes. Le Docteur Shaw hésita d’abord ; puis il lui permit d’en prendre ce qu’elle désirait. Elle en prit jusqu’à vingt grammes par jour.

— Cela l’achèvera d’ici un mois ou deux, confia le docteur à Bernard. – Un beau jour, le centre respiratoire sera paralysé. Plus de respiration. Fini. Et ce sera tant mieux. Si nous pou-vions rajeunir, ce serait naturellement différent. Mais nous ne le pouvons pas.

Chose surprenante de l’avis de tous (car pendant son congé de soma Linda se trouvait fort commodément mise à l’écart), John souleva des objections.

— Mais ne lui raccourcissez-vous pas la vie en lui donnant de telles quantités de soma ?

— D’un point de vue, oui, reconnut le Docteur Shaw. – Mais, d’un autre, nous l’allongeons, à la vérité. – Le jeune homme ouvrit tout grands les yeux, sans comprendre. – Sans doute, le soma vous fait perdre quelques années dans le temps, reprit le docteur. Mais songez aux durées énormes, immenses, qu’il est capable de vous donner hors du temps. Tout congé pris par le soma est un fragment de ce que nos ancêtres appelaient l’éternité.

John commençait à comprendre.

— L’éternité était dans nos lèvres et nos yeux20, murmura-t-il.

— Comment ?

 

20 Antony and Cleopatra, I, 3.

– 182 –

— Rien.

— Bien entendu, reprit le Docteur Shaw, on ne peut pas permettre aux gens de filer dans l’éternité s’ils ont un travail sé-rieux à faire. Mais comme elle n’a pas de travail sérieux, elle…

— Malgré tout, persista John, cela ne me semble pas bien.

Le docteur haussa les épaules.

— Oh ! bien entendu, si vous préférez l’avoir tout le temps sur le dos, hurlant comme une folle…

En fin de compte John fut obligé de céder. Linda eut son soma. Elle resta dorénavant dans sa petite chambre au trente-septième étage de la maison à appartements de Bernard, au lit, avec la T.S.F. et la télévision fonctionnant en permanence, le robinet à patchouli entrouvert de façon à laisser couler le par-fum goutte à goutte, et les comprimés de soma à portée de sa main, c’est là qu’elle demeura ; et pourtant, ce n’est point là qu’elle était, elle était tout le temps ailleurs, infiniment loin, en congé : en congé dans quelque autre monde, où la musique ra-diophonique était un labyrinthe de couleurs sonores, un laby-rinthe glissant, palpitant, qui menait (par quels tournants mer-veilleusement inévitables !) à un centre brillant de certitude ab-solue ; où les images dansantes de la boîte à télévision étaient les acteurs de quelque film sentant et chantant indescriptible-ment délicieux ; où le patchouli tombant goutte à goutte était plus qu’un parfum, devenant le soleil, un million de sexo-phones, Popé faisant l’amour, mais beaucoup plus intensément, incomparablement plus fort, et sans cesse.

— Non, nous ne pouvons pas rajeunir. Mais je suis très content, avait conclu le Docteur Shaw, d’avoir eu cette occasion d’observer la sénilité chez un être humain. Je vous remercie vi-vement de m’avoir fait venir.

Il serra vigoureusement la main de Bernard.

– 183 –

C’était donc à John qu’ils en avaient tous. Et comme c’était uniquement par l’entremise de Bernard, son gardien accrédité, que John pouvait être vu, Bernard se trouva alors, pour la pre-mière fois de sa vie, traité non pas simplement comme tout le monde, mais en personnage de toute première importance.

Il n’était plus question de l’alcool dans son pseudo sang, on ne faisait plus de plaisanteries sur son aspect personnel. Henry Foster se dérangea pour lui témoigner de l’amitié ; Benito Hoo-ver lui fit cadeau de six paquets de gomme à mâcher à base d’hormone sexuelle ; le Prédestinateur Adjoint vint le voir et mendia quasiment avec bassesse une invitation pour l’une des soirées de Bernard. Quant aux femmes, il suffisait que Bernard fît allusion à la possibilité d’une invitation pour qu’il pût avoir celle qui lui plaisait, n’importe laquelle.

— Bernard m’a invitée à voir le sauvage mercredi prochain, annonça triomphalement Fanny.

— Comme je suis contente, dit Lenina. Et maintenant, il vous faut reconnaître que vous vous étiez trompée sur le compte de Bernard. Vous ne trouvez pas qu’il est plutôt gentil ?

Fanny acquiesça d’un signe de tête.

— Et je dois avouer, dit-elle, que j’ai été bien agréablement surprise.

Le chef Metteur-en-Flacons, le Directeur de la Prédestina-tion, trois Sous-Adjoints au Fécondeur-Général, le Professeur de Cinéma Sentant au Collège des Ingénieurs en Émotion, le Doyen de la Chanterie en Commun de Westminster, le Contrô-leur de la Bokanovskification ; la liste des notabilités de Bernard était interminable.

— Et j’ai eu six femmes la semaine dernière, confia-t-il à Helmholtz Watson. Une, lundi ; deux, mardi ; encore deux, vendredi ; et une, samedi. Et si j’en avais eu le temps ou le désir,

– 184 – il y en avait encore une douzaine au moins qui ne demandaient pas mieux…

Helmholtz écouta ses vantardises avec un silence si som-brement désapprobateur que Bernard en fut froissé.

— Vous êtes envieux, dit-il.

Helmholtz secoua la tête en dénégation.

— Je suis un peu triste, voilà tout, répondit-il.

Bernard le quitta avec colère. Jamais, se dit-il en lui-même, jamais plus il n’adresserait la parole à Helmholtz.

Les jours passèrent. Le succès monta à la tête de Bernard comme un vin mousseux, et au cours de l’opération le réconcilia complètement (comme doit le faire tout bon produit grisant) avec un monde que, jusque-là, il avait trouvé fort peu satisfai-sant. Pour autant qu’il reconnaissait son importance à lui, Ber-nard, l’ordre des choses était bon. Mais, bien que réconcilié par son succès, il refusa cependant de renoncer au privilège de criti-quer cet ordre. Car le fait de critiquer rehaussait chez lui le sen-timent de son importance, lui donnait l’impression d’être plus grand. En outre, il pensait sincèrement qu’il y avait des choses critiquables. (Simultanément, il lui plaisait sincèrement d’avoir du succès, et d’avoir toutes les femmes qu’il voulait.)

Devant ceux qui, à présent, à cause du Sauvage, lui fai-saient leur cour, Bernard étalait un manque d’orthodoxie fron-deur. On l’écoutait poliment. Mais derrière son dos, les gens ho-chaient la tête. « Ce jeune homme finira mal », disaient-ils, pro-phétisant avec d’autant plus de confiance qu’ils allaient s’employer eux-mêmes, en temps voulu, à faire en sorte que la fin fût mauvaise. « Il ne trouvera pas un autre Sauvage pour le tirer d’affaire une seconde fois », disaient-ils. En attendant, il y avait, il est vrai, le premier Sauvage : ils étaient polis. Et parce qu’ils étaient polis, Bernard avait la sensation d’être positi-

– 185 – vement gigantesque, gigantesque, et en même temps transporté de légèreté, plus léger que l’air.

— Plus léger que l’air, dit Bernard, pointant son doigt en l’air.

Comme une perle dans le ciel, là-haut, bien haut au-dessus d’eux, le ballon captif du Service Météorologique brillait, tout rose, au soleil. « … On montrera au dit Sauvage, telles étaient les instructions qu’avait reçues Bernard, la vie civilisée sous tous ses aspects. »

On lui en montrait à présent une vue à vol d’oiseau, une vue à vol d’oiseau du haut de la plate-forme de la Tour de Cha-ring-T. Le Chef de Gare et le Météorologiste locaux lui servaient de guides… Mais c’est surtout Bernard qui parlait. Grisé, il se conduisait comme s’il était, à tout le moins, un Administrateur Mondial en tournée. « Plus léger que l’air. »

La Fusée Verte de Bombay tomba du ciel. Les passagers descendirent. Huit jumeaux Dravidiens identiques vêtus de kaki passèrent la tête par les huit hublots de la cabine, les garçons de service.

— Douze cent cinquante kilomètres à l’heure, dit le Chef de Gare d’un ton impressionnant. Que pensez-vous de cela, mon-sieur le Sauvage ?

John trouva que c’était fort joli.

— Pourtant, dit-il, Puck savait passer une ceinture autour

de la terre en quarante minutes21.

 

21 I’ll put a girdle round about the earth

In forty minutes. (Midsummer Night’s Dream, II, 1.)

– 186 –

« Le Sauvage, écrivit Bernard dans son rapport à Mustapha Menier, manifeste étonnamment peu de surprise ou d’effroi de-vant les inventions civilisées. Cela tient en partie, sans doute, à ce qu’il en a entendu parler par la femme Linda, sa m…

(Mustapha Menier fronça les sourcils. « S’imagine-t-il, l’imbécile, que je suis trop pusillanime pour voir le mot écrit tout au long ? »)

« … en partie à ce que son intérêt est concentré sur ce qu’il dénomme « son âme », qu’il persiste à considérer comme une entité indépendante du milieu physique ; tandis que comme j’ai essayé de le lui montrer… »

L’Administrateur sauta les phrases suivantes, et était juste sur le point de tourner la page à la recherche de quelque chose de plus intéressant et de plus concret, lorsque son regard fut at-tiré par une série de phrases absolument extraordinaires : « … quoiqu’il me faille reconnaître, dit-il, que je suis d’accord avec le Sauvage pour trouver trop facile ce que la civilisation a d’infantile, ou, comme il dit, de trop peu coûteux ; et je me per-mets de saisir cette occasion d’appeler l’attention de Votre For-derie sur… »

La colère de Mustapha Menier fit place presque immédia-tement à la gaieté. La pensée que cet être-là lui servait – à lui – un cours solennel sur l’ordre social était véritablement par trop grotesque. Il fallait que cet homme fût devenu fou. « Il faudrait lui donner une leçon », se dit-il, puis il rejeta la tête en arrière et se mit à rire aux éclats. Pour le moment, du moins, la leçon ne serait pas donnée.

C’était une petite usine d’équipements d’éclairages pour hélicoptères, une succursale de la Compagnie Générale d’Équipements Électriques. Ils furent reçus sur le toit même (car la lettre circulaire de recommandation envoyée par

– 187 – l’Administrateur était magique dans ses effets) par le Technicien en Chef et le Directeur de l’Élément Humain. Ils descendirent dans l’usine.

— Chaque opération, expliqua le Directeur de l’Élément Humain, est exécutée, autant que possible, par un seul Groupe Bokanovsky.

Et, en effet, quatre-vingt-trois Deltas brachycéphales noirs, presque privés de nez, étaient occupés à l’emboutissage à froid. Les cinquante-six tours à mandrins et à quatre broches étaient desservis par cinquante-six Gammas aquilins de couleur gin-gembre. Cent sept Sénégalais Epsilons conditionnés à la chaleur travaillaient dans la fonderie. Trente-trois femmes Deltas, à tête allongée, couleur de sable, au pelvis étroit, et ayant toutes, à 20 millimètres près, une taille de 1,69 m, taillaient des vis. Dans la salle de montage, les dynamos étaient assemblées par deux équipes de nains Gammas-Plus. Les deux établis bas se faisaient face ; entre eux s’avançait lentement le transporteur à courroie avec sa charge de pièces détachées ; quarante-sept têtes blondes faisaient face à quarante-sept brunes ; quarante-sept nez épatés, à quarante-sept nez crochus ; quarante-sept mentons fuyants, à quarante-sept mentons prognathes. Les mécanismes complè-tement montés étaient examinés par dix-huit jeunes filles aux cheveux châtains et bouclés, vêtues de vert Gamma, emballés dans des cadres par trente-quatre hommes Deltas-Moins courts sur jambes et gauchers, et chargés sur les plates-formes et les camions en attente par soixante-trois Epsilons semi-Avortons aux yeux bleus, aux cheveux filasse et au teint plein de taches de rousseur.

« Ô nouveau monde admirable… » Par quelque fantaisie de sa mémoire, le Sauvage se découvrit répétant les paroles de Mi-randa. « Ô nouveau monde admirable, qui contient des gens pa-reils ! »

— Et je vous assure, dit pour conclure le Directeur de l’Élément Humain, comme ils quittaient l’usine, que nous

– 188 – n’avons à peu près jamais de difficulté avec notre main-d’œuvre. Nous trouvons toujours…

Mais le Sauvage s’était tout à coup détaché de ses compa-gnons, et faisait des efforts violents pour vomir, derrière un buisson de lauriers, comme si la terre ferme avait été un héli-coptère pris dans une poche d’air.

« Le Sauvage, écrivit Bernard, refuse de prendre du soma, et semble fort contrarié de ce que la femme Linda, sa m…, reste en permanence en congé. Fait à noter, malgré la sénilité de sa m… et son aspect repoussant à l’extrême, le Sauvage va fré-quemment la voir et il lui semble fort attaché – exemple intéres-sant de la manière dont le conditionnement du jeune âge peut être amené à modifier et même à contrarier les impulsions na-turelles (dans le cas présent, l’impulsion de reculer avec horreur devant un objet déplaisant). »

À Eton22, ils atterrirent sur le toit du Grand Collège. Sur la façade opposée de la cour du collège, les cinquante-deux étages de la Tour de Lupton brillaient d’un éclat blanc au soleil. Le Col-lège sur leur gauche, et, à droite, la Chanterie Scolaire en Com-mun élevaient leurs massifs vénérables de béton armé et de verre-vita. Au centre de la cour se dressait la vieille et curieuse statue en acier chromé de Notre Ford.

Le Docteur Gaffney, le Chancelier et Miss Keate, la Direc-trice, les reçurent comme ils descendaient de l’avion.

 

22 Eton (près de Windsor) est actuellement le siège d’une « public school » – école secondaire – tout à fait aristocratique, pour garçons. (Note du Traducteur.)

– 189 –

— Avez-vous ici beaucoup de jumeaux ? demanda le Sau-vage avec une certaine appréhension, tandis qu’ils se mettaient en route pour leur tournée d’inspection.

— Oh ! non, répondit le Chancelier, Eton est réservé exclu-sivement aux garçons et aux filles des castes supérieures. Un œuf, un adulte. Cela rend l’éducation plus difficile, bien enten-du. Mais comme ils sont appelés à prendre des responsabilités et à se débrouiller dans des cas exceptionnels et imprévus, cela ne peut être évité. – Il soupira.

Bernard, cependant, avait trouvé Miss Keate fort à son goût.

— Si vous êtes libre un de ces soirs, un lundi, un mercredi, ou un vendredi, disait-il… – Pointant son pouce vers le Sau-vage : – Il est curieux, vous savez, ajouta Bernard, bizarre.

Miss Keate sourit (et son sourire était réellement char-mant, songea-t-il) ; dit merci et serait enchantée d’assister à une de ses soirées.

Le Chancelier ouvrit une porte.

Cinq minutes passées dans cette classe d’Alphas Plus-Plus laissèrent John dans un certain ébahissement.

— Qu’est-ce donc que la relativité élémentaire ? chuchota-t-il à Bernard.

Bernard essaya de le lui expliquer, puis se ravisa, et propo-sa qu’ils allassent visiter quelque autre classe.

De derrière une porte, dans le couloir conduisant à la classe de géographie des Bêtas-Moins, une voix de soprano résonnante criait : « Un, deux, trois, quatre », et puis, avec une impatience pleine de lassitude : « Au temps ».

 

– 190 –

— Les exercices Malthusiens, expliqua la Directrice. – La plupart de nos jeunes filles sont des neutres, bien entendu. Je suis moi-même une neutre.

— Elle fit un sourire à Bernard. – Mais nous en avons quelque huit cents qui ne sont pas stérilisées et auxquelles il faut constamment faire faire les exercices.

Dans la classe de géographie des Bêtas-Moins, John apprit qu’« une réserve à sauvages est un endroit que, étant donné les conditions climatiques ou géologiques peu favorables, il n’a pas valu la peine et la dépense de civiliser ». Un déclic ; la pièce fut plongée dans l’obscurité ; et soudain, sur l’écran, au-dessus de la tête du Professeur, voilà qu’il y eut les Penitentes d’Acoma se prosternant devant la Vierge, et gémissant comme John les avait entendues gémir, confessant leurs péchés devant Jésus sur la croix, devant l’image de Poukong représenté sous la forme d’un aigle. Les jeunes Etoniens pouffaient véritablement de rire bruyant. Toujours gémissant, les Penitentes se remirent debout, se dévêtirent jusqu’à la ceinture et commencèrent à se flageller, coup sur coup, avec des fouets à lanière nouée. Redoublés, les rires noyèrent jusqu’à la reproduction amplifiée de leurs gémis-sements.

— Mais pourquoi rient-ils ? demanda le Sauvage dans un état d’ahurissement peiné.

— Pourquoi ? – Le Chancelier dirigea sur lui un visage en-core tout grimaçant de rire. – Pourquoi ? Mais parce que c’est si extraordinairement drôle.

Dans la pénombre cinématographique, Bernard risqua un geste que, jadis, l’obscurité totale même ne l’eût guère enhardi jusqu’à faire. Fort de son importance nouvelle, il passa le bras autour de la taille de la Directrice. Elle céda, comme un saule penchant. Il était sur le point de cueillir un baiser ou deux, et peut-être de la pincer légèrement à la dérobée, lorsque, d’un dé-clic, les volets se rouvrirent.

– 191 –

— Nous ferions peut-être bien de continuer notre tournée, dit Miss Keate, et elle se dirigea vers la porte.

— Et ceci, dit le Chancelier l’instant d’après, c’est la Cen-trale Hypnopédique.

Des centaines de boîtes à musique synthétique, une pour chaque dortoir, étaient rangées sur des rayons le long de trois parois de la pièce ; sur la quatrième, classés dans de petites cases, il y avait les rouleaux à inscription sonore sur lesquels étaient imprimées les diverses leçons hypnopédiques.

— On introduit le rouleau par ici, expliqua Bernard, inter-rompant le Docteur Gaffney, on appuie sur cet interrupteur…

— Non, sur celui-là, rectifia le Chancelier, agacé.

— Sur celui-là, donc. Le rouleau se dévide. Les cellules à sé-lénium transforment les impulsions lumineuses en vibrations sonores, et…

— Et voilà, dit le Docteur Gaffney en conclusion.

— Lisent-ils Shakespeare ? demanda le Sauvage, tandis que, se dirigeant vers les Laboratoires Biochimiques, ils pas-saient devant la Bibliothèque de l’École.

— Certes non, dit la Directrice, rougissant.

— Notre Bibliothèque, dit le Docteur Gaffney, ne contient que des livres de référence. Si nos jeunes gens ont besoin de dis-traction, ils peuvent se la procurer au Cinéma Sentant. Nous ne les encourageons pas à pratiquer les amusements solitaires, quels qu’ils soient.

Cinq omnibus pleins de garçons et de filles, chantant ou si-lencieusement embrassés, passèrent devant eux en roulant sur la chaussée vitrifiée.

 

– 192 –

— Ils rentrent à l’instant du Crématorium de Slough, expli-qua le Docteur Gaffney, tandis que Bernard, chuchotant, prenait rendez-vous avec la Directrice pour le soir même. – Le condi-tionnement pour la mort commence à dix-huit mois. Chaque marmot passe deux matinées par semaine dans un Hôpital pour Mourants. On y trouve tous les jouets les plus perfectionnés, et on leur donne de la crème au chocolat les jours de décès. Ils ap-prennent à considérer la mort comme une chose allant de soi.

— Comme tout autre processus, physiologique, ajouta la Directrice, d’un ton professionnel.

Huit heures, au Savoy. Tout était bien convenu.

Pendant le trajet de retour pour rentrer à Londres, ils s’arrêtèrent à l’usine de la Compagnie Générale de Télévision à Brentford.

— Voulez-vous m’attendre ici un instant, pendant que je vais téléphoner ? demanda Bernard.

Le Sauvage attendit et observa. C’était justement la relève de l’équipe principale de jour. Une foule de travailleurs des castes inférieures était alignée, faisant la queue devant la station du monorail, sept à huit cents hommes et femmes Gammas, Deltas et Epsilons, n’ayant pas à eux tous plus d’une douzaine de visages et de statures. À chacun d’eux, avec son billet, le gui-chetier tendait une petite boîte à pilules en carton. La longue chenille d’hommes et de femmes s’avançait lentement.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ces… (se souvenant du Mar-chand de Venise) ces cassettes ? demanda le Sauvage quand Bernard l’eut rejoint.

— La ration de soma pour la journée, répondit Bernard, as-sez indistinctement ; car il mastiquait un morceau de la gomme à mâcher de Benito Hoover.

– 193 –

— On le leur donne quand ils ont fini leur travail. Quatre comprimés d’un demi-gramme. Six le samedi.

Il prit affectueusement le bras de John et ils retournèrent vers l’hélicoptère.

Lenina entra en chantant dans le Vestiaire.

— Vous avez l’air bien satisfaite de vous-même, dit Fanny.

— Je suis satisfaite, en effet, répondit-elle.

— Zip ! Bernard m’a appelée au téléphone il y a une demi-heure. – Zip, zip ! Elle se dégagea de sa culotte. – Il a un empê-chement inattendu… Zip ! – Il m’a priée d’emmener le Sauvage au Cinéma Sentant ce soir. Il faut que je m’envole. – Elle se pré-cipita vers la salle de bains.

« Elle a de la veine », se dit Fanny tandis qu’elle regardait s’éloigner Lenina.

Il n’y avait nulle trace d’envie dans ce commentaire ; Fan-ny, avec son bon cœur, énonçait simplement un fait. Lenina avait effectivement de la veine ; elle avait la chance d’avoir reçu en partage avec Bernard une portion généreuse de l’immense célébrité du Sauvage, la chance de réfléchir, par sa personne in-signifiante, la gloire suprême momentanément à la mode. La Secrétaire de l’Association Fordienne de Jeunes Femmes ne l’avait-elle pas priée de faire une conférence sur ses aventures ? N’avait-elle pas été invitée au Dîner annuel du Club Aphro-ditœum ? N’avait-elle pas paru déjà sur un film des Dernières Nouvelles Sentantes, paru d’une façon perceptible à la vue, à l’ouïe et au toucher, devant d’innombrables millions de specta-teurs épars sur la planète ?

Les égards qu’avaient eus pour elle divers personnages en vue n’avaient guère été moins flatteurs. Le Deuxième Secrétaire de l’Administrateur Mondial de la région l’avait invitée à dîner

– 194 – et à prendre le petit déjeuner. Elle avait passé un week-end avec Sa Forderie le Grand-Maître de la Justice et un autre avec l’Archi-Chantre de Canterbury. Le Président de la Compagnie Générale de Sécrétions Internes et Externes était constamment en communication téléphonique avec elle, et elle était allée à Deauville avec le Vice-Gouverneur de la Banque d’Europe.

— C’est merveilleux, bien sûr. Et cependant, à un point de vue, avait-elle avoué à Fanny, j’éprouve la sensation d’obtenir quelque chose par abus de confiance. Parce que, naturellement, la première chose qu’ils désirent tous savoir, c’est ce qu’on res-sent à faire l’amour avec un Sauvage. Et je suis obligée de dire que je n’en sais rien. – Elle hocha la tête. – La plupart des hommes ne me croient pas, bien entendu. Mais c’est vrai. Je voudrais bien que cela ne le fût pas, ajouta-t-elle tristement, avec un soupir. Il est formidablement beau ; vous ne trouvez pas ?

— Mais il ne vous trouve donc pas à son goût ? demanda Fanny.

— Parfois il me semble que oui, et parfois il me semble que non. Il fait toujours tout ce qu’il peut pour m’éviter ; il quitte la pièce quand j’y entre ; il ne veut pas me toucher ; il ne veut pas même me regarder. Mais quelquefois, si je me retourne tout à coup, je le surprends à me dévorer des yeux ; et puis – eh ! quoi, vous savez comment sont les hommes quand on leur plaît.

Oui, Fanny le savait.

— Je n’y comprends rien, dit Lenina.

Elle n’y comprenait rien ; et elle était non seulement ahu-rie, mais encore un peu peinée.

— Parce que, voyez-vous, Fanny, il me plaît, à moi.

Il lui plaisait de plus en plus. Et voilà qu’il se présentait vé-ritablement une occasion, songea-t-elle, tandis qu’elle se par-

– 195 – fumait après son bain. Pouf, pouf, pouf – une occasion véri-table. Son espoir exubérant déborda en chanson :

Presse-moi, blesse-moi, caresse-moi sans cesse ;

Embrasse-moi jusqu’au coma ;

Presse-moi sans faiblesse ;

Laisse-moi ta caresse :

L’amour est comme du soma.

L’orgue à parfums jouait un Capriccio des Herbes délicieu-sement frais, des arpèges cascadants de thym et de lavande, de romarin, de basilic, de myrte, d’estragon ; une série de modula-tions audacieuses passant par tous les tons des épices, jusque dans l’ambre gris ; et une lente marche inverse, par le bois de santal, le camphre, le cèdre et le foin frais fauché avec des touches subtiles, par moments, de notes discordantes – une bouffée de pâté de rognons, le plus mince soupçon de fumier de porc, pour revenir aux aromates simples sur lesquels le morceau avait débuté. Le dernier éclat de thym s’estompa ; il y eut un bruit d’applaudissements ; les lumières se rallumèrent. Dans la machine à musique synthétique, le rouleau à impression sonore commença à se dévider. Ce fut un trio pour l’hyper-violon, su-per-violoncelle et, pseudo-hautbois qui remplit alors l’air de son agréable langueur. Trente à quarante mesures, et puis, sur ce fond instrumental, une voix bien plus qu’humaine commença à vibrer ; tantôt de gorge, tantôt de tête, tantôt creuse comme une flûte, tantôt lourde d’harmoniques pleins de désir, elle passait sans effort du record de basse de Gaspard Forster aux limites mêmes des sons musicaux, jusqu’à un trille perçant comme le cri d’une chauve-souris, bien au-dessus de l’ut le plus élevé que lança une fois (en 1770, à l’Opéra Ducal de Parme et à l’étonnement de Mozart) Lucrezia Ajugari, seule de toutes les cantatrices que l’histoire ait enregistrées.

 

– 196 –

Affalés dans leurs fauteuils pneumatiques, Lenina et le Sauvage reniflaient et écoutaient. Ce fut alors le tour des yeux et de la peau aussi.

Les lumières de la salle s’éteignirent ; des lettres flam-boyantes se détachèrent en relief, comme si elles se soutenaient toutes seules dans l’obscurité. TROIS SEMAINES EN HÉLICOPTÈRE. SUPER FILM 100 POUR 100 CHANTANT. PARLANT SYNTHÉTIQUE, EN COULEURS, STÉRÉOSCOPIQUE, ET SENTANT. AVEC ACCOMPAGNEMENT SYNCHRONISÉ D’ORGUE À PARFUMS.

— Posez vos mains sur ces boutons métalliques qui se trou-vent sur les bras de votre fauteuil, chuchota Lenina, sans cela, vous n’aurez aucun des effets du sentant.

Le Sauvage fit ce qui lui était prescrit.

Ces lettres flamboyantes, cependant, avaient disparu ; il y eut dix secondes d’obscurité complète ; puis soudain, éblouis-santes et paraissant incomparablement plus solides qu’elles ne l’auraient fait en chair et en os véritables, bien plus réelles que la réalité, voilà que parurent les images stéréoscopiques, serrés dans les bras l’un de l’autre, d’un nègre gigantesque et d’une jeune femme brachycéphale Bêta-Plus aux cheveux dorés.

Le Sauvage sursauta. Cette sensation sur ses lèvres ! Il leva la main pour la porter à sa bouche ; le chatouillement cessa ; il laissa retomber la main sur le bouton métallique ; la sensation reprit. L’orgue à parfums, cependant, exhalait du musc pur. D’un ton expirant, une super-colombe de rouleau sonore rou-coula : « Ou-ouh » ; et, n’effectuant que trente-deux vibrations à la seconde, une voix de basse plus qu’africaine pour la profon-deur répondit : « Aa aah. » « Ouh-ah ! Ouh-ah ! », les lèvres sté-réoscopiques se joignirent de nouveau, et de nouveau les zones érogènes faciales des six mille spectateurs de l’Alhambra titillè-rent d’un plaisir galvanique presque intolérable. « Ouh… »

 

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Le sujet du film était extrêmement simple. Quelques mi-nutes après les premiers « Ouh » et « Aah » (un duo ayant été chanté, et quelques gestes amoureux effectués sur cette fameuse peau d’ours dont chaque poil – le Prédestinateur Adjoint avait parfaitement raison – se laissait sentir séparément et distincte-ment), le nègre était victime d’un accident d’hélicoptère, et tombait sur la tête. Pan ! Quelle douleur lancinante à travers tout le front ! Un chœur de aou ! et de aïe ! s’éleva de parmi les spectateurs.

Le choc envoya paître d’un coup tout le conditionnement du nègre. Il fut pris pour la Bêta blonde d’une passion exclusive et démente. Elle protesta. Il persista. Il y eut des luttes, des poursuites, des voies de fait sur un rival, en fin de compte un enlèvement sensationnel. La Bêta blonde fut ravie en plein ciel et y fut gardée, flottante, pendant trois semaines dans un tête-à-tête férocement antisocial avec le nègre dément. Finalement, après toute une série d’aventures et force acrobaties aériennes, trois Alphas jeunes et beaux réussirent à la délivrer. Le nègre fut expédié dans un Centre de Re-conditionnement pour Adultes et le film se termina d’une façon heureuse et convenable, lorsque la Bêta blonde fut devenue la maîtresse de chacun de ses trois sauveteurs. Ils s’interrompirent un instant pour chanter un qua-tuor synthétique avec accompagnement de grand super or-chestre, et des gardénias dans l’orgue à parfums. Puis la peau d’ours fit une dernière apparition, et, dans un fracas de sexo-phones, le dernier baiser stéréoscopique s’évanouit dans l’obscurité, le dernier chatouillement électrique s’amortit sur les lèvres, semblable à un papillon de nuit expirant qui palpite, pal-pite, toujours plus faiblement, toujours plus imperceptiblement, et finit par rester immobile, tout à fait immobile.

Mais pour Lenina, le papillon ne mourut pas complète-ment. Même quand les lumières se furent rallumées, pendant qu’ils déambulaient lentement avec la foule vers les ascenseurs, le fantôme en palpitait encore contre ses lèvres, traçant encore sur sa peau de fines arabesques frémissantes d’angoisse et de

– 198 – plaisir. Elle avait les joues rouges, les yeux comme gemmés de rosée, sa respiration arrivait par saccades profondes. Elle saisit le bras du Sauvage, et le pressa, inerte, contre elle. Il abaissa un instant son regard sur elle, pâle, douloureux, plein de désir, et honteux de son désir. Il n’était pas digne, il n’était pas… Leurs regards se croisèrent un instant. Quels trésors promettait celui de Lenina ! Comme tempérament, la rançon d’une reine ! Il se hâta de détourner les yeux, dégagea son bras tenu prisonnier. Il éprouvait obscurément une terreur qu’elle cessât d’être quelque chose dont il pût se sentir indigne.

— Je trouve qu’on ne devrait pas voir de pareilles choses, dit-il, se dépêchant de transférer de Lenina elle-même aux cir-constances environnantes le blâme s’attachant à n’importe quelle imperfection passée ou possible dans l’avenir.

— Pareilles à quoi, John ?

— À cet horrible film.

— Horrible ? – Lenina fut sincèrement étonnée. – Mais je l’ai trouvé ravissant.

— Il était vil, dit-il avec indignation, il était ignoble.

Elle hocha la tête.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire… – Pourquoi était-il bizarre ? Pourquoi s’ingéniait-il à gâter les choses ?

Dans le taxicoptère, il ne la regarda qu’à peine. Lié par des vœux puissants qui n’avaient jamais été prononcés, obéissant à des lois qui avaient cessé d’avoir cours depuis longtemps, il res-ta assis, détournant les yeux en silence. Parfois, comme si un doigt avait tiré sur quelque corde tendue, prête à se briser, tout son corps était secoué d’un brusque sursaut nerveux.

Le taxicoptère atterrit sur le toit de la maison à apparte-ments de Lenina. « Enfin ! » songeait-elle triomphante, lors-qu’elle descendit de l’appareil. Enfin – quoiqu’il eût été bizarre à

– 199 – l’instant. Debout sous une lampe, elle regarda vivement son mi-roir à main. Enfin… Oui, elle avait le nez un tantinet luisant, c’est vrai. Elle secoua la poudre qui se détacha de sa houppette. Pendant qu’il payait le taxi, il y aurait tout juste le temps. Elle frotta la région brillante, songeant : « Il est formidablement beau. Il n’a aucune raison d’être timide, comme Bernard. Et pourtant… Tout autre homme l’aurait fait il y a longtemps. Mais maintenant, enfin ! » Ce fragment de visage dans le petit miroir rond lui adressa soudain un sourire.

— Bonne nuit, dit une voix étranglée derrière elle.

Lenina se retourna vivement. Il se tenait à la portière ou-verte du taxi, les yeux fixés, écarquillés ; il les avait manifeste-ment maintenus écarquillés pendant tout ce temps qu’elle s’était poudré le nez, attendant – mais quoi donc ? ou bien hésitant, essayant de se décider, et songeant tout le temps, songeant, elle était incapable de s’imaginer à quelles pensées extraordinaires.

— Bonne nuit, Lenina, répéta-t-il, et il esquissa une tenta-tive grimaçante de sourire.

— Mais, John… Je croyais que vous alliez… Je veux dire, vous n’allez pas ?…

Il ferma la portière et se pencha en avant pour dire quelque chose au conducteur. L’appareil bondit en l’air.

Regardant vers le bas par la fenêtre du plancher le Sauvage vit la figure relevée de Lenina, blême sous la lumière bleuâtre des lampes. Elle avait la bouche ouverte, elle appelait. Sa sil-houette, en raccourci perspectif, s’éloignait de lui à toute vi-tesse ; le carré de toiture, se rétrécissant, paraissait tomber parmi les ténèbres.

Cinq minutes plus tard, il était rentré dans sa chambre. Il tira de sa cachette son volume mangé aux souris, en tourna avec un soin religieux les pages tachées et froissées, et se mit à lire

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Othello. Othello, il s’en souvint, ressemblait au héros de Trois Semaines en Hélicoptère, c’était un Noir.

S’essuyant les yeux, Lenina traversa le toit jusqu’à l’ascenseur. Tandis qu’elle descendait au vingt septième étage, elle tira son flacon de soma. Un gramme, décida-t-elle, ne suffi-rait pas ; son chagrin valait plus d’un gramme. Mais si elle en prenait deux grammes, elle courait le risque de ne pas s’éveiller à temps le lendemain matin. Elle adopta une solution moyenne et, secouant le flacon, fit tomber dans la paume de sa main gauche, creusée en forme de coupe, trois comprimés d’un demi-gramme.

 

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