Le Meilleur des mondes
Chapitre 1
Un bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seule-ment. Au-dessus de l’entrée principale, les mots : CENTRE D’INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l’État mondial : COMMUNAUTÉ, IDENTITÉ. STABILITÉ.
L’énorme pièce du rez-de-chaussée était exposée au nord. En dépit de l’été qui régnait au-delà des vitres, en dépit de toute la chaleur tropicale de la pièce elle-même, ce n’étaient que de maigres rayons d’une lumière crue et froide qui se déversaient par les fenêtres. Les blouses des travailleurs étaient blanches, leurs mains, gantées de caoutchouc pâle, de teinte cadavérique. La lumière était gelée, morte, fantomatique. Ce n’est qu’aux cy-lindres jaunes des microscopes qu’elle empruntait un peu de substance riche et vivante, étendue le long des tubes comme du beurre.
— Et ceci, dit le Directeur, ouvrant la porte, c’est la Salle de Fécondation.
Au moment où le Directeur de l’Incubation et du Condi-tionnement entra dans la pièce, trois cents Fécondateurs, pen-chés sur leurs instruments, étaient plongés dans ce silence où l’on ose à peine respirer, dans ce chantonnement ou ce sifflote-ment inconscients, par quoi se traduit la concentration la plus profonde. Une bande d’étudiants nouvellement arrivés, très jeunes, roses et imberbes, se pressaient, pénétrés d’une certaine appréhension, voire de quelque humilité, sur les talons du Di-recteur. Chacun d’eux portait un cahier de notes, dans lequel, chaque fois que le grand homme parlait, il griffonnait désespé-rément. Ils puisaient ici leur savoir à la source même. C’était un privilège rare. Le D.I.C. de Londres-Central s’attachait toujours
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à faire faire à ses nouveaux étudiants, sous sa conduite person-nelle, le tour des divers services.
« Simplement pour vous donner une idée d’ensemble », leur expliquait-il. Car il fallait, bien entendu, qu’ils eussent un semblant d’idée d’ensemble, si l’on voulait qu’ils fissent leur travail intelligemment, – et cependant qu’ils en eussent le moins possible, si l’on voulait qu’ils fussent plus tard des membres convenables et heureux de la société. Car les détails, comme chacun le sait, conduisent à la vertu et au bonheur ; les généralités sont, au point de vue intellectuel, des maux inévi-tables. Ce ne sont pas les philosophes, mais bien ceux qui s’adonnent au bois découpé et aux collections de timbres, qui constituent l’armature de la société.
— Demain, ajoutait-il, leur adressant un sourire empreint d’une bonhomie légèrement menaçante, vous vous mettrez au travail sérieux. Vous n’aurez pas de temps à consacrer aux géné-ralités… D’ici là…
D’ici là, c’était un privilège. De la source même, droit au cahier de notes. Les jeunes gens griffonnaient fébrilement.
Grand, plutôt maigre, mais bien droit, le Directeur s’avança dans la pièce. Il avait le menton allongé et les dents fortes, un peu proéminentes, que parvenaient tout juste à recouvrir, lors-qu’il ne parlait pas, ses lèvres pleines à la courbe fleurie. Vieux, jeune ? Trente ans ? Cinquante ? Cinquante-cinq ? C’était diffi-cile à dire. Et, au surplus, la question ne se posait pas ; dans cette année de stabilité, cette année 632 de N.F., il ne venait à l’idée de personne de la poser.
— Je vais commencer par le commencement, dit le D.I.C., et les étudiants les plus zélés notèrent son intention dans leur cahier : Commencer au commencement. – Ceci – il agita la main – ce sont les couveuses. – Et, ouvrant une porte de protec-tion thermique, il leur montra des porte-tubes empilés les uns sur les autres et pleins de tubes à essais numérotés. –
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L’approvisionnement d’ovules pour la semaine. Maintenus, ex-pliqua-t-il, à la température du sang ; tandis que les gamètes mâles – et il ouvrit alors une autre porte – doivent être gardés à trente-cinq degrés, au lieu de trente-sept. La pleine température du sang stérilise. Des béliers, enveloppés de thermogène, ne procréent pas d’agneaux.
Toujours appuyé contre les couveuses, il leur servit, tandis que les crayons couraient illisiblement d’un bord à l’autre des pages, une brève description du procédé moderne de la féconda-tion ; il parla d’abord, bien entendu, de son introduction chirur-gicale, « cette opération subie volontairement pour le bien de la société, sans compter qu’elle comporte une prime se montant à six mois d’appointements » ; il continua par un exposé som-maire de la technique de la conservation de l’ovaire excisé à l’état vivant et en plein développement ; passa à des considéra-tions sur la température, la salinité, la viscosité optima ; fit allu-sion à la liqueur dans laquelle on conserve les ovules détachés et venus à maturité ; et, menant ses élèves aux tables de travail, leur montra effectivement comment on retirait cette liqueur des tubes à essais ; comment on la faisait tomber goutte à goutte sur les lames de verre pour préparations microscopiques spéciale-ment tiédies ; comment les ovules qu’elle contenait étaient exa-minés au point de vue des caractères anormaux, comptés, et transférés dans un récipient poreux ; comment (et il les emme-na alors voir cette opération) ce récipient était immergé dans un bouillon tiède contenant des spermatozoïdes qui y nageaient li-brement, – « à la concentration minima de cent mille par cen-timètre cube », insista-t-il ; et comment, au bout de dix mi-nutes, le vase était retiré du liquide et son contenu examiné de nouveau ; comment, s’il y restait des ovules non fécondés, on l’immergeait une deuxième fois, et, si c’était nécessaire, une troisième ; comment les ovules fécondés retournaient aux cou-veuses ; où les Alphas et les Bêtas demeuraient jusqu’à leur mise en flacon définitive, tandis que les Gammas, les Deltas et les Ep-silons en étaient extraits, au bout de trente-six heures seule-ment, pour être soumis au Procédé Bokanovsky.
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« Au Procédé Bokanovsky », répéta le Directeur, et les étu-diants soulignèrent ces mots dans leurs calepins.
Un œuf, un embryon, un adulte, – c’est la normale. Mais un œuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de prolifé-rer, de se diviser : de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. On fait ainsi pousser quatre-vingt-seize êtres humains là où il n’en poussait autrefois qu’un seul. Le progrès.
— La bokanovskification, dit le D.I.C. pour conclure, con-siste essentiellement en une série d’arrêts du développement. Nous enrayons la croissance normale, et, assez paradoxalement, l’œuf réagit en bourgeonnant.
Réagit en bourgeonnant. Les crayons s’affairèrent.
Il tendit le bras. Sur un transporteur à mouvement très lent, un porte-tubes plein de tubes à essais pénétrait dans une grande caisse métallique, un autre en sortait. Il y avait un léger ronflement de machines. Les tubes mettaient huit minutes à traverser la caisse de bout en bout, leur expliquait-il, soit huit minutes d’exposition aux rayons durs, ce qui est à peu près le maximum que puisse supporter un œuf. Un petit nombre mou-raient ; des autres, les moins influencés se divisaient en deux ; la plupart proliféraient en quatre bourgeons ; quelques-uns, en huit ; tous étaient renvoyés aux couveuses, où les bourgeons commençaient à se développer ; puis, au bout de deux jours, on les soumettait soudain au froid, au froid et à l’arrêt de crois-sance. En deux, en quatre, en huit, les bourgeons bourgeon-naient à leur tour ; puis, ayant bourgeonné, ils étaient soumis à une dose d’alcool presque mortelle ; en conséquence, ils prolifé-raient de nouveau, et, ayant bourgeonné, on les laissait alors se développer en paix, bourgeons des bourgeons des bourgeons, – tout nouvel arrêt de croissance étant généralement fatal. À ce moment, l’œuf primitif avait de fortes chances de se transformer en un nombre quelconque d’embryons compris entre huit et
– 23 – quatre-vingt-seize, « ce qui est, vous en conviendrez, un perfec-tionnement prodigieux par rapport à la nature. Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu’un œuf se divisait parfois accidentellement ; mais bien par dou-zaines, par vingtaines, d’un coup. »
— Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s’il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.
Mais l’un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l’avantage.
— Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas ? Vous ne voyez pas ? Il leva la main ; il prit une expression solennelle : Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !
Instruments majeurs de la stabilité sociale.
Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine consti-tué par les produits d’un seul œuf bokanovskifié.
— Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! – Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme. – On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire. – Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité. » Des mots grandioses. Si nous pouvions bokanovskifier indéfiniment, tout le problème serait résolu.
Résolu par des Gammas du type normal, des Deltas inva-riables, des Epsilons uniformes. Des millions de jumeaux iden-tiques. Le principe de la production en série appliqué enfin à la biologie.
— Mais, hélas !, le Directeur hocha la tête, nous ne pouvons pas bokanovskifier indéfiniment.
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Quatre-vingt-seize, telle semblait être la limite ; soixante-douze, une bonne moyenne. Fabriquer, avec le même ovaire et les gamètes du même mâle, autant de groupes que possible de jumeaux identiques, c’était là ce qu’ils pouvaient faire de mieux (un mieux qui n’était malheureusement qu’un pis-aller). Et cela, c’était déjà difficile.
— Car, dans la nature, il faut trente ans pour que deux cents ovules arrivent à maturité. Mais notre tâche, c’est de stabi-liser la population en ce moment, ici, maintenant. Produire des jumeaux au compte-gouttes tout au long d’un quart de siècle, à quoi cela servirait-il ?
Manifestement, cela ne servirait absolument de rien. Mais la Technique de Podsnap avait immensément accéléré le pro-cessus de la maturation. On pouvait s’assurer au moins cent cinquante œufs mûrs en l’espace de deux ans. Que l’on féconde et que l’on bokanovskifie, en d’autres termes, qu’on multiplie par soixante-douze, – et l’on obtient une moyenne de presque onze mille frères et sœurs dans cent cinquante groupes de ju-meaux identiques, tous du même âge, à deux ans près.
— Et dans des cas exceptionnels, nous pouvons nous faire livrer par un seul ovaire plus de quinze mille individus adultes.
Faisant signe à un jeune homme blond au teint vermeil qui passait par hasard à ce moment :
— Mr. Foster, appela-t-il. – Le jeune homme au teint ver-meil s’approcha. – Pourriez-vous nous indiquer le chiffre maximum obtenu d’un seul ovaire, Mr. Foster ?
— Seize mille douze, dans ce Centre-ci, répondit Mr. Foster sans aucune hésitation. – Il parlait très vite, avait l’œil bleu et vif, et prenait un plaisir évident à citer des chiffres. – Seize mille douze ; en cent quatre-vingt-neuf groupes d’identiques. Mais, bien entendu, on a fait beaucoup mieux, continua-t-il vigoureu-sement, dans quelques-uns des Centres tropicaux. Singapore en
– 25 – a souvent produit plus de seize mille cinq cents ; et Mombasa a effectivement atteint les dix-sept mille. Mais c’est qu’ils sont in-justement privilégiés, aussi. Il faut voir comment un ovaire de noire réagit au liquide pituitaire ! Il y a là de quoi vous étonner, quand on est habitué à travailler sur des matériaux européens. Néanmoins, ajouta-t-il en riant (mais l’éclair de la lutte était dans ses yeux, et le soulèvement de son menton était un défi), néanmoins, nous avons l’intention de les dépasser s’il y a moyen. Je travaille en ce moment sur un merveilleux ovaire de Delta-Moins. Il n’a que dix-huit mois, tout juste. Plus de douze mille sept cents enfants déjà, soit décantés, soit en embryon. Et il en veut encore. Nous arriverons encore à les battre !
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît ! s’écria le Directeur, et il donna une tape sur l’épaule de Mr. Foster. – Venez donc avec nous, et faites profiter ces gamins de votre savoir d’expert.
Mr. Foster sourit modestement.
— Avec plaisir.
Ils le suivirent.
Dans la Salle de Mise en Flacons, tout était agitation har-monieuse et activité ordonnée. Des plaques de péritoine de truie, toutes coupées aux dimensions voulues, arrivaient conti-nuellement, dans de petits monte-charge, du Magasin aux Or-ganes dans le sous-sol. Bzzz, et puis flac ! Les portes du monte-charge s’ouvraient toutes grandes ; le Garnisseur de Flacons n’avait qu’à allonger la main, prendre la plaque, l’introduire, aplatir les bords, et avant que le flacon ainsi garni eût le temps de s’éloigner hors de la portée le long du transporteur sans fin, – bzzz, flac ! – une autre plaque de péritoine était montée vive-ment des profondeurs souterraines, prête à être introduite dans un autre flacon, le suivant dans cette lente procession intermi-nable sur le transporteur.
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Après les Garnisseurs il y avait les Immatriculeurs ; un à un, les œufs étaient transférés de leurs tubes à essais dans les récipients plus grands ; avec dextérité, la garniture de péritoine était incisée, la morula y était mise en place, la solution saline y était versée… et déjà le flacon était passé plus loin, et c’était au tour des étiqueteurs. L’hérédité, la date de fécondation, les indi-cations relatives au Groupe Bokanovsky, tous les détails étaient transférés de tube à essais à flacon. Non plus anonyme, mais nommée, identifiée, la procession reprenait lentement sa marche ; sa marche à travers une ouverture de la cloison, sa marche pour entrer dans la Salle de Prédestination Sociale.
— Quatre-vingt-huit mètres cubes de fiches sur carton, dit Mr. Foster avec un plaisir manifeste, comme ils entraient.
— Contenant tous les renseignements utiles, ajouta le Di-recteur.
— Mis à jour tous les matins.
— Et coordonnés tous les jours, dans l’après-midi.
— Sur la base desquels sont faits les calculs.
— Tant d’individus, de telle et telle qualité, dit Mr. Foster.
— Répartis en telles et telles quantités.
— Le Pourcentage de Décantation optimum à n’importe quel moment donné.
— Les pertes imprévues étant promptement compensées.
— Promptement, répéta Mr. Foster. Si vous saviez combien j’ai dû faire d’heures supplémentaires après le dernier tremble-ment de terre au Japon !
Il eut un rire de bonne humeur et hocha la tête.
— Les Prédestinateurs envoient leurs chiffres aux Féconda-teurs.
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— Qui leur donnent les embryons qu’ils demandent.
— Et les flacons arrivent ici pour être prédestinés en détail.
— Après quoi, on les descend au Dépôt des Embryons.
— Où nous allons maintenant nous rendre nous-mêmes.
Et, ouvrant une porte, Mr. Foster se mit à leur tête pour descendre un escalier et les mener au sous-sol.
La température était encore tropicale. Ils descendirent dans une pénombre qui s’épaississait. Deux portes et un couloir à double tournant protégeaient la cave contre toute infiltration possible du jour.
— Les embryons ressemblent à une pellicule photogra-phique, dit Mr. Foster d’un ton badin, ouvrant la seconde porte d’une poussée. Ils ne peuvent supporter que la lumière rouge.
Et en effet l’obscurité, où régnait une chaleur lourde dans laquelle les étudiants le suivirent alors, était visible et cramoisie, comme, par un après-midi d’été, l’est l’obscurité perçue sous les paupières closes. Les flancs bombés des flacons qui s’alignaient à l’infini, rangée sur rangée, étage sur étage, étincelaient en ru-bis innombrables, et parmi les rubis se déplaçaient les spectres rouges et vagues d’hommes et de femmes aux yeux pourprés, aux faces rutilantes de lupiques. Un bourdonnement, un fracas de machines, imprimait à l’air un léger frémissement.
— Donnez-leur quelques chiffres, Mr. Foster, dit le Direc-teur, qui était fatigué de parler.
Mr. Foster n’était que trop heureux de les leur donner.
— Deux cent vingt mètres de long, deux cents de large, dix de haut.
Il tendit la main en l’air. Comme des poulets qui boivent, les étudiants levèrent les yeux vers le plafond lointain.
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Trois étages de porte-flacons : au niveau du sol, première galerie, deuxième galerie.
La charpente métallique, légère comme une toile d’araignée, des galeries superposées, se perdait dans toutes les directions jusque dans l’obscurité. Près d’eux, trois fantômes rouges étaient activement occupés à décharger des dames-jeannes qu’ils enlevaient d’un escalier mobile.
L’escalator, partant de la Salle de Prédestination Sociale.
Chaque flacon pouvait être placé sur l’un d’entre quinze porte-bouteilles, dont chacun, bien qu’on ne pût s’en apercevoir, était un transporteur avançant à la vitesse de trente-trois centi-mètres un tiers à l’heure. Deux cent soixante-sept jours à raison de huit mètres par jour. Deux mille cent trente-six mètres en tout. Un tour de la cave au niveau du sol, un autre sur la pre-mière galerie, la moitié d’un autre sur la seconde, et, le deux cent soixante-septième matin, la lumière du jour dans la Salle de Décantation. Dès lors, l’existence indépendante – ainsi dé-nommée.
— Mais, dans cet intervalle de temps, dit Mr. Foster pour conclure, nous avons réussi à leur faire pas mal de choses. Oh ! beaucoup de choses. – Son rire était averti et triomphant.
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît, dit de nouveau le Direc-teur. Faisons le tour. Donnez-leur toutes les explications, Mr. Foster.
Mr. Foster les leur donna congrûment.
Il leur parla de l’embryon, se développant sur son lit de pé-ritoine. Il leur fit goûter le riche pseudo-sang dont il se nourrit. Il expliqua pourquoi il avait besoin d’être stimulé par de la pla-centine et de la thyroxine. Il leur parla de l’extrait de corpus lu-teum. Il leur montra les ajutages par lesquels, à tous les douze mètres entre zéro et 2040, il est injecté automatiquement. Il parla de ces doses graduellement croissantes de liquide pitui-
– 29 – taire administrées au cours des quatre-vingt-seize derniers mètres de leur parcours. Il décrivit la circulation maternelle ar-tificielle installée sur chaque flacon au mètre 112 ; leur montra le réservoir de pseudo-sang, la pompe centrifuge qui maintient le liquide en mouvement au-dessus du placenta et le chasse à travers le poumon synthétique et le filtre à déchets. Il dit un mot de la tendance fâcheuse de l’embryon à l’anémie, des doses massives d’extrait d’estomac de porc et de foie de poulain fœtal qu’il est nécessaire, en conséquence, de lui fournir.
Il leur montra le mécanisme simple au moyen duquel, pen-dant les deux derniers mètres de chaque parcours de nuit, on secoue simultanément tous les embryons pour les familiariser avec le mouvement. Il fit allusion à la gravité de ce qu’on appelle le « traumatisme de décantation », et énuméra les précautions prises afin de réduire au minimum, par un dressage approprié de l’embryon en flacon, ce choc dangereux. Il leur parla des épreuves de sexe effectuées au voisinage du mètre 200. Il expli-qua le système d’étiquetage – un T pour les mâles, un cercle pour les femelles, et pour ceux qui étaient destinés à devenir des neutres, un point d’interrogation, noir sur un fond blanc.
— Car, bien entendu, dit Mr. Foster, dans l’immense majo-rité des cas, la fécondité est tout bonnement une gêne. Un ovaire fertile sur douze cents, – voilà qui serait largement suffi-sant pour nos besoins. Mais nous désirons avoir un bon choix. Et, bien entendu, il faut toujours conserver une marge de sécu-rité énorme. Aussi laissons-nous se développer normalement jusqu’à trente pour cent des embryons femelles. Les autres re-çoivent une dose d’hormone sexuelle mâle à tous les vingt-quatre mètres pendant le reste du parcours. Résultat : quand on les décante, ils sont neutres, absolument normaux au point de vue de la structure (sauf, fut-il obligé de reconnaître, qu’ils ont, il est vrai, un rien de tendance à la croissance d’une barbe), mais stériles. Garantis stériles. Ce qui nous amène enfin, continua Mr. Foster, à quitter le domaine de la simple imitation stérile de
– 30 – la nature, pour entrer dans le monde beaucoup plus intéressant de l’invention humaine.
Il se frotta les mains. Car, bien entendu, on ne se contentait pas de couver simplement des embryons : cela, n’importe quelle vache est capable de le faire.
— En outre, nous prédestinons et conditionnons. Nous dé-cantons nos bébés sous forme d’êtres vivants socialisés, sous forme d’Alphas ou d’Epsilons, de futurs vidangeurs ou de fu-turs… – Il était sur le point de dire « futurs Administrateurs Mondiaux », mais, se reprenant, il dit « futurs Directeurs de l’Incubation ».
Le D.I.C. fut sensible au compliment, qu’il reçut avec un sourire.
Ils en étaient au mètre 320 sur le porte-bouteilles n° 11. Un jeune mécanicien Bêta-Moins était occupé à travailler avec un tournevis et une clef anglaise à la pompe à pseudo-sang d’un flacon qui passait. Le ronflement du moteur électrique devenait plus grave, par fractions de ton, tandis qu’il vissait les écrous… Plus grave, plus grave… Une torsion finale, un coup d’œil sur le compteur de tours, et il eut terminé. Il avança de deux pas le long de la rangée et recommença la même opération sur la pompe suivante.
— Il diminue le nombre de tours à la minute, expliqua Mr. Foster. Le pseudo-sang circule plus lentement ; il passe par con-séquent dans les poumons à intervalles plus longs ; il donne par suite à l’embryon moins d’oxygène. Rien de tel que la pénurie d’oxygène pour maintenir un embryon au-dessous de la nor-male.
De nouveau, il se frotta les mains.
— Mais pourquoi voulez-vous maintenir l’embryon au-dessous de la normale ? demanda un étudiant ingénu.
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— Quel âne ! dit le Directeur, rompant un long silence. Ne vous est-il jamais venu à l’idée qu’il faut à un embryon d’Epsilon un milieu d’Epsilon, aussi bien qu’une hérédité d’Epsilon ?
Cela ne lui était évidemment pas venu à l’idée. Il fut cou-vert de confusion.
— Plus la caste est basse, dit Mr. Foster, moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette. À soixante-dix pour cent d’oxygène normal, on ob-tient des nains. À moins de soixante-dix pour cent, des monstres sans yeux.
— Lesquels ne sont absolument d’aucune utilité, dit Mr. Foster pour conclure. Tandis que (sa voix se fit confidentielle, avide d’exposer ce qu’il avait à dire) si l’on pouvait découvrir une technique pour réduire la durée de maturation, quel bien-fait ce serait pour la société !
— Considérez le cheval.
Ils le considérèrent.
— Mûr à six ans ; l’éléphant à dix. Alors qu’à treize ans un homme n’est pas encore mûr sexuellement, et n’est adulte qu’à vingt ans. D’où, bien entendu, ce fruit du développement retar-dé : l’intelligence humaine.
— Mais chez les Epsilons, dit fort justement Mr. Foster, nous n’avons pas besoin d’intelligence humaine. On n’en a pas besoin, et on ne l’obtient pas. Mais, bien que chez l’Epsilon l’esprit soit mûr à dix ans, il en faut dix-huit avant que le corps soit propre au travail. Que de longues années d’immaturité, su-perflues et gaspillées ! S’il était possible d’accélérer le dévelop-pement physique jusqu’à le rendre aussi rapide, mettons que ce-lui d’une vache, quelle économie énorme il en résulterait pour la Communauté !
— Énorme ! murmurèrent les étudiants.
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L’enthousiasme de Mr. Foster était contagieux.
Ses explications se firent plus techniques ; il parla de la coordination anormale des endocrines qui fait que les hommes croissent si lentement ; il admit, pour l’expliquer, une mutation germinale. Peut-on détruire les effets de cette mutation germi-nale ? Peut-on faire régresser l’embryon d’Epsilon, au moyen d’une technique appropriée, jusqu’au caractère normal qui existe chez les chiens et les vaches ? Tel était le problème. Et il était sur le point d’être résolu.
Pilkington, à Mombasa, avait produit des individus qui étaient sexuellement mûrs à quatre ans, et de taille adulte à six ans et demi. Triomphe scientifique. Mais socialement sans utili-té. Des hommes et des femmes de six ans et demi étaient trop bêtes pour accomplir même le travail d’Epsilons. Et le processus était du type tout-ou-rien ; ou bien l’on ne réussissait à modifier rien du tout, ou bien l’on modifiait complètement. On essayait encore de trouver le compromis idéal entre des adultes de vingt ans et des adultes de six ans. Jusqu’à présent, sans succès. Mr. Foster soupira et hocha la tête.
Leurs pérégrinations parmi la pénombre cramoisie les avaient amenés au voisinage de mètre 170 sur le porte-bouteilles n° 9. À partir de ce point, le porte bouteilles n° 9 dis-paraissait dans une gaine, et les flacons accomplissaient le res-tant de leur trajet dans une sorte de tunnel, interrompu çà et là par des ouvertures de deux ou trois mètres de large.
— Le conditionnement à la chaleur, dit Mr. Foster.
Des tunnels chauds alternaient avec des tunnels rafraîchis. La fraîcheur était alliée à d’autres désagréments sous forme de rayons X durs. Lorsqu’ils en arrivaient à être décantés, les em-bryons avaient horreur du froid. Ils étaient prédestinés à émi-grer dans les tropiques, à être mineurs, tisserands de soie à l’acétate et ouvriers dans les aciéries. Plus tard, leur esprit serait formé de façon à confirmer le jugement de leur corps.
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— Nous les conditionnons de telle sorte qu’ils se portent bien à la chaleur, dit Mr. Foster en conclusion. Nos collègues là-haut leur apprendront à l’aimer.
— Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.
Dans un intervalle entre deux tunnels une infirmière était en train de sonder délicatement, au moyen d’une seringue longue et fine, le contenu gélatineux d’un flacon qui passait. Les étudiants et leur guide s’arrêtèrent pour la regarder quelques instants en silence.
— Eh bien ! Lenina, dit Mr. Foster, lorsque enfin elle déga-gea la seringue et se releva.
La jeune fille se retourna avec un sursaut. On voyait qu’elle était exceptionnellement jolie, bien que l’éclairage lui fît un masque de lupus et des yeux pourprés.
— Henry ! Son sourire lui décocha un éclair rouge, une rangée de dents de corail.
— Charmante, charmante, murmura le Directeur, et, lui donnant deux ou trois petites tapes, il reçut en échange, pour sa part, un sourire un peu déférent.
— Qu’est-ce que vous leur donnez là ? demanda Mr. Foster, imprimant à sa voix un ton fort professionnel.
— Oh ! la typhoïde et la maladie du sommeil habituelles.
— Les travailleurs des tropiques commencent à subir des inoculations au mètre 150, expliqua Mr. Foster aux étudiants. Les embryons ont encore des branchies, comme les poissons. Nous immunisons le poisson contre les maladies de l’homme à
– 34 – venir. Puis, se retournant vers Lenina : Cinq heures moins dix sur le toit, ce soir, dit-il, comme d’habitude.
— Charmante, dit le Directeur une fois de plus, et, avec une petite tape finale, il s’éloigna derrière les autres.
Sur le porte-bouteilles n° 10, des rangées de travailleurs des industries chimiques de la génération à venir étaient dressés à supporter le plomb, la soude caustique, le goudron, le chlore. Le premier d’un groupe de deux cent cinquante mécaniciens embryonnaires d’avions-fusées passait précisément devant le repère du mètre 1100 sur le porte-bouteilles n° 3. Un méca-nisme spécial maintenait leurs récipients en rotation constante.
— Pour améliorer chez eux le sens de l’équilibre, expliqua Mr. Foster. Effectuer des réparations à l’extérieur d’un avion-fusée en plein air, c’est un travail délicat. Nous ralentissons la circulation quand ils sont en position normale, de façon qu’ils soient à moitié affamés, et nous doublons l’afflux de pseudo sang quand ils sont la tête en bas. Ils apprennent à associer le renversement avec le bien-être. En fait, ils ne sont véritable-ment heureux que lorsqu’ils se tiennent sur la tête. – Et mainte-nant, reprit Mr. Foster, je voudrais vous montrer un condition-nement très intéressant pour Intellectuels Alpha Plus. Nous en avons un groupe important sur le porte-bouteilles n° 5. – Au ni-veau de la Première Galerie, cria-t-il à deux gamins qui s’étaient mis à descendre au rez-de-chaussée. – Ils sont aux environs du mètre 900, expliqua-t-il. On ne peut, en somme, effectuer au-cun conditionnement utile avant que les fœtus aient perdu leur queue. Suivez-moi.
Mais le Directeur avait regardé sa montre.
— Trois heures moins dix, dit-il. Je crains que nous n’ayons pas de temps à consacrer aux embryons intellectuels. Il faut que nous montions aux pouponnières avant que les enfants aient fi-ni leur sieste d’après-midi.
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Mr. Foster fut déçu.
— Au moins un coup d’œil sur la Salle de Décantation, sup-plia-t-il.
— Allons, soit. Le Directeur sourit avec indulgence. Rien qu’un coup d’œil.
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