Le Meilleur des mondes

Aldous Huxley · Chapitre 7 sur 24

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Le Meilleur des mondes

Chapitre II

à l’aveuglante incandescence ; les rouleaux compresseurs en amiante allaient et venaient ; à la queue d’une arroseuse ther-miquement isolée, la vapeur s’élevait en nuages blancs.

À Brentford, l’usine de la Compagnie Générale de Télévi-sion ressemblait à une petite ville.

— Ils doivent être en train de changer les équipes, dit Leni-na.

Tels des aphidiens et des fourmis, les filles Gammas en vert feuille, les Semi-Avortons en noir, se pressaient autour des en-trées, ou faisaient la queue pour prendre leur place dans les tramways à monorail. Des Bêtas-Moins couleur de mûre allaient et venaient parmi la foule. Le toit du bâtiment principal était vi-vant de l’arrivée et du départ des hélicoptères.

— Bigre ! dit Lenina, je suis joliment contente de ne pas être une Gamma.

Dix minutes plus tard ils étaient à Stoke Poges et avaient commencé leur premier tour de Golf Obstacles.

II

Tenant les yeux la plupart du temps baissés, et, s’ils tom-baient par hasard sur un de ses congénères, les détournant im-médiatement et furtivement, Bernard se hâta de traverser le toit. Il ressemblait à un homme qui serait poursuivi, mais pour-suivi par des ennemis qu’il ne désire pas voir, de peur qu’ils ne lui paraissent encore plus hostiles même qu’il n’avait supposé, et qu’il n’en éprouve une sensation de plus grande culpabilité, et de solitude encore plus abandonnée.

« Cet affreux Benito Hoover ! » Et pourtant, ce garçon avait agi dans une bonne intention, en somme. Ce qui était encore

– 87 – pire, à considérer la chose sous un certain angle. Ceux qui avaient de bonnes intentions se conduisaient de la même ma-nière que ceux qui en avaient de mauvaises. Même Lenina le faisait souffrir. Il se rappela ces semaines d’indécision timide, au cours desquelles il l’avait contemplée, désirée, en désespé-rant d’avoir jamais le courage de la demander. Oserait-il braver le risque d’être humilié par un refus méprisant ? Mais si elle al-lait dire oui, quel bonheur délirant ! Et voilà qu’elle l’avait dit, et il était toujours misérable, misérable parce qu’elle avait trouvé que c’était un après-midi si parfait pour le Golf-Obstacles, parce qu’elle s’en était allée, sans plus, rejoindre Henry Foster, parce qu’elle l’avait trouvé drôle de ne pas vouloir parler en public de leurs affaires les plus personnelles. Misérable, en un mot, parce qu’elle s’était conduite comme doit le faire toute jeune Anglaise saine et vertueuse, et non pas de quelque autre manière anor-male et extraordinaire.

Il ouvrit la porte de son garage privé et commanda à deux employés Deltas-Moins qui fainéantaient, de venir pousser son appareil sur le toit. Les hangars étaient desservis par un seul Groupe Bokanovsky, et ces hommes étaient jumeaux, identi-quement petits, noirs et hideux. Bernard lança ses commande-ments du ton vif, un peu arrogant et même offensant, de quelqu’un qui ne se sent pas trop assuré de sa supériorité. Avoir affaire à des représentants des classes inférieures était toujours, pour Bernard, une sensation fort pénible. Car, quelle qu’en fût la cause (et il se peut fort bien que les potins qui couraient au sujet de l’alcool dans son pseudo-sang aient été exacts – il arrive toujours des accidents, malgré tout), le physique de Bernard ne valait guère mieux que celui du Gamma moyen. Il avait huit centimètres de moins que la taille réglementaire des Alphas, et était mince en proportion. Le contact avec des représentants des classes inférieures lui rappelait toujours douloureusement cette insuffisance physique. « Je suis moi, et je voudrais bien ne pas l’être », le sentiment du moi était, chez lui, vif et désolant. Chaque fois qu’il se trouvait dévisager un Delta, à hauteur de ses yeux, au lieu de baisser le regard, il se sentait humilié. Cet être-

– 88 – là le traiterait-il avec le respect dû à sa caste ? Cette question l’obsédait. Et non sans raison. Car les Gammas, les Deltas, et les Epsilons ont été jusqu’à un certain point conditionnés de façon à associer la masse corporelle avec la supériorité sociale. Certes, un léger préjugé hypnopédique en faveur de la taille était uni-versel. D’où le rire des femmes à qui il faisait des propositions ; les tours que lui jouaient ses égaux parmi les hommes. Sous l’effet de la raillerie, il se sentait un paria, et se sentant un paria, il se conduisait comme tel, ce qui fortifiait le préjugé contre lui et intensifiait le mépris et l’hostilité qu’éveillaient ses défauts physiques. Chose qui, à son tour, accroissait le sentiment qu’il éprouvait d’être étranger et solitaire. Une crainte chronique d’être dédaigné lui faisait éviter ses égaux, lui faisait prendre, à l’égard de ses inférieurs, une attitude pleine de raideur et du sentiment exacerbé de son moi. Comme il enviait amèrement des hommes tels que Henry Foster et Benito Hoover ! Des hommes qui n’étaient jamais obligés de s’adresser à un Epsilon en criant pour que leur commandement fût exécuté ; des hommes pour qui leur position était une chose allant de soi ; des hommes qui se mouvaient dans le système des castes comme un poisson dans l’eau, si complètement chez eux qu’ils n’avaient conscience ni d’eux-mêmes ni de l’élément bienfaisant et con-fortable dans lequel ils avaient leur être.

Avec mollesse, lui sembla-t-il, et à contrecœur, les préposés jumeaux roulèrent son avion depuis le hangar jusque sur le toit.

— Dépêchez-vous ! dit Bernard d’un ton irrité. L’un d’eux lui lança un regard. Était-ce là une sorte de moquerie bestiale qu’il découvrait dans ces yeux gris et vides ? – Dépêchez-vous ! cria-t-il plus fort, et sa voix avait un timbre désagréablement rauque.

Il se hissa dans son avion, et, au bout d’une minute, il volait en direction du Sud, vers le fleuve.

Les divers Bureaux de Propagande et le Collège des Ingé-nieurs en Émotion étaient installés dans un même immeuble de

– 89 – soixante étages de Fleet Street. Au sous-sol et aux étages infé-rieurs se trouvaient les presses et les bureaux des trois grands journaux de Londres, le Radio Horaire, feuille pour castes su-périeures, la Gazette des Gammas, vert pâle, et, sur papier kaki et exclusivement en mots d’une syllabe, le Miroir des Deltas. Puis venaient successivement les Bureaux de Propagande par Télévision, par Cinéma Sentant, par la Voix et par la Musique Synthétique, qui occupaient vingt-deux étages. Au-dessus, il y avait les laboratoires d’études et les chambres capitonnées dans lesquelles les Enregistreurs de Sons et les Compositeurs Synthé-tiques effectuaient leur travail délicat. Les dix-huit étages supé-rieurs étaient occupés par le Collège des Ingénieurs en Émotion.

Bernard atterrit sur le toit de la Maison de la Propagande, et descendit de son appareil.

— Téléphonez à Mr. Helmholtz Watson, ordonna-t-il au portier Gamma-Plus, et dites-lui que Mr. Bernard Marx l’attend sur le toit.

Il s’assit et alluma une cigarette.

Helmholtz était en train d’écrire quand le message lui par-vint.

— Dites-lui que j’y vais tout de suite, dit-il, et il raccrocha le récepteur. Puis, se tournant vers sa secrétaire : – Je vous laisse le soin de ranger mes affaires, continua-t-il du même ton officiel et impersonnel ; et feignant de ne pas remarquer son sourire lumineux, il se leva et se dirigea d’un bon pas vers la porte.

C’était un homme puissamment bâti, à la poitrine pro-fonde, large d’épaules, massif, et cependant vif dans ses mou-vements, élastique et agile. Le pilier rond et solide de son cou soutenait une tête de forme admirable. Ses cheveux étaient sombres et bouclés, ses traits fortement marqués. Dans son genre vigoureux et accentué, il était beau, et avait bien l’air (comme sa secrétaire ne se lassait jamais de le répéter) d’un Al-

– 90 – pha-Plus, jusqu’au dernier centimètre. Il exerçait la profession de maître de conférences au Collège des Ingénieurs en Émotion (Section des Écrits), et dans les intervalles de ses activités édu-catives, il était effectivement Ingénieur en Émotion. Il écrivait régulièrement dans le Radio Horaire, composait des scénarios de films sentants, et avait le don le plus heureux pour trouver des formules et des versets hypnopédiques.

« Capable, tel était le jugement de ses chefs sur lui. Peut-être (et ils hochaient la tête, ils baissaient significativement la voix) un peu trop capable. »

Oui, un peu trop capable ; ils avaient raison. Un excès men-tal avait produit chez Helmholtz Watson des effets fort ana-logues à ceux qui, chez Bernard Marx, étaient le résultat d’un défaut physique. Une insuffisance osseuse et musculaire avait isolé Bernard de ses semblables, et le sentiment qu’il avait d’être ainsi à part étant, suivant toutes les normes courantes, un excès mental, devint à son tour une cause de séparation plus accen-tuée. Ce qui avait donné si désagréablement conscience à Helmholtz d’être lui-même et d’être tout seul, c’était un excès de capacité. Ce que ces deux hommes avaient en commun, c’est la connaissance d’être des individus. Mais tandis que Bernard, le physiquement déficient, avait souffert toute sa vie de la cons-cience d’être à part, c’est seulement tout récemment que, ayant pris connaissance de son excès mental, Helmholtz Watson s’était également rendu compte de ce qui le différenciait des gens qui l’entouraient. Ce champion de Paume Escalator, cet amant infatigable (on disait qu’il avait eu six cent quarante jeunes filles différentes en moins de quatre ans), cet admirable homme de comités, ce compagnon apprécié dans tous les mi-lieux, s’était rendu compte tout à coup que le sport, les femmes, les activités de commande, n’étaient, en ce qui le concerne, que des pis-aller. En réalité, et au fond, il s’intéressait à autre chose. Mais à quoi ? À quoi ? C’était là le problème que Bernard était venu discuter avec lui, ou plutôt, puisque c’était toujours

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Helmholtz qui disait tout ce qu’il y avait à dire, écouter discuter son ami, une fois de plus.

Trois jeunes filles charmantes du Bureau de Propagande par la Voix Synthétique tombèrent sur lui tandis qu’il sortait de l’ascenseur.

— Oh ! Helmholtz, mon chéri, venez donc faire un souper pique-nique avec nous sur la lande d’Exmoor ! Elles s’agrippèrent à lui, implorantes.

Il secoua la tête, il se dégagea d’elles pour se frayer un pas-sage.

— Non, non.

— Nous n’invitons pas d’autre homme.

Mais Helmholtz ne se laissa pas ébranler, fût-ce par cette promesse délicieuse.

— Non, répéta-t-il, j’ai à faire. Et il poursuivit résolument le chemin qu’il s’était tracé.

Les jeunes filles se firent traîner derrière lui. Ce n’est que lorsqu’il se fut effectivement hissé dans l’avion de Bernard et qu’il en eut claqué la porte, qu’elles abandonnèrent la poursuite. Non sans reproches.

— Ces femmes ! dit-il, tandis que l’appareil s’élevait dans l’air, ces femmes ! Et il hocha la tête, il fronça les sourcils. C’est effarant !

Bernard exprima hypocritement son accord, mais il eût voulu, au moment où il prononçait les paroles convenables, pouvoir s’offrir autant de jeunes filles qu’Helmholtz, et avec aussi peu de peine. Il fut pris d’un besoin soudain et urgent de se vanter.

 

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— Je vais emmener Lenina Crowne avec moi au Nouveau-Mexique, dit-il du ton le plus banal qu’il lui fut possible de prendre.

— Vraiment ? dit Helmholtz, avec une absence totale d’intérêt. Puis, au bout d’une petite pause : – Voilà une semaine ou deux, reprit-il, que j’ai abandonné tous mes comités et toutes mes femmes. Vous ne vous imaginez pas quelle histoire ils en ont faite, au Collège. N’empêche que ça en a valu la peine, il me semble. Les effets… Il hésita. – Eh bien, ils sont bizarres, ils sont fort bizarres.

Une insuffisance physique pouvait produire une espèce d’excès mental. Le processus était apparemment réversible. L’excès mental pouvait produire, à ses fins personnelles, la céci-té et la surdité volontaires de la solitude délibérément voulue, l’impuissance artificielle de l’ascétisme.

La fin de la petite course en avion s’accomplit en silence. Une fois arrivés et confortablement allongés sur les canapés pneumatiques de la chambre de Bernard, Helmholtz revint à la charge.

Parlant très lentement :

— Avez-vous jamais éprouvé, demanda-t-il, la sensation d’avoir en vous quelque chose qui n’attend, pour sortir, que l’occasion que vous lui en donnerez ? Quelque excès de puis-sance dont vous n’avez pas l’emploi, vous savez bien, comme toute l’eau qui se précipite dans les chutes au lieu de passer au travers des turbines ? Il dirigea sur Bernard un regard interro-gateur.

— Vous voulez dire toutes les émotions qu’on pourrait res-sentir si les choses étaient autres ?

Helmholtz secoua la tête.

 

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— Pas tout à fait. Je songe à une sensation bizarre que j’éprouve quelquefois, la sensation d’avoir quelque chose d’important à dire et le pouvoir de l’exprimer, mais sans savoir quoi, et je ne peux pas faire usage de ce pouvoir. S’il y avait quelque autre manière d’écrire… Ou bien d’autres sujets à trai-ter… Il se tut ; puis : N’est-ce pas, reprit-il enfin, je suis assez habile dans l’invention des formules, vous savez bien, les mots d’une espèce telle qu’ils vous font brusquement sursauter, presque comme si vous vous étiez assis sur une épingle, tant ils paraissent nouveaux et produisent un effet de surexcitation, bien qu’ils se rapportent à quelque chose d’hypnopédiquement évident. Mais cela ne semble pas suffisant. Il ne suffit pas que les formules soient bonnes ; ce qu’on en fait devrait aussi être bon.

— Mais les choses que vous produisez sont bonnes, Helmholtz.

— Oh ! dans leur rayon d’action. – Helmholtz haussa les épaules. – Mais c’est un fort petit rayon. Ce que je fais n’est pas, si je puis dire, assez important. J’ai le sentiment que je pourrais faire quelque chose de beaucoup plus important. Oui, et de plus intense, de plus violent. Mais quoi ? Qu’y a-t-il de plus impor-tant à dire ? Et comment peut-on faire preuve de violence sur des sujets du genre qu’il est entendu qu’on traitera ? Les mots peuvent ressembler aux rayons X : si l’on s’en sert convenable-ment, ils transpercent n’importe quoi. On lit, et l’on est trans-percé. Voilà l’une des choses que j’essaie d’apprendre à mes étudiants – à écrire d’une façon perçante. Mais quel diable d’intérêt y a-t-il à être transpercé par un article sur des Chants en Commun, ou sur le dernier perfectionnement des orgues à parfums ? D’ailleurs, peut-on faire que les mots soient vérita-blement perçants – vous savez bien, comme les rayons X les plus durs – quand on traite des sujets de ce genre ? Peut-on dire quelque chose à propos de rien ? Voilà à quoi ça se réduit en fin de compte. Je m’efforce et m’efforce…

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— Chut ! dit soudain Bernard, et il leva un doigt avertis-seur ; puis il tendit l’oreille : Je crois qu’il y a quelqu’un à la porte, chuchota-t-il.

Helmholtz se leva, traversa la pièce sur la pointe des pieds, et, d’un mouvement vif et rapide, ouvrit la porte toute grande. Il n’y avait personne, bien entendu.

— Je suis désolé, dit Bernard, éprouvant la sensation désa-gréable d’avoir l’air ridicule. Je dois avoir les nerfs un peu à vif. Quand les gens se montrent pleins de soupçon à votre égard, on se met à être soupçonneux envers eux. – Il se passa la main de-vant les yeux, il soupira, sa voix se fit plaintive. Il se justifiait : – Si vous saviez ce qu’il m’a fallu supporter, depuis quelque temps, dit-il d’un ton presque larmoyant, et la poussée de son apitoiement sur lui-même ressemblait à une fontaine qu’on au-rait soudain laissée jaillir. – Si seulement vous saviez !

Helmholtz Watson l’écouta avec une certaine sensation de gêne.

« Pauvre petit Bernard ! » se dit-il. Mais il ressentait en même temps un peu de honte pour son ami. Il eût voulu que Bernard fît preuve d’un peu plus d’amour-propre.

 

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