Le Meilleur des mondes

Aldous Huxley · Chapitre 21 sur 24

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Le Meilleur des mondes

Chapitre 15

 

Le personnel domestique de l’Hôpital de Park Lane pour Mourants se composait de cent soixante-deux Deltas répartis en deux Groupes Bokanovsky, comprenant respectivement quatre-vingt-quatre jumelles rousses et soixante-dix-huit jumeaux do-lichocéphales aux cheveux noirs. À six heures, leur journée de travail terminée, les deux Groupes se rassemblaient dans le ves-tibule de l’Hôpital et recevaient des mains du Sous-Économe par intérim leur ration de soma.

Sortant de l’ascenseur, le Sauvage fit irruption parmi eux. Mais il avait l’esprit ailleurs, avec la mort, avec sa douleur, avec son remords ; machinalement, sans avoir conscience de ce qu’il faisait, il se mit à se frayer à coups d’épaules un passage à tra-vers la foule.

— Qui êtes-vous à pousser comme ça ? Où donc croyez-vous aller ?

Sur un ton aigu et sur un ton bas, issues d’une multitude de gorges distinctes, deux voix seulement piaillèrent ou grognè-rent. Répétés à l’infini, ainsi que dans une succession de mi-roirs, deux visages, l’un en forme de lune glabre pleine de taches de rousseur et entourée d’un halo orangé, l’autre en masque d’oiseau mince et crochu, hirsute d’une barbe de deux jours, se retournèrent vers lui avec colère. Leurs paroles, et, dans les côtes, des coups de coude vigoureux brisèrent sa coquille d’inconscience. Il se réveilla de nouveau à la réalité extérieure, regarda autour de lui, reconnut ce qu’il vit, le reconnut, avec une sensation horrible et répugnante de chute dans le vide, comme étant le délire sans cesse renouvelé de ses jours et de ses nuits, le cauchemar de cet essaim d’identité que rien ne permet de distinguer. Des jumeaux, des jumeaux… Comme des larves,

– 244 – ils étaient venus en bande souiller le mystère de la mort de Lin-da. Larves encore, mais plus grosses, complètement adultes, ils rampaient à présent sur sa douleur et son repentir. Il s’arrêta, et, les yeux ébahis et horrifiés, jeta un regard circulaire sur la foule en kaki, au milieu de laquelle il se trouvait, la dominant de toute une tête. « Comme il y a ici des êtres charmants ! » Les mots chantants le bafouèrent de leur raillerie. « Comme l’humanité est belle ! Ô nouveau monde… admirable. »

— Distribution de soma, cria une voix forte. En bon ordre, s’il vous plaît. Dépêchez-vous un peu, là-bas.

Une porte avait été ouverte, on avait apporté une table et une chaise dans le vestibule. La voix était celle d’un jeune Alpha pimpant qui était entré et portait une cassette en tôle noire. Un murmure de satisfaction s’éleva parmi les jumeaux impatients d’attendre. Ils oublièrent complètement le Sauvage. Leur atten-tion était à présent concentrée sur la cassette noire, que le jeune homme avait placée sur la table et dont il s’était mis en devoir d’ouvrir la serrure. Le couvercle fut levé.

« Ou-ouh ! » firent simultanément tous les cent soixante-deux, comme s’ils avaient contemplé un feu d’artifice.

Le jeune homme en tira une poignée de minuscules boîtes à pilules.

— Maintenant, dit-il d’un ton péremptoire, avancez, je vous prie. Un par un, et ne poussez pas.

Un par un, et sans pousser, les jumeaux s’avancèrent. D’abord deux hommes, puis une femme, puis un autre homme, ensuite trois femmes, puis…

Le Sauvage restait là, contemplant la scène.

« Ô nouveau monde admirable, ô nouveau monde admi-rable… » Dans son esprit, les mots chantants parurent changer de ton. Ils l’avaient bafoué au travers de sa misère et de ses re-

– 245 – mords, bafoué avec quelle note hideuse de raillerie cynique ! Riant comme des démons, ils avaient insisté sur la saleté vile, la laideur nauséabonde de ce cauchemar. À présent, tout à coup, ils claironnaient un appel aux armes. « Ô nouveau monde admi-rable ! » Miranda proclamait la possibilité de la splendeur, la possibilité de transformer jusqu’à ce cauchemar en quelque chose de beau et de noble. « Ô nouveau monde admirable ! » C’était un défi, un commandement.

— Ne poussons pas, voyons ! vociféra le Sous-Économe par intérim, en fureur. Il referma avec fracas le couvercle de la cas-sette. – J’arrête la distribution si je n’obtiens pas qu’on se con-duise convenablement !

Les Deltas murmurèrent, se poussèrent un peu les uns les autres, et se turent. La menace avait été efficace. La privation de soma – quelle idée affreuse !

— Ça va mieux, dit le jeune homme, et il rouvrit sa cassette.

Linda avait été une esclave, Linda était morte ; d’autres, du moins, vivraient en liberté, et une beauté nouvelle rayonnerait sur le monde. C’était une réparation, un devoir. Et soudain ap-parut au Sauvage, avec une clarté lumineuse, ce qu’il avait à faire ; ce fut comme si un volet avait été ouvert, un rideau tiré.

— Allons-y, dit le Sous-Économe.

Une autre femme en kaki s’avança.

— Arrêtez ! cria le Sauvage, d’une voix forte et retentissante Arrêtez !

Il se fraya un passage jusqu’à la table ; les Deltas le dévisa-gèrent avec étonnement.

— Ford ! dit le Sous-Économe par intérim, plus bas que le souffle. – C’est le Sauvage ! – Il se sentit apeuré.

 

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— Écoutez-moi, je vous en supplie, cria le Sauvage avec une

ardeur sérieuse. Prêtez-moi l’oreille38… – Il n’avait encore ja-mais parlé en public, et éprouvait beaucoup de difficulté à ex-primer ce qu’il voulait dire : – Ne prenez pas cette affreuse drogue. C’est du poison, c’est du poison.

— Dites donc, monsieur le Sauvage, dit le Sous-Économe par intérim, souriant d’un sourire propitiatoire, cela ne vous dé-rangerait pas de me laisser… ?

— Du poison pour l’âme aussi bien que pour le corps.

— Oui, mais laissez-moi continuer ma distribution, voyons ! Soyez gentil. – Tendrement, prudemment, comme on caresse un animal notoirement méchant, il tapota le bras du Sauvage. – Laissez-moi donc…

— Jamais ! cria le Sauvage.

— Mais dites donc, mon vieux…

— Jetez tout cela, cet affreux poison !

Les mots : « Jetez tout cela » parvinrent à percer les couches enveloppantes d’incompréhension et à pénétrer au vif de la conscience des Deltas. Un murmure courroucé s’éleva de la foule.

— Je viens vous apporter la liberté, dit le Sauvage, se re-tournant vers les jumeaux. Je viens…

Le Sous-Économe par intérim n’en entendit pas davan-tage ; il s’était glissé hors du vestibule et cherchait un numéro dans l’annuaire du téléphone.

38 Friends, Romans, countrymen, lend me your ears.

(Julius Caesar, III, 1.)

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— Pas dans son appartement, résuma Bernard. Pas dans le mien, pas dans le vôtre. Pas à l’Aphroditœum ; pas au Centre, ni au Collège. Où peut-il être passé ?

Helmholtz haussa les épaules. Ils étaient rentrés de leur travail, espérant trouver le Sauvage qui les attendait à l’un ou l’autre de leurs rendez-vous habituels, et il n’y avait aucun signe de lui nulle part. C’était bien contrariant, car ils avaient eût l’intention de filer à Biarritz dans le sporticoptère à quatre places de Helmholtz. Ils seraient en retard pour le dîner s’il n’arrivait pas bientôt.

— Donnez-lui encore cinq minutes, dit Helmholtz. S’il n’a pas fait son apparition d’ici là, nous…

La sonnerie du téléphone l’interrompit. Il prit le récepteur.

— Allô. C’est lui-même. – Puis, après un long intervalle d’écoute : – Ford du Tacot ! sacra-t-il, j’y vais tout de suite.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Bernard.

— Un type que je connais à l’Hôpital de Park Lane, dit Helmholtz. C’est là qu’est le Sauvage. Il semble être devenu fou. En tout cas, il y a urgence. Venez-vous avec moi ?

Ils se précipitèrent tous deux le long du couloir vers les as-censeurs.

— Mais vous plaît-il d’être des esclaves ? disait le Sauvage au moment où ils pénétrèrent dans l’Hôpital. Son visage était empourpré, ses yeux flamboyaient d’ardeur et d’indignation. – Vous plaît-il d’être des bébés ? Oui, des bébés, vagissants et ba-vants, ajouta-t-il exaspéré par leur stupidité bestiale, au point de lancer des injures à ceux qu’il était venu sauver. – Les injures rebondirent sur leur carapace de stupidité épaisse ; ils le dévisa-

– 248 – geaient, les yeux pleins d’une expression vide de ressentiment hébété et sombre. – Oui, bavants, vociféra-t-il franchement. – La douleur et le remords, la compassion et le devoir, tout cela était oublié à présent, et en quelque sorte absorbé dans une haine intense qui dominait tout à l’égard de ces monstres moins qu’humains. – Vous ne voulez donc pas être libres, être des hommes ? Ne comprenez-vous même pas ce que c’est que l’état d’homme, que la liberté ? – La rage faisait de lui un orateur co-hérent ; les mots arrivaient facilement, en flux serré. – Vous ne comprenez pas ? répéta-t-il, mais il ne reçut pas de réponse à sa question. – Eh bien, alors, reprit-il d’un ton farouche, je vais vous l’apprendre : je vous imposerai la liberté, que vous le vou-liez ou non ! – Et, entrouvrant une fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l’Hôpital il se mit à jeter dehors par poignées les petites boîtes à pilules contenant des comprimés de soma.

Pendant un instant, la foule en kaki resta silencieuse, pétri-fiée, devant le spectacle de ce sacrilège voulu, d’ébahissement et d’horreur.

— Il est fou, murmura Bernard, écarquillant tout grands les yeux. Ils vont le tuer. Ils…

Un grand cri s’éleva soudain parmi la foule ; une vague de mouvement la poussa, menaçante, vers le Sauvage.

— Ford lui vienne en aide ! dit Bernard ; et il détourna les yeux.

— Ford vient en aide à ceux qui s’aident eux-mêmes. – Et, avec un rire, un véritable rire de triomphe, Helmholtz Watson se fraya un chemin à travers la foule.

— La liberté, la liberté ! cria le Sauvage, et d’une main il continuait à jeter le soma dans la courette tandis que, de l’autre, il tapait sur la figure de ses assaillants que rien ne distinguait l’une de l’autre. – La liberté ! – Et voilà qu’apparut soudain Helmholtz à son côté – Ah ! Ce bon vieux Helmholtz ! – tapant

– 249 – lui aussi, – Enfin, des hommes ! – et, dans l’intervalle, jetant aussi le poison par la fenêtre, à pleines mains : – Oui, des hommes, des hommes ! – et il ne resta plus de poison. Il souleva la cassette et leur en montra l’intérieur, noir et vide. – Vous l’avez, la liberté !

Hurlant, les Deltas chargèrent avec une fureur redoublée.

Hésitant, restant à la lisière de la bataille :

— Ils sont fichus, dit Bernard, et, mû d’une impulsion sou-daine, il courut en avant à leur secours ; puis il se ravisa et s’arrêta ; puis, honteux, s’avança de nouveau ; puis il se ravisa de nouveau, et il était là, souffrant le martyre de l’indécision humiliée, songeant qu’ils risquaient, eux, d’être tués s’il ne les aidait pas, et qu’il en risquait autant, lui, s’il les aidait, lorsque (Ford soit loué !), les yeux tout ronds et avec le museau de co-chon que leur donnaient leurs masques à gaz, les policiers firent irruption dans le local.

Bernard se précipita au-devant d’eux. Il agita les bras ; et c’était de l’action : il faisait quelque chose. Il cria plusieurs fois :

— Au secours ! de plus en plus fort, afin de se donner l’illusion d’être utile à quelque chose : – Au secours ! Au se-cours ! AU SECOURS !

Les policiers l’écartèrent de leur chemin et continuèrent leur besogne. Trois hommes portant des pulvérisateurs attachés aux épaules par des courroies répandirent dans l’air d’épais nuages de vapeur de soma. Deux autres étaient occupés avec la Boîte à Musique Synthétique. Munis de pistolets à eau chargés d’un anesthésique puissant, quatre autres s’étaient frayé un pas-sage à travers la foule, et mettaient méthodiquement hors de combat, d’un jet succédant à l’autre, les plus féroces d’entre les combattants.

— Vite, vite ! hurla Bernard, ils seront tués si vous ne vous dépêchez pas. Ils… Oh !

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Agacé par son bavardage, l’un des policiers avait tiré sur lui un coup de son pistolet à eau. Bernard resta debout une seconde ou deux, flageolant d’une façon incertaine sur des jambes qui semblaient avoir perdu leurs os, leurs tendons, leurs muscles, être devenues de simples bâtons de gelée, et en fin de compte pas même de gelée – d’eau : il s’écroula à terre comme une masse.

Tout à coup, de la Boîte à Musique Synthétique, une Voix se mit à parler. La Voix de la Raison, la Voix de la Bienveillance. Le rouleau d’impression sonore se dévidait pour servir le Dis-cours Synthétique Numéro Deux (Force Moyenne) Contre les Émeutes. Jailli du fond d’un cœur non existant. « Mes amis, mes amis ! dit la Voix d’un ton si touchant, avec une note de re-proche si infiniment tendre que, derrière leurs masques à gaz, les yeux des policiers eux-mêmes s’embuèrent momentanément de larmes – que signifie donc tout ceci ? Pourquoi n’êtes-vous pas tous réunis là, heureux et sages ? Heureux et sages, répéta la voix, en paix, en paix. » – Elle trembla, s’amortit dans un mur-mure, et expira un instant. – « Oh ! comme je désire que vous soyez heureux, reprit-elle, pleine d’une ardeur convaincue. Comme je désire que vous soyez sages ! Je vous en prie, je vous en prie, soyez sages et… »

Au bout de deux minutes, la Voix et les vapeurs de soma avaient produit leur effet. En larmes, les Deltas s’embrassaient et échangeaient des caresses, par demi-douzaines de jumeaux réunis dans une large étreinte. Il n’est pas jusqu’à Helmholtz et au Sauvage qui ne fussent près de pleurer. On apporta de l’Économat un nouvel approvisionnement de boîtes à pilules ; on fit en hâte une nouvelle distribution, et, au son des bénédic-tions d’adieu barytonnées par la Voix d’un ton tout chargé d’affection, les jumeaux se dispersèrent, sanglotant à fendre le cœur. « Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien… »

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Quand le dernier des Deltas fut parti, le policier coupa le courant. La Voix angélique se tut.

— Êtes-vous disposés à venir en douceur ? demanda le Ser-gent, ou bien faudra-t-il que nous vous anesthésiions ? – Il bra-qua son pistolet à eau d’un geste menaçant.

— Oh ! nous viendrons en douceur, répondit le Sauvage, étanchant tour à tour une lèvre fendue, un cou égratigné et une main gauche mordue.

Tenant toujours son mouchoir à son nez saignant, Helmholtz fit un signe de tête en confirmation.

Ranimé, et ayant recouvré l’usage de ses jambes, Bernard avait profité de cet instant pour se diriger vers la porte en se fai-sant remarquer le moins possible.

— Hé ! là-bas, vous ! appela le Sergent, et un policier à masque de porc se précipita à travers la pièce et mit la main à l’épaule du jeune homme.

Bernard se retourna avec une expression d’innocence indi-gnée. S’échapper ? Il n’en avait pas eu la moindre idée.

— Et cependant, pourquoi diable avez-vous besoin de moi ? dit-il au Sergent, je n’en sais véritablement rien.

— Vous êtes un ami des prévenus, n’est-ce pas ?

— Mon Ford…, dit Bernard, et il hésita. Non, il ne pouvait pas le nier, à la vérité : – Pourquoi ne le serais-je pas ? deman-da-t-il.

— Alors, arrivez ici, dit le Sergent, et il ouvrit la marche vers la porte et la voiture de la police qui les attendait.

 

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