Le monde de l'éternité
Chapitre Premier
Mac Kerreck réprima un imperceptible tressaillement. Les commissures de ses lèvres se pincèrent si peu qu’aucun de ses compagnons de voyage ne s’en aperçut. N’empêche qu’une sourde nervosité agitait le commandant du Firstar, remuant en lui des vagues impondérables d’angoisse et d’anxiété.
Ses yeux gris, d’un éclat métallique, s’orientèrent vers le calendrier électronique du bord. Il atténua la portée de son geste par une expression d’indifférence blasée. Un drôle de bonhomme, ce Mac Kerreck. Un dur, opiniâtre, inflexible envers lui-même comme envers les autres. Un visage buriné par vingt ans de vie spatiale et d’émotions répétées, au front prématurément ridé, au menton volontaire, d’une rare énergie. Une voix plutôt cassante, rude, autoritaire. Et, naturellement, dans sa bouche aux dents saines, un éternel chewing-gum vitaminé qu’il mâchait aussi discrètement que possible, machinalement, sans même s’en rendre compte.
Une carrure athlétique achevait le portrait de cet Américain du Kentucky. Sa combinaison de vol, d’un jaune pâle, collante, sculptait sa musculature et l’avantageait. En fait, à quarante ans, Kerreck était l’un des meilleurs commandants d’astronef de la Confédération des Nations Occidentales.
Il ne tirait même nulle vanité de ses capacités. Au contraire, la plus morne modestie le caractérisait et il ne racontait jamais ses exploits passés. Pourtant, Dieu sait si cet homme avait roulé sa bosse dans tout le système solaire. Sa vie n’était qu’une succession d’aventures qu’il aurait été difficile de consigner en un seul livre, tant les anecdotes abondaient.
Ce pionnier chevronné de l’ère spatiale s’inquiétait, pour l’instant, du retard de l’expédition. Son regard ne se détachait pas du calendrier électronique dont les numéros sautaient sur le compteur à une vitesse affolante, pourtant rythmée mathématiquement.
« Dix-sept jours que nous aurions dû arriver, songeait-il sans éluder la possibilité d’une aggravation. Or, à trois cent mille kilomètres à la seconde… »
Il se lança mentalement dans d’invraisemblables calculs et, rebuté par l’imbroglio des chiffres, abandonna. Mais il supputa approximativement que cela représentait un nombre respectable de milliards de kilomètres, de quoi atterrer un novice du vol interstellaire.
John Mole, un Américain au ventre bedonnant, aux cheveux roux, absorbé depuis quelques minutes dans l’étude de l’astronavigraphe, se leva pesamment de son siège, avec une lassitude caractérisée, comme si ce simple geste constituait pour lui un effort bien au-dessus de ses possibilités.
Depuis un moment, Mole observait Kerreck, sans que celui-ci s’en rendît compte. C’était un type extraordinairement intuitif, psychologue, malgré son expression apathique. Le manège de Kerreck, malgré sa discrétion, ne lui avait pas échappé.
— Inquiet, commandant ?
Kerreck cessa de mâchonner son chewing-gum. Ses yeux d’acier foudroyèrent Mole, mais sa contrariété s’apaisa graduellement et finit par s’estomper. Sa bouche se dérida, sans pour cela sourire.
— Non, dit-il, hochant la tête. Je note simplement un retard de dix-sept jours sur l’horaire.
Mole ne trouva pas ce retard excessif. Il est vrai qu’il lui fallait un événement plus conséquent pour l’émouvoir. L’absence d’émotivité, chez lui, devenait à la longue irritante pour ses compagnons de voyage.
L’argument de Kerreck ne le frappa pas outre mesure.
— Que représentent dix-sept jours sur un temps de 4,3 années-lumière ? Une paille. Vous vous alarmez à tort, commandant.
— D’abord, ai-je l’air d’un homme en proie à l’inquiétude ? Je note simplement les faits, je les enregistre comme une anomalie. J’ai traversé d’autres situations beaucoup plus alarmantes. Mais, à cette époque, je n’avais pas la responsabilité d’un astronef. Surtout pas d’un vaisseau interstellaire.
— Evidemment ! Evidemment ! marmonna John Mole, convaincu qu’il se trompait sur l’attitude de son chef.
— D’autre part, poursuivit Kerreck, aimant les points sur les « i », tout le monde ne possède pas votre système nerveux, Mole. Ceci dit, sans vous froisser, car, au contraire, j’admire votre impassibilité, frôlant l’insouciance. Vous représentez un modèle de maîtrise, de sang-froid, de calme. Vous restez l’élément modérateur de l’expédition.
Les louanges, pas plus que les critiques acerbes, n’entamaient l’imperméabilité de John Mole, véritable catalyseur de la surexcitation. Mole exerçait, à bord du Firstar, les fonctions d’astrophysicien. Si quelqu’un ne devait pas ignorer le retard de la contexture du temps, c’était bien lui.
Il l’expliqua d’ailleurs, posément, selon sa déplorable habitude. Les mots semblaient sortir avec difficulté de sa bouche et il s’exprimait toujours avec une lenteur désespérante pour ses interlocuteurs.
— Une pluie de micrométéorites nous a obligés à freiner notre vitesse. D’autre part, l’attraction solaire nous a détournés légèrement de notre route au départ, et nous avons dû, pour remédier à cet inconvénient, perdre quelques jours avant de nous remettre dans l’orbite initiale.
— D’accord, concéda Kerreck. Mais n’oubliez pas qu’au moment où nous échappions au système solaire, peu après la mise en route des moteurs photoniques, nous avions déjà comblé une partie de ce retard. Il est vrai que notre vitesse n’a fait qu’approcher trois cent mille kilomètres à la seconde, sans jamais atteindre complètement cette vélocité absolue.
Mole tapota son ventre rondelet.
— Eh bien ! commandant, de quoi vous plaignez-vous ? Notre retard s’explique.
Kerreck crispa les poings. A nouveau, il foudroya son compagnon.
— A la fin, Mole, cessez donc de me traiter comme un homme en proie à l’inquiétude ! Votre psychologie m’ennuie. Dites-moi plutôt quand atteindrons-nous Alpha du Centaure.
— Dans quelques heures, tout au plus. Notre voyage touche à sa fin. Après quatre ans et trois mois de course à travers l’espace, nous aurons enfin atteint l’étoile la plus proche du système solaire. Grâce à Stangin.
— Stangin ?
— Oui, Philip M. Stangin, l’inventeur de la propulsion photonique, seule capable d’imprimer à un astronef la vitesse absolue de la lumière. Une victoire de la Confédération Occidentale.
Au même moment, une lampe rouge clignota impérativement sur un panneau de la cabine centrale, où logeaient Kerreck et Mole.
Le commandant se précipita et pressa sur un bouton. Un écran fluorescent montra le visage d’Elisabeth Lewis. Lisbeth rayonnait, car un sourire fleurissait sur ses lèvres charnues.
— Ça y est, commandant ! Alpha du Centaure est en vue ! claironna-t-elle.
Kerreck maîtrisa son émotion. Il douta encore de la proche victoire. Son chewing-gum gonflait sa joue droite. D’un coup de langue, il l’expédia sur ses incisives.
— Vous ne vous trompez pas, Lisbeth ? Les mirages existent, même dans l’espace. Plus d’une fois, au cours du voyage, nous en avons fait l’expérience.
La jeune femme secoua la tête, un peu vexée par le scepticisme trop affiché du commandant.
— Nullement. Du reste, observez vous-même sur votre écran panoramique.
Kerreck acquiesça. Sa main frôla une touche et, derrière lui, un immense carré de verre convexe s’alluma. Un judicieux réglage élimina la blanche luminosité. Un point brilla dans l’espace, noyé dans un halo imprécis.
— O.K. ! dit Kerreck, penché sur l’écran d’intercommunication. Réunissez tout le monde.
Nous allons sabler le Champagne et fêter l’événement.
Lisbeth disparut, comme par magie. Le commandant se retourna vers Mole, dont le visage n’avait pas sourcillé.
— C’est tout l’effet que cela vous produit ? s’étonna-t-il.
Mole haussa les épaules.
— Depuis plus de quatre ans, nous nous préparons à cette minute. Maintenant qu’elle est arrivée, je n’y trouve aucun attrait. Convenez que ce qui advient est normal.
— Bien sûr, opina Kerreck qui eût volontiers envoyé son poing dans l’impassible figure du physicien. Mais nous fêtons un événement unique dans les annales de la conquête spatiale : la réussite de la première expédition interstellaire… Vous prendrez quand même une coupe de Champagne ?
Mole se lécha les lèvres, gourmand.
— Hum ! Je ne refuse pas. Cela nous changera des liquides nutritifs et des pilules supervitaminées d’Elisabeth Lewis !
Par la cheminée verticale, qui circulait d’un bout à l’autre de l’astronef et permettait l’accès aux multiples organes du cargo, les deux hommes rejoignirent leurs compagnons.
*
* *
Ils étaient six, réunis autour des coupes. Le Champagne coulait à flots et rosissait délicieusement les joues de Françoise Jamot, la doctoresse, déléguée spéciale des Nations Occidentales.
Françoise, Française d’origine, vivait depuis plus de dix ans dans la province des Etats-Unis. Elle ne dépassait pas trente ans. Des cheveux blonds, légèrement bouclés, retombaient sur un front constamment rembruni. Cette grande fille au teint pâle ne manquait pas de gaieté, certes, mais elle prenait à cœur son métier. Consciente de ses responsabilités au sein de l’expédition, elle s’efforçait, par ses soins éclairés, d’entretenir le moral de la petite troupe, confinée trop longtemps à bord de l’astronef et dont les nerfs, plus d’une fois, avaient failli lâcher.
Chaque fois, Françoise Jamot avait relevé la situation, s’occupant de tous, négligeant même sa propre santé pour se consacrer exclusivement à ses compagnons. La présence de deux femmes à bord du vaisseau avait été jugée indispensable par les sélectionneurs de la Confédération, car l’élément féminin constituait, aux dires des experts, un facteur psychologique d’équilibre dans une communauté.
Outre Mac Kerreck, John Mole, Elisabeth Lewis et Françoise Jamot, déjà cités, l’équipage du Firstar se complétait d’un biologiste, James Lewis, mari d’Elisabeth, et d’un mécanicien, William Stockwell, de la province anglaise.
James Lewis était le type même du savant consciencieux. Il passait son temps derrière l’oculaire du microscope, à traquer les mystères de la biologie. Il espérait que la première expédition interstellaire lui ouvrirait un champ de travail immense, passionnant. A quarante-cinq ans, il avait accepté d’enthousiasme sa sélection. A l’encontre de Mole, le lymphatique, il opposait une pétulance hystérique. Il ne tenait pas en place et l’exiguïté de sa prison de métal lui pesait. Aussi avait-il accueilli avec le soulagement que l’on devine l’apparition, sur les écrans panoramiques, de l’étoile visée.
Quant à William Stockwell, natif de Londres, il était plutôt flegmatique, typiquement Anglais. Il aimait le thé, principalement. Sorti cinq ans plus tôt de l’école des hautes études mécaniques, il veillait sur le Firstar comme sur un fils, avec la dévotion d’une mère. Féru d’électronique, les cerveaux-robots n’avaient plus de secrets pour lui.
Elisabeth « Lewis, dans l’histoire, jouait le rôle le plus ingrat et le plus antipathique. Diététicienne depuis de nombreuses années, elle complétait la tâche de Françoise Jamot en apportant ses connaissances, mettant au point des liquides nutritifs et des dragées vitaminées, équilibrant l’alimentation du bord. Bien entendu, ses pilules et ses sirops ne plaisaient pas à tout le monde et la malheureuse était souvent l’objet de récriminations. Elle s’efforçait de créer des aliments aux goûts de chacun, ce qui s’avérait difficile du fait de la complexité des mixtures.
L’organisme réclamait journellement des calories, en plus ou moins grande quantité, selon ses besoins. Lisbeth, toujours souriante, confectionnait ses vitamines avec un soin méticuleux, un dosage adéquat, tandis que Françoise Jamot surveillait constamment le degré de nervosité de l’équipage. Les deux femmes se complétaient donc admirablement.
Du reste, les responsables de l’expédition n’avaient pas sélectionné au hasard. Ils s’étaient penchés scrupuleusement sur une multitude de dossiers et, par une élimination méthodique, n’en avaient conservé que six.
Les six élus avaient subi des tests. Reconnus aptes au voyage, ils étaient partis vers Alpha du Centaure, pour une réclusion de quatre longues années au cours desquelles les nerfs seraient mis à rude épreuve.
Aussi, les sélectionneurs avaient-ils minutieusement choisi des caractères qui se complétaient, formant ainsi une équipe à l’homogénéité parfaite et qui devait assurer l’équilibre psychologique.
Aujourd’hui, quatre ans, trois mois et douze jours après le départ, les pionniers interstellaires fêtaient un jour solennel, en sablant le champagne.
Elisabeth Lewis convenait que le liquide pétillant était autrement fameux que ses breuvages nutritifs, à base d’hydrocarbure ou de protéine.
— Vous ne buvez presque pas, remarqua Lisbeth, tournée vers Françoise dont la coupe restait pleine entre ses mains.
La doctoresse hésitait à tremper ses lèvres dans le verre. Ses compagnons durent insister. Elle but à contrecœur.
— Je n’aime pas l’alcool, plaida-t-elle.
— Nous savons, fit Kerreck, que vous menez une vie exemplaire, parfois austère, mais aujourd’hui il est permis de faire une dérogation à la règle.
— Cela fait ma deuxième coupe ! s’excusa la jeune Française.
Mole leva les bras au ciel. L’alcool effaçait son calme légendaire et l’excitait. Il parlait plus vite que de coutume. Ses lèvres s’agitaient.
— En voilà des manières, docteur !
Françoise sourit.
— Monsieur Mole, je sens que dans quelques minutes il faudra que je vous administre un sédatif. Cette excitation passagère risque de vous provoquer des désordres circulatoires. N’oubliez pas que votre cœur bat au-dessous de la normale.
Mole simula de poser sa coupe, mais en fait, il l’absorba d’un trait. Puis il se composa une attitude de gamin pris en faute. Il joignit les mains, déchaînant l’hilarité.
— C’est le dernier verre, docteur, je vous le jure !
Françoise, devant cette pantomime, ne put conserver son sérieux. Elle éclata de rire.
— Je ferme les yeux, monsieur Mole, dit-elle à mi-voix. Mais ne venez pas m’appeler si vous êtes malade dans la nuit.
Malgré la réprobation, toute symbolique, de la doctoresse, les coupes se choquèrent. Un toast fut porté à la réussite de l’expédition. Sur les écrans panoramiques, disséminés à l’intérieur de l’immense nef, Alpha du Centaure grossissait à vue d’œil, et, lentement, perdait de sa nébulosité pour devenir une image de plus en plus précise.
Alors, sous l’impulsion de Mac Kerreck, les moteurs photoniques cessèrent de cracher leur formidable énergie. La vitesse du vaisseau diminua sensiblement. Bientôt, des calculatrices électroniques déclenchèrent la mise en route des réacteurs à propulsion contraire, qui freinèrent la marche de l’engin.
Dans l’éclat aveuglant du nouveau soleil, d’un blanc bleuâtre, la fusée en provenance de la Terre cherchait une planète accueillante.