Le monde de l'éternité

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 4 sur 13

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Le monde de l'éternité

Chapitre IV

James Lewis jaillit du sas comme un diable hors de sa boîte. Il apparut au sommet de l’échelle amovible et son attitude prouvait qu’il venait de faire une découverte sensationnelle.

Une mèche de cheveux retombait sur son front. Ses lèvres tremblaient convulsivement, trahissant une animosité intense. Son regard chercha les deux femmes et les aperçut à cent mètres de là, au milieu de l’herbe rougeâtre, leurs jambes protégées par les robustes bottes de leurs combinaisons spatiales, collantes.

Le biologiste, déjà excité naturellement, était en proie à une émotion motivée par son examen microscopique. Visiblement, il avait une nouvelle à communiquer et il cria :

— Lisbeth ! Mademoiselle Jamot ! Arrivez en vitesse !

Les deux femmes furent frappées par l’intonation pressante de la voix de James Lewis. Elles se concertèrent et optèrent pour la solution la plus logique.

Elles revinrent sur leurs pas, le cœur un peu anxieux. Parvenues au bas de l’échelle métallique, elles s’arrêtèrent, sourcils froncés.

— Des nouvelles de Kerreck ? demanda Lisbeth qui, non sans raison, songeait que le commandant avait peut-être envoyé un message radio.

Lewis secoua négativement la tête.

— Non. Mais je viens d’examiner au microscope un brin de cette herbe rougeâtre. Savez-vous ce que j’ai découvert ?

Françoise Jamot gravit les échelons.

— Dites vite, monsieur Lewis.

— Eh bien ! suivez-moi. Vous verrez de vos propres yeux.

Les deux femmes ne se firent pas répéter l’invitation. Présageant une nouvelle énigme, elles se dirigèrent hâtivement vers le laboratoire de biologie, dont la porte était demeurée ouverte.

En entrant, elles aperçurent immédiatement le microscope électronique, branché. Le biologiste invita la doctoresse à observer la préparation.

Un peu inquiète, la jeune Française prit place sur le siège amovible et amena son regard à hauteur du binoculaire. Elle opéra un réglage et pénétra dans l’infiniment petit de la matière organique.

Elle localisa rapidement, l’habitude aidant, les créatures qui s’agitaient sous la lamelle, grouillaient, se contorsionnaient, cherchaient visiblement à s’échapper.

Pas une n’affectait la même forme. A vrai dire, on se demandait si ces êtres microscopiques possédaient véritablement une structure propre, définie. Ils ressemblaient à des amibes, de couleur vaguement blanchâtre, se détachant avec une étrange netteté sur le réactif coloré qui imbibait le fragment d’herbe.

Contrairement à l’amibe, on ne distinguait aucun noyau, mais seulement une multitude infinie de vacuoles contractiles qui rendaient la structure poreuse. Ces êtres, animés d’une vie intense, qui se manifestait par mille contractions, changeaient constamment de forme. Des genre de pseudopodes hérissaient brusquement le corps protoplasmique, puis se résorbaient aussi rapidement. Mais, à aucun moment, la doctoresse n’assista à un cloisonnement, c’est-à-dire à la séparation en deux parties égales d’une de ces étranges créatures, et qui caractérisait le mode de reproduction des protozoaires.

Françoise cessa son examen. Elisabeth lui succéda, puis, lorsqu’elle eut terminé à son tour, le biologiste hocha la tête.

— Eh bien ! qu’en pensez-vous ?

— Des protozoaires, n’est-ce pas ? avança la jeune Française, hésitante, incapable de donner un nom précis à ces êtres microscopiques.

— Certainement pas, affirma Lewis. Peut-être ces créatures sont-elles monocellulaires, mais, pour l’instant, nous n’en possédons pas la confirmation. Incontestablement, en tout cas, il s’agit de micro-organismes, d’animalcules, dont il reste à définir les propriétés. J’ai constaté que l’herbe rougeâtre était le terrain de prédilection de ces corps microscopiques.

Françoise jeta un coup d’œil légèrement craintif vers le puissant appareil d’optique, capable d’atteindre des grossissements fabuleux.

— Croyez-vous que la cicatrisation de la blessure de Stockwell soit imputable à ces… heu… à ces monocellulaires ?

— Je ne le pense pas, répondit le biologiste, marquant une légère hésitation. Incontestablement, ces corps ne sont pas des cellules humaines, mais bien des animalcules indépendants. Pour ma part, j’attribue la cicatrisation spontanée de Stockwell à des effets régénérateurs, d’ordre biologique, engendrés par Alpha du Centaure, type de soleil particulier.

— Alors, ces micro-organismes ? insista Elisabeth.

Lewis leva les bras au ciel.

— Alors, que sais-je ? soupira-t-il, impuissant. Sur Terre, il existe une multitude de corps microscopiques dont nous ignorons encore les véritables caractéristiques. Le monde de l’infiniment petit est un monde mystérieux, dans lequel nous n’avançons qu’à pas balbutiants. Comment voulez-vous que je connaisse les propriétés des animalcules de cette planète d’Alpha du Centaure ?

La bouche d’Elisabeth se crispa.

— Je ne te demande pas l’impossible, James. Mais as-tu au moins une idée ?

— Bien sûr, tout le monde a des idées. L’imagination renverse toutes les barrières. Mais ces points de vue purement personnels ne dépassent pas le stade des hypothèses. Ils n’offrent, par conséquent, aucune garantie.

— Très bien, James, maugréa Lisbeth froidement, comprenant que son mari se dispensait de tout commentaire. Mais il faudra que tu t’expliques devant Kerreck.

La menace ne parut guère impressionner le biologiste qui haussa les épaules.

— Kerreck, lui aussi, aura son idée. Il en déduira ce qu’il voudra. Pour ma part, je n’ai pas encore d’opinion, faute de preuves concrètes. La biologie, comme toutes les branches de la Science, doit s’appuyer sur des arguments pondérables.

Ecœurée par l’intransigeante détermination de son mari, la diététicienne tourna le dos au microscope et quitta le laboratoire. Lewis, navré par cette attitude, adressa à la doctoresse un coup d’œil impuissant, puis lança un profond soupir.

— Occupez-vous de ma femme, mademoiselle Jamot. Faites-lui comprendre que, pour le moment, il m’est impossible de tirer des conclusions. Je dois réfléchir sérieusement, me livrer à des tests.

Françoise abaissa affirmativement les paupières. Elle approuvait la conduite de Lewis.

Mieux valait s’abstenir plutôt que d’émettre des suppositions absurdes.

La doctoresse, sans proférer la moindre parole mais de cœur avec le biologiste, quitta à son tour le labo et rejoignit Elisabeth. Quant à Lewis, délivré de la présence des deux femmes, il ferma la porte et revint vers le microscope.

*

* *

La créature, pétrifiée, parfaitement immobile, le museau tendu, observait les trois aérobulles suspendus au-dessus du lac. L’inquiétude n’illuminait même pas son regard aux prunelles phosphorescentes. Plutôt une espèce d’étonnement à la vue des trois étranges machines, totalement inconnues.

L’animal – car, de toute évidence, la créature appartenait à cette catégorie – n’avait évidemment rien de commun avec les espèces terrestres. Néanmoins, il était permis de faire quelques rapprochements.

C’est ainsi que la tête ressemblait vaguement à celle du gnou. Comme cette antilope africaine, la bête possédait un museau allongé, où s’ouvraient deux narines frémissantes. Deux cornes recourbées, apparemment solides, bien plantées, redoutables, achevaient la comparaison qui, du reste, se terminait là.

Le corps de l’animal étrange était recouvert d’une épaisse carapace écailleuse, scintillante, d’un vert pâle, probablement à l’épreuve des épines de la forêt. Quatre courtes pattes, musclées, hérissées de poils, soutenaient cet ensemble bizarre. L’absence de queue classait la bête hors de la catégorie des antilopes. Au reste, la lourdeur de ce corps l’éloignait considérablement de la finesse, de la grâce et de la vélocité des gazelles terrestres.

Pour l’instant, le premier représentant vivant de la nouvelle planète ne bougeait pas. Il avait émergé de la forêt, sans doute attiré par le désir de boire, et la présence au-dessus du lac des trois bulles transparentes l’avait surpris, fasciné.

Kerreck, lentement, appuya sur le bouton-coulisseur du cockpit. La coupole de verre synthétique s’ouvrit sans bruit.

Avec des gestes méthodiques, sans hâté tout en ne quittant pas du regard l’animal, le commandant du Firstar amena le canon de son revolver dans son champ de vision. Une microcalculatrice détermina avec exactitude l’angle de la cible et Kerreck appuya sur la gâchette.

Un faisceau incolore gicla silencieusement du cône éjecteur et frappa la curieuse antilope caparaçonnée. Celle-ci exécuta sur elle-même un bond fantastique, mais, ses cellules nerveuses détruites par les bio-rayons, elle retomba, foudroyée, et s’immobilisa sur le côté.

Spectateurs impassibles de cette scène rapide et imprévue, Stockwell et Mole réalisèrent que Kerreck venait de prendre une initiative toute personnelle qui n’engageait que sa responsabilité.

Mole se pencha vers son microphone :

— Pourquoi avez-vous tiré, commandant ?

Kerreck grinça des dents.

— Je ne sais pas. Un réflexe instinctif. Je tiens à ramener ce spécimen au camp. Vous ne pensiez tout de même pas que nous allions l’emmener vivant !

— Sans doute, estima l’Anglais, mais rien ne prouvait que cet animal était sauvage. Peut-être aurions-nous pu le domestiquer.

— Bien sûr, grommela le commandant avec ironie, vous lui auriez donné un nom et cette bestiole serait devenue la mascotte de l’expédition !

— Sans aller jusque-là… ! protesta Stockwell.

— Suffit ! trancha Kerreck, autoritaire. Je me moque de ce que vous pouvez penser. Je vais atterrir sur la plage de sable et Mole m’imitera. Quant à vous, Stockwell, vous évoluerez au-dessus de nous à basse altitude et jetterez le filet. Compris ?

— O.K. ! dit le mécanicien, prouvant son entière soumission.

L’aérobulle du commandant exécuta un léger bond de côté, sous l’impulsion de son pilote. Elle se balança un instant, reprit sa stabilité et s’approcha de la rive sur laquelle gisait l’animal.

Kerreck, parvenu à la verticale de la plage, hésita quelques secondes, puis, certain qu’aucun danger ne le menaçait, posa son appareil sur le sol. Une fine poussière sableuse, impalpable, voleta au moment de l’atterrissage, soulevée par le réacteur.

Mac, pistolet au poing, sauta à terre. Ses pieds s’enfoncèrent légèrement dans le sable, mais trouvant néanmoins une assise solide, il esquissa quelques pas en avant, en direction de l’antilope à carapace, toute proche. Rassuré, d’abord par l’immobilité cadavérique de l’animal, ensuite par le silence de la forêt, il fit signe à Mole de se poser à son tour.

Mole rangea son aérobulle à côté de celle de Kerreck. Puis, rejoignant ce dernier, il contempla plus attentivement le cadavre de la bête.

— Curieux spécimen, n’est-ce pas ?

Kerreck acquiesça silencieusement. Il tournait autour du corps de l’animal, s’assurant que celui-ci était bien mort. L’antilope à carapace avait les yeux vitreux, grands ouverts.

Le commandant leva la tête. Il aperçut l’aérobulle de Stockwell qui, suivant ses directives, tournoyait à moins de dix mètres.

Mac mit ses mains en porte-voix.

— Larguez le filet !

La nasse tomba de l’appareil, retenu à ce dernier par un câble s’enroulant sur une poulie. Mole et Kerreck échangèrent un bref coup d’œil, puis, sans plus d’hésitation, ils empoignèrent la bête foudroyée par les bio-rayons.

— Plus de cent kilos, évalua Mole, le visage congestionné par l’effort.

Par bonheur, la pesanteur étant légèrement inférieure à celle de la Terre, les deux hommes n’eurent pas trop de mal à charger l’animal dans le filet. Essuyant son front ruisselant de sueur, Kerreck fit un signe.

Le câble se tendit et lentement, la nasse remonta, soulevant le cadavre dans les airs. Ce surcroît de poids obligea l’Anglais à modifier le régime du réacteur. La turbine rugit davantage.

— Destination : le Firstar ! ordonna Mac, remontant à bord de son aérobulle.

Bientôt, les trois appareils quittaient les bords du lac et s’élevaient majestueusement au-dessus de la forêt. La nasse oscillait doucement sous la bulle de Stockwell, nullement gêné par ce balancement.

Comme on s’en doute, l’arrivée des trois hommes et de leur « prise » suscita immédiatement la curiosité des deux femmes. Lewis, prévenu, abandonna précipitamment son labo pour se pencher sur le curieux représentant de l’espèce animale.

Le biologiste se caressait le menton :

— Je serais bien ennuyé s’il me fallait classer ce spécimen dans l’une des catégories zoologiques actuellement existantes. Probablement nous trouvons-nous en présence d’une créature mitigée d’antilopiné et de chélonien. Ma perplexité à son sujet rejoint celle que j’éprouve vis-à-vis des animalcules découverts sur les brins d’herbe rougeâtre.

— Des animalcules ? sourcilla Kerreck.

— C’est vrai, vous ne savez pas. Venez donc jeter un coup d’œil au labo. Le déplacement en vaut la peine.

Un crépuscule mauve tombait sur la plaine. Bientôt, la plus totale obscurité enroba le Firstar. L’absence de satellite rendait les ténèbres plus épaisses. On n’y voyait pas à cinq mètres.

Kerreck, Mole et Stockwell écoutaient attentivement les explications données par Lewis :

— Mes prélèvements confirment que les animalcules pullulent sur les brins d’herbe rougeâtre. Je ne sais s’il s’agit là de leur terrain de prédilection, mais je ne le pense pas. Les micro-organismes doivent foisonner également sur les autres végétaux de la forêt.

Mole retira son œil de l’oculaire du microscope.

— Comment se reproduisent ces corps organiques ?

Lewis haussa les épaules.

— Je l’ignore, car, malgré ma patience, je n’ai pu assister à leur prolifération. Je suppose qu’ils se reproduisent comme les protozoaires, en se scindant en deux. Mais, jusqu’à présent, il m’a été impossible de distinguer un noyau dans leur masse protoplasmique.

Kerreck ce gratta la joué :

— Je crois que nous avons besoin de réviser entièrement nos conceptions, tant biologiques que physiques. Attendons-nous à d’autres mystères, plus fascinants les uns que les autres. Armons-nous aussi d’une bonne dose de sang-froid, de maîtrise, car nos nerfs risquent d’être mis à rude épreuve.

Mac achevait à peine ces mots quand un long hurlement, strident, retentit, provenant de l’extérieur où étaient demeurées les deux femmes.

Lewis bondit, identifiant immédiatement l’origine de l’appel :

— C’est la voix de Lisbeth !

Le premier, revolver au poing, Kerreck devança le biologiste. A grandes foulées, il se précipita dans le couloir et se heurta à Françoise Jamot qui arrivait en courant.

Elle était pâle, presque livide. Ses lèvres tremblaient et. visiblement, elle était sous le coup d’une émotion intense.

Le commandant présagea un malheur :

— Qu’est-il arrivé à Elisabeth ?

— Rien… rien, balbutia la doctoresse, reprenant haleine. Mais l’animal que vous avez ramené…

Mole, Lewis et Stockwell firent cercle autour de la jeune Française. L’impatience et l’anxiété burinaient leurs traits.

— Eh bien ? glapit Kerreck, presque brutalement.

Françoise avait repris son aplomb, mais le terrible choc illuminait encore son regard d’une flamme craintive.

— L’animal a disparu ! acheva-t-elle dans un souffle.