Le monde de l'éternité

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 12 sur 13

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Le monde de l'éternité

Chapitre XII

L’animal ressemblait à un écureuil. Mais il possédait un museau un peu plus long et un pelage bleuté. En outre, il avait des oreilles plus développées et des pattes armées de griffes acérées.

Apparemment, il ne semblait pas sauvage. Une certaine douceur, même dans la mort, émanait de cette charmante bête que Kerreck avait abattue d’un coup de pistolet, au moment où elle tentait de s’enfuir dans les futaies.

L’animal, atteint par les bio-rayons, avait lâché la branche sur laquelle il s’agrippait. Sans pousser un cri, il était tombé sur le sol et Mole l’avait ramassé avec un faux air de triomphe.

Les deux chasseurs étaient alors remontés dans leurs aérobulles, peu fiers de leur exploit, car leur mérite n’était pas immense. Puis, de retour au Firstar, ils avaient placé l’écureuil dans une cage, suivant les instructions de Lewis.

Le lendemain, personne ne parut bien surpris en voyant le petit animal s’agiter dans sa cage. Ses gros yeux roulaient dans leurs orbites et ils étaient empreints d’une certaine nostalgie. Peut-être la pauvre bête regrettait-elle sa forêt. En tout cas, incontestablement, la vie l’animait et, sans la présence de la cage, elle n’aurait pas mis longtemps à fuir. Mais les barreaux l’en empêchaient.

Lewis, mains aux hanches, contemplait le prisonnier avec acuité. Auprès de lui, Mole et Kerreck surveillaient également les évolutions sporadiques de la bête.

— Donnez-moi votre pistolet à bio-rayons, Kerreck, sollicita Lewis, tendant la main.

Le commandant hésita. Le biologiste haussa les épaules.

— Je vous en prie, ne vous apitoyez pas. Vous savez parfaitement que cet animal reviendra à la vie une SECONDE fois.

En soupirant, Kerreck tira de sa gaine son pistolet. Lewis s’en saisit et, sans même viser, il libéra le jet des bio-rayons. Ceux-ci frappèrent l’écureuil qui exécuta un bond sur lui-même et retomba, foudroyé.

— Il est mort, annonça tranquillement le mari de Lisbeth. Laissons-le. Maintenant, allons examiner l’herbe.

Ils se rendirent à l’endroit où, hier, Lewis avait pulvérisé de l’acide sur un court périmètre. Ils se baissèrent. L’herbe était encore noircie, mais des symptômes de repousse s’annonçaient déjà. Sous la cendre noirâtre, pointaient des touffes rougeâtres.

— Vous voyez ! s’exclama le biologiste, triomphant. L’herbe repousse une seconde fois. Nous avons percé le secret de la vie éternelle.

Dans son regard brilla une flamme indéfinissable.

Lewis réunit ses amis. Kerreck, Stockwell, Mole, Lisbeth et Françoise s’installèrent confortablement sur des sièges et observèrent le biologiste avec une extrême attention.

Celui-ci avait une importante déclaration à faire. Son visage, d’une gravité exceptionnelle, était même impressionnant. Cet homme d’ordinaire excité manifestait maintenant un calme étrange, prélude à de sensationnelles confidences.

Il s’assit à son tour, face à ses compagnons, joignit les mains et commença d’une voix doctorale :

— Alors que nous cherchions sur cette planète la présence d’autochtones, alors que nous pensions les avoir découverts en la personne des humanoïdes à face de batracien, les événements récents de ces derniers jours ont prouvé que nous faisions fausse route. Les humanoïdes à face de crapaud viennent, comme nous, d’une autre planète, peut-être plus proche que la Terre, mais de toute manière dans un but unique d’observation. Ces voyageurs de l’espace sont partis à bord de leur astronef. Nous ne les reverrons jamais. Chose curieuse, ils nous ont pris, eux aussi, pour des autochtones, commettant la même erreur que nous. Bref, cela reviendrait-il à dire que cet astre de la constellation du Centaure n’abrite aucune créature intelligente ? A première vue, nous le penserions volontiers. Il existe ici quelques échantillons zoologiques : antilopes-tortues, écureuils, d’autres spécimens aussi que nous ne connaissons pas, sans compter les animaux plus petits. Incontestablement, nous ne pouvons classer ces êtres dans la catégorie intelligente. C’est alors que nous découvrîmes, par un hasard un peu providentiel, l’existence des micro-organismes, ressemblant par leurs formes imprécises à des amibes ou protozoaires. J’affirme que nous sommes en présence de créatures, sinon civilisées, du moins non dépourvues d’un certain sens d’organisation.

Cette assertion ne provoqua pas chez les compagnons du biologiste, de réaction véhémente. Chacun garda son calme, son sang-froid. Lewis, depuis quelque temps, avait prononcé le terme de « vie embryonnaire ». Il avait déjà préparé ses amis à de grandes révélations.

Il poursuivit :

— Au microscope, ces micro-organismes apparaissent comme des monocellulaires. Ils ont, en effet, la même structure que la cellule, le même mode de reproduction par cloisonnement. Mais cette reproduction n’intervient que sous certaines conditions et sous l’impulsion d’une volonté. Oui, je dis bien : d’une volonté. Ce qui signifie que ces créatures microscopiques sont capables de régir leur métabolisme, de le contrôler.

« Il faut que vous compreniez ce qui se passe sur cette planète, l’une des plus privilégiées de l’Univers. Nous avons atteint le monde de l’éternité, car la végétation que vous apercevez, les antilopes-tortues, les écureuils, bref, tous les organismes VIVANTS, sont les mêmes qu’au moment de la création.

Kerreck mâcha nerveusement son chewing-gum. Mole alluma une cigarette, sans même s’en rendre compte, et Lisbeth poussa un petit « oh ! » d’exclamation.

Lewis sourit.

— Je m’explique. Toute planète, à l’origine, était constituée d’une masse en fusion qui, lentement, s’est solidifiée, formant le relief. La vie est apparue beaucoup plus tard, grâce à la formation de nodules, d’une première cellule, qui s’est cloisonnée, reproduite à un nombre incalculable d’exemplaires. Ces cellules, assemblées, ont donné naissance à un être vivant qui, pendant des siècles, selon ses besoins, s’est modifié pour prendre enfin une forme définitive. Or, contrairement à ce qui s’est passé sur notre Terre, par exemple, certains de ces nodules à l’état primitif n’ont pas évolué. Plus exactement, ils ont poursuivi une existence indépendante, s’adaptant aux nécessités. Ils apprirent à subvenir à leurs besoins, à triompher des difficultés climatiques. A une certaine époque, leur structure interne se modifia et ils acquirent la volonté. Dès lors, ils ne cessèrent d’exploiter cette faculté et ils comprirent que cette volonté se muait lentement en intelligence. Ils ne doutèrent plus, alors, qu’ils pourraient jouer un rôle primordial dans le cycle de vie de la planète.

« Le nodule embryonnaire, par paliers successifs, s’orienta vers de nouvelles attributions. Volontairement, les « gènes » à l’état libre se multiplièrent à une cadence affolante. Bientôt, ils pullulèrent et prirent lentement possession de la planète. L’atmosphère les véhiculait et leur fournissait les éléments nutritifs indispensables à leurs fonctions. Leur vie organisée s’établit, se développa. Le jour vint où les micro-organismes s’aperçurent que les substances mortes les attiraient. Leur métabolisme déclenchait spontanément une émission de cellules neuves, qui, très exactement, se substituaient aux cellules dégénérées. Cette prodigieuse faculté biologique ouvrait l’ère de l’éternité.

« Voilà pourquoi la végétation repousse ; pourquoi, aussi, l’écureuil ne meurt jamais. Comment pourrait-il mourir, en effet, puisque les cellules de ses organes usés sont spontanément remplacées par un apport de cellules jeunes ? La sénilité organique n’existe pas sur cet astre.

Kerreck leva la main, comme un élève en quête d’un renseignement.

— Vous avez une objection, commandant ?

— Oui, acquiesça l’homme du Kentucky. Puisque sur cet astre privilégié, végétaux et animaux ne meurent pas, comment expliquez-vous que la branche zoologique ne soit pas plus nombreuse ? Nous devrions découvrir des légions innombrables d’antilopes-tortues ou d’écureuils.

Lewis ne sourcilla pas. Ce biologiste étonnant tenait en réserve un argument décisif. Il avait longuement étudié toutes les faces du problème.

— Vous abordez, effectivement, un facteur important. Si, sur Terre, personne ne mourait, la population augmenterait rapidement dans des proportions alarmantes. Or, les nodules veillaient au grain, si j’ose dire. Leur intelligence a parfaitement compris que l’éternité ne signifiait pas surabondance. Aussi, pour pallier cette multiplication des organismes vivants, les « gènes » ont-ils libéré des anticorps qui entravent les fonctions vitales et ne permettent plus la reproduction de l’espèce. Animaux et végétaux de cette planète, je vous l’ai déjà dit, ont déjà des milliers d’années d’existence. Ils sont éternels. Seuls, les nodules conservent la faculté de proliférer, selon leur volonté. Vous voyez donc que tout est admirablement bien orchestré et que la Nature s’équilibre dans une parfaite harmonie.

Stockwell lança un regard brillant vers le biologiste :

— Si, comme vous le prétendez, ces nodules sont doués d’intelligence, pourquoi ont-ils facilité la guérison de ma plaie et donné à Kerreck une SECONDE vie ? Nous sommes des étrangers.

— D’accord, opina Lewis, nous sommes des étrangers. Mais il est fort possible que les « germes de vie » n’entrent pas dans ces considérations et n’accusent aucune différence. Nous restons, malgré tout, des organismes vivants. Or, ne l’oublions pas, toute cellule morte attire les nodules. Si l’un des humanoïdes à tête de batracien atterrissait sur notre globe, croyez-vous que les microbes pathogènes n’essaieraient pas de s’infiltrer dans leurs organismes pour y déterminer des maladies infectieuses ? Non, j’ai prononcé le mot « intelligence » peut-être à tort, alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’« instincts naturels ». Néanmoins, les embryons microscopiques demeurent la race la plus évoluée de cette planète, voilà ce que je voulais dire.

— Heu… d’accord, marmonna Kerreck. Et pensez-vous que ces monocellulaires pourraient vivre dans notre atmosphère ?

— Oui. Je me suis livré du reste à des tests. Incontestablement, l’atmosphère de notre planète, sensiblement identique à celle-ci, n’incommode nullement les « gènes ». Certes, il reste à savoir si les embryons voudront bien proliférer sur Terre, mais je le crois sincèrement. De toute manière, rien ne coûte d’emporter quelques échantillons dans une éprouvette. Je dis bien : dans une éprouvette, car, avant de libérer les gènes dans notre atmosphère, il restera à vaincre des difficultés… euh… d’ordre juridique. L’éternité ne plaît peut-être pas à tout le monde.

Françoise hocha la tête :

— Je me demande si la perspective de vivre indéfiniment m’enchanterait !

Le premier, Kerreck quitta la salle. Ses compagnons l’imitèrent. A l’extérieur du Firstar, l’herbe rouge moutonnait jusqu’à l’horizon. Le soleil bleu du Centaure plongeait derrière les montagnes.

Françoise fit quelques pas. Ses bottes foulaient l’herbe. Un bruit, derrière elle, la fit sursauter. Elle se retourna vivement et sourit.

— Ah ! C’est vous, commandant.

— Je vous en prie, appelez-moi Mac.

— Je n’oserai jamais ! dit la jeune fille en rougissant.

— Bah ! Ce n’est pas la mer à boire. Question d’habitude. Nous vivons ensemble depuis assez de temps pour nous permettre une telle familiarité. Pour moi, c’est décidé… Je vous appelle Françoise.

— A votre aise, com… Mac ! rectifia-t-elle dans un grand éclat de rire.

Ils marchèrent, s’éloignant de la fusée. Kerreck semblait grave.

— Bientôt, nous partirons d’ici. Nous regagnerons la Terre. Quatre ans de voyage… C’est long. Mais la perspective de revoir notre pays nous fera patienter. Tout à l’heure, je n’ai pas aimé quand vous avez lancé que vivre indéfiniment ne vous enchantait pas.

Elle leva vers lui des yeux étonnés.

— Eh bien ?

— Tout dépend de ce que vous entendez par « vivre »… D’accord, rouler ma bosse dans la Galaxie, moi je ne trouve plus cela intéressant. J’ai quarante ans. Je laisse le soin à d’autres de découvrir des planètes nouvelles. Finie la vie d’aventures. Je deviens terriblement sentimental et sitôt mon retour sur Terre, je solliciterai un poste sédentaire. On ne me le refusera pas après mes états de service. J’imagine une petite maison de campagne, avec un jardin. Et puis un cœur pour vous tenir chaud… Oui, une femme qui sache me comprendre et…

Kerreck, le formidable Kerreck, pionnier de la Galaxie, l’homme au passé glorieux, ne trouvait plus ses mots. Il balbutiait, parce qu’il n’avait jamais pensé qu’un jour il serait las des voyages interplanétaires et qu’il aspirerait à fonder un foyer.

Il prit gauchement la main de Françoise et la tripota nerveusement dans sa grosse patte robuste. Il n’osait pas serrer ces doigts fins.

La jeune doctoresse le regarda profondément. Elle était pâle, un peu décontenancée par la bizarrerie de cette déclaration d’amour. Mais elle ne rit pas. Elle admirait Kerreck. Et elle laissa sa petite main dans les gros doigts de l’homme du Kentucky.