Le monde de l'éternité
Chapitre IX
La nuit noire, obscure, de la planète centaurienne, enveloppait le Firstar. Un silence pesant ouatait tous les gestes des astronautes. Mole, sur la pointe des pieds, entra dans l’infirmerie transformée en chapelle ardente.
Il se signa, la gorge nouée. Il aurait voulu parler, exprimer tout haut ses sentiments, dire au moins encore une fois : « Mon commandant », mais il y renonça. La vision de ce corps immobile, couché sur le dos, les bras ramenés sur la poitrine, le fascinait.
Kerreck reposait, le visage calme, détendu. On aurait juré qu’il dormait de son sommeil paisible. Seulement, il dormait d’un sommeil éternel, duquel on ne se réveillait jamais. Jamais, non plus, Mole ne reverrait le commandant mâchonner son éternel chewing-gum.
Deux cierges veillaient en permanence sur Kerreck, l’encadrant de leur lueur fumeuse, un peu vacillante. Ils dissolvaient curieusement les ténèbres, sculptant les formes imprécises, tout en versant leurs larmes de cire qui se figeaient aussitôt dans la même immobilité que la mort.
Mole poussa un énorme soupir dont l’écho se répercuta craintivement entre les parois métalliques de l’immense nef. Puis, détournant les yeux du spectacle affligeant, il s’éloigna en refermant la porte, ombre fantomatique dons les couloirs déserts saturés de lumière crue.
Il émergea du sas, s’arrêta en humant la brise nocturne chargée de parfums indéfinissables et, pensif, descendit les échelons. Il s’assit sur la dernière traverse, les pieds posés sur le sol envahi par l’herbe rouge, victorieuse des acides et des rayons thermiques.
Il était seul, immensément seul. Les autres dormaient. Du moins essayaient-ils de dormir. Mais il semblait difficile de trouver le sommeil alors qu’à quelques pas Kerreck attendait d’être enfoui dans cette terre inconnue, mystérieuse, qu’il avait abordée et qui, maintenant, le garderait jalousement à jamais.
Mole alluma une cigarette. Le point rougeoyant de son briquet à auto-combustion troua la nuit comme une luciole. La fumée se dispersa à regret, en s’étirant paresseusement.
Brusquement, le physicien se dressa. Il jeta sa cigarette et l’écrasa sous son talon. Confusément, il avait senti une présence derrière lui.
Il se retourna. Il ne s’était pas trompé. Au sommet de l’échelle amovible, une silhouette s’encadrait, indistincte. Lentement, elle commença à descendre les échelons.
Mole recula de quelques pas. Il ne savait pas bien s’il rêvait. Tout chancelait autour de lui. Il essaya de donner un nom à cette ombre mouvante qui avançait vers lui. L’athlétique corpulence de l’homme le fascinait.
L’être s’arrêta dès qu’il eut posé le pied à terre. Il contempla Mole avec un certain étonnement, puis, paraissant soudain le reconnaître, il ouvrit la bouche :
— Avez-vous une cigarette, Mole ?
Le physicien claquait des dents. Une sueur froide l’inondait. Sa gorge n’était plus qu’un paquet de nœuds. Il resta là, immobile, hagard. Puis, reculant encore d’un pas, il se voila la face.
Jambes écartées, la silhouette le dévisageait. Elle devait trouver déconcertante son attitude.
— Je vous ai demandé une cigarette, Mole. Vous êtes sourd ? Vous fumiez, il y a une minute à peine.
Les lèvres blanches de Mole remuèrent faiblement. Avec difficulté, des sons sortirent :
— Je… heu… Certainement, commandant !
Il tira son paquet de sa poche et le tendit machinalement au fantôme de Kerreck. Car cela ne pouvait être qu’un fantôme. Tout était si bizarre sur cette planète !
La main droite du commandant s’avança, saisit la cigarette et la porta à sa bouché. Il tâta ses poches.
— Je n’ai pas de feu.
Mole approcha son briquet. La flamme tremblait dans sa main. Kerreck s’en aperçut.
— Vous semblez bien nerveux, Mole. Que se passe-t-il ? Et… dites-moi la vérité. Je me suis réveillé à l’infirmerie, entre deux cierges. J’avais l’impression de me trouver sur un lit funéraire.
Le physicien avala sa salive. Sa pomme d’Adam montait et descendait sans cesse dans son gosier asséché. Son regard demeurait d’une fixité effrayante.
— On vous a découvert mort dans les montagnes, mon commandant.
Kerreck expulsa une violente bouffée de fumée. Visiblement, il ne prenait pas Mole au sérieux. L’étonnement se peignait sur ses traits.
— Hein ? J’ai passé l’âge des plaisanteries.
— Je vous assure. Demandez à Lewis ou à Stockwell. Souvenez-vous, commandant… Les montagnes, les humanoïdes ailés, à la tête de batracien.
Un éclair fulgura dans l’esprit du commandant. Il se revit, plusieurs heures en arrière, enlevé dans les airs par des créatures inconnues.
— Je… je me souviens maintenant ! hoqueta-t-il, brutalement replongé dans la terrible réalité. Je me suis échappé de leurs griffes. Puis j’ai glissé vers l’abîme.
— On vous a retrouvé avec une plaie béante, affreuse, à la tête. Françoise Jamot n’a pu que constater votre mort. Nous ne pouvions plus rien pour vous. Aussi jugez de ma stupéfaction en vous voyant réapparaître… vivant !
Kerreck s’assit sur l’échelle. Il avait besoin de réfléchir intensément. Tout se brouillait sous son crâne. Un trou existait dans sa mémoire, qu’il ne parvenait pas à combler.
— Voyons… voyons. Une blessure à la tête, dites-vous ?
— Oui… et qui a entraîné votre décès.
Le commandant tira sur sa cigarette. Il passa la main dans ses cheveux et ne ressentit aucune douleur particulière.
— Je… Je n’ai pas de blessure, confia-t-il.
— Vous n’avez PLUS de blessure, rectifia Mole. Voilà toute la différence. Rappelez-vous Stockwell et sa coupure occasionnée par l’herbe rougeâtre.
— Oui… je… je comprends. Moi, aussi, j’ai subi une guérison instantanée, miraculeuse. Toutes mes cellules détruites ont été régénérées par un processus que j’ignore Mais, si comme vous l’affirmez, j’avais cessé de vivre…
— Vous étiez mort, incontestablement. D’autre part, Lewis assure que l’atmosphère de cette planète grouille d’animalcules, genre de monocellulaires dont il reste à définir les propriétés. Une sorte d’intelligence semble animer ces êtres microscopiques qui ne se manifestent que sous certaines conditions biologiques, en faveur d’éléments exceptionnels.
— Des animalcules… répéta Kerreck, songeur. Nous en avons déjà découvert sur l’herbe rougeâtre. Il en existe partout et ces bestioles ont le pouvoir de se reproduire à volonté. Quelle place exacte occupent-ils sur cette planète ?
Kerreck jeta sa cigarette. Il monta quatre à quatre les échelons, se rua dans la coursive, sans aucun respect pour le sommeil de ses compagnons, et pénétra en coup de vent dans la cabine du biologiste.
— Lewis ! Lewis ! Réveillez-vous, bon sang ! hurla-t-il en secouant le mari de Lisbeth. C’est moi, Kerreck. Je ne suis pas mort, comme vous le pensiez. Il faut que vous expliquiez ma résurrection.
Lewis ouvrit les yeux. Il aperçut le commandant penché sur lui. Alors, il crut s’éveiller d’un cauchemar.
*
* *
Françoise laissa retomber le stéthoscope avec une espèce de fausse résignation. Elle soupira et jeta un regard admiratif sur le torse musclé de Kerreck.
— Vous pouvez vous rhabiller, commandant.
Kerreck haussa les épaules. Il n’aimait pas être examiné comme une bête curieuse. Pourtant, sur les instances pressantes de Françoise et de Lewis, il s’était plié à un examen médical approfondi.
Il agrafa sa chemise en tissu synthétique et déplia un chewing-gum. Il commença une lente mastication et personne ne parut choqué. D’abord, chacun connaissait la manie de Kerreck. Ensuite, ses compagnons étaient trop heureux de pouvoir observer à nouveau, avec bonhomie, le geste devenu rituel de l’homme du Kentucky.
— Alors ? grogna Kerreck, sollicitant une explication de la part de la doctoresse.
— Vous êtes en parfaite santé, assura la jeune Française. L’examen radiologique ne décèle aucune anomalie dans vos organes et je puis vous affirmer que votre organisme n’a subi aucune modification interne.
— En somme, conclut le commandant, je me porte aussi bien qu’avant mon accident.
— Je dirais même mieux, confirma Lewis. La régénérescence de vos tissus a effacé toute trace de fatigue. Je n’irais pas jusqu’à comparer que vous avez fait peau neuve, mais il y a un peu de ça.
— O.K. ! fit Kerreck. L’essentiel est que je me retrouve vivant, après avoir trépassé. Je ne sais pas si les physiologistes de la Terre apprécieront mon histoire, à mon retour, mais le scepticisme brillera dans leurs yeux. Comme je les comprends ! En termes clairs, je serai le premier homme à ressusciter ! C’est une référence qui m’attirera certainement de la publicité, mais aussi pas mal d’embêtements. Pourtant, nous ne pouvons passer sous silence un tel événement.
Kerreck s’approcha de James Lewis.
— Ce qui vient de m’arriver, unique dans les annales d’un homme, ressort du domaine de la biologie. Je pense, Lewis, que vous êtes en mesure d’expliquer le fait.
Le mari de Lisbeth, devenu le point de mire de tous les regards, s’anima lentement. Ses gestes devinrent de plus en plus nerveux. Ses prunelles étincelèrent. Au seuil d’un prodigieux mystère, il pensait que les lois de la biologie n’étaient pas universelles.
— Il est certain, Kerreck, que vous avez subi une transformation cellulaire. Un élément d’origine externe, caractéristique à cette planète, a provoqué une multiplication spontanée de cellules fraîches destinées à remplacer vos cellules détruites lors de votre accident. Alors qu’en réalité une plaie se cicatrice grâce à la production de cellules nouvelles issues de cellules préexistantes, en ce qui vous concerne, vous avez été la proie – heureuse – d’éléments vitaux externes qui, associés, ont contribué à la régénérescence totale de vos organes atteints. Pendant votre « mort », ces éléments rétablissaient donc votre métabolisme et opéraient une véritable réparation de votre organisme.
Pendant que Lewis parlait, Lisbeth s’était absentée discrètement. Elle revenait maintenant, portant un plateau chargé de rafraîchissements. Elle fit le tour de l’auditoire et, un à un, les verres disparurent du plateau.
— Bonne idée que vous avez eue là, Lisbeth, apprécia Kerreck. Je mourais de soif !
Il porta le jus de fruit glacé à ses lèvres. Il but à petites gorgées. La glace déposait une buée opaque sur les parois du verre.
— Je pense, Lewis, qu’en parlant d’ « éléments » extérieurs, vous désignez les animalcules. Mais comment des animalcules peuvent-ils produire des cellules ?
— Parce que ces êtres microscopiques sont eux-mêmes des cellules en gestation ! Je suis persuadé que ces genres de protozoaires constituent la forme de vie élémentaire de la planète. Chaque animalcule représente donc une cellule sans forme apparente, mais capable de se modifier instantanément, de se multiplier selon les nécessités et de s’adapter à n’importe quelles conditions biologiques. Ces germes à contexture universelle veillent sur tout organisme vivant et lui prêtent assistance en cas de besoin. Leur pouvoir consiste à conserver la vie à la Vie. Voilà pourquoi l’herbe rougeâtre a repoussé, malgré l’action conjuguée des acides et des rayons thermiques. Voilà qui explique encore la disparition de l’antilope-tortue.
Kerreck et ses compagnons méditèrent longuement sur le problème développé par Lewis. Ce qui, sur Terre, paraissait impensable, ne l’était plus sur une planète située hors du système solaire, où il fallait réviser toutes les lois sur la biologie.
Lewis ne risquait donc rien en bâtissant des hypothèses. Il ne rencontrait aucun détracteur, aucun scepticisme non plus, les événements précédents ayant aboli certains sentiments chez ces six humains perdus à plus de quatre années-lumière de leur terre d’origine.
D’autre part, puisque tout semblait possible, l’imagination se donnait libre cours. Chaque esprit bâtissait séparément, mais ces constructions fictives finissaient toujours par se rejoindre en un faisceau commun : l’absurde. Mais l’absurde ne constituait-il pas le terme de la logique ?
Il restait l’issue de secours du savant embarrassé. Certains s’y réfugiaient en songeant qu’il existait peut-être une absurdité intelligente, basée sur une théorie scientifique. Ce qu’on croyait absurde, dans la fiction, n’a-t-il pas fini par se réaliser ?
Kerreck cracha rageusement son chewing-gum.
— Des êtres civilisés habitent cette terre. Je pense aux humanoïdes à tête de batracien. Ils connaissent forcément l’existence des animalcules et ils sont les seuls, à mon avis, à détenir le secret de la planète. Car, ne nous illusionnons pas. Nous avons abordé une terre exceptionnellement mystérieuse dont nous ne pouvions jusqu’à présent nous faire aucune idée. Les animalcules jouent un rôle prépondérant dans la vie de cet astre et nous sommes au seuil de bouleversantes découvertes. Qui sait si un nouvel avenir ne s’annonce pas pour notre humanité ? Il faut, coûte que coûte, capturer un autochtone. Son corps est peut-être composé d’animalcules.
— Vous allez vite en besogne, Kerreck, dit Lewis en souriant. Réfléchissez. Je vous ai expliqué que les monocellulaires étaient des éléments de vie en gestation, prêts à se transformer biologiquement. J’ai, par exemple, examiné au microscope un brin d’herbe. Il est constitué de cellules végétales, mais non d’animalcules. Du reste, ce terme me semble de plus en plus erroné, car les êtres microscopiques n’appartiennent pas plus au règne végétal qu’animal, mais au stade génésique, c’est-à-dire qu’ils représentent l’embryon de la Vie.
Kerreck se leva pesamment. Son regard exprima une farouche détermination.
— Peu importe. Il nous faut l’un de ces indigènes à tête de crapaud. Dès demain, nous organiserons une battue.