Le monde de l'éternité
Chapitre VI
Lorsque Kerreck, réveillé le premier, parut à son tour au sommet de l’échelle amovible, il reçut un choc formidable en pleine poitrine, l’un de ces coups du sort qui vous désarçonne et vous sape votre cran, si admirable soit-il.
On a beau s’appeler Mac Kerreck et avoir roulé sa bosse dans tout le système solaire, il existe des phénomènes qui dépassent rapidement l’imagination et vous plongent dans la plus grande fascination : le désarroi.
Actuellement, Kerreck éprouvait sans doute la plus belle surprise de sa vie aventureuse. Figé à l’entrée du sas, le regard d’une fixité démentielle, il eut le même geste que John Mole. Il essuya la sueur qui inondait son front.
Puis il prononça d’incompréhensibles paroles, subjugué. Enfin, dominant la situation, il descendit un à un les échelons et, parvenu au pied du Firstar, il se baissa lentement.
Sa main gantée frôla l’herbe rougeâtre, vivace, drue qui, en une seule nuit, avait repoussé par larges plaques lépreuses. Nul doute qu’à l’aube prochaine, tout l’espace balayé par les acides et les rayons thermiques serait de nouveau envahi par la végétation colorée.
Sous les gants caoutchoutés, l’herbe s’amollit, se courba. Elle se redressa sitôt que le commandant relâcha sa pression.
Kerreck respira bruyamment, se dressa et contempla pensivement John Mole, à côté de lui. Un peu de poussière noirâtre adhérait à l’extrémité de ses gants. Il tapa ses mains l’une contre l’autre. La poussière voltigea, nuage impalpable, dans les premiers rayons du soleil dont l’énorme masse émergeait à l’horizon rosâtre.
— Comment expliquez-vous, Mole, interrogea Mac, que cette herbe ait pu résister à la double action des acides et des rayons thermiques ? Vous n’ignorez pas la pleine efficacité des éléments employés. Le corrosif attaque même les racines et les détruit.
Le physicien demeura un moment silencieux, puis :
— Je n’y comprends franchement rien ! avoua-t-il.
Kerreck tira un paquet de cigarettes de sa poche et en alluma une. Il observa pendant quelques secondes la fumée odorante qui stagnait dans l’air limpide, formant de curieuses arabesques.
— Un mystère de plus, conclut le commandant, les dents serrées. Normalement – mais le terme, ici, doit être exclu du vocabulaire – l’herbe n’aurait pas dû repousser sur la cendre noirâtre. Cette régénérescence rappelle la cicatrisation spontanée de Stockwell.
La comparaison recueillit une vigoureuse approbation de la part de Mole. Il était curieux de noter, effectivement, la similitude des deux énigmes malgré l’opposition de certains éléments, Stockwell représentant l’élément humain.
— Lewis a du pain sur la planche, dit Kerreck, achevant sa cigarette.
— Vous croyez donc que… intervint Mole.
— Evidemment ! interrompit Mac avec une certitude absolue. A mon avis, les micro-organismes découverts par Lewis sur les brins d’herbe ne sont pas étrangers au phénomène.
— Mais les acides ont dû détruire les animalcules !
— Pas forcément, puisque les bio-rayons, suivant nos déductions, n’ont pas réussi à tuer l’antilope-tortue. Ces animalcules, malgré leur taille microscopique, sont plus résistants que vous ne le pensez. Je vais demander à Lewis qu’il se livre à quelques expériences.
Mole posa sa main sur le bras du commandant.
— Vous ne croyez pas que ce soleil bleuâtre puisse posséder des propriétés stimulantes ?
— Sans doute, opina Kerreck, mais si le soleil joue un facteur biologique, il ne résout certainement pas à lui tout seul les effets régénérateurs constatés.
Un à un, les astronautes apparurent au sommet de l’échelle. La même stupéfaction les assaillit devant le prodigieux spectacle de l’herbe rougeâtre à nouveau enracinée sur le périmètre noirci la veille par les rayons thermiques.
Réunis autour du commandant, piétinant sauvagement le sol, les pionniers devisaient avec animation. Kerreck coupa court à leur péroraison :
— Toutes les hypothèses que vous avancez s’avèrent sans fondement. Alors, pourquoi se casser la tête devant des problèmes quasiment insolubles ?
— Je ne renonce pas à éclaircir ces différentes énigmes, proféra Lewis d’une voix vibrante. La science a son mot à dire dans l’histoire. Or, je représente la science.
— Mettez-vous donc au travail ! ironisa Stockwell. Nous vous souhaitons bon courage !
Le biologiste redressa fièrement la tête. Une flamme d’orgueil illumina ses prunelles et stigmatisa son visage de plaques rouges. Il riposta :
— Parfaitement, je vais m’atteler à la tâche, et immédiatement. Il est inadmissible que certains esprits malveillants doutent encore de mes capacités.
Visé, l’Anglais pâlit et crispa les poings. Françoise, psychologue, comprit que la situation, déjà tendue, risquait de s’envenimer. Elle s’interposa :
— Je vous en prie, messieurs, cessez de vous chamailler. Pendant plus de quatre ans, enfermés dans les flancs du Firstar, prisonniers de l’espace, vous avez fait preuve d’un cran admirable. Vos nerfs, pourtant soumis à rude épreuve, n’ont jamais failli à leur équilibre. Voudriez-vous perdre votre sang-froid maintenant que vous avez posé les pieds sur la terre inconnue, but de notre randonnée stellaire ?
La voix de la doctoresse ne tremblait pas. Elle était au contraire empreinte de sérénité, d’un calme extraordinaire, apaisante. Elle provoqua une salutaire détente entre le mécanicien et le mari d’Elisabeth.
Le premier, Stockwell eut honte de son ironie envers l’éminent biologiste qu’était réellement Lewis. Il tendit une main spontanée :
— Je m’excuse, Lewis, de vous avoir froissé, mais je ne l’ai pas fait méchamment. Une simple boutade. J’aimerais que vous ne m’en portiez pas rigueur. Faisons la paix.
— O.K. ! approuva le savant, serrant la main tendue. Vous êtes un chic type, Stockwell. Mais je vous assure que je ferai tout mon possible pour percer le mystère de cette planète.
Les visages se déridèrent. Kerreck en profita pour suggérer :
— Une nouvelle expédition, vers les montagnes cette fois, s’impose. Pendant ce temps, Lewis, faites du bon boulot.
Elisabeth plaça son mot :
— Si je comprends bien, nous sommes encore tenues, nous, femmes, à l’écart de cette expédition. Vous nous traitez donc comme des bouches inutiles !
Les lèvres de Mac grimacèrent un sourire. Comme il s’attendait un peu à ces paroles saturées d’acrimonie et d’acidité, il avait eu tout le temps nécessaire de préparer sa réponse. Elle ne différa guère de la précédente :
— A certains moments, madame Lewis, je me demande si vous ne vous écartez pas trop de votre rôle assigné au départ. Vous oubliez les conventions établies, ratifiées par tout l’équipage, donc par vous-même. Chacun est censé ne pas empiéter sur l’attribution du voisin, c’est-à-dire qu’il doit se borner à sa spécialité. Les sélectionneurs vous ont choisie comme diététicienne. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Parfaitement, acquiesça Lisbeth d’une voix sifflante. En d’autres termes, plus atténués, parce que vous êtes quand même un galant homme, commandant, malgré vos antécédents aventureux, en d’autres termes, disais-je, vous m’ordonnez de m’occuper de mes oignons !
Mole se tapa le ventre et éclata de rire. L’hilarité se communiqua à tous les membres de l’équipage, y compris James Lewis qui observa sa femme avec bonhomie :
— Le commandant a raison, Lisbeth. Vois-tu, malgré le désir que j’éprouve à accompagner les autres en aérobulles, je m’abstiens volontairement, car je sens que mon utilité est ici, dans mon laboratoire. De plus, les missions d’exploration ne sont pas du ressort des femmes, tu devrais aisément le comprendre.
— Très bien, dit Elisabeth, glaciale. Je constate que tout le monde est contre moi. Je n’ai plus qu’à me retirer.
Elle ponctua sa déclaration d’un regard étincelant et joignit le geste à la parole. Elle tourna les talons et s’éloigna.
Kerreck n’attacha guère d’importance à cette saute d’humeur qui caractérisait la femme du biologiste. Il haussa les épaules :
— Préparez donc les aérobulles, Stockwell.
Tandis que le mécanicien s’empressait d’exécuter cette besogne, Françoise s’approcha de Mac. L’homme rude tressaillit à ce contact.
— Ne vous inquiétez pas au sujet d’Elisabeth Lewis, commandant. Je saurai, une fois de plus, la convaincre. En vérité, Lisbeth demeure une âme sensible. Il s’agit de la comprendre. La perspective d’être inutile lui rend la vie intolérable. Tout le monde, ici, assure un travail d’équipe. Sans Elisabeth, un morceau du puzzle – ce puzzle constitué par l’homogénéité – manquerait.
Il attira la jeune fille à l’écart. Jamais ses paupières n’avaient distillé un regard d’une telle douceur, d’une telle mansuétude.
Il prit la main de la doctoresse et la serra très fort. La jeune Française ne chercha pas à se soustraire à cette étreinte et elle sentit même confusément qu’un tournant de sa vie se dessinait.
— Nous vous devons beaucoup, chère Françoise, dit Kerreck, un léger tremblement dans la voix. Non, ne protestez pas. Vous représentez le symbole de la vigilance, de l’affection. Vous êtes le trait d’union indispensable entre les cœurs, les âmes. Vous l’avez montré par votre constante sollicitude à l’égard de tous. Permettez que je sois le premier à vous dire merci.
La jeune fille rougit. En face de Kerreck, de ce visage d’ordinaire si dur, elle se sentait toute petite, en état d’infériorité. L’émotion ne la quittait pas, car Kerreck restait pour elle le commandant du Firstar, l’homme autoritaire, sans aller jusqu’à la tyrannie, bien sûr, mais ferme dans ses ordres, intransigeant dans ses attitudes, inflexible dans son comportement.
Doucement, elle retira sa main de la paume rude de l’Américain. Elle avait l’impression que ses doigts sortaient d’un étau.
— Je vous souhaite bonne chance pour votre expédition, commandant. La première, je serais navrée s’il vous arrivait quelque chose. Montrez-vous donc vigilant, pour vous et vos compagnons.
Kerreck vit la doctoresse s’éloigner rapidement, sans se retourner. Il hocha la tête et sourit.
Lewis, assis à la table supportant le microscope électronique, examinait depuis plusieurs minutes sa nouvelle préparation. Dans le silence total du laboratoire, seul parvenait le souffle régulier, actuellement un peu accéléré, du biologiste.
Pas à pas, il traquait la vérité derrière les verres grossissants du puissant instrument. Mais il fallait des doses incalculables de patience, de volonté, des efforts constants. Depuis son arrivée sur la planète, James Lewis se heurtait à des énigmes redoutables, déconcertantes, et le chemin conduisant au but se hérissait d’obstacles, de difficultés. Certes, comme tout savant, il ne désespérait pas d’aboutir au résultat final, car son ardeur à la besogne était immense, mais il ne s’illusionnait pas non plus. Il lui restait encore beaucoup à faire.
Il releva la tête et essuya ses yeux rougis par l’effort.
— C’est bien ce que je pensais, murmura-t-il.
Il se leva, se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
Il parut dans le couloir. Sa blouse blanche lui conférait un air docte, éminemment sérieux, qu’il ne cherchait du reste pas à dissiper.
— Lisbeth ! appela-t-il de toute la force de ses poumons.
Sa voix s’infiltra dans tous les conduits de la grande nef interstellaire. Elle parvint aux oreilles d’Elisabeth et celle-ci gravit quatre à quatre la cheminée verticale. Elle courut dans le couloir menant au labo et parvint, essoufflée, devant son mari.
— Que se passe-t-il, James ? s’inquiéta-t-elle, reprenant haleine. J’étais dans la bibliothèque quand j’ai perçu ton appel.
Lewis répondit par une autre question :
— Où est Mlle Jamot ?
— Elle remet de l’ordre à l’infirmerie. Elle s’occupe comme elle le peut, mais je crois qu’elle aurait préféré accompagner le commandant. Comme je la comprends ! Rester confinée ici n’est pas drôle.
— Je t’en prie, Lisbeth, assura le biologiste, sévère, ne recommence pas tes récriminations. Tu t’es couverte de ridicule devant Kerreck. Je ne l’admets pas.
— Bref, trancha la diététicienne, préférant couper court à tout commentaire, que me veux-tu ?
— Entre ! invita-t-il, lui désignant la porte du labo. J’ai à te parler de mes examens. Tu vois que je ne répugne pas à t’entretenir de mes travaux.
Elisabeth franchit la porte en soupirant :
— Encore heureux. Je suis ta femme, après tout.
— Merci de me le rappeler ! ironisa Lewis. Mais il ne s’agit pas de nous quereller pour des futilités. Sais-tu ce que je viens de découvrir ?
La diététicienne s’approcha du microscope. Elle hésita à prendre place sur le siège. Pourtant, l’envie ne lui en manquait pas.
— Tes animalcules auraient-ils enfin proliféré ? lança-t-elle au hasard.
— Non, mais il s’agit bien des animalcules. J’ai constaté deux choses : d’abord, les microorganismes ne résistent pas à la double action des acides et des rayons thermiques. J’ai fait un essai. Les acides détruisent instantanément les monocellulaires.
— Tu en doutais donc ? fit Lisbeth, s’installant enfin devant le microscope.
— Je préférais m’en assurer. Par conséquent, les animalcules qui se trouvaient en quantité considérable sur l’herbe rougeâtre ont été détruits par les acides, calcinés par les rayons thermiques. N’empêche que l’herbe a repoussé là où, quelques heures avant, s’étendait un désert noirâtre. La chose est inexplicable et pourtant, scientifiquement, elle doit s’expliquer.
Elisabeth cessa son examen. Relevant brusquement la tête, elle observa son mari avec un air sarcastique :
— C’est pour me dire cela que tu m’as arrachée à ma lecture ?
— Oui, cela et autre chose encore ! affirma le biologiste d’une voix dure, en se plaçant derrière sa femme, soudain inquiète.
Il désigna le microscope.
— Tu as examiné la préparation ?
— Certainement. Elle contient un groupe d’animalcules dont je ne saurais évaluer le nombre.
— Je ne t’en demande pas autant. Mais sais-tu d’où proviennent ces micro-organismes ?
Lisbeth, impressionnée par la ride profonde qui barrait le front de son mari et la gravité de ses traits en général, hésita :
— Tu les as sans doute prélevés sur des fragments d’herbe rougeâtre, puisqu’il semble là que ce soit leur terrain de prédilection…
Lewis planta son regard dans celui de sa femme :
— Tiens-toi bien, Lisbeth. Je viens d’examiner la poussière en suspension dans toute l’atmosphère : elle grouille d’animalcules, elle aussi ! Ce qui revient à dire que nous sommes environnés par ces êtres microscopiques.
La figure pâle de la diététicienne se crispa. Elle mordit ses lèvres charnues, avivant le sang, et dans son regard fulgura une lueur craintive.
— Mais… Mais à chaque inspiration, nous absorbons de ces micro-organismes. Nos muqueuses, chargées d’arrêter les poussières, en seront bientôt saturées. Crois-tu que nous sommes à la merci d’un danger biologique ?
Lewis eut des paroles rassurantes :
— Je ne le pense pas, car ces monocellulaires ne paraissent pas pathogènes. Ils n’appartiennent ni au règne des microbes, ni à celui des bactéries. Pourtant, ils jouent un rôle primordial, probablement biochimique, dans l’équilibre de la planète. Ce rôle m’échappe encore. Mon but est de le traquer. Je sens que je frôle la plus sensationnelle découverte de ma carrière.
La flamme anxieuse, un instant allumée dans les yeux d’Elisabeth, s’atténua :
— Je ne m’explique pas comment des êtres qui refusent de se reproduire en éprouvette puissent pulluler à l’extérieur. Le contraste est saisissant.
— J’avoue aussi mon impuissance. Attendons-nous à une surprise de taille qui fera pâlir toutes nos conceptions sur la vie biologique.
A ce moment, la voix de Françoise retentit dans le couloir :
— Monsieur Lewis ! Monsieur Lewis ! Venez vite !
Le savant ouvrit la porte. Il se heurta à la jeune fille.
— Qu’arrive-t-il ?
— Un message de Kerreck et des autres. Je n’ai pas établi la communication, car j’ai préféré vous appeler.
— Vous avez bien fait, approuva le biologiste. Kerreck a peut-être des nouvelles importantes.
Tous trois, en toute hâte, se dirigèrent vers la cabine du commandant. Une sonnerie grésillait impérativement et, seule, la jeune Française l’avait perçue, l’infirmerie étant toute proche.
Lewis abaissa un contacteur surmontant un écran. Celui-ci s’éclaira et le visage de Kerreck apparut. Le contact était établi.
— Allô ! Lewis ? s’informa le commandant dont les traits étrangement pâles suscitaient une nouvelle inquiétude.
Le biologiste avala difficilement sa salive et entra dans le champ du télévisionneur.
— Je vous entends parfaitement, commandant.
— O.K. ! Je vous parle depuis mon aérobulle. Nous venons de découvrir la race intelligente de cette planète.
Trois paires d’yeux agrandis d’étonnement se fixèrent sur l’écran. Le silence plana dans la cabine et Lewis le rompit, maîtrisant difficilement son émotion :
— Est-ce possible, Kerreck ? Quelle forme affecte cette race ?
— Elle est incontestablement humanoïde, bien que de profondes dissemblances la classent hors de la catégorie des Terriens. Je vous rappellerai, Lewis. Pour l’instant, j’ai trop à faire. Je tenais simplement à vous prévenir.
Là-bas, dans l’aérobulle, Kerreck avait coupé le contact. L’écran s’éteignit et le silence fut impressionnant. Hébétés, la doctoresse, Elisabeth et son mari se regardèrent, assommés par la nouvelle, incapables d’articuler un son.