Le monde de l'éternité

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 13 sur 13

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Le monde de l'éternité

Chapitre XIII

Le Firstar fonçait dans les étendues glacées de l’espace. Il laissait derrière lui un sillage lumineux. Un énorme soleil s’amenuisait rapidement, jusqu’à devenir une poussière impalpable. Sous l’impulsion formidable de ses moteurs photoniques, la fusée ne tarderait pas à atteindre la vitesse absolue de la lumière.

Pour équilibrer la fantastique accélération, un système gyroscopique maintenait dans l’engin une pesanteur artificielle. De plus, les astronautes portaient tous des combinaisons anti-g, à bourrelets d’air comprimé. Ils étaient plutôt grotesques dans cet équipement, mais sans cette précaution, ils n’auraient pu supporter les terribles effets du départ.

A bord, une certaine nostalgie régnait. Chacun ruminait ses pensées. On quittait un monde où la vie était éternelle, où Kerreck et ses compagnons auraient probablement vécu des milliers d’années. Mais la vie se concevait-elle loin de la planète natale, de cette Terre vieillie prématurément par la civilisation des hommes ? Non !

Un Terrien appartenait à la Terre comme un Français à la France. En quittant sa planète, l’astronaute éprouvait le même sentiment qu’un autochtone s’éloignant de son pays. Des liens indestructibles l’attachaient à cette boule en suspension dans l’espace. Cela, même Kerreck n’y pouvait rien.

Puis, à bord du Firstar, la joie et la perspective de revoir des parents, des amis, succédèrent à la pénible impression d’isolement. Peu à peu, on oublia le monde de l’éternité. L’expédition ramenait des échantillons minéraux, des documents microfilmés, des bandes acoustiques, toute une foule de renseignements, sans compter les multiples rapports astronomiques effectués pendant le voyage. De quoi passionner tous les savants de la Terre et abreuver leur soif de connaissances !

Des constellations défilaient derrière les hublots. Mais la fusée se propulsait à une telle vitesse que les nébuleuses apparaissaient comme des traits continus. Kerreck et ses compagnons abordaient la partie la plus redoutable de leur expédition : le long et interminable séjour dans un local clos, où les nerfs s’émoussaient facilement, malgré les sédatifs, où l’ennui pesait sur chacun au point d’en faire oublier la notion du temps. Heureusement, le chronographe du bord se chargeait de rappeler aux voyageurs de l’éther que les jours succédaient aux jours.

Quatre années passèrent ainsi. Déjà, le système solaire était visible dans les instruments d’optique. Une tâche jaunâtre surgissait sur les écrans, poussière lumineuse sur le noir de l’espace, terme de la prodigieuse randonnée. Les communications radiophoniques avec la Terre pourraient même bientôt être possibles.

En attendant, un morne abattement s’emparait des passagers du Firstar. Tout semblait réglé, résolu, terminé. Pourtant, un incident imprévisible allait marquer la fin de l’épopée interstellaire.

*

* *

Kerreck déplia un chewing-gum et le plaça dans sa bouche.

— Alors, Lewis, comment se portent vos micro-organismes intelligents ? dit-il en mastiquant et avec un sourire légèrement ironique.

Le biologiste haussa les épaules :

— Intelligents…, marmonna-t-il. N’exagérons rien. J’ai dit et répété que les « gènes » possédaient certains instincts naturels. Mais mes pensionnaires se portent admirablement bien et je crois que nous les ramènerons en bon port. Je sors du laboratoire à l’instant même et j’ai jeté un coup d’œil, à l’aide du microscope, à l’intérieur de mes trois éprouvettes. Les monocellulaires étaient toujours là, bien vivants. Leurs pseudopodes, qui leur permettent de se déplacer, s’allongeaient et se résorbaient, signe indubitable de vitalité. Leurs vacuoles contractiles pompaient sans interruption les éléments nutritifs de l’air ambiant, qui, je vous le rappelle, n’est autre que de l’air terrestre.

Kerreck jeta un coup d’œil à Françoise, mais celle-ci, soucieuse de préserver ses sentiments vis-à-vis de ses compagnons, ne répondit pas à ce signe d’intelligence. A peine ses joues se colorèrent-elles de rose.

Le commandant, un peu déçu, mais l’espoir nullement entamé, mastiqua plus ardemment son chewing-gum.

— En somme, résuma-t-il, notre atmosphère convient parfaitement aux micro-organismes.

— Exactement, approuva Lewis. Réciproquement, il est vrai, nos poumons s’adaptaient parfaitement à l’atmosphère du Centaure. Mais je vois d’ici la tête de mes collègues lorsque je leur annoncerai triomphalement que je ramène la vie éternelle dans les éprouvettes !

Kerreck grimaça un sourire :

— Leur scepticisme se renforcera si ces monocellulaires refusent de proliférer. Dans ce cas, comment prouverez-vous que vous ramenez vraiment la vie éternelle ?

Lewis hésita.

— Comprenez bien. Dans les éprouvettes, les micro-organismes n’ont aucune raison de se multiplier. Sur Terre, il n’en ira pas de même.

La perspective de ramener l’éternité sur sa planète d’origine ne semblait pas précisément enthousiasmer l’homme du Kentucky. Il craignait des difficultés.

— Franchement, Lewis, avez-vous le droit de déboucher les éprouvettes, sitôt arrivés à Washington ?

— Je ne le ferai pas, Kerreck. Libérer les monocellulaires dans l’atmosphère terrestre exposerait les Terriens à devenir éternels. Or, ce « passage » ne peut s’opérer sans transition. Certes, l’immortalité plairait à la majorité des gens, mais l’excès de population poserait des problèmes difficilement solubles. Non, ne nous laissons pas emporter par notre imagination et ne voyons pas encore la Terre vouée à l’éternité. Mais l’immortalité en éprouvette ne s’exclut pas.

— L’immortalité contrôlée, en somme ! résuma Françoise, se mêlant de loin à la conversation.

— Si vous voulez, acquiesça Lewis. Toutes les grandes découvertes ont été d’abord utilisées par un certain nombre d’individus privilégiés. Je pense que nous devons demeurer dans la formule et établir de solides preuves, avant de changer le destin de l’humanité. Nul doute que les difficultés s’aplaniront à la longue, et alors, une ère nouvelle s’ouvrira pour la planète.

Kerreck jeta un regard au tachymètre. L’aiguille, bloquée sur la vitesse absolue de la lumière, amorçait de légères oscillations, prélude à un freinage progressif de l’engin.

— A plusieurs reprises, Lewis, vous avez analysé l’air artificiel régnant à bord. Vous n’y avez décelé aucun micro-organisme. Comment expliquez-vous cette absence ? Pourtant, sur le Centaure, le sas communiquait fréquemment avec l’extérieur.

Le biologiste prit une profonde inspiration. Il avait noté ce phénomène, en effet, et, faute d’explications scientifiques, il se contentait d’hypothèses, non dépourvues de clairvoyance, toutefois.

— Outre un comportement bizarre imputable aux germes de vie, il faut reconnaître que l’intérieur de notre engin, toujours alimenté en air terrestre par un système ininterrompu, n’incitait guère les gènes à s’exposer dans cette atmosphère nouvelle. Et puis, si l’on met l’accent sur ce fameux instinct naturel, une certaine méfiance se manifestait, de la part des micro-organismes, vis-à-vis de cette masse énorme que représenté le Firstar. Dites-vous bien une chose : les monocellulaires, prisonniers dans les éprouvettes, le sont assurément contre leur gré. Je suis même certain qu’ils ont conscience de leur situation.

Kerreck haussa les épaulés :

— Allons donc ! Des microbes ne raisonnent pas à ce point !

— Une nouvelle fois, il ne s’agit pas d’animaux, mais d’êtres organisés, intermédiaires, qui régissent et contrôlent une planète entière, exactement, sous un angle différent, comme l’homme gère la Terre. Vous voyez ce que je veux dire.

L’homme du Kentucky acquiesça. Mais il paraissait profondément ennuyé. Une ride barrait son front.

Françoise, toujours bienveillante et soucieuse de la santé de l’équipage, se rapprocha :

— Cela ne va pas, commandant ?

Kerreck sourit faiblement.

— Si. Mais je me demande, au fond, si nous faisons bien de ramener sur la Terre les germes de l’éternité. Nous risquons tout simplement de provoquer d’immenses bouleversements sur la planète. Je ne suis pas de ceux qui croient aux miracles.

Lewis décocha à son chef un regard courroucé, prouvant nettement qu’il ne partageait pas l’opinion de son compagnon.

— Je garde la tête froide, riposta le biologiste, bien qu’il me soit possible d’être l’un des premiers à bénéficier de l’immortalité. Jeter dans l’espace les éprouvettes reviendrait à renoncer définitivement aux prodigieuses possibilités ouvertes par les micro-organismes du Centaure. Ceux-ci ne demandent qu’à mettre tous leurs moyens, toutes leurs facultés en œuvre, pour le plus grand bonheur de l’humanité. N’oublions pas que nous apportons le remède à la mort, à la sénilité. Songez, enfin, que les plus grands cerveaux de la planète pourront poursuivre leurs travaux indéfiniment, sans redouter l’échéance fatale. En aucune façon, nous n’avons le droit de nous débarrasser des…

Lewis s’interrompit brusquement. Mole venait d’entrer dans la pièce. Il était pâle et ses lèvres tremblaient légèrement. Il se tourna vers le biologiste :

— Avez-vous jeté un coup d’œil dans votre labo, Lewis ?

— Oui, il y a à peine un quart d’heure. Pourquoi cette figure alarmante ?

Mole, l’apathique, le blasé, l’indifférent, était en proie à une émotion intense. Il reprenait peu à peu des couleurs, mais ses lèvres tremblaient toujours.

— Quelqu’un a cassé vos trois éprouvettes ! balbutia-t-il.

Lewis bondit.

— Quoi ? rugit-il. Quel est donc celui qui…

La rage l’étouffait. Il suffoquait. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front. Saisi soudain d’un noir pressentiment, il quitta précipitamment ses compagnons et se rua vers son laboratoire. Kerreck l’entendit s’exclamer :

— Damnation ! C’est du sabotage !

Le commandant, Françoise et Mole se lancèrent sur les talons du biologiste. Ils ne tardèrent pas à être rejoints par Lisbeth et Stockwell, alertés par le remue-ménage.

Tous s’arrêtèrent, frappés de stupeur, à la porte du labo. Ils aperçurent Lewis, penché au-dessus d’une table d’expérience, recueillant religieusement des morceaux de verre.

Il se retourna et, ramassant un gros débris transparent, il s’approcha de ses compagnons, le visage dur, les traits marqués par le mécontentement.

— Qui donc a touché à ces éprouvettes ? Toutes trois étaient solidement amarrées. Du reste, leurs bases demeurent encore dans leurs alvéoles. Elles ont donc été cassées volontairement. Par qui ?

Kerreck, Françoise, Mole, Lisbeth et Stockwell se regardèrent, un peu hébétés. Un silence gênant plana et le biologiste le rompit, désignant le gros morceau de verre qu’il tenait dans la main :

— Alors ?

Kerreck s’avança.

— Je crois me faire l’interprète de tous. Nous n’avons pas touché à vos éprouvettes.

Ses compagnons approuvèrent d’un signe de tête muet. Mais ils se dispensèrent du moindre commentaire.

— Je vois, grommela Lewis. Le coupable se tait. Pourtant, j’en suis persuadé, quelqu’un ne tient pas à ce que je ramène sur Terre les germes de vie du Centaure. Or, il a oublié une chose : nous voguons ici en vase hermétiquement clos. En brisant mes éprouvettes, il a libéré les microorganismes, mais ceux-ci ne pourront s’échapper du Firstar. D’autre part, ne croyez pas que le coupable ait agi dans l’intérêt de la Terre. Il est probable que je ne récupérerai pas TOUS les monocellulaires. De ce fait, quelques-uns m’échapperont et ILS SE REPANDRONT DANS L’ATMOSPHERE, sitôt notre arrivée. Alors qu’initialement, je tenais les germes de vie sous mon contrôle.

Lewis, dans sa rage impuissante, ne dissimulait pas la gravité de la situation. Il se complaisait même à mettre l’accent sur les conséquences imprévisibles de cet incident.

— Lorsque nous prendrons contact avec le sol, le sas libérera les gènes. Est-ce vraiment cela qu’espérait le coupable ?

Kerreck, extraordinairement lucide, fit preuve d’un sang-froid admirable.

— Ne dramatisons pas, estima-t-il. Pour remédier à cet état de choses, nous pouvons songer à abandonner le Firstar dans l’espace, grâce aux fusées individuelles de secours. De cette façon, aucun monocellulaire n’atteindra la Terre. De plus, Lewis, en attendant cette éventualité, vous aurez largement le temps de récupérer certains de vos pensionnaires. Vous les enfermerez à nouveau dans des éprouvettes et la situation sera rétablie. Nous perdrons le Firstar dans l’histoire, mais c’est tout de même mieux que de nous lancer à corps perdu dans la grande aventure de l’éternité.

Le biologiste hocha la tête. Il s’adressa aussi bien à Kerreck qu’à ses compagnons, toujours figés sur le seuil du labo :

— Vous désirez tous acquérir l’immortalité, mais vous la redoutez en même temps. Je ne vous comprends pas. Par votre faute, l’humanité risque d’être privée du plus grand bienfait de toute son histoire. Et maintenant, ajouta-t-il, j’ai du travail ; laissez-moi.

Kerreck esquissa un signe. Immédiatement, Françoise, Lisbeth, Mole et Stockwell n’insistèrent pas. Ils quittèrent le labo et se retrouvèrent dans le couloir. Le commandant, ayant fermé la porte derrière lui, les rejoignit.

Il se tourna vers la diététicienne.

— Je vous jure, Lisbeth, je ne suis pour rien dans cette histoire, bien qu’apparemment votre mari me soupçonne. Il est vrai que je ne tiens guère à ramener l’immortalité sur ma planète, mais votre mari devrait comprendre que je n’irais pas jusqu’à briser ses précieux échantillons. A bord, il reste seul juge en matière de biologie.

Lisbeth semblait navrée.

— Il faut excuser James. Sur cette planète extraordinaire du Centaure, sur ce monde de l’éternité, il a fait la plus sensationnelle découverte de sa carrière. Toutes les lois biologiques sont dépassées. Je connais mon mari. C’est un homme fier. Ses collègues ne croiront jamais à l’histoire des germes de vie. Aussi a-t-il décidé de ramener des preuves palpables. D’où la présence des micro-organismes dans ses éprouvettes.

Kerreck soupira, un peu excédé. Il n’en voulait pas à Lewis qui couvait avec amour ses pensionnaires depuis le départ du Centaure. Mais il se demandait avec insistance qui pouvait avoir volontairement brisé les trois éprouvettes. Sûrement pas Elisabeth, et encore moins Françoise, plutôt gênée par la tournure des événements. Alors, Mole ou Stockwell ?

Les paris restaient ouverts.

*

* *

Ce fut Elisabeth qui, par inadvertance, entra la première dans la salle de pilotage automatique. Elle s’était tout bonnement trompée de porte, trop absorbée par ses pensées, et elle se gourmanda vertement. Depuis l’incident des éprouvettes brisées, une atmosphère lourde d’anxiété, d’insécurité même, régnait à bord. En tout cas, les nerfs étaient à fleur de peau et il semblait permis, dans ces conditions, de se tromper de porte.

Lisbeth allait tout simplement refermer le battant, quand, par inadvertance aussi, son regard se posa sur l’imposant tableau de bord, truffé d’une multitude d’instruments que Kerreck consultait fréquemment, pour simple vérification. Car les différents cerveaux électroniques équipant le pilote automatique ne nécessitaient nullement l’intervention de l’homme, hormis à l’atterrissage, où Kerreck préférait prendre lui-même les commandes.

La diététicienne resta figée, la bouche à demi ouverte, les yeux dilatés par l’effroi. Elle sentit un frisson glacé dans le dos et elle poussa un cri démentiel.

Une énorme masse gélatineuse, visqueuse, recouvrait entièrement les instruments de contrôle, submergés par cette brutale invasion. Lisbeth avait même l’impression que cette masse s’étendait à vue d’œil, grossissait fantastiquement. De couleur grisâtre, elle grouillait, composée probablement d’une multitude infinie d’animalcules. Son épaisseur croissait à une cadence affolante et déjà atteignait le hublot central. Nul doute que le moment viendrait, proche, où cette innommable invasion occuperait tout le volume de la pièce. Dieu sait même si la coulée gélatineuse ne s’étendrait pas à l’ensemble du vaisseau !

Lisbeth hurla une seconde fois, incapable d’échapper à la fascination. Elle resta figée, mais elle ressentit un immense soulagement lorsqu’elle perçut un pas pressé derrière elle. Bientôt, elle sentit l’haleine tiède de Kerreck sur sa nuque.

— Que se passe-t-il ?

Le commandant poussa la diététicienne de côté. Son regard, d’un seul coup, embrassa la salle de pilotage.

— Tonnerre ! hoqueta-t-il, soudain livide. D’où sort toute cette saleté ? Il y a une heure, j’ai effectué les derniers relevés et tout semblait normal… Expliquez-moi ça, Lisbeth.

Il guettait une réponse bien improbable de la part de la diététicienne. Celle-ci ouvrit la bouche, avala sa salive avec difficulté et bégaya :

— Je… je ne sais pas. J’ai poussé la porte, par mégarde, et…

— Prévenez immédiatement votre mari ! hurla Kerreck.

Elisabeth acquiesça silencieusement. Elle se tira non sans effort de son immobilité et disparut dans le couloir en criant :

— James ! James !

Kerreck, demeuré seul face à la masse de gélatine qui, de seconde en seconde, gagnait du terrain, ne perdit pas complètement son sang-froid. Il fit même preuve d’un courage admirable.

Il s’avança vers les instruments de contrôle, complètement submergés par la marée visqueuse et, après une courte hésitation, dominant sa répugnance, il plongea l’une de ses mains dans la matière grisâtre.

Il n’éprouva pas, comme il le redoutait, de douleur apparente. Mais il fut envahi par un immense dégoût. Il retira sa main et constata qu’une pellicule poisseuse, sans odeur, adhérait fortement à sa peau. Pour l’enlever, il dut se laver dans un bain chimique.

Il contempla sa main nette, propre. Par contre, la masse gélatineuse collait fortement au tableau de bord, s’infiltrait dans les plus minces interstices. L’inquiétude burina les traits du commandant.

« Cette saleté s’étend de plus en plus et si nous ne parvenons pas à l’endiguer, elle risque de détériorer les cerveaux électroniques. Dans ce cas, notre retour sur la Terre devient problématique.

Lewis, en courant, survint à ce moment-là. Il se figea sur le seuil de la porte.

— Lisbeth vient de me raconter que…

Il s’interrompit net. Il venait d’apercevoir la couche gélatineuse, envahissante comme une lèpre. Son sang se retira de son visage et sa pâleur devint cadavérique.

— Kerreck ! dit-il avec une espèce de râle dans la voix. Je crois comprendre… Il faut nous débarrasser de ce…

— Les micro-organismes du Centaure, hein ? trancha le commandant, crispé.

— Oui. Ils se multiplient à une cadence affolante. Songez que chaque animalcule donne naissance à un autre animalcule, par simple cloisonnement. Ces deux êtres, à leur tour, engendrent des rejetons. Ils sont bientôt quatre, huit, seize, trente-deux… Puis des centaines, des milliers, des milliards ! Ils nous submergeront si nous ne tentons rien.

— Que pouvons-nous ? demanda l’homme du Kentucky d’un geste las, un peu découragé.

— Il faut brûler ce formidable conglomérat de cellules à l’aide des bio-rayons. Vous savez que les bio-rayons n’attaquent que la matière vivante. Ils épargneront par conséquent les instruments de contrôle. Pas question d’utiliser les produits chimiques, les acides, les corrosifs et les rayons thermiques.

Déjà, Lewis tournait vivement les talons pour se lancer vers l’armoire aux scaphandres iso thermiques, quand Kerreck le retint.

— Une question, Lewis. Ne pensez-vous pas, maintenant, que les micro-organismes de l’éternité se sont échappés d’eux-mêmes des éprouvettes ? Ils se sont multipliés à une cadence affolante et, sous leur pression, leurs prisons de verre ont éclaté. Avec facilité, ils se sont répandus à bord du Firstar. Désormais, leur prolifération ne cesse pas et je me demande si elle s’arrêtera un jour.

— Oui, approuva sombrement le biologiste. Les choses ont bien dû se passer telles que vous les décrivez. Mais je vous le jure, je n’y suis pour rien. Pouvais-je prévoir cette subite multiplication ? Un moment, en effet, en apercevant mes trois éprouvettes brisées, j’ai pensé à une mauvaise intention de votre part. Rapidement, j’ai reconnu mon erreur. J’ai analysé l’air du labo. Il pullulait d’êtres microscopiques et cette soudaine prolifération m’inquiéta. Je compris comment les éprouvettes furent brisées. Afin d’éviter l’affolement, je gardai pour moi mes alarmes. Du reste, comment aurions-nous pu lutter contre des créatures visibles seulement au microscope ?

Kerreck marcha dans le sillage de Lewis. Tous deux se dirigèrent vers l’armoire à scaphandres où ils savaient trouver également les pistolets à bio-rayons.

— Les germes de vie passent délibérément à la lutte ouverte. Peu à peu, ils envahissent le vaisseau et ils vont tenter de le paralyser. Voilà pourquoi ils se sont attaqués en premier lieu aux cerveaux électroniques du pilotage automatique.

Lewis passa la main sur son front et ramena des gouttes de sueur :

— Une intelligence guide les monocellulaires. C’est indubitable. Sinon, comment auraient-ils, simultanément, brisé les trois éprouvettes ? Ces êtres communiquent entre eux par un système télépathique ou par un autre moyen. Ils agissent suivant une discipline rigoureuse, dictée par des cellules principales, effectuant un travail parfaitement coordonné. Du reste, le simple fait d’être attirés par les substances mortes n’implique-t-il pas un système équilibré d’organisation ?

Le premier, Kerreck parvint devant l’armoire. Il appuya sur un bouton et la porte coulissa. Aussitôt, les deux hommes poussèrent une double exclamation de surprise, de rage, de désespoir.

Un véritable mur vivant, composé de milliards et de milliards de germes agglomérés, se dressait devant Kerreck et Lewis, stupéfaits. Une viscosité répugnante suintait légèrement de l’énorme masse palpitante, grouillante, ciment organique absolument impénétrable.

Lewis recula, le front baigné d’une sueur glacée.

— Les gènes nous ont devancés ! Ils ont compris que les pistolets à bio-rayons constituaient des armes efficaces, capables, sinon de les détruire. – puisqu’ils semblaient invulnérables – mais tout au moins de contenir leur frénétique prolifération. Les cellules principales donnèrent l’ordre de s’attaquer d’abord à l’armoire, puis au pilotage automatique, organe vital du vaisseau. Nul doute qu’une autre armée de germes cherche à entraver le fonctionnement des moteurs photoniques, en bloquant les canalisations, les générateurs ou les filtres.

— Mais alors, hurla Kerreck défiguré, nous luttons désormais à armes inégales contre un envahisseur diabolique qui essaie de nous chasser de notre astronef ! Comment attaquer ce mur vivant ?

Le biologiste haussa les épaules, impuissant.

— Seuls, les bio-rayons auraient pu dégager les cerveaux électroniques, soumis à des pressions énormes. Or, nos pistolets restent inabordables. Une sorte de magnétisme soude les monocellulaires les uns aux autres et il serait vain de chercher à rompre cette parfaite cohésion. En admettant même que nous y parvenions, il semble à peu près certain que nos armes ont subi d’importants dégâts irréparables, en contact permanent avec l’énorme masse gélatineuse qui a le pouvoir de s’infiltrer partout.

Rageur, Kerreck appuya sur le bouton de fermeture. La porte coulissa et le mur vivant, qui ne permettait plus d’accéder à l’armoire, s’estompa.

— Il est inutile de donner à cette saleté l’occasion de se propager.

— Ce ne sont pas des « saletés », rectifia Lewis d’une voix éteinte, mais des germes de vie éternelle.

— La vie éternelle ! rugit Kerreck, levant les bras au ciel. Parlez-en. Nous voilà bien avancés, maintenant. Au lieu de l’immortalité, nous allons trouver la mort, car dites-vous bien qu’au rythme où se multiplient les micro-organismes, nous serons bientôt submergés par cette marée gélatineuse et obligés d’abandonner le Firstar, sous peine d’être étouffés ! A moins que vous découvriez un moyen pour endiguer cette invasion.

— Il n’en existe aucun, fit Lewis sombrement. Même si nous parvenions à tuer un grand nombre de germes, il en resterait encore suffisamment qui, proliférant sans cesse, prépareraient un nouvel assaut ou bien, tout simplement, se logeraient dans nos organes et y provoqueraient des tumeurs envahissantes.

La panique s’empara de Kerreck. Celui-ci ouvrit des yeux immenses et peu s’en fallut que, sous l’empire de la hantise, il ne se jetât sur le malheureux Lewis, principal responsable de cette dramatique situation, au moment même où le système solaire était en vue.

Il se contint, mais il lança au biologiste un regard éperdu.

— Il faut fuir pendant qu’il en est temps encore. Je vais ordonner l’abandon du vaisseau.

Lewis, dépassé par les événements, martelait sa tête de ses poings. Pendant quatre années, au cours du long voyage de retour, il avait veillé avec amour sur ses pensionnaires microscopiques. Et voilà que ceux-ci se vengeaient terriblement.

— Il était écrit, sanglota le pauvre homme, que la Terre ne bénéficierait jamais de l’éternité. Mais si les germes de la vie éternelle avaient déclenché leur invasion plus précocement, nous n’aurions eu aucune chance de nous en sortir. Beaucoup trop loin du système solaire, nous n’aurions attendu aucun secours puisque les ondes-radio ne pouvaient lancer le moindre appel de détresse.

Le biologiste poursuivit, beaucoup moins abattu :

— Nous avons voulu ramener la vie éternelle. Or, les germes du Centaure ne l’ont pas désiré ainsi. Leurs cellules principales, coordinatrices, ont décidé que l’immortalité resterait l’exclusivité de leur planète d’origine. Aussi, sachant l’issue qui les attendait, ont-elles décidé de passer à l’action. Seulement, à aucun moment, elles n’ont souhaité notre perte. Elles nous laissent une chance de survie, à proximité de notre système solaire, mais elles nous ôtent définitivement l’espoir de voir s’instaurer sur la Terre l’ère de l’éternité. En somme, elles défendent leur intégrité menacée et nous font comprendre, à leur façon, leur désapprobation. Peut-être même nous sauvent-elles d’un immense péril : le péril de l’immortalité !

Mole arriva en courant. Il était à bout de souffle. Il connaissait la nouvelle par Lisbeth, mais il ramenait d’alarmantes informations :

— Stockwell, à l’approche de Pluton, a cru bon de procéder à certaines vérifications des moteurs photoniques. Il a constaté une chose effarante : les réacteurs ne fonctionnent plus, car les circuits d’alimentation sont obstrués par des bouchons de matière organique, de couleur grisâtre. Certaines canalisations, sous des pressions mystérieuses, ont même éclaté.

— Le Firstar, privé de ses moteurs et de ses cerveaux électroniques, risque de s’égarer dans l’espace et de dériver vers l’infini. Nous ne sommes plus maîtres du vaisseau ! hurla Kerreck. J’ordonne à tout l’équipage de gagner les fusées de secours.

Alors, à bord de l’immense nef en détresse régna une intense animation. On chargea hâtivement les documents recueillis au cours de l’expédition dans les fusées de sauvetage, afin de préserver de la destruction les précieux enseignements de la randonnée interstellaire. Tandis que Mole et Lewis s’occupaient de cette formalité, Kerreck se précipitait devant le poste d’intercommunications.

Il tripota nerveusement les boutons, effectua des réglages. Un sifflement jaillit du haut-parleur. Alors, anxieux sur l’issue de sa tentative, il approcha ses lèvres du micro :

— Allô ! Firstar appelle base spatiale américaine sur Pluton… Firstar appelle Pluton… Ici, commandant Mac Kerreck. M’entendez-vous ?

Kerreck savait que la réponse, en raison de l’éloignement encore considérable – plus d’un milliard de kilomètres – qui le séparait de Pluton, mettrait beaucoup de temps à lui parvenir, trop de temps, même, pour qu’il puisse espérer l’attendre. Aussi, fébrilement, répéta-t-il son appel pendant un quart d’heure. Puis, les traits tirés, il rejoignit ses compagnons.

*

* *

Une à une, les fusées de sauvetage s’expulsèrent de leurs alvéoles. Bientôt, la flottille des six véhicules se trouva à plusieurs centaines de mètres du Firstar.

Chaque fusée comportait une cabine étroite, semblable à celle d’un avion à réaction, où le pilote, fixé à un siège, ne pouvait remuer que parcimonieusement. Au-dessus du passager, une vaste coupole de verre synthétique permettait de découvrir le panorama des étoiles. Un cerveau électronique guidait le vaisseau de secours, équipé en outre d’une ample provision de carburant, de vivres concentrés et de médicaments. Un poste radio permettait de communiquer entre les minuscules fusées.

Kerreck n’ignorait pas que Pluton se trouvait encore à de nombreux jours de route. Le carburant des fusées s’épuiserait bien avant cette date, mais les vivres concentrés, en grande quantité, permettraient de tenir jusqu’à l’arrivée d’un astronef de la Patrouille de l’Espace. Du moins, le commandant du Firstar le pensait. Il fallait, pour cela, que la base américaine de Pluton ait capté son appel.

Kerreck décrocha son microphone et s’accorda sur la longueur d’ondes de la fusée de secours n° 3.

— Allô ! Françoise… M’entendez-vous ? C’est moi, Mac…

Il perçut une voix un peu affaiblie, néanmoins reconnaissable. Un voluptueux frisson le parcourut.

— Je vous entends, Mac.

— Courage ! Bientôt, nous serons sauvés, car mon appel a forcément été entendu. Nous naviguons assez loin de Pluton et il faut attendre le temps nécessaire pour que l’astronef de la Patrouille de l’Espace parvienne jusqu’à nous. Mais laissez-moi vous dire une chose, Françoise : je vous aime !

Kerreck coupa instantanément la liaison. Il ne tenait pas visiblement à une réponse immédiate de la jeune fille. Mais ses yeux cherchèrent la fusée n° 3. Il la localisa rapidement, point imperceptible dans l’espace.

La jeune Française, penchée sur son micro, avait rougi. Elle appela en vain :

— Allô ! Mac ! Mac !… Pourquoi diable avez-vous coupé ? J’aimerais vous dire que, moi aussi, je…

Le reste se perdit dans un sourire de bonheur.

*

* *

Aveugle, emportant dans ses flancs les germes de l’éternité, le Firstar filait dans l’espace. Un silence mortel régnait à bord. Détourné de sa route initiale, il reprenait le chemin des étoiles, s’éloignant à toute vitesse du système solaire. Il s’enfonçait dans l’éther infini et probablement n’achèverait-il jamais sa course folle, à moins qu’il ne rencontrât un météore ou bien le champ d’attraction d’une planète.

Sur Pluton, de la base spatiale américaine, un astronef frappé aux couleurs de la Patrouille de l’Espace, s’élevait lentement dans l’atmosphère raréfiée. Il quitta bientôt l’orbite de la planète la plus lointaine du soleil et, résolument, mit le cap vers l’immensité galactique.

L’astronef emmenait quatre hommes d’équipage. Une prime était offerte à celui qui, le premier, apercevrait l’une des six minuscules fusées de sauvetage à la dérive. Dès lors, Kerreck et ses compagnons pouvaient espérer. Ils étaient sauvés !

FIN

 

 

[1]

Température du corps noir à la distance moyenne de la planète, en

degrés absolus (température centésimale augmentée de 273°).

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M.-A. RAYJEAN

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