Le monde de l'éternité

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 10 sur 13

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Le monde de l'éternité

Chapitre X

Kerreck regarda à droite, puis à gauche. Il aperçut les bulles de Stockwell et de Mole qui, rigoureusement, se maintenaient dans la ligne de vol.

Une nouvelle fois, les trois appareils s’approchaient des montagnes. Déjà, la plaine d’herbe rougeâtre fuyait dans le lointain. Le relief devenait de plus en plus accidenté. L’énorme soleil du Centaure bleuissait la crête des pics déchiquetés.

La voix de Stockwell parvint dans les écouteurs de Kerreck :

— Les autochtones ont eu certainement la même idée que nous, commandant. Tous leurs efforts vont tendre à découvrir l’astronef qui nous a amenés. Ils sont d’autant plus furieux que vous leur avez échappé.

Kerreck se remémora les derniers événements. Il avait eu de la chance, beaucoup de chance.

Il se revit, emporté dans les airs par les humanoïdes ailés à face de crapaud. Combien avait duré ce vol prodigieux au-dessus du décor tourmenté, fascinant, des montagnes déjà caressées par l’ombre violette de la nuit ?

Il l’ignorait. Ses yeux rougis par le vent de la course se brouillaient et ne parvenaient plus à suivre la marche des aiguilles de son chronographe fixé au poignet.

Au terme d’une randonnée inappréciable, les deux indigènes perdirent notablement de l’altitude. Visiblement, le poids constitué par le Terrien les handicapait. Une certaine fatigue, décelable grâce à des symptômes constants, altérait les traits inhumains des autochtones.

Ceux-ci réglèrent leurs appareils et le sol monta à une allure vertigineuse. Mais leur chute s’amollit rapidement et l’étrange équipage atterrit avec la souplesse et la grâce d’un oiseau.

Kerreck se demanda quelle énergie alimentait les appareils à force ascensionnelle, fixés sur le dos de ses gardiens. Bien vite, il cessa de se torturer l’esprit à ce sujet et songea à sa propre situation.

Il observa le ciel. Il n’aperçut pas lès aérobulles de ses compagnons et, amèrement, il en déduisit que Mole et Stockwell avaient perdu ses traces.

D’une poigne robuste, ses geôliers le poussèrent vers une anfractuosité de rocher. Kerreck n’insista pas et s’assit sur un sol dur. Il étudia plus à loisir ses ravisseurs, mais le jour déclinait rapidement.

Les deux aborigènes se concertèrent. Des borborygmes jaillirent de leurs bouches édentées, mais, bien qu’ils parlassent un dialecte inconnu, le commandant du Firstar comprit qu’il était question de lui. Il ne s’en soucia guère, l’important étant de conserver l’espoir d’une évasion éventuelle.

Ses geôliers, visiblement éprouvés par la fatigue, se débarrassèrent de leurs appareils dorsaux. Ils les posèrent devant eux. Sur l’une des faces planes de ce havresac miraculeux, véritable central électronique, un écran se matérialisa. L’un des indigènes manipula un bouton et des images, d’abord imprécises, puis de plus en plus nettes, emplirent l’écran.

Un coin de ciel surgit. Puis deux points imperceptibles que Kerreck identifia instantanément avec un pincement de cœur : les aérobulles de Mole et de Stockwell.

— Jamais ils ne me découvriront dans cette grotte ! songea le commandant. A moins que les bio-ondes…

Kerreck, cependant, ignorait une chose, un détail pourtant capital. La scène reproduite sur l’écran se déroulait à plus de vingt kilomètres. L’anfractuosité de rocher échappait donc à la prospection systématique des bio-ondes, de portée limitée.

Quand l’obscurité envahit totalement la grotte, Kerreck songea sérieusement à son évasion. La nuit ne pouvait que lui être favorable. Aussi grimaça-t-il un sourire de satisfaction lorsque ses gardiens s’installèrent pour passer quelques heures de repos.

Les deux humanoïdes à tête de crapaud s’allongèrent sur la roche, à côté de leurs appareils, merveille de mécanique. Mais le commandant du Firstar ne sut jamais s’ils dormaient exactement.

En réalité, l’un d’eux veillait sur le prisonnier. Celui-ci s’en rendit rapidement compte. Au moindre mouvement de reptation qu’il entreprit, il se sentit saisi par une poigne de fer.

Il n’insista pas et feignit le sommeil. Peut-être la vigilance des indigènes s’atténuerait-elle. Il simula une respiration lente et régulière.

Kerreck jeta un coup d’œil à son chronographe. Voilà plus d’une heure que ses deux gardiens demeuraient immobiles, apparemment endormis. L’entrée de la grotte dessinait une ouverture plus claire dans la nuit.

Imperceptiblement, Kerreck remua ses bras, puis ses jambes. Son corps glissa ainsi sur le sol et avança de quelques centimètres. Puis il s’immobilisa, l’oreille tendue, le cœur anxieux. Rien ne bougea du côté des humanoïdes.

Encouragé par cette sérénité, le prisonnier recommença ses mouvements reptatoires. Il gagna, centimètre par centimètre, évitant le moindre bruit qui l’eût trahi. Aucune lumière non plus ne s’allumait sur les appareils dorsaux. Nulle sonnerie ne troublait le silence.

Kerreck compta, jusqu’à trois. Brusquement, il se dressa d’un bond de tigre et, de toute la vitesse de ses jambes, il se rua vers la sortie proche. Il émergea à l’air libre, emplit ses poumons d’une inspiration profonde, puis fila droit devant lui, un peu au hasard.

Là-bas, dans l’anfractuosité, son départ précipité avait dû réveiller les deux indigènes. Mais cela n’avait plus d’importance. Kerreck s’en moquait. Il se retourna et n’aperçut aucune ombre suspecte. Il fallait être fou, en effet, pour s’enfuir en pleines ténèbres, dans une région accidentée, désertique, où les abîmes s’ouvraient sous les pas comme autant de pièges.

Il fallait du courage aussi, une volonté inébranlable. Mais l’homme du Kentucky n’en manquait pas. Il ne tenait guère à moisir, entre les mains des autochtones, car il n’ignorait pas ce qui l’attendait : la vivisection, probablement.

Il courait, au hasard de sa frénésie subite, escaladant les sentes escarpées, où nul autre avant lui n’avait posé les pieds, dévalant les pentes raides, frôlant des abîmes insondables bordés par la nuit. Mille fois, il faillit culbuter, s’engloutir. Les pierres volaient sous ses pas précipités. Aveugle, il fonçait dans les ténèbres, talonné par le désir d’échapper à ses ravisseurs.

Hors d’haleine, le visage en sueur, il s’arrêta, prêtant l’oreille. Il haletait, et seul le silence trouait la nuit, accentuant les battements de son cœur. Un silence qui, en d’autres circonstances eût été déprimant, glacial, terrible, mais qui graduellement matérialisait l’espoir d’un homme en fuite.

Kerreck, bien vite, se persuada que les deux aborigènes avaient renoncé à le poursuivre. Trop heureux de s’en tirer à si bon compte, il ne chercha pas à expliquer le comportement de ses ravisseurs. Bien au contraire, il s’en félicita et se mit à réfléchir sur son propre sort.

Perdu au milieu d’un décor hostile, sur une planète inconnue où il ne fallait espérer aucun secours, comment parviendrait-il à rallier le Firstar ? Le plus sage ne serait-il pas d’attendre le jour ? L’aube éclairerait sa route incertaine, semée d’embûches et de traquenards multiples. De plus, les recherches entreprises par Mole et Stockwell, interrompues par la nuit, reprendraient certainement avec les premiers rayons du soleil. Une chance existait donc de revoir les aérobulles.

Pourtant Kerreck reprit sa marche. Il tenait à mettre le plus de distance possible entre lui et ses ravisseurs. Question de sécurité avant tout. Il regrettait l’absence de sa lampe électrique et il avançait d’un pas mal assuré. Autour de lui, des abîmes s’ouvraient et il en avait conscience. Parfois une pierre se détachait, roulait, éveillant les échos des gouffres.

Kerreck décida de rechercher un endroit pour y passer le reste de la nuit. Une grotte ferait son affaire. Il n’y voyait pas à cinq mètres et cette opacité constante augmentait les difficultés. Dénicher une anfractuosité s’avérait malaisé, sinon impossible. Il ne rencontrait que la muraille lisse ou l’abîme.

Comment l’accident survint-il ? Il ne s’en souviendrait jamais. Faux pas ? Vertige ? Toujours est-il que son pied glissa sur une pierre. Il essaya de se retenir, mais ses mains ne griffèrent que le vide. Il perdit l’équilibre et roula sur une pente abrupte.

Il éprouva alors une terrifiante sensation de chute. Il entraînait des cailloux avec lui. Ses doigts, à plusieurs reprises, tentèrent d’agripper la terre, au passage. Il ne réussit qu’à se casser les ongles.

Meurtri, cahoté, roulé, il comprit qu’il était perdu. Sa chute s’accélérait. Les arêtes de rocher lui arrachaient des lambeaux de chair et de vêtement. Il hurla plusieurs fois de douleur, mais ses cris s’étranglaient dans sa gorge. Puis un choc terrible à la tête l’étourdit. Il perdit connaissance et sombra dans le néant.

 Lorsqu’il se réveilla, il se trouvait allongé sur l’une des couchettes de l’infirmerie du Firstar. Deux cierges brûlaient à ses côtés….

Oui, Kerreck se souvenait, alors que les trois aérobulles filaient vers les montagnes, papillons de verre synthétique dans le ciel orangé.

*

* *

Kerreck perçut encore la voix de Stockwell dans les écouteurs :

— Croyez-vous, commandant, que les autochtones aient repéré notre astronef ?

— Certainement. Des créatures qui disposent de bio-ondes peuvent aisément détecter une masse métallique de l’importance du Firstar. Cette éventualité a l’air de vous gêner.

Le mécanicien marqua une hésitation :

— Heu… Eh bien ! je n’aime pas particulièrement ce genre de surveillance. Songez que s’il arrivait une grave avarie à notre astronef, nous serions cloués sur cette planète pour le reste de notre vie. Or, je vous l’avoue, cette perspective ne m’enchante pas du tout. Je tiens à revoir la Terre !

— Plaignez-vous, Stockwell ! Vous ne retrouverez jamais une planète comme celle-là : où les plaies se cicatrisent instantanément, où la mort même semble exclue, bref, où l’on vit dans une sécurité indéniable.

L’Anglais lança vers l’aérobulle du commandant un long regard courroucé.

— Vous appelez ça de la sécurité ! se récria-t-il. Nous sommes constamment en alerte et nous pouvons, à tout moment, nous écraser au sol, désintégrés ! Quand je pense que vous mettez toute votre confiance en des bestioles microscopiques, cela me révolte !

— Tout doux, Stockwell, je ne vais pas jusque-là. Mais sans les animalcules découverts par Lewis, il est à peu près certain que je ne serais pas là, assis tranquillement à bord de mon aérobulle, à vous traiter de râleur.

— C’est bon, grommela le mécano, ravalant sa mauvaise humeur, je n’insiste pas, mais l’amour que vous vouez à ces monocellulaires frise le ridicule… Ah ! bon Dieu ! Regardez les bio-ondes !

Kerreck fronça le sourcil et observa l’appareil, à son poignet. La plaque noire, ultra-sensible, pâlissait de façon singulière, par intermittence. Nul doute qu’une onde corporelle influençait l’instrument. Du reste, le bio-ondes de Mole trahissait, lui aussi, la présence proche d’un organisme vivant.

Mole brancha l’interphone.

— Observez le ciel dans la direction sud-ouest. N’apercevez-vous pas ce point imperceptible qui paraît planer avec une certaine facilité ?

Kerreck orienta son regard dans la direction indiquée. Il saisit une paire de jumelles et les porta à hauteur de ses yeux. L’appareil grossissant lui montra un indigène à tête de crapaud, évoluant à une altitude sensiblement analogue à la leur.

— Atterrissons ! intima le commandant, joignant le geste à la parole.

— Pourquoi ne nous portons-nous pas du côté de cet aborigène ? s’étonna Mole, déconcerté par l’attitude de son chef. Je croyais que vous désiriez vous emparer de l’un d’eux ?

— Ma décision tient toujours, expliqua Kerreck. Seulement, je veux bénéficier de la surprise. Or, je ne pense pas que cet indigène nous ait aperçus, du moins visuellement. C’est l’essentiel. En atterrissant, nous nous soustrayons automatiquement à la vue de l’autochtone qui restera ainsi dans l’expectative à la lecture de son propre bio-ondes.

Un à un, les aérobulles touchèrent le sol et s’immobilisèrent. Les trois hommes se concertèrent.

— Nous n’avons encore jamais exploré cette région, fit Kerreck. Elle se compose de vastes plateaux successifs, alternant avec des précipices. Les accidents de terrain ne manquent pas et favoriseront notre avancé. Si l’autochtone est seul, nous pourrons nous emparer assez facilement de lui. Si un groupe l’accompagne, nous aviserons sur place. Pas d’objection ?

Mole et Stockwell secouèrent négativement la tête. Ils se déclarèrent prêts à suivre l’homme du Kentucky.

Les trois astronautes, abandonnant leurs aérobulles, se mirent en route dans la direction du sud-ouest. A mesure qu’ils avançaient, leur anxiété augmentait. Ils avaient appris à se méfier à leurs dépens des indigènes à tête de crapaud.

De nombreux obstacles naturels entravaient leur chemin. Parfois, c’était un bloc énorme de rocher, échoué là par un hasard inexplicable. Souvent, il fallait contourner une profonde excavation du sol, semblable à un trou de bombe ou à un cratère lunaire.

Mole et Stockwell dégainèrent leurs pistolets à bio-rayons, résolus à les utiliser si les autochtones manifestaient quelque velléité. Mais d’un geste, Kerreck signifia à ses compagnons de rentrer leurs armés.

A contrecœur, le physicien et l’Anglais obéirent, ne sachant trop s’il fallait approuver ou critiquer cette décision. L’avenir l’apprendrait.

Le commandant du Firstar, qui marchait en tête, s’immobilisa soudain. Il se baissa vivement et ses deux camarades l’imitèrent, sans comprendre encore l’initiative de cette attitude.

Mole et Stockwell rampèrent auprès de Kerreck. Celui-ci plaça un doigt sur ses lèvres, intimant le silence. Puis il tendit sa main en avant, invitant à regarder par l’interstice d’un rocher.

L’Anglais et le physicien retinrent difficilement un « Oh ! » d’étonnement, tant le spectacle les fascinait. Seul Kerreck restait apparemment, calme, mais intérieurement, une intense émotion l’animait. La vérité sur les autochtones se déchirait brutalement.