Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782

Le Salamalec Lyonnois

CONTE

Jamais ne fut nation plus civile Que la Françoise, il le faut avouer; L’envoyé Turc pourroit bien s’en louer, Après l’honneur qu’à Lyon, la grand ville, Des magistrats en passant il reçut.

Ces magistrats crurent frapper au but, S’ils régaloient l’Excellence Ottomane D’un compliment en langage Ottoman: «Car,» disoient-ils, «parler par Truchement, »C’est une mort: en langue Musulmane »Un Musulman il nous faut saluer.»

L’invention leur sembloit mémorable; Le point étoit comment l’effectuer?

Où rencontrer un harangueur capable?

Un homme expert dans le salamalec?

Notez qu’alors tenoit auberge illec Certain quidam, déserteur de mosquée, De mauvais Turc devenu bon Chrétien.

«C’est notre fait,» dirent ces gens de bien.

La chose au Sire étant communiquée, Il l’approuva:—«Laissez faire,» dit-il, «François Sélim, c’est ainsi qu’on me nomme.

»Nul mieux que moi, Dieu merci! ne sait comme »La tête on doit courber jusqu’au nombril, »Rabattre en arc les mains sur sa poitrine, »Se reculer, s’avancer à propos, »_Et cætera_; suffit: de ma doctrine »Tenez-vous sûrs et soyez en repos.

»Vous me verrez à la mode Turquesque »Faire cent tours qui surprendront vos yeux; »Telle action vous paroîtra burlesque »Qui cache au fond sens très mystérieux.

»Or en ceci la grande politique

»Est de me suivre en tout d’un pas égal: »Souvenez-vous de cet avis unique, »Vous ne sauriez, me suivant, faire mal.»

De point en point on promit de le suivre; On le suivit jusqu’au moindre iota.

L’ambassadeur bien fort s’en contenta; Mais ce qui, plus que tout, le transporta, Fut qu’un Chrétien parlât Turc comme un livre.

—«Il n’est,» dit-il, «assesseur du Divan, »Qui mieux que vous entende notre langue.

»—Pas ne vous doit surprendre ma harangue,»

Répond Sélim, «je suis né Musulman.

»—Né Musulman? Vous l’êtes donc encore?

»—Moi? point du tout. Je me suis converti, »Et c’est le Dieu des Chrétiens que j’adore.

»—Ah! par Mahom! vous en avez menti, »Et Musulman jamais vous ne naquîtes, »Ou vous n’avez pas changé de parti.

»Je ne puis croire au moins ce que vous dites, »Si je n’en vois un signe fort précis.

»—A moi ne tienne!»—Êtes-vous circoncis?

»—Vous allez voir.» Lors sa misère nue Le compagnon étale à découvert.

Les Magistrats, à cette étrange vue, Quoique étonnés, pour n’être pris sans vert, Suivant leur guide, imitant sa posture, Firent leur cour en forme et sans tarder, Chacun selon le talent que nature, Petit ou grand, lui voulut accorder.

L’ordre fut rare, et l’histoire rapporte Que l’Ottoman salué de la sorte, Crainte de pis, s’enfuit sans dire adieu.

Tout au rebours les Donzelles du lieu Prirent grand goût à la cérémonie: Et telle fut leur jubilation,

Que maintenant nulle ne se soucie De voir, après cette réception,

Ambassadeur, s’il ne vient de Turquie.

 

LA COLÈRE NAÏVE

 

Dans un verger, la friande Colette Au point du jour attendoit Augustin; Lucas la vit, et lui dit: «Ouais! poulette, »Que cherchez-vous en ce lieu si matin?

»—Un nid, Lucas.—C’est bien fait, péronnelle,»

Lui répondit le villageois rusé; «Mais pour le prendre où donc est votre échelle?

»Tenez, tout franc, le détour est usé; »Vous cherchez… là… n’est-il pas vrai, ma belle?…»

Poursuit Lucas, qui la voit se fâcher.

—«Eh! oui, méchant, puisses-tu,» lui dit-elle, «Avoir perdu ce que je viens chercher!»