Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782
Le Pardon
CONTE
A son voisin la gentille Isabelle Fut se plaindre de son époux,
Qui toujours lui cherchoit querelle.
—«Croyez-moi,» dit-il, «vengez-vous.»
Le conseil plut fort à la belle; Le galant fut choisi pour servir son courroux.
A chaque heure du jour, c’étoit nouvelle plainte; Notre couple à l’envi signaloit son ardeur; Mais la colère du vengeur
En moins de huit jours fut éteinte: De tout on se lasse à la fin.
La belle, que toujours la vengeance aiguillonne, Six fois fut se plaindre un matin: —«Oh! pour le coup,» dit le voisin, «Je suis Chrétien, je lui pardonne.»
LE MENSONGE ÉVIDENT
En bavolet, en simple jupon court.
Sur son balcon dame Alix appuyée Lorgnoit les passants un beau jour.
Depuis longtemps, aux mystères d’amour La belle étoit initiée.
Un sien neveu, nommé Valcour,
Garçon alerte et d’assez bonne mise, Entre en sa chambre; il la voit, et soudain Le fripon sent naître en son sein Un mouvement de paillardise;
Si bien que derrière elle il se glisse sans bruit, Soulève le jupon d’une main libertine, Et puis, ainsi qu’on l’imagine, S’ajuste, pousse et s’introduit.
—«Eh! mais, voyez l’extravagance!»
Dit Alix à notre éventé;
«Valcour… vous me foutez, je pense?…
»—Moi? non, ma tante, en vérité…
»—Comment, non, coquin que vous êtes?
»Ne sens-je pas ce que vous faites?
»Et vous l’osez nier! c’est par trop fort aussi…
»—Vous êtes donc bien mécontente?»
Dit Lindor d’un ton radouci;
«Eh bien! je vais m’ôter, ma tante, »Si vous voulez.—Non, restez-y: »Mais je n’aime pas que l’on mente.»
LA MÉTAMORPHOSE
CONTE ÉPIGRAMMATIQUE
Gertrude à vingt ans fut jolie; Elle avoit deux petits tetons
Qu’Ariste aimoit à la folie,
Et nommoit ses petits fripons.
Ariste fit un long voyage,
Et revint après vingt-cinq ans, Je laisse à penser quel ravage Chez Gertrude avoit fait le temps!
Sur les fripons, par habitude, Ariste jeta ses regards:
«Ah! mes petits fripons, Gertrude, »Sont devenus de grands pendards!»