Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 9 sur 25

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Le pont sur la Drina

Chapitre IX

 

Quelque soixante-dix ans après l’insurrection de Karadjordje, la guerre éclata de nouveau en Serbie et les régions frontalières répondirent immédiatement par la rébellion. De nouveau, les maisons turques et serbes flambaient sur les hauteurs, à Zljeb, Gostilja, Crnčići et Veletovo. Pour la première fois depuis tant d’années réapparurent sur la kapia les têtes des Serbes mis à mort. C’étaient des têtes maigres de paysans, les cheveux coupés court et la nuque plate, avec des visages osseux et de longues moustaches ; on aurait dit les mêmes que soixante-dix ans plus tôt. Mais tout cela ne dura pas longtemps. Dès que prit fin la guerre entre la Turquie et la Serbie, les gens se calmèrent. À vrai dire, c’était un calme apparent, derrière lequel se cachaient une grande appréhension, des voix excitées et des conciliabules pleins d’inquiétude. On parlait de plus en plus explicitement et de plus en plus ouvertement de l’entrée de l’armée autrichienne en Bosnie. Au début de l’été 1878, des unités de l’armée régulière turque, qui allaient de Sarajevo à Priboj, traversèrent la ville. On en déduisit que le sultan renonçait à la Bosnie sans résister. Quelques familles se préparèrent à partir pour le Sandažk ; parmi elles, il y en avait qui étaient arrivées treize ans plus tôt d’Užice, où elles ne voulaient pas vivre sous l’autorité des Serbes, et elles s’apprêtaient de nouveau à fuir une autre domination chrétienne. Mais la majorité des gens restèrent, dans l’attente des événements, en proie à l’anxiété et à l’incertitude, malgré l’indifférence qu’ils affichaient.

Au début du mois de juillet, le mufti de Plevlje arriva, accompagné de peu d’hommes, mais bien déterminé à organiser la résistance contre les Autrichiens en Bosnie. Cet homme blond, sérieux et d’apparence calme, mais d’un tempérament de feu, se tenait assis sur la kapia où, par un beau jour d’été, il convoqua les notables musulmans de la ville et tenta de les inciter à lutter contre les Autrichiens. Il leur assura que la plus grande partie de l’armée régulière, malgré les ordres, resterait aux côtés du peuple pour résister au nouvel envahisseur, et il leur lança un appel pour que tous les hommes jeunes se joignent à lui sur-le-champ et pour qu’on lui envoie des vivres à Sarajevo. Le mufti savait bien que les habitants de Višegrad n’avaient jamais eu la réputation d’être de fervents guerriers et qu’ils préféraient une vie insensée à une mort insensée, mais il fut quand même surpris par le manque de flamme et d’élan auquel il se heurta. Dans l’impossibilité de s’attarder plus longtemps, le mufti les menaça du tribunal du peuple et de la fureur divine, et il laissa sur place son second, Osman efendi Karamanlija, avec pour mission d’essayer encore de convaincre les musulmans de Višegrad de la nécessité de leur participation au soulèvement général.

Tout au long des pourparlers avec le mufti, celui qui avait montré le plus de réticence était Ali hodja Mutelević. Sa famille était une des plus anciennes et des plus respectées de la ville. C’étaient des gens qui ne s’étaient jamais distingués par une grande fortune, mais plutôt par leur probité et leur franchise. On les savait depuis toujours obstinés, mais insensibles à la corruption, aux menaces, à la flatterie ou à toutes autres considérations viles et basses. Pendant plus de deux cents ans, le membre le plus âgé de leur famille avait été mutévéli, c’est-à-dire intendant et gardien des biens de la fondation de Mehmed pacha dans la ville. C’est lui qui prenait soin de la fameuse Hostellerie de pierre, à côté du pont. Nous avons vu comment, après la perte de la Hongrie, l’hostellerie de pierre s’était trouvée privée des subsides qui servaient à son entretien et, les circonstances aidant, était tombée en ruine, et aussi comment, de la fondation du vizir, seul le pont avait subsisté, puisque c’était un bien public qui ne nécessitait aucun entretien particulier et ne rapportait aucun revenu. Cela avait valu aux Mutelević leur nom, lequel rappelait, à leur honneur, la fonction qu’ils avaient si loyalement assumée pendant tant d’années. Cette fonction avait en fait disparu à l’époque où Daut hodja avait succombé dans sa lutte pour maintenir en vie l’Hostellerie de pierre, mais l’honneur leur était resté, en même temps qu’une habitude innée de se considérer, en tant que Mutelević et à l’exception de toute autre personne, comme chargés de prendre soin du pont et de répondre en quelque sorte de son sort, puisqu’il faisait partie intégrante, en tant qu’édifice du moins, de la grande et belle fondation dont ils avaient administré les biens et qui avait si tristement périclité par manque de moyens. Il existait dans leur famille une autre coutume qui remontait au plus loin : à chaque génération, un Mutelević au moins faisait des études et entrait dans le clergé. Maintenant, c’était au tour d’Ali hodja. Autrement, leur nombre et leur fortune avaient passablement diminué. Il leur restait quelques paysans et une boutique qu’ils tenaient depuis des temps immémoriaux dans le bazar, au meilleur endroit, sur la place même du marché, à proximité du pont. Deux frères d’Ali hodja, plus âgés que lui, étaient morts à la guerre, l’un en Russie et l’autre au Monténégro.

Ali hodja était un homme encore jeune, vif, le visage souriant et sanguin. En vrai Mutelević, il avait en général, sur toute chose, une opinion à part qu’il défendait obstinément et sans en démordre. Sa vivacité et son indépendance d’esprit lui avaient valu d’être souvent en désaccord avec le clergé local et ses supérieurs. Il avait rang et titre de hodja, mais ne remplissait pas cette fonction ni n’en tirait le moindre revenu. Pour être le plus indépendant possible, il tenait la boutique qu’il avait héritée de son père.

Comme la plupart des musulmans de Višegrad, Ali hodja était opposé à la résistance armée. Dans son cas, il ne pouvait être question ni de lâcheté ni d’un manque de ferveur religieuse. À l’instar du mufti et de n’importe lequel des insurgés, il haïssait la puissance étrangère et chrétienne qui arrivait, ainsi que tout ce qu’elle pouvait apporter. Mais, voyant que le sultan avait réellement abandonné la Bosnie aux Autrichiens et connaissant ses compatriotes, il était opposé à une résistance populaire inorganisée qui ne pouvait qu’entraîner la défaite et aggraver encore leur malheur. Quand cette opinion se fut ancrée dans son esprit, il l’exposa ouvertement et la défendit avec fougue. Une fois encore, il posait des questions embarrassantes et faisait des remarques pertinentes qui troublaient surtout le mufti. Et il entretenait ainsi sans le vouloir, parmi les habitants de Višegrad déjà peu pressés de se battre et peu disposés à se sacrifier, une tendance à résister ouvertement aux intentions belliqueuses du mufti.

Lorsque Osman efendi Karamanlija resta dans la ville pour poursuivre les pourparlers avec les notables, il lui fallut affronter Ali hodja. Quant aux quelques beys et aghas qui pesaient leurs mots et mesuraient leurs expressions, tout en étant entièrement d’accord avec Ali hodja, ils laissaient le sincère et bouillant hodja se compromettre et faire face à Karamanlija.

Les notables musulmans de Višegrad se tenaient assis vers le soir sur la kapia, les jambes repliées sous eux, disposés en cercle selon leur rang. Parmi eux se trouvait Osman efendi, grand, maigre et pâle. Chaque muscle de son visage était anormalement tendu, il avait les yeux fiévreux, le front et les joues couverts de cicatrices, comme un épileptique. En face de lui se tenait Ali hodja, plutôt petit, le visage rougeaud, prêt à bondir et l’air impertinent, posant sans cesse de sa voix de fausset de nouvelles questions. Quelles étaient les forces disponibles ? Vers où allait-on ? Par quel moyen ? Comment ? Dans quel but ? Que se passerait-il en cas d’échec ? La précision froide, presque malveillante, avec laquelle le hodja traitait la question n’était qu’une façon de cacher son inquiétude et son amertume devant la supériorité des chrétiens et l’impuissance évidente, le désarroi des Turcs. Mais le fanatique et sombre Osman efendi n’était pas homme à comprendre et à remarquer de telles choses. Excessif et violent de nature, cet exalté aux nerfs malades perdait rapidement patience et sang-froid, et se déchaînait au moindre signe de doute et d’hésitation, comme s’il avait affaire directement aux Autrichiens. Ce hodja l’exaspérait et il lui répondait en contenant sa fureur, à coups de généralités et de grands mots. On allait là où il fallait et comme on le pouvait. L’essentiel était d’empêcher l’ennemi d’entrer dans le pays sans combattre, et ceux qui posaient trop de questions ne faisaient qu’entraver la manœuvre et aider l’ennemi. À la fin, hors de lui, il répondait avec un mépris à peine voilé à chaque question du hodja :

« L’heure est venue de périr. » « Nous voulons donner nos vies. » « Nous mourrons tous jusqu’au dernier. »

— Ah bon, l’interrompait le hodja, et moi qui pensais que vous vouliez chasser les Autrichiens de Bosnie et que vous nous rassembliez dans ce but. Mais s’il s’agit de mourir, nous savons nous aussi mourir, efendi, et sans que tu nous y aides. Rien de plus facile que de mourir.

— Pourtant, je vois bien que tu n’as aucune envie de mourir, le coupait brutalement Karamanlija.

— Et, moi, je vois bien que tu n’attends que ça, répondait vertement le hodja. Seulement, je ne vois pas pourquoi tu cherches de la compagnie pour mener cette affaire louche.

La conversation dégénéra alors en une dispute dans laquelle Osman efendi traita Ali hodja de Serbe et d’infidèle, un de ces traîtres dont les têtes, avec celles des Serbes, devraient dégouliner sur cette kapia, tandis que le hodja continuait imperturbablement à couper les cheveux en quatre et exigeait obstinément des justifications et des preuves, comme s’il n’entendait ni les menaces ni les offenses.

Il aurait été vraiment difficile de trouver deux pires négociateurs et deux personnes aussi peu accommodantes. On ne pouvait rien attendre d’autre de ces deux hommes que d’aggraver la confusion générale et de provoquer un conflit de plus. C’était fort regrettable, mais on n’y pouvait rien changer, car lors des grands bouleversements sociaux, des mutations profondes et inéluctables, ce sont justement des individus de ce genre qui surgissent au premier plan et, victimes de leur nature malsaine ou de leur manque de compétences, ils conduisent les affaires de travers et se fourvoient. C’est là un signe que les temps sont troublés.

En tout cas, cette querelle stérile arrangeait les beys et les aghas, car elle laissait en suspens la question de leur participation à l’insurrection, sans qu’ils eussent à se prononcer ouvertement. Frémissant de colère et menaçant à voix haute, Osman efendi partit le lendemain avec ses quelques hommes rejoindre le mufti à Sarajevo.

Les nouvelles qui arrivèrent au cours de ce mois-là ne firent que confirmer les aghas et les beys dans leur certitude, non exempte d’opportunisme, qu’il valait mieux veiller sur leur ville et leurs maisons. À la mi-août, les Autrichiens entrèrent dans Sarajevo. Peu après eut lieu la malheureuse bataille de Glasinac. Cela marqua également la fin de toute résistance. Par la route escarpée qui descend de la Lijeska, en passant par Okolište, les restes des troupes turques défaites arrivèrent en ville. Il y avait là des soldats de l’armée régulière, qui avaient rejoint de leur propre initiative la résistance malgré les ordres du sultan, aussi bien que des insurgés de la région. Les soldats ne réclamaient que du pain et de l’eau, puis demandaient le chemin d’Uvac, alors que les insurgés étaient des individus amers et agressifs que la défaite n’avait pas brisés. Le visage noirci, couverts de poussière et en loques, ils répondaient d’un ton acerbe aux questions des musulmans pacifiques de Višegrad et se préparaient à creuser des tranchées pour défendre le passage du pont sur la Drina.

Et une fois de plus, Ali hodja se fit remarquer ; il démontrait inlassablement, envers et contre tout, que cette ville ne pouvait se défendre et que toute tentative de résister était insensée puisque « les Autrichiens avaient déjà déferlé sur la Bosnie, d’un bout à l’autre ». Les insurgés s’en rendaient bien compte d’eux-mêmes, mais ils ne voulaient pas le reconnaître tant ils étaient irrités et indignés par l’attitude de ces gens proprement vêtus et bien nourris qui avaient su conserver leurs maisons et leurs biens, en se tenant sagement et lâchement à l’écart de la révolte et de la lutte. Sur ces entrefaites, Osman efendi Karamanlija réapparut, hagard, encore plus blême et plus maigre, plus combatif et plus exalté. Il était de ces gens pour lesquels l’échec n’existe pas. Il prônait la résistance, n’importe où et à n’importe quel prix, et parlait sans cesse de la nécessité de périr. Tous s’effaçaient et battaient en retraite devant cette véhémence et cette fureur, sauf Ali hodja. Il démontrait à l’agressif Osman efendi, sans la moindre malveillance, froidement et imperturbablement, que la rébellion avait eu exactement le résultat qu’il lui avait prédit il y avait de cela un mois, sur cette même kapia. Il lui conseillait de partir au plus tôt avec ses hommes pour Plevlje et de ne pas aggraver la situation. Le hodja était maintenant moins agressif, presque ému et plein d’une sorte de sollicitude à l’égard de ce Karamanlija, comme à l’égard d’un malade. En effet, au fond de lui-même et sous ses dehors caustiques, le hodja était profondément affecté par le malheur qui approchait. Il était accablé et amer comme seul pouvait l’être un musulman fervent qui voyait inexorablement approcher une force étrangère qui ne laisserait aucune chance de subsister bien longtemps au monde islamique et à ses lois séculaires. Ses mots trahissaient malgré lui cette douleur secrète.

À toutes les offenses de Karamanlija, il répondait presque tristement :

— Crois-tu, efendi, qu’il m’est facile d’attendre ici, vivant, de voir les Autrichiens prendre possession de mon pays ? Comme si nous ne voyions pas ce qui se prépare et quel avenir nous attend ! Nous savons bien ce qui nous fend le cœur et ce que nous perdons ; nous le savons fort bien. Si c’est cela que tu veux nous expliquer, tu n’avais pas besoin de venir ici une deuxième fois et ce n’était même pas la peine de quitter ta ville de Plevlje. Car ces calculs, à ce que je vois, tu ne les comprends pas. Si tu t’étais rendu compte de la situation, tu n’aurais pas fait ce que tu as fait ni dit ce que tu as dit. Le mal est plus grave, mon cher efendi, que tu ne le penses ; et je ne lui connais pas de remède, mais je sais en tout cas que ce n’est pas ce que tu nous conseilles de faire.

Mais Osman efendi restait sourd à tout ce qui n’allait pas dans le sens de sa passion profonde et sincère de la lutte, et il haïssait ce hodja autant que les Autrichiens contre lesquels il était parti en guerre. Il en est toujours ainsi : à l’approche d’un ennemi plus puissant et à la veille de grandes défaites, toute société condamnée engendre des haines fratricides et des querelles intestines. Incapable de trouver de nouvelles formules, il traitait constamment Ali hodja de traître, lui conseillait ironiquement de se faire baptiser avant que les Autrichiens arrivent.

— Si mes ancêtres ne l’ont pas fait, ce n’est pas moi qui vais commencer. Moi, effendi, je ne veux ni me faire baptiser par un Autrichien ni me faire enrôler par un imbécile, répondait calmement le hodja.

Tous les notables musulmans étaient de l’avis d’Ali hodja, mais tous ne trouvaient pas opportun de le dire, surtout aussi vertement et sans ambages. Ils avaient peur des Autrichiens qui approchaient, mais aussi de Karamanlija qui, avec son détachement, régnait sur la ville. Aussi s’enfermaient-ils dans leurs propriétés à l’extérieur de Višegrad, et lorsqu’ils ne pouvaient pas éviter de rencontrer Karamanlija et ses hommes, ils avaient le regard fuyant et le propos évasif, et s’esquivaient à la première occasion sous n’importe quel prétexte.

Sur le terre-plein devant les ruines du caravansérail, Karamanlija tenait une assemblée permanente du matin au soir. Toutes sortes de gens y allaient et venaient : ses hommes, des passants occasionnels, ceux qui venaient demander quelque faveur au nouveau maître de la ville, ainsi que les gens que les insurgés amenaient là plus ou moins de force pour qu’ils écoutent leur chef. Et Karamanlija n’arrêtait pas de parler. Même lorsqu’il s’entretenait avec quelqu’un en particulier, il criait comme s’il s’adressait à des centaines de personnes. Il était encore plus blême, roulait des yeux dont le fond avait nettement jauni, et une écume blanche se formait au coin de ses lèvres. Quelqu’un lui parla de la croyance populaire en vigueur chez les musulmans, selon laquelle le cheikh Tuhmanija avait péri jadis en interdisant à l’armée infidèle le passage de la Drina et reposait maintenant dans sa tombe, sur l’autre rive, juste au-dessus du pont, mais se lèverait sans aucun doute au moment où le premier soldat infidèle poserait le pied sur le pont. Il se raccrocha aussitôt avec frénésie à cette légende, en la faisant passer auprès des gens pour une aide inespérée et réelle.

— Frères, ce pont est une fondation du vizir. Il est écrit que les forces infidèles ne peuvent pas le franchir. Nous ne le défendons pas seuls, mais avec ce « brave », qui ne craint ni le sabre ni le fusil. Quand surviendra l’ennemi, il se lèvera de sa tombe, se postera au milieu du pont, les bras écartés, et les Autrichiens, en le voyant, flageoleront sur leurs jambes, leur cœur s’arrêtera de battre et la peur les empêchera de fuir. Frères musulmans, ne vous dispersez pas, mais venez tous avec moi sur le pont !

Ainsi criait Karamanlija devant la foule rassemblée. Raide, dans son mintan noir et usé, les bras écartés pour montrer comment « le brave » se mettrait en travers de la route, il ressemblait à une haute croix noire et fine, couronnée d’un turban.

Tout cela, les musulmans de Višegrad le savaient, et même mieux que Karamanlija, car chacun d’eux avait maintes et maintes fois entendu puis raconté cette histoire dans son enfance, mais ils ne se montraient nullement disposés à mélanger la vie et les légendes, et à compter sur l’aide des morts là où même les vivants ne pouvaient leur être d’aucun secours. Ali hodja, qui ne s’éloignait guère de sa boutique mais auquel les gens racontaient tout ce qui se disait et se faisait devant l’Hostellerie de pierre, se contentait, d’un air triste et compatissant, de faire un geste fataliste de la main.

— Je savais bien que cet imbécile ne laisserait en paix ni les vivants ni les morts. Que Dieu nous vienne en aide !

Mais Karamanlija, impuissant face à l’ennemi réel, retournait toute sa colère contre Ali hodja. Il menaçait, hurlait et jurait qu’avant de quitter la ville, il clouerait cet entêté de hodja sur la kapia, comme un blaireau, pour qu’il accueille ainsi les Autrichiens contre lesquels il n’avait pas voulu se battre ni permis aux autres de le faire.

Cette querelle fut interrompue par les Autrichiens qui firent leur apparition sur les versants de la Lijeska. Il fut alors évident que la ville ne pouvait réellement pas se défendre. Karamanlija quitta Višegrad le dernier, abandonnant sur le terre-plein devant le caravansérail les deux canons de fer qu’il avait jusque-là trainés derrière lui. Mais avant de s’en aller, il mit sa menace à exécution. Il ordonna à son palefrenier, forgeron de son métier, un homme d’une taille de géant à la cervelle d’oiseau, de ligoter Ali hodja et de le clouer ainsi par l’oreille droite à la poutre de chêne qui subsistait de l’ancien mirador, encastrée entre deux degrés de pierre sur la kapia.

Dans le désordre général et la panique qui régnaient sur la place du marché et autour du pont, tout le monde entendit cet ordre lancé à voix haute, mais personne ne le prit à la lettre. Que ne dit-on pas dans des circonstances pareilles ! La chose apparut d’abord complètement invraisemblable. Plutôt comme une menace en l’air, une invective ; quelque chose comme ça. Ali hodja non plus ne prenait pas l’affaire bien au sérieux. Et même le forgeron, qui avait reçu l’ordre de mettre la chose à exécution et qui était occupé à fixer les canons, semblait réfléchir et hésiter. Mais l’idée qu’il fallait clouer le hodja à la kapia avait été lancée et maintenant, ces gens effarés et pleins d’amertume roulaient dans leurs têtes différentes hypothèses sur la possibilité et l’opportunité de perpétrer un tel crime. Se fera – se fera pas ! Tout d’abord, la chose parut à la plupart d’entre eux insensée, odieuse et impossible, ce qu’elle était. Mais dans un tel moment de désarroi général, il fallait faire quelque chose, quelque chose d’énorme, d’inhabituel, et c’était la seule chose que l’on pût faire. Se fera pas – se fera ! Cette possibilité prenait peu à peu consistance et devenait avec chaque minute qui passait, avec chaque mouvement que l’on faisait, plus vraisemblable et plus naturelle. Pourquoi pas ? Et deux hommes tenaient déjà le hodja qui ne résistait pas vraiment. Ils lui attachèrent les mains dans le dos. On était encore bien loin d’une réalité aussi terrible et insensée. Mais on s’en rapprochait. Le forgeron, comme si tout à coup il avait honte de sa faiblesse et de son indécision, tira Dieu sait d’où un marteau avec lequel, un instant plus tôt, il fixait les canons. À l’idée que les Autrichiens étaient pour ainsi dire déjà là, à une demi-heure de marche de la ville, le forgeron se sentit résolu et fermement décidé à mener cette affaire jusqu’à son terme. Et c’est dans cette même idée déchirante que le hodja puisait son arrogante indifférence envers toute chose, y compris ce châtiment immérité, insensé et honteux qu’on lui infligeait.

C’est ainsi qu’en quelques instants se produisit ce qui, à chacun de ces instants, paraissait impossible et invraisemblable. Pas un seul de ces hommes ne considérait que la chose fût fondée et possible, et pourtant chacun d’eux contribua un peu à ce que le hodja se retrouvât sur le pont, cloué par l’oreille droite à la poutre de chêne qui se trouvait sur la kapia. Et quand tous se furent enfuis devant les Autrichiens qui descendaient vers la ville, le hodja demeura là dans cette position étrange, douloureuse et ridicule, condamné à rester à genoux sans bouger, car le moindre de ses mouvements lui causait une douleur intense et menaçait de lui arracher l’oreille, laquelle lui semblait aussi lourde et aussi grande qu’une montagne. Il criait, mais il n’y avait personne pour l’entendre et le tirer de cette fâcheuse situation, car tous, sans exception, s’étaient cachés dans les maisons ou dispersés dans les villages par peur aussi bien des Autrichiens qui arrivaient que des insurgés qui battaient en retraite. La ville paraissait abandonnée et le pont désert, comme si la mort y avait tout effacé. Il n’y avait ni vivants ni morts pour le défendre, il n’y avait qu’Ali-hodja, immobile, agenouillé sur la kapia, gémissant de douleur et imaginant, même dans cette situation, de nouveaux arguments contre Karamanlija. Les Autrichiens approchaient lentement. Leur avant-garde aperçut depuis la rive opposée les deux canons devant le caravansérail à côté du pont et elle s’arrêta aussitôt pour attendre ses propres canons de montagne. Vers midi, à partir d’un bosquet, ils envoyèrent sur le caravansérail abandonné quelques obus qui endommagèrent l’édifice déjà délabré et brisèrent les barreaux d’une délicatesse particulière, taillés d’une seule pièce dans la pierre tendre, qui ornaient les fenêtres. Ce n’est que lorsqu’ils eurent ébranlé et renversé les deux canons turcs et constaté qu’ils étaient abandonnés et que personne ne ripostait que les Autrichiens arrêtèrent de tirer et amorcèrent prudemment leur approche du pont et de la ville. Des honveds hongrois parvinrent jusqu’à la kapia d’un pas lent, le fusil à la main. Ils s’arrêtèrent, perplexes, devant le hodja recroquevillé qui, affolé par les obus qui passaient en sifflant et en grondant au-dessus de sa tête, en avait oublié un instant la douleur que lui causait son oreille clouée. Lorsqu’il aperçut les soldats peu avenants, leurs armes pointées vers lui, il se mit à gémir et à se lamenter, estimant que c’était une langue que tout le monde comprenait. Cela dissuada les honveds de tirer et le sauva. Tandis que les uns continuaient d’avancer pas à pas sur le pont, les autres restèrent à côté de lui, l’examinant de près sans pouvoir comprendre sa situation. Ce n’est qu’à l’arrivée d’un infirmier qu’ils trouvèrent des pinces, arrachèrent précautionneusement le clou, un de ceux dont on ferre les chevaux, et libérèrent Ali hodja. Il était tellement ankylosé et épuisé qu’il s’affaissa sur les marches de pierre, sans cesser de gémir et de se lamenter. L’infirmier lui passa sur son oreille blessée un liquide brûlant. À travers ses larmes, comme dans un rêve étrange, il regardait sur le bras gauche du soldat le large brassard blanc avec sa grande croix symétrique de toile rouge. Seule une forte fièvre peut provoquer des visions aussi repoussantes et horribles. Cette croix flottait et dansait dans ses larmes et, telle une énorme apparition, lui masquait tout l’horizon. Le soldat banda ensuite sa plaie et recouvrit le pansement de son turban. La tête ainsi enveloppée, les reins brisés, le hodja se releva et resta quelques instants sans bouger, appuyé au parapet du pont. Il avait du mal à retrouver son calme et à reprendre ses esprits. En face de lui, de l’autre côté de la kapia, juste sous l’inscription turque gravée dans la pierre, un soldat collait une large feuille de papier blanc. Bien qu’il eût la tête bourdonnante de douleur, le hodja ne put résister à sa curiosité naturelle et s’empêcher de regarder l’affiche blanche. C’était une proclamation du général Filipović, en serbe et en turc, adressée aux habitants de Bosnie et d’Herzégovine à l’occasion de l’entrée de l’armée autrichienne en Bosnie. L’œil droit fermé, Ali hodja déchiffra le texte en turc, et encore, seulement les phrases qui étaient imprimées en caractère gras :

« Habitants de Bosnie et d’Herzégovine !

« L’armée de l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie, a franchi la frontière de votre pays. Elle ne vient pas en ennemie pour s’emparer de vos terres par la force. Elle vient en amie, pour mettre fin aux désordres qui, depuis des années déjà, troublent non seulement la Bosnie et l’Herzégovine, mais aussi les régions frontalières de l’Autriche-Hongrie. […]

« L’Empereur et Roi ne pouvait plus admettre de voir la violence et la confusion régner à proximité de ses territoires, la misère et le malheur frapper aux frontières de ses États.

« Il a attiré l’attention des pays européens sur votre situation et un conseil des nations a décidé à l’unanimité de confier le soin à l’Autriche-Hongrie de vous rendre la paix et la prospérité que vous avez perdues depuis longtemps. […]

« Sa Majesté le sultan, soucieux de votre bien, s’est senti tenu de vous confier à la protection de son puissant ami l’Empereur et Roi.

« L’Empereur et Roi ordonne que tous les fils de ce pays soient égaux en droits devant la loi, que la vie, la foi et les biens de tous soient protégés. […]

« Habitants de Bosnie et d’Herzégovine ! Placez-vous avec confiance sous la protection des étendards glorieux de l’Autriche-Hongrie. Accueillez nos soldats comme des amis, soumettez-vous aux autorités, retournez à vos affaires, le fruit de votre labeur sera bien défendu. »

Le hodja lisait en s’arrêtant souvent, phrase par phrase, il ne comprenait pas tous les mots, mais tous lui faisaient mal ; et c’était une souffrance bien particulière qui n’avait rien à voir avec celle qu’il ressentait dans son oreille blessée, sa tête et ses reins. Maintenant seulement, à la lecture de ces mots, « les mots de l’empereur », il comprenait soudain que c’en était fini de lui, des siens et de tout ce qui était à eux, fini une bonne fois pour toutes, mais d’une étrange façon : les yeux regardaient, la bouche parlait, l’homme continuait d’exister, mais la vie, la vie véritable avait cessé. Un empereur étranger avait mis la main sur eux et une foi étrangère les avait conquis. C’était ce qui ressortait clairement de ces mots lourds de sens et de ces messages obscurs, et encore plus clairement de cette douleur de plomb dans sa poitrine, plus aiguë et plus intolérable que toute douleur humaine imaginable. Et même des milliers d’imbéciles comme ce Osman Karamanlija n’y pouvaient rien et n’y changeraient rien. (Le hodja continuait ainsi à se quereller en son for intérieur.) « Nous périrons tous ! » « Allons à la mort ! » A quoi bon ce tintamarre puisque des temps étaient venus où l’homme allait à sa perte sans pouvoir ni mourir ni vivre, mais en pourrissant comme un poteau dans la terre, en appartenant à tous sauf à lui-même. C’était un grand malheur, un véritable malheur que les Karamanlija et consorts ne voyaient pas et ne comprenaient pas et que, du fait même qu’ils ne le comprenaient pas, ils ne faisaient que rendre plus grave et plus honteux.

Plongé dans ces pensées, Ali hodja quitta lentement le pont. Il ne remarqua même pas que le soldat du service de santé le suivait. Ce n’était pas tant son oreille qui lui faisait mal que cet amer boulet de plomb qui, après qu’il eut lu « les mots de l’empereur », s’était installé au creux de sa poitrine. Il marchait lentement et il lui semblait qu’il ne passerait plus jamais sur l’autre rive, que ce pont, qui était la fierté de la ville et était intimement lié à sa famille depuis sa construction, sur lequel il avait grandi et aux abords duquel il avait passé sa vie, avait soudain été démoli en son milieu, à l’endroit de la kapia ; que cette large feuille de papier blanc avec la proclamation des Autrichiens l’avait coupé en deux comme une explosion silencieuse, et qu’à cet endroit il y avait maintenant un gouffre béant ; que certaines piles subsistaient encore, à gauche et à droite de cette brèche, mais qu’il n’y avait plus moyen de passer, car le pont ne reliait plus les deux rives, et chacun n’avait plus qu’à rester jusqu’à la fin des temps du côté où il se trouvait à ce moment-là.

Tout à ses visions enfiévrées, Ali hodja marchait lentement et titubait comme un grand blessé, les yeux pleins de larmes. Il avançait d’un pas hésitant, comme s’il était un mendiant qui, malade, franchissait le pont pour la première fois et entrait dans la ville étrangère et inconnue.

Des voix le tirèrent de ses pensées. Des soldats passaient à côté de lui. Il aperçut parmi eux le visage replet, débonnaire et moqueur de l’homme à la croix rouge sur le bras qui l’avait décloué. Toujours avec le même sourire, le soldat lui montra son pansement et demanda quelque chose dans une langue incompréhensible. Pensant qu’il lui proposait encore de l’aider, le hodja se raidit en se renfrognant :

— J’y arrive tout seul, ça va. Je n’ai besoin de personne.

Et d’un pas plus vif, plus décidé, il prit le chemin de sa maison.

 

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