Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 5 sur 25

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Le pont sur la Drina

Chapitre V

 

Le premier siècle passa, une période de temps fort longue et fatidique pour les hommes et beaucoup de leurs œuvres, mais imperceptible pour les grandes constructions, bien conçues et solidement bâties ; le pont avec sa kapia, de même que le caravansérail à côté de lui, dressait sa silhouette et remplissait sa fonction comme au premier jour. Et un deuxième siècle aurait pu passer ainsi sur eux, les saisons et les générations se succéder, sans que ces édifices subissent la moindre transformation. Mais ce que le temps n’avait pu faire, un concours de circonstances imprévisibles et lointaines le provoqua.

À cette époque, à la fin du XVIIe siècle, on chantait, racontait et chuchotait dans toute la Bosnie beaucoup de choses à propos de la Hongrie que l’armée turque, après une occupation de plusieurs siècles, commençait à évacuer Nombre de seigneurs bosniaques, défendant leurs domaines les armes à la main, laissèrent leurs os sur la terre de Hongrie au cours de cette retraite. Ils étaient néanmoins, pourrait-on dire, les plus chanceux, car beaucoup de ces seigneurs revinrent les mains vides et la bourse plate dans leur ancienne patrie bosniaque, où les attendaient une terre maigre, une vie étriquée et misérable, après les grands espaces et la vie confortable qu’ils avaient connus sur leurs vastes domaines de Hongrie. Un écho lointain et confus de tout cela parvenait bien jusqu’ici, mais personne ne pouvait imaginer que cette Ungria, cette terre connue uniquement par les chansons, pouvait avoir un lien quelconque avec la vie réelle et quotidienne de la ville. Pourtant, c’était bien le cas. La retraite turque de Hongrie entraîna la perte, entre autres, des propriétés du vakouf – lesquelles se retrouvaient hors des limites de l’Empire – et en même temps de leurs revenus qui servaient à l’entretien du caravansérail de Višegrad.

Les gens de la ville comme les voyageurs qui depuis un siècle fréquentaient l’Hostellerie de pierre s’étaient habitués à elle, sans jamais se demander avec quels subsides elle pouvait fonctionner, quelle en avait été l’origine et où en était la source. Tous s’en servaient, en profitaient comme d’un arbre fruitier généreux et béni qui se trouve sur le bord du chemin et n’appartient à personne et à tout le monde ; tous priaient machinalement le ciel pour « le repos de l’âme du vizir », mais il ne leur venait pas à l’idée que le vizir était mort depuis cent ans déjà, pas plus qu’ils ne se demandaient qui gardait et défendait à présent les terres du sultan et les vakoufs. Qui aurait pu imaginer un seul instant que les choses dans le monde dépendent à ce point les unes des autres et demeurent reliées entre elles, malgré une telle distance ? C’est ainsi que, les premiers temps, on ne remarqua même pas dans la ville que les ressources avaient tari. Le personnel travaillait et l’hostellerie accueillait les voyageurs comme auparavant. On pensait que l’argent destiné à l’entretien arriverait avec retard, comme cela s’était déjà produit dans le passé. Cependant, les mois passaient, puis les années, et l’argent n’arrivait toujours pas. L’intendant du vakouf en fonction à l’époque, Daut hodja Mutelević (tel fut le nom de famille que le peuple donna à ces gens d’après leur fonction), envoyait des suppliques dans toutes les directions, mais il ne recevait pas de réponse. Les voyageurs se servaient eux-mêmes et nettoyaient l’endroit, faisant le strict nécessaire pour eux et pour leurs bêtes, mais chaque hôte qui partait abandonnait derrière lui du fumier et du désordre, à charge pour celui qui lui succédait de nettoyer et de ranger, de la même façon qu’il avait lui-même remis en ordre ce qu’il avait trouvé sens dessus dessous et dans la saleté. Mais chacun laissait en partant un peu plus de crasse qu’il n’en avait trouvé à son arrivée.

Daut hodja fit tout ce qu’il pouvait pour sauver l’hostellerie et la maintenir en fonction. Il dépensa d’abord tout son argent, puis se mit à emprunter parmi les membres de sa famille. C’est ainsi que d’année en année il répara la coûteuse bâtisse. À ceux qui lui reprochaient de se ruiner pour sauver ce qui ne pouvait l’être, il répondait qu’il plaçait bien son argent, puisqu’il le prêtait à Dieu et était, en tant qu’intendant du vakouf, le dernier qui pouvait abandonner cette fondation visiblement abandonnée de tous.

Cet homme sage et pieux, têtu et obstiné, dont la ville garda longtemps le souvenir, ne se laissa en rien détourner de ses efforts désespérés. Tout entier voué à sa tâche, il s’était résigné depuis longtemps au fait que notre destinée sur cette terre n’est que lutte contre la déchéance, la mort et la disparition, et qu’il est du devoir de l’homme de persévérer dans cette lutte, même lorsqu’elle est sans espoir. Et assis devant l’hostellerie qui périclitait sous ses yeux, il répondait à ceux qui le dissuadaient de continuer ou le plaignaient :

— Je ne suis pas à plaindre. Car, nous tous, nous ne mourons qu’une fois, à la différence des grands hommes qui meurent deux fois : la première lorsqu’ils quittent ce monde, la seconde lorsque disparaît leur fondation pieuse.

Quand il ne fut plus en état de payer les journaliers, il entreprit, malgré son grand âge, d’arracher lui-même les mauvaises herbes autour de la bâtisse et d’y faire de menues réparations. C’est ainsi que la mort le surprit un jour qu’il était monté sur le toit pour réparer une tuile fêlée. Il était naturel qu’un simple hodja ne pût sauver ce qu’un grand vizir avait fondé et que les événements historiques avaient condamné à la ruine.

Après la mort de Daut hodja, le caravansérail tomba rapidement en ruine. De tous côtés apparaissaient des signes de décrépitude. Les rigoles à purin se bouchèrent et se mirent à empester, le toit laissait passer la pluie, les fenêtres et les portes battaient au vent, les écuries étaient envahies de fumier et de mauvaises herbes. Mais de l’extérieur, l’admirable bâtisse de pierre paraissait inchangée, tranquille et indestructible dans sa beauté. Les grandes fenêtres en ogive du rez-de-chaussée, avec leurs barreaux qui, aussi délicats que le fil le plus fin, étaient taillés d’une seule pièce dans la pierre tendre, considéraient le monde avec calme. Mais les fenêtres plus simples de l’étage manifestaient déjà des signes de misère, d’abandon et de désordre intérieur. Peu à peu, les gens se mirent à éviter de faire étape dans la ville, ou alors ils passaient la nuit à l’auberge des Ustamujiić qui était payante. Les voyageurs se firent de plus en plus rares au caravansérail, bien que, pour tout paiement, il y suffît d’invoquer le repos pour l’âme du vizir. Finalement, lorsqu’il fut clair que l’argent n’arriverait pas et qu’il n’y avait personne pour prendre en charge la fondation du vizir, tous, y compris les nouveaux intendants, délaissèrent le bâtiment, et le caravansérail resta muet et désert, il commença à se délabrer et à tomber en ruine, comme tous les édifices où personne ne vit et dont personne ne prend soin. Autour de lui poussaient les herbes folles, les chardons et les amarantes. Sur le toit, les corneilles et les choucas faisaient leur nid et se réunissaient en bandes braillardes.

C’est ainsi que, de façon prématurée et inattendue (toutes les choses de ce genre surviennent apparemment de façon inattendue), l’Hostellerie de pierre du vizir, abandonnée, se dégrada et tomba en ruine.

Mais si le caravansérail, par un étrange concours de circonstances, dut trahir sa vocation et périclita précocement, le pont, lui, qui ne nécessitait ni surveillance ni entretien, demeurait bien droit et égal à lui-même, reliant les rives opposées et faisant passer de l’une à l’autre les fardeaux vivants et morts, comme au premier jour de son existence.

Dans ses murs, les oiseaux faisaient leur nid, dans les lézardes invisibles que le temps ouvrait dans la pierre poussaient de maigres touffes d’herbe. La pierre jaunâtre et poreuse dans laquelle était construit le pont devenait plus dure et plus compacte sous l’action alternée de l’humidité et de la chaleur ; perpétuellement battue par le vent qui soufflait dans les deux sens en suivant la vallée de la rivière, lavée par les pluies et séchée par les rayons ardents du soleil, cette pierre avait pris avec le temps la couleur blanche et profonde du parchemin, et elle brillait dans l’obscurité comme si elle était éclairée de l’intérieur. Les grandes inondations, qui étaient fréquentes et faisaient régulièrement le malheur de la ville, ne pouvaient rien contre elle. Elles survenaient chaque année, au printemps et à l’automne, mais n’étaient pas toujours aussi dangereuses et fatales pour la bourgade à côté du pont. Chaque année, une ou deux fois au moins, la Drina en crue se troublait et charriait avec fracas sous les arches du pont des clôtures arrachées, des troncs abattus et des amas sombres de feuillage et de branchage provenant des forêts riveraines. Dans la ville, les cours, les jardins et les réserves des maisons les plus proches subissaient des dégâts. Et cela s’arrêtait là. Mais à des intervalles irréguliers de vingt à trente ans, de fortes inondations survenaient dont on gardait le souvenir aussi durablement que des révoltes ou des guerres et que l’on prenait longtemps comme point de repère pour calculer l’ancienneté des bâtiments et l’âge des hommes. (« Cinq ou six ans avant la grande crue. » « Lors de la grande crue. »)

Après ces grandes inondations, il ne restait pas grand-chose des biens meubles dans la partie de la ville qui s’étendait dans la plaine, sur la langue de terre sablonneuse entre la Drina et le Rzav. Une telle inondation ramenait toute l’agglomération quelques années en arrière. Les gens de cette génération passaient le reste de leur vie à réparer les dégâts et à compenser les pertes dues à « la grande crue ». Jusqu’à la fin de leur vie, ils évoquaient dans leurs conversations l’horreur de cette nuit d’automne où, par une pluie froide et un vent infernal, à la lumière de rares lanternes, chacun avait vidé sa boutique pour emporter la marchandise là-haut, à Mejdan, dans des maisons et des réserves appartenant à autrui. Lorsque le lendemain, dans le matin trouble, ils contemplaient du haut de la colline cette ville qu’ils aimaient aussi inconsciemment et violemment que leur propre sang et qu’ils voyaient l’eau boueuse et écumante qui avait envahi les rues à la hauteur des toits, ils essayaient de deviner à ces toits, dont l’eau arrachait avec fracas les planches une à une, à qui appartenaient les maisons restées debout.

Lors des slavas familiales et des veillées de Noël, ou pendant les nuits du ramadan, les pères de famille grisonnants, alourdis et soucieux, s’animaient soudain et devenaient loquaces dès que la conversation tombait sur l’événement le plus important et le plus pénible de leur vie, « la grande crue ». Avec quinze ou vingt ans de recul, pendant lesquels ils avaient de nouveau gagné de l’argent et reconstruit les maisons, « la grande crue » leur apparaissait comme quelque chose de terrible et d’énorme, mais qui leur était en même temps cher et proche ; elle constituait un lien intime entre les gens encore vivants, de moins en moins nombreux, de cette génération, car rien ne rapproche plus les hommes qu’un malheur partagé auquel on a survécu. Eux aussi se sentaient étroitement liés par le souvenir de cette catastrophe passée. C’est pourquoi ils aimaient évoquer ensemble ce coup du sort le plus dur qu’ils eussent reçu dans leur vie, et ils y trouvaient un plaisir incompréhensible pour les plus jeunes ; leurs souvenirs étaient inépuisables, et ils les ressassaient inlassablement ; ils complétaient à tour de rôle le récit et se rappelaient les uns aux autres certains détails, ils se regardaient dans les yeux, dans leurs yeux de vieillards à la cornée scléreuse et jaunâtre, et y voyaient ce que les plus jeunes ne pouvaient même pas pressentir ; ils se grisaient de leurs propres mots ; ils noyaient leurs soucis du moment dans le souvenir de problèmes plus graves résolus depuis longtemps de façon favorable.

Assis bien au chaud dans leurs maisons, envahies naguère par cette inondation, ils racontaient pour la centième fois avec un plaisir particulier certaines scènes émouvantes ou tragiques. Et plus le souvenir était pénible et douloureux, plus ils trouvaient de volupté à l’évoquer. À travers la fumée du tabac ou un petit verre d’une eau-de-vie douce, ces scènes étaient souvent transformées, exagérées, embellies par l’imagination et la distance, mais aucun d’eux ne s’en apercevait et chacun aurait été prêt à jurer que tout s’était bien passé ainsi, car tous participaient inconsciemment à ces enjolivements involontaires.

Ainsi quelques vieillards se souvenaient-ils encore de la dernière « grande crue », dont ils pouvaient sans fin parler entre eux, répétant aux jeunes qu’il n’y avait plus de catastrophes comme autrefois, mais qu’on ne connaissait plus non plus l’opulence et la générosité du ciel de ce temps révolu.

Une des plus grandes inondations que l’on ait jamais connues, qui avait eu lieu dans la dernière année du XVIIIème siècle, était restée particulièrement longtemps gravée dans les mémoires, alimentant force récits.

À l’époque, dans cette génération, comme le raconteraient les vieux par la suite, presque plus personne ne se souvenait de la dernière grande inondation. Pourtant, pendant les pluies d’automne, tous étaient sur leurs gardes, sachant bien que « l’eau est une ennemie ». Ils vidaient les magasins les plus proches de la rivière, faisaient des rondes de nuit, armés de lanternes, le long de la berge et prêtaient l’oreille au grondement de l’eau, car les vieilles gens prétendaient qu’à un bourdonnement bien particulier du courant, on pouvait deviner si l’on aurait une de ces inondations normales qui chaque année affectaient la ville et ne causaient que des dégâts minimes, ou si ce serait l’une de celles, fort heureusement rares, qui submergeaient et le pont et la ville, emportant tout ce qui n’était pas construit en dur et sur des fondations solides. Cependant, on vit que la Drina ne grossissait pas et la ville sombra ce soir-là dans un profond sommeil, les gens étant épuisés après les heures de veille et les émotions de la nuit précédente. C’est ainsi qu’ils furent trompés par l’eau. Au cours de la nuit, le Rzav monta brutalement comme il ne l’avait jamais fait et, rouge de boue, il vint gonfler et obstruer la Drina à leur confluent. Et les deux rivières ne firent plus qu’une au-dessus de la ville.

Suljaga Osmanagić, un des musulmans les plus riches de la ville, possédait à cette époque un pur-sang arabe alezan d’une grande valeur et d’une beauté exceptionnelle. Dès que la Drina refoulée commença à grossir, avant même qu’elle envahît les rues, l’alezan se mit à hennir sans répit jusqu’à ce qu’il eût réveillé les domestiques et le maître de maison et qu’on l’eût sorti de son écurie située au bord de la rivière. C’est ainsi que la plus grande partie de la ville fut réveillée. Sous une pluie froide et dans un vent furieux, par cette nuit noire d’octobre, les gens s’enfuirent de leurs maisons en sauvant ce qui pouvait être sauvé. À demi vêtus, ils pataugeaient dans l’eau jusqu’aux genoux, portant sur leurs dos les enfants réveillés et en pleurs. Le bétail terrorisé bêlait. On entendait à chaque instant le bruit sourd des souches et des troncs arrachés par la Drina aux forêts inondées qui heurtaient les piles du pont.

En haut de la colline, à Mejdan, où l’eau n’avait jamais réussi à monter, toutes les fenêtres étaient éclairées et de faibles lanternes s’agitaient et se déplaçaient dans les ténèbres. Toutes les maisons étaient ouvertes et accueillaient les sinistrés, trempés et hagards, tenant les enfants et les objets de première nécessité dans leurs bras. Même dans les étables, des feux brûlaient autour desquels les gens qui n’avaient pu trouver de la place dans les maisons se séchaient.

Les notables du bazar, après avoir mis tout le monde à l’abri, les musulmans dans les maisons musulmanes, les chrétiens et les juifs dans les maisons chrétiennes, s’étaient réunis dans la grande pièce au rez-de-chaussée de la demeure de Hadži-Ristanov. Il y avait là les responsables et les administrateurs de tous les quartiers, épuisés d’avoir réveillé et mis en sûreté tous leurs concitoyens. Musulmans, chrétiens et juifs mêlés. La force des éléments et le poids du malheur partagé rapprochaient ces gens et jetaient un pont, pour un soir du moins, au-dessus de l’abîme qui séparait une communauté de l’autre, surtout les chrétiens des musulmans. Il y avait là Suljaga Osmanagić, le négociant Petar Bogdanović, Mordo Papo, le pope Mihailo, homme corpulent et peu loquace mais plein d’esprit, Mula Ismet, le hodja grassouillet et plein de sérieux de la ville, ainsi qu’Elias Levi, dit Hadži Liačo, le rabbin, connu bien au-delà de la ville pour son bon sens et son naturel avenant. Il y avait en outre une dizaine de riches commerçants, représentants des trois confessions. Tous étaient mouillés, blêmes, les mâchoires serrées, mais calmes en apparence ; ils étaient assis, fumaient et discutaient des mesures de sauvetage qui avaient été prises et de ce qu’il faudrait encore faire. À chaque instant entraient de jeunes gens ruisselants d’eau qui annonçaient que tout ce qui respirait et était en vie avait été évacué à Mejdan et dans le quartier de la Citadelle, réparti entre les maisons musulmanes et chrétiennes, tandis que l’eau, en bas, continuait à monter et à envahir les rues les unes après les autres.

À mesure que la nuit avançait – et elle avançait lentement, elle semblait être immense, enfler et grandir sans cesse comme l’eau dans la plaine –, les commerçants et les notables commençaient à se réchauffer grâce au café et à la rakia. Un cercle chaleureux et étroit se formait, comme une nouvelle existence, faite de réalités mais elle-même irréelle, qui n’était ni ce qu’avait été la veille ni ce que serait le lendemain ; quelque chose comme une île éphémère dans l’inondation du temps. La conversation s’animait et, comme par un accord tacite, on changeait de sujet. Tout le monde évitait même d’évoquer les inondations précédentes, que l’on ne connaissait que par ouï-dire, et parlait d’autres choses qui n’avaient rien à voir avec l’eau et la catastrophe qui était en train de se produire.

Ces hommes désespérés faisaient des efforts désespérés pour paraître calmes et indifférents, presque frivoles. Selon une sorte de pacte tacite et comme par superstition, conformément aux règles implicites et sacrées de la bienséance et du savoir-vivre en usage depuis des temps immémoriaux dans leur classe, chacun d’eux considérait de son devoir de s’efforcer, en cet instant, de cacher, en apparence du moins, ses soucis et ses craintes et, devant ce malheur contre lequel on ne pouvait rien, de parler d’un ton badin de choses qui n’avaient aucun rapport avec lui.

Mais juste au moment où ces gens commençaient à reprendre leur calme en conversant, à trouver un peu l’oubli, et par là même le repos et l’énergie qui leur serait si indispensable le lendemain, on leur amena Kosta Baranac. Ce jeune commerçant était complètement trempé, crotté jusqu’au genou et débraillé. Troublé par la lumière et la présence de tant de monde, il fixait ses pieds comme s’il dormait à moitié, essuyant de la paume de la main son visage ruisselant. On lui fit de la place et lui offrit un verre de rakia qu’il ne réussit pas à porter à ses lèvres. Il tremblait de tout son corps. On chuchota qu’il avait voulu sauter dans le courant sombre qui dévalait la rive sablonneuse, juste à l’endroit où se trouvaient ses greniers et ses celliers.

C’était un homme jeune qui n’était pas de Višegrad, mais avait été amené à la ville une vingtaine d’années plus tôt comme apprenti, s’y était marié plus tard dans une bonne famille et s’était rapidement installé à son compte. Ce fils de paysan, qui s’était brusquement enrichi les dernières années grâce à quelques bonnes affaires menées avec audace et sans scrupules et avait devancé de nombreuses maisons fortunées de la ville, n’était pas habitué à perdre et ne savait pas supporter le malheur. Cet automne, il avait accaparé de grandes quantités de prunes et de noix, pour des sommes dépassant largement ses possibilités réelles, escomptant que, dans l’hiver, il dicterait le prix du pruneau et de la noix et rembourserait ainsi ses dettes en faisant des bénéfices, comme cela avait été le cas les années précédentes. Maintenant, il était ruiné.

Il fallut un certain temps pour que s’efface l’impression laissée sur tous par le spectacle de cet homme perdu. En effet, ils étaient tous, plus ou moins, frappés par cette inondation, et seules leur éducation et les règles de la bienséance faisaient qu’ils se maîtrisaient mieux que ce parvenu.

Les plus vieux et les plus respectés orientèrent de nouveau la conversation vers des sujets anodins. Ils se lancèrent dans de longs récits des temps anciens, qui n’avaient pas le moindre lien avec la catastrophe qui les avait acculés à se réfugier là et les entourait de tous côtés.

On buvait de la rakia brûlante. Au fil de leurs histoires ressuscitaient des personnages étranges du passé, le souvenir des habitants les plus excentriques et les plus bizarres de la ville, et de toutes sortes d’événements comiques ou insolites ; le pope Mihailo et Hadži Liačo surpassaient tous les autres. Et lorsqu’ils revenaient sans le vouloir aux « grandes crues » précédentes, ils ne mentionnaient que des détails futiles et drôles, ou qui du moins paraissaient tels après tant d’années, comme s’ils lançaient des sorts et défiaient ainsi l’inondation. On évoqua le pope Jovan, jadis à la tête de la paroisse, dont les ouailles disaient que c’était un brave homme, mais qu’il n’avait pas « la main heureuse » et que ses prières avaient peu d’écho auprès de Dieu.

Pendant les sécheresses d’été qui anéantissaient souvent toute la moisson, le pope Jovan conduisait régulièrement la procession et disait en vain des prières pour la pluie, après quoi s’ensuivait en général une sécheresse encore plus grande sous un soleil implacable. Et lorsque après un tel été de sécheresse, la Drina, un automne, se mit à grossir et que menaça l’inondation, le pope Jovan se rendit sur la berge, réunit ses paroissiens et se mit à lire une prière pour que pluie cesse et que l’eau redescende. C’est alors qu’un certain Jokić, ivrogne et fainéant, considérant que le bon Dieu envoyait en général le contraire de ce que le pope Jov demandait dans sa prière, lança à haute voix : « Pas cet prière, mon père, celle de l’été, pour la pluie. Sûr qu’elle ferait baisser l’eau. »

Le gros et gras Ismet efendi parla à son tour de ses prédécesseurs et de leur lutte contre les inondations. Ain : lors d’une crue très ancienne, deux hodjas de Višegri sortirent pour dire une prière contre cette calamité. L’un d’eux avait sa maison dans la ville basse, menacée par les eaux, tandis que l’autre habitait sur la colline, là où les cru ne montaient jamais. Ce fut le hodja de la colline qui lut premier la prière, mais l’eau ne recula nullement. Alors le jeune Tsigane, dont la maison commençait à être engloutie s’écria : « Amenez donc, braves gens, le hodja de la ville basse, celui dont la maison est sous les eaux comme les nôtres. Vous ne voyez donc pas que celui de la colline prie du bout des lèvres ? »

Hadži Liačo, le visage écarlate et souriant, les boucles exubérantes de sa chevelure blanche dépassant de son fez (étrangement plat), rit de cette histoire et lança au pope et à hodja :

— Ne parlez pas trop des incantations contre l’inondation, sinon nos gens vont y penser et nous obliger tous les trois à sortir sous cette pluie battante pour lire des prières pour faire reculer les eaux.

Ainsi se succédaient des histoires qui, insignifiantes en elles-mêmes et incompréhensibles pour les autres, n’avaient de sens que pour ces vieillards et les gens de leur génération des souvenirs anodins mais qui leur étaient familiers et cher ; et qui évoquaient la vie monotone, belle et dure, de la bourgade, leur vie ; tout cela était fort ancien et avait bien changé, tout en restant très étroitement lié à eux, mais néanmoins éloigné du drame qui les réunissait contre leur gré dans ce cercle fantastique.

C’est ainsi que ces notables, des hommes endurcis et habitués depuis l’enfance aux malheurs de toutes sortes, vinrent à bout de la nuit de la « grande crue », et, trouvant en eux la force de plaisanter face à la catastrophe qui survenait, ils se jouèrent de l’infortune à laquelle ils ne pouvaient échapper.

Mais, dans leur for intérieur, ils étaient tous profondément inquiets et chacun, sous ses airs de plaisanter et de se rire du malheur, comme sous un masque, tournait et retournait des idées noires en tendant l’oreille au grondement des eaux et du vent qui venait de la ville basse où demeuraient tous ses biens. Et le lendemain matin, après avoir ainsi passé la nuit, ils purent, de Mejdan, contempler dans la plaine leurs maisons submergées par les eaux, les unes à moitié, les autres jusqu’au bord du toit. Ce jour-là, pour la première et la dernière fois de leur vie, ils virent la ville sans le pont. Le niveau de la rivière avait monté d’une dizaine de mètres, si bien que l’eau avait comblé les larges et hautes arches et se déversait par-dessus le pont qui avait disparu sous elle. Seul l’endroit surélevé où se trouvait la kapia dépassait de la surface plane des eaux troubles et, submergé par les flots, il faisait comme une petite cascade.

Mais deux jours plus tard, l’eau baissa soudainement, le ciel s’éclaircit et le soleil apparut, chaud et généreux comme il ne peut l’être que certains jours d’octobre dans cette région au climat agréable. Par cette belle journée, la ville offrait un spectacle terrible et pitoyable. Les maisons des Tsiganes et des miséreux sur la berge étaient penchées dans le sens du courant, beaucoup n’avaient plus de toit, la chaux et l’argile avaient disparu, mettant à nu leur treillis d’osier noir, ce qui les faisait ressembler à des squelettes. Les cours n’avaient plus de palissades, aux maisons des riches béaient les fenêtres défoncées ; sur les murs, une ligne de boue rouge indiquait le niveau de la montée des eaux. Nombre d’étables avaient été emportées, les granges renversées. Dans les boutiques basses, on avait de la boue jusqu’aux genoux, et cette boue recouvrait toute la marchandise qui n’avait pas pu être emportée à temps. Des arbres entiers, apportés par les eaux, étaient coincés en travers des rues, parmi les cadavres enflés du bétail noyé.

C’était leur ville, dans laquelle il fallait maintenant descendre et continuer de vivre. Et entre les rives inondées, au-dessus des eaux qui roulaient bruyamment, encore troubles et gonflées, se dressait le pont, blanc et intact, au soleil. L’eau engloutissait à moitié les piles et le pont semblait s’être transporté dans une rivière plus profonde que celle qui coulait habituellement sous ses arches. De la boue s’était déposée le long du parapet et elle séchait maintenant en se craquelant au soleil, sur la kapia s’était formé un amas de branchages et d’alluvions, mais cela n’avait en rien changé l’apparence du pont, le seul à avoir survécu à l’inondation sans dommage et à en sortir égal à lui-même.

Tous les habitants de la ville se mirent aussitôt au travail, impatients de gagner de l’argent et de réparer les dégâts. Personne n’avait le temps de réfléchir à ce que représentait et signifiait le pont victorieux, mais en vaquant à leurs affaires, dans cette ville infortunée où l’eau avait tout abîmé, ou du moins transformé, tous savaient qu’il y avait dans leur vie quelque chose qui résistait aux éléments et qui, grâce à l’insaisissable harmonie de ses formes et à la force invisible et sage de ses fondations, sortait de chaque épreuve intact et inchangé.

L’hiver qui survint alors fut dur. Tout ce qui avait été remisé dans les cours et les greniers, bois, blé, foin, avait été emporté par l’inondation, il fallait réparer les maisons, les étables et les clôtures, chercher à crédit de nouvelles marchandises à la place de celles qui avaient été détruites dans les réserves et les boutiques. Kosta Baranac, qui avait subi les plus grosses pertes du fait de ses spéculations éhontées sur les prunes, ne survécut pas à l’hiver ; il mourut de chagrin et de honte. Il laissait des enfants en bas âge, dans une quasi-misère, et des créances modiques, dispersées dans tous les villages. Il laissait aussi le souvenir d’un homme qui avait présumé de ses forces.

Mais dès l’été suivant, les souvenirs de la grande inondation vinrent enrichir la mémoire des vieilles gens où ils devaient rester gravés longtemps, tandis que les jeunes, assis sur la pierre blanche et lisse de la kapia, chantaient et devisaient au-dessus de l’eau qui coulait en contrebas, accompagnant de sa rumeur leurs chansons. L’oubli guérit tout, et chanter est le meilleur moyen d’oublier, car dans une chanson l’homme ne se souvient que de ce qu’il aime.

Ainsi, sur la kapia, entre le ciel, la rivière et les collines, on apprenait de génération en génération à ne pas regretter outre mesure ce que les eaux troubles emportaient. C’est là que l’on s’imprégnait de la philosophie innée des habitants de Višegrad : que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, « comme le pont sur la Drina ».

 

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