Le pont sur la Drina
Postface
Ils ne peuvent détruire les ponts d’Andrić
En reprenant mes notes sur Ivo Andrić, au début de l’année 1994, je ne cesse de m’imaginer les réactions possibles de l’auteur du Pont sur la Drina à l’encontre de la guerre qui sévit dans notre pays : serbe par son choix et sa résidence en dépit de son origine croate et de sa provenance catholique, bosniaque par sa naissance et son appartenance la plus intime, yougoslave à part entière tant par sa vision poétique que par sa prise de position nationale, que ferait-il au moment où se détruit tout ce qu’il avait aimé et soutenu, ce à quoi son œuvre est si profondément liée ? Les ponts réels ou symboliques qu’il a décrits ou bâtis dans tant de ses ouvrages sont-ils brisés et détruits à jamais ? J’imagine difficilement Andrić devant de telles questions.
Ivo Andrić aura très probablement été l’un de ces grands auteurs slaves dont le vrai visage demeura longtemps inconnu en Occident. Même le prix Nobel de littérature (qu’il reçut en 1961) n’aura pas eu l’effet escompté : dans bon nombre de pays, en France d’abord, son œuvre reste à découvrir. Son refus de toute publicité, sous quelque forme que ce fût, même la plus inavouée, a été peut-être aussi cause de cette méconnaissance : « Dans toute manifestation publique, il y a quelque chose d’indécent », fait-il dire à Goya dans un dialogue imaginaire avec l’artiste.
Andrić gagnait en estime ce qu’il perdait en renom. Peu d’événements ont autant ébranlé la vie culturelle de l’ex-Yougoslavie que sa mort, survenue le 13 mars 1975. Comme si son tempérament apparemment calme et distant rassurait les habitants de ce pays sillonné par l’une des histoires les plus tourmentées de l’Europe.
Andrić se tenait éloigné, aussi bien par son œuvre que par son mode de vie, de toute actualité politique. Il était réservé vis-à-vis des « incertitudes du jour ou du siècle », sceptique face à ce qu’il nommait « les ivresses du moment », méfiant à l’égard de tout ce qu’il trouvait « trop subit » ou « pas assez mûr ». Ce n’est qu’au début même de sa carrière, lors de la Première Guerre mondiale, qu’il s’engagea dans les rangs de l’organisation La Jeune Bosnie, dont le membre le plus connu, Gavrilo Princip, abattit François Ferdinand à Sarajevo, en 1914.
Que pouvait-on savoir, à l’étranger, de ce qui se tissait derrière cet assassinat qui alluma la grande guerre mondiale ? Que savait-on, en réalité, de ces régions ombrageuses, longtemps en marge de l’histoire européenne et pourtant à proximité même des plus anciennes cultures ? De ces contrées accablées par les asservissements les plus cruels qu’ait connus ce millénaire ? A-t-on jamais assez expliqué et compris les raisons profondes de cette révolte longuement mûrie et dont la violence coûta la vie à l’héritier du trône impérial austro-hongrois ?
Le jeune Andrić admirait « ces trames secrètes de l’action » ainsi que les gestes de ceux qui, « silencieux et retirés dans leur chambre mal éclairée, préparent le soulèvement ». Bien qu’il ne fût pas un insurgé, ses prises de position lui valurent, lors de la Première Guerre mondiale, les prisons autrichiennes et l’exil dont les traces marquèrent son premier livre de prose poétique portant le titre significatif de Ec Ponto (1918). Le thème de son deuxième recueil ne sera pas moins évocateur : Troubles (1919).
L’Europe de sa jeunesse paraissait à notre écrivain « pleine d’espoir indicible et de pensées inexprimées », alors que la marche de l’histoire lui semblait « lourde et quasiment fatale ». Ses études (non achevées) de philologie slave et d’histoire le menèrent successivement à Zagreb, à Vienne, à Cracovie, à Graz (où il soutient, en 1923, sans trop de prétentions universitaires, une thèse sur « La vie spirituelle de la Bosnie sous les Turcs »). À la veille de l’armistice, qui devait réunir les peuples de la Yougoslavie sous l’égide de la dynastie serbe des Karadjordjevitch, il lança à Zagreb, avec quelques amis, la revue Le Sud littéraire, d’une tendance pro-yougoslave marquée, celle-là même des Jeune Bosnie et des patriotes croates de son entourage, partisans inconditionnels de l’unité nationale de tous les Slaves du Sud.
Entre 1921 et 1941, il poursuivit une carrière de diplomate et connut de près différents pays d’Europe (Autriche, Roumanie, Espagne, Suisse). Il séjourna plusieurs fois en France. La déclaration de la Seconde Guerre mondiale lui fut notifiée à Berlin, où il était ambassadeur d’une Yougoslavie monarchique sans véritable monarque. Les livres qu’il publia entre-temps, des recueils de nouvelles, traitaient généralement de sujets pris dans l’histoire de la Bosnie (où il vit le jour en 1892, dans le petit village de Dolac, près de Travnik).
La « drôle de guerre » le ramena à Belgrade. Il avait interdit la publication de ses ouvrages lors de l’occupation nazie, s’enfermant dans un silence solitaire et laborieux. Pendant cette période, réfléchissant sur l’histoire de son pays et celle de l’Europe, il écrivit, dans Belgrade occupé, trois livres majeurs, dont ses deux chefs-d’œuvre romanesques mondialement connus : Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik. Ce fut un acte de résistance très particulier, le plus pur engagement d’écrivain.
Lorsque ses romans-chroniques, au début de l’après-guerre, furent publiés, ils connurent d’emblée un accueil enthousiaste (seuls quelques publicistes, aveuglés par les préceptes d’un prétendu « réalisme socialiste » que l’on essayait alors d’importer en Yougoslavie, restèrent réservés vis-à-vis de sa vision du passé et son « manque d’optimisme »). D’autres ouvrages, écrits plus tard (notamment le récit intitulé La Cour maudite) confirmèrent son exceptionnelle originalité. Fort éloigné des « thèses » ou des « tendances » jdanovisantes, aussi bien dans les lettres que dans la vie culturelle en général, Andrić accueillit avec une sympathie manifeste le dégel consécutif à la rupture titiste avec les staliniens.
L’incomparable clarté de son style, sobre et lapidaire, évoque la longue tradition orale de la poésie populaire et des légendes de son pays (tradition qui s’était enracinée sous l’occupation ottomane, durant laquelle l’usage de l’écriture fut peu pratiqué par la population indigène). Une élégance dépourvue de tout artifice, jointe à un raffinement naturel et cultivé, avait fait de ce narrateur un classique des lettres aussi bien yougoslaves que slaves en général, comparable à un Gogol ou à un Tchékhov. Sa vision d’un passé à la fois historique et a-historique, en même temps légendaire et réel, est toute centrée sur la Bosnie, cette région centrale de l’ex-Yougoslavie où se rencontrent et se heurtent l’Orient et l’Occident, et où se côtoient plusieurs nationalités et religions : Serbes, Croates (respectivement orthodoxes et catholiques, avec leurs ancêtres bogomiles), musulmans, juifs… Andrić se proposait de mettre en valeur « les vertus simples » des habitants de ces « milieux indigents qui sont la scène des grandes choses et des véritables miracles ».
Une telle détermination aurait pu céder à quelques-unes des tentations bien connues du roman historique, avec ses variantes pathétiques ou édifiantes, passéistes ou nationalistes, sentimentales ou pittoresques. Rien de tel chez Andrić. Aucune trace de ce romantisme et de ses nombreux avatars dans les lettres slaves. Peu de choses en commun avec un Stéphane Zeromski ou, encore moins, avec un Sienkiewicz ou bien avec le Pouchkine de Boris Godounov. Ce regard, plongé dans un passé informe, ne se contente nullement de refaire des inventaires surannés. Andrić ressemble à un sage d’Orient qui ne se soucie guère d’édifier, mais cherche simplement à transmettre sa sagesse. Leonardo Sciascia l’a bien senti et formulé à l’occasion de l’une des traductions de notre auteur en italien : « Un sage dans la mesure où la conscience du passé vit et sent le présent et se confie à l’avenir… » Ce sage semble pourtant bien résigné. Andrić n’oublie à aucun instant que « le mal, le malheur et l’inquiétude parmi les hommes sont choses stables et constantes et que rien n’y peut être changé : chaque pas que nous faisons nous mène à notre tombe ».
Une constance assez rare à notre époque caractérise la vie et l’œuvre littéraire d’Andrić depuis ses premiers poèmes et ses débuts de novelliste, inaugurés par l’extraordinaire récit de l’Itinéraire d’Ali Djerdjelez. Si le chrétien des jeunes années, lecteur de Kierkegaard, a évolué vers un apparent agnosticisme, l’écrivain ne semble guère avoir changé. Sa philosophie (il aurait difficilement admis ce terme) se trouve peut-être le mieux exprimée dans Le Pont sur la Drina, grande fresque du grouillement humain dans la petite bourgade de Višegrad, dont le destin s’organise autour d’un pont sur une rivière qui ne fait que couler, indifférente. Les siècles sourds et sombres, à peine éclairés çà et là par quelque hésitante lumière, passent tout comme l’eau de la Drina. Les générations meurent et se succèdent, semblables les unes aux autres, laissant derrière elles, pour tout héritage, quelques traces difficilement reconnaissables, figure pâlie, signes délébiles, textes narrés ou, parfois, écrits : « quelques légendes principales ». Le pont résiste bien autrement : « Les lunaisons se succédaient et les générations disparaissaient rapidement, mais lui demeurait, immuable, comme l’eau qui coulait sous ses arches. Il vieillissait, naturellement, lui aussi, mais selon une échelle de temps bien supérieure non seulement à la durée d’une vie humaine, mais aussi à toute une suite de générations… » La constance de cet édifice enseignait « que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, comme le pont sur la Drina ».
Andrić se garde bien de faire de ses ponts (d’autres ponts apparaissent dans ses nouvelles, par exemple Le Pont sur la Jépa) une allégorie naïve, de se laisser tenter par une imagerie facile. Au centre de sa narration, qui subjugue par un intérêt toujours renouvelé et une intarissable invention, le pont sur la Drina constitue le point fort autour duquel se concentrent les vies discordantes des hommes et qui donne forme au destin de la communauté : « Il secouait, telle de la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout, inaltéré et inaltérable. »
La façon dont surgit et se fait la bourgade de Višegrad, les modes de vie et de communication qui s’y structurent autour de l’axe déterminant que constitue le pont même : toute une anthropologie y est présente ou pressentie qui fait curieusement songer à certaines descriptions de Lévi-Strauss, qu’elle précède. Ainsi rend-on intelligible un passé opaque, auquel il n’a pas été donné de devenir historique : Andrić restitue une histoire aux peuples qui en ont été longtemps privés, une grande charte historique dont l’écriture est lisible, où l’on peut se reconnaître et s’identifier. Cette entreprise est caractéristique de toute son œuvre.
Le pont sur la Drina voit surgir des ténèbres quelque lumière de conscience ainsi qu’une volonté tenace de secouer et de rejeter les entraves. Andrić se garde pourtant de ressembler à un tribun, même quand, aux alentours de 1914, apparaissent sur les dalles du même pont les débats de ses compagnons de la Jeune Bosnie. Il rappelle pourtant qu’ « une nouvelle vie est un mélange du vieux et du nouveau ». Rien ne lui semble mériter une exaltation excessive, sinon, peut-être, dans de très rares instants, « les anges révoltés, pendant cette brève échéance où ils ont encore tous les droits des anges et toute la puissance des révoltés »… Rien de ce qui pourrait avoir trait au moment historique et politique où le livre fut écrit n’y est jamais manifeste : à la fin de l’ouvrage, juste une petite note rappelle « Belgrade, année 1942 ».
La Chronique de Travnik comporte une mention semblable (Belgrade, avril 1942). On pourrait dire que le temps de cette chronique est bien plus réduit, si c’était le temps mesurable qui comptait ici. La petite ville de Travnik, résidence du vizir turc de la province occupée de Bosnie, devait resurgir entre octobre 1806 et mai 1814 de ces ténèbres, effleurée soudain par l’histoire européenne : Napoléon y ouvre un consulat. Pour ne pas lui laisser trop d’avance, l’Autriche l’imite. Ces faits, apparemment sans grand intérêt historique, sont appelés à jouer un rôle analogue à celui du pont sur la Drina à Višegrad : la vie semble s’y structurer autour de « quelque chose ». La population, peu préparée aux changements, désapprouve les nouveaux venus qui bousculent son train-train habituel. Voilà l’occasion pour le virtuose Andrić de jouer sur tous ces registres. Nous verrons en même temps une basse couche constituée par la raïa (terme péjoratif par lequel les occupants ottomans désignaient le peuple), Serbes et Croates, les premiers dirigés par leurs popes (pro-russes et par conséquent antinapoléoniens) et les seconds guidés par leurs prêtres franciscains (hostiles eux aussi à Napoléon à cause de ses démêlés avec la papauté et plutôt favorables à l’Autriche catholique) ; à côté d’eux, une petite communauté juive ; au-dessus de tous, les Turcs, avec leur singulière hiérarchie culminant dans le tout-puissant vizir, conquérants venus de loin, cherchant à absorber les indigènes slaves islamisés. Au milieu de ce grouillement se trouve un consul français, Daville de son nom, avec sa famille et son jeune adjoint nommé Des Fossés, entourés d’un personnel consulaire d’occasion, recruté on ne sait comment ; en face d’eux sont leurs homologues autrichiens. Mélange ethnique et historique en même temps, embrouillamini de croyances et de coutumes diverses, croisement de mentalités et de consciences divergentes, le texte résume en quelque sorte les événements actuels…
L’intérêt se concentre en fait, de manière quasiment imperceptible, sur la rencontre de l’Orient et de l’Occident, leur incompréhension réciproque accentuée par un milieu arriéré. En dehors d’une atmosphère subtilement suggérée et d’une vision qui ne sacrifie à aucune sorte de folklorisme de bazar, les deux Français occupent le tout premier plan de ce roman-chronique : le débonnaire Daville, auteur de quelques articles publiés dans Le Moniteur, parisien et poète du dimanche, semble représenter ceux qui n’avaient presque rien compris à la Révolution et qui avaient pourtant suivi – et parfois admiré – Napoléon, sans trop regretter sa chute ; par contre, le jeune Des Fossés, enfant d’une époque nouvelle, annonce discrètement un nouveau comportement, sinon un nouveau type d’homme, un Julien Sorel qui, tout en se passionnant pour son entreprise, ne se laisserait point dominer par l’ambition.
Ici la légende ne peut avoir la même place que dans le précédent
ouvrage : nous sommes confrontés à une histoire véritable et vérifiée (1)qui, par elle-même, évince le légendaire ou le réduit à une proportion infime. Une sorte de « malédiction » plane sur la Bosnie, « pays muet…, fait de silence et d’incertitude » où l’on a l’impression, d’après les rapports de Daville, que « rien au monde ne se laisserait apaiser ni régler ». L’un des trois vizirs qui se succèdent, apparemment affable, va jusqu’à montrer à ses hôtes étrangers, lors d’une réception officielle, les oreilles coupées d’insurgés serbes. Seul Des Fossés arrive à pénétrer quelque peu à l’intérieur de ce monde et de son passé contradictoire. Héraut d’une nouvelle histoire, il se rend compte que « la méchanceté et la bonté d’un peuple sont le produit des circonstances ». On entend de sa bouche, par moments, la leçon de l’Encyclopédie, devenue récit grâce à l’art du conteur. Le jeune Français arrive seul à communiquer avec la faune étrange que drainent les consulats, comme le médecin Cologna, un « original » qui lui révèle le vrai destin de l’homme du Levant « se faufilant péniblement entre l’Orient et l’Occident, sans appartenir à l’un ou à l’autre, mais frappé par les deux. Ce sont les victimes de cette séparation fatale entre chrétiens et non-chrétiens… C’est là une petite humanité séparée qui gémit sous le double péché originel et qui devrait encore une fois être rachetée et sauvée, mais qui ne voit pas par qui elle pourrait l’être et comment. Ce sont des hommes qui vivent sur des frontières physiques et spirituelles, sur une ligne noire et ensanglantée qui, à la suite d’un malentendu absurde et dur, a été tracée entre les hommes parmi lesquels il ne devrait pas y avoir de frontière ». Est-il possible de colmater cette fracture quasiment métaphysique et d’opérer une union occidentale-orientale dans le sens goethéen du terme west-östlich ? Andrić évite de répondre à cette question, qu’il ne fait que suggérer.
Au moment où l’Empire sera réellement « usé », en 1814, la France n’aura plus besoin de consulat dans un « bled au bout du monde ». L’Autriche non plus. La vie terne et morne des habitants de Travnik, intrigués pendant un peu plus de sept ans par un événement peu rassurant, recommencera à stagner avec satisfaction : « La peur change de nom et les soucis changent de forme. Et les vizirs se succèdent. L’Empire s’use. Travnik languit, mais son monde vit encore, comme le ver dans une pomme tombée… »
On a peut-être exagéré la distance d’Andrić face à l’actualité, son apparente défection vis-à-vis du moment présent. Son récit La Cour maudite (commencé en 1928 et terminé en 1954) raconte l’ahurissant spectacle de la prison d’Istanbul qui porte ce nom intimidant, véritable lieu de malédiction où viennent indifféremment ceux qui sont accusés ainsi que ceux qui sont simplement « soupçonnés d’une faute ». Le prêtre catholique, nommé Pierre (Petar), raconte son expérience de cet endroit fatal : « Il y a eu toutes sortes d’accusés, le soupçon allant loin et s’étendant en largeur et en profondeur… La Cour maudite courbe rapidement et insensiblement l’homme et se le soumet. Il oublie ce qu’il a été et pense de moins en moins à ce qu’il sera, le passé et l’avenir se coulent en un présent unique, en la vie terrible et extraordinaire de la Cour maudite. »
Cette description est bien plus qu’une allusion à la terreur et à la dictature. Ce livre n’aura pas été la simple anticipation des témoignages, sur les prisons et les camps, que nous pouvons lire aujourd’hui : il en a exprimé l’esprit et a dit à sa manière leur mythologie. Le jeune Kamil, né à Smyrne d’un père turc et d’une mère grecque, s’était identifié dans son rêve – et dans ses recherches érudites – au destin de feu le sultan Djem. Est-ce la preuve qu’il ourdit un complot contre l’actuel tyran ottoman ? Puisqu’on le soupçonne, il faut donc le mettre en prison. Dans la Cour maudite, « il ne peut y avoir d’innocents…, personne ne s’y trouve par hasard, constate Latifaga, maître absolu de ce lieu et artisan passionné de son métier ; du moment qu’on a passé le seuil de cette Cour, on n’est pas innocent. On a commis une faute, ne fût-ce qu’en rêve ».
S’il est vrai que les narrateurs naissent et que les romanciers deviennent, cette formule pourrait parfaitement s’appliquer au conteur Andrić : ses romans font articuler et converger de brillantes suites de récits et nouvelles. Déjà ses premiers recueils de poèmes en prose (Ex Ponto et surtout Troubles) contenaient en germe des contes, telle la petite fable intitulée Histoire japonaise, l’une des meilleures défenses et illustrations de l’indépendance d’écrivain qui ait jamais été écrite. Certains récits d’Andrić ont l’ampleur de brefs romans (c’est notamment le cas de Le Temps d’Anika ou de L’Éléphant du vizir, conte philosophique sur la mentalité
totalitaire)(2). Ces nouvelles pourraient être classées selon les époques qu’elles touchent : les temps de l’occupation ottomane, l’époque de la domination austro-hongroise et l’ère moderne (qui ne commence qu’après la Première Guerre mondiale), avec un nombre relativement restreint de textes ayant trait à la période de l’après-guerre. Le comité du prix Nobel a fait valoir chez ce narrateur « la force épique avec laquelle il a su retracer les thèmes de l’histoire de son pays ». Anders Osterling a souligné la façon « dont cette œuvre allie un fatalisme venu des Mille et Une Nuits à une analyse psychologique moderne… En tant qu’écrivain, Andrić possède un réseau de thèmes originaux qui n’appartiennent qu’à lui : il ouvre pour ainsi dire la chronique du monde à une page inconnue, et des profondeurs de l’âme de Slaves balkaniques, il sollicite notre sensibilité ». Dans son discours, prononcé à l’occasion de l’attribution du prix Nobel, le lauréat, confondu par sa timidité ou son inaptitude aux cérémonies, indiquait comme modèle narratif suprême celui qui « s’applique à l’instar de la légendaire et disserte Schéhérazade à faire patienter le bourreau, à suspendre l’inévitable arrêt de la mort et à prolonger l’illusion de la vie et de la durée ». Et de conclure : « Il faut laisser l’écrivain raconter. » La plupart des commentaires s’accordent sur le fait que sa prose a su s’approprier et, à sa façon, européaniser la narration orientale, comparant son œuvre à celle d’un « conteur des Mille et Une Nuits ». D’autres ont souligné à leur tour « le trait oriental de fantaisie exubérante et pourtant bien réglée » ou « les influences orientales de sources populaires ».
L’œuvre d’Andrić ne brandit pas de réponses toutes faites et ne prétend nullement résoudre les problèmes en cours. Elle ne s’aventure pas vers les conclusions faciles : « Je ne tire aucune conclusion des faits, mais les faits mêmes, je les vois. » Derrière un devenir toujours semblable à lui-même et cependant à nul autre pareil, reflet inaltérable de notre condition, le narrateur intervient aussi peu que possible, prenant apparemment le rôle de chroniqueur ou de scribe. Il sait, du reste, dépasser les limites imposées par chacun de ses rôles. Il a trouvé sa propre solution face aux conventions du roman traditionnel, une position qui pourrait se situer entre le réalisme pondéré d’un Thomas Mann et la réalité fantastique d’un Boulgakov, mais dans une parfaite indépendance de l’un et de l’autre. Ses chroniques sont, en fin de compte, bien plus des romans de l’histoire que les romans historiques au sens courant du terme : l’histoire y est la substance même du sujet, une vraie « matière à œuvre », et non pas un cadre enjolivé ou un argument.
Devant les plus beaux paysages, Andrić se gardait « de les violer par une comparaison facile, par une métaphore vaniteuse ». Dans un temps de rhétoriques assourdissantes, de programmes prétentieux et de fallacieuses promesses, tant de modestie surprend ou, tout au moins, donne à penser.
Ajoutons à la fin que les deux chefs-d’œuvre d’Andrić, Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik, réédités à plusieurs reprises, n’ont pas eu la chance d’être rendus jusqu’à présent dans une traduction tant soit peu satisfaisante. On confond aisément transparence et simplicité, un style très dépouillé et une écriture facile. La traduction de Pascale Delpech aura enfin donné au lecteur français la possibilité de découvrir l’un des plus grands écrivains slaves de notre siècle.
Predrag MATVEJEVITCH
Cet ouvrage a été composé par l’Imprimerie Bussière et imprimé sur presse CAMERON dans les ateliers de Bussière Camedan Imprimeries à Saint-Amand-Montrond (Cher) en juillet 1956
N°d’édition : 3162. N° d’impression : 1/1709.
Dépôt légal : mars 1994.
Imprimé en France
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LE PONT SUR LA DRINA
Višegrad – petit bourg de Bosnie où Ivo Andrić passa une partie de son enfance – possède depuis le XVIe siècle un très beau pont de pierre blanche. C’est sur la kapia, la petite place publique ménagée en son milieu, que se concentre la vie des habitants et que se déroulent les événements les plus importants : on y empale et on y pend, on y cause entre amis, on y joue son âme aux cartes, on y lit les proclamations des maîtres successifs de la Bosnie. On y regarde défiler les armées turques puis austro-hongroises et, les drames individuels se mêlant aux tragédies collectives, on y voit aussi parfois des jeunes filles se suicider pour échapper à un mariage forcé.
Car c’est toute l’histoire du pont que retrace ici Ivo Andrić, depuis sa construction par le vizir Mehmed-pacha Sokolović -enfant de Višegrad islamisé de force et qui fit en Turquie une brillante carrière –, jusqu’au bombardement qui, en 1914, détruisit pour la première fois une partie de l’édifice. Pendant plus de trois siècles en effet, résistant aux agressions de la nature et des hommes, le pont était demeuré pour tous le symbole de la continuité, symbole de « ce prodige incompréhensible » qu’est la vie, qui « s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, comme le pont sur la Drina ». Chef-d’œuvre incontestable d’Ivo Andrić, ce livre avait fait l’objet d’une première traduction française en 1956, sous le titre Il est un pont sur la Drina.
Ivo Andrić est né à Travnik, en Bosnie, en 1892. Il prit une part active au mouvement national yougoslave, connut la prison et l’exil. Après une carrière de diplomate, il se consacra à son œuvre. En 1945 parurent trois de ses livres les plus fameux : La Demoiselle, La Chronique de Travnik, et Le Pont sur la Drina Prix Nobel de littérature en 1961, député à l Assemblée nationale de la république populaire de Bosnie-Herzégovine, Andrić fut l’un des personnages clés de son époque et de son pays. Il est mort à Belgrade en 1975.
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Traduit du serbo-croate par Pascale Delpech.
9 782714 431622 Atelier
Dominique Toutain
150 F TTC
ISBN 2.7144.3162.3 60.1942.6. 94.03
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1 Andrić a utilisé les rapports du consulat français à Travnik dans les archives diplomatiques à Paris et les documents autrichiens se trouvant à Vienne ; il s’est également servi des témoignages qui figurent dans le livre de Des Fossés (personnage réel) sur la Bosnie. Une thèse de Midhat Samić sur « Les sources de La Chronique de Travnik », soutenue en Sorbonne, est très éclairante à ce sujet.
2 Les publications posthumes des manuscrits trouvés dans les archives personnelles d’Andric contiennent un roman inachevé (une sorte de chronique de Sarajevo intitulée Orner pacha Latas [Belfond, 1992]), plusieurs contes (réunis sous le titre La Maison solitaire), des poèmes en prose (un journal de bord poétique appelé Ce dont je rêve et ce qui m’arrive), ainsi qu’un recueil d’essais (Les Signes près du chemin).
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Vous avez terminé Le pont sur la Drina
Ivo Andrić