Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 11 sur 25

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Le pont sur la Drina

Chapitre XI

 

C’est ainsi que ce changement capital dans la vie de la bourgade près du pont s’opéra sans autre victime qu’Ali hodja. Au bout de quelques jours déjà, la vie avait repris son cours normal et il semblait que rien n’eût vraiment changé. Ali hodja lui-même se ressaisit et rouvrit, comme les autres commerçants, sa boutique à proximité du pont ; seulement, il se mit à porter son turban un peu incliné vers la droite, pour cacher la cicatrice à son oreille blessée. Le « boulet de plomb » qui s’était installé dans sa poitrine lorsqu’il avait aperçu la croix rouge sur le bras du soldat autrichien et lu à travers ses larmes les « mots de l’empereur » n’avait certes pas disparu, mais il était devenu aussi minuscule qu’un grain de chapelet et ne l’empêchait donc pas de vivre. Et il n’était pas le seul à le porter dans son cœur.

Ce fut le début d’une ère nouvelle, celle de l’occupation, dont les gens, impuissants à l’empêcher, se disaient qu’elle ne durerait pas éternellement. Que ne vit-on passer sur le pont pendant ces premières années de l’occupation ! Des chariots militaires peints en jaune le franchissaient en grondant, en longues colonnes, qui apportaient des vivres, des vêtements, des meubles, des appareils et des installations comme personne n’en avait jamais vu.

Les premiers temps, on ne voyait que l’armée. Telle l’eau qui sourd de la terre, des soldats surgissaient de chaque coin de rue et de chaque buisson. Le bazar en était plein, mais on les rencontrait aussi dans les autres quartiers de la ville. On entendait à tout moment hurler une femme tombée à l’improviste sur un soldat dans sa cour ou dans la prunelaie derrière sa maison. Dans leurs uniformes bleu foncé, le visage hâlé par deux mois de marches et de combats, heureux d’être en vie et avides de bon temps, ils s’égaillaient dans toute la ville et ses environs. Sur le pont, il y en avait à toute heure du jour. Les gens de la ville se rendaient peu sur la kapia, car elle était toujours pleine de soldats. Ils s’y asseyaient un moment, chantaient en différentes langues, plaisantaient, achetaient des fruits dans leurs casquettes dont la visière de cuir était garnie d’une cocarde de tôle jaune sur laquelle étaient gravées les initiales de l’empereur, F.J.I.

Mais à l’automne, les soldats commencèrent à quitter la ville. Petit à petit, sans qu’on le remarquât, leur nombre diminua. Seuls restèrent les détachements de gendarmerie. Ils s’installèrent dans des appartements, en vue d’un séjour permanent. Dans le même temps commencèrent à arriver des fonctionnaires, des employés de l’Administration de grades plus ou moins importants, accompagnés de leurs familles et de leurs domestiques, suivis d’artisans et de spécialistes dans certains domaines et métiers encore inconnus chez nous. Il y avait des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Hongrois et des Allemands.

Il semblait au début qu’ils avaient échoué là par hasard, selon les caprices du vent, et qu’ils venaient vivre ici de façon provisoire, pour partager plus ou moins avec nous la façon dont on avait toujours vécu dans ces contrées, comme si les autorités civiles devaient prolonger pendant un certain temps l’occupation inaugurée par l’armée. Cependant, de mois en mois, le nombre de ces étrangers augmentait. Ce qui surprenait le plus les gens de la ville et les emplissait à la fois d’étonnement et de méfiance, ce n’était pas tant leur nombre que leurs incompréhensibles et interminables projets, l’activité débordante et la persévérance dont ils faisaient preuve pour mener à bien les tâches qu’ils entreprenaient. Ces étrangers ne s’arrêtaient jamais de travailler et ne permettaient à personne de prendre le moindre répit ; ils semblaient résolus à enfermer dans leur réseau – invisible mais de plus en plus perceptible – de lois, d’ordonnances et de règlements la vie tout entière, hommes, bêtes et objets, et à tout déplacer et transformer autour d’eux, aussi bien l’aspect extérieur de la ville que les mœurs et les habitudes des hommes, du berceau à la tombe. Ils faisaient tout cela avec calme et sans beaucoup parler, sans user de violence ou de provocation, si bien que l’on n’avait pas à quoi résister. Lorsqu’ils se heurtaient à l’incompréhension ou à des réticences, ils s’arrêtaient immédiatement, se consultaient quelque part sans qu’on le vît, changeaient seulement d’objectif ou de façon de faire, mais parvenaient quand même à leurs fins. Ils mesuraient une terre en friche, marquaient les arbres dans la forêt, inspectaient les lieux d’aisance et les canaux, examinaient les dents des chevaux et des vaches, vérifiaient les poids et les mesures, s’informaient des maladies dont souffrait le peuple, du nombre et des noms des arbres fruitiers, des races de moutons ou de la volaille. (On aurait dit qu’ils s’amusaient, tant ce qu’ils faisaient paraissait incompréhensible, irréel et peu sérieux aux yeux des gens.) Puis tout ce qui avait été fait avec tant d’application et de zèle s’évanouissait on ne savait où, semblait disparaître à jamais, sans laisser la moindre trace. Mais quelques mois plus tard, et même souvent un an après, lorsqu’on avait complètement oublié la chose, on découvrait tout à coup le sens de toute cette activité, apparemment insensée et déjà tombée dans l’oubli : les responsables des quartiers étaient convoqués au palais et se voyaient communiquer une nouvelle ordonnance sur la coupe des forêts, la lutte contre le typhus, le commerce des fruits et des pâtisseries, ou encore sur les certificats obligatoires pour le bétail. Et ainsi, chaque jour une nouvelle ordonnance. Et avec chaque ordonnance, l’homme en tant qu’individu se voyait imposer plus de restrictions et de contraintes, alors que la vie collective des habitants de la ville et des villages se développait en se structurant et en s’organisant.

Mais dans les maisons, chez les Serbes comme chez les musulmans, rien ne changeait. On y vivait, on y travaillait, on s’y amusait à la manière d’autrefois. On pétrissait le pain dans la huche, on grillait le café dans la cheminée, on étuvait le linge dans des baquets et on le lavait dans une « lessive » qui rongeait et crevassait les mains des femmes ; on tissait et brodait sur des tambours et des métiers. On restait fidèle aux vieilles coutumes lors de la slava, des fêtes et des mariages, alors qu’on n’évoquait que très rarement, en chuchotant, comme quelque chose d’incroyable et de lointain, les nouvelles habitudes introduites par les étrangers. En un mot, on travaillait et vivait comme on l’avait toujours fait et comme on le ferait encore dans la plupart des maisons quinze ou vingt ans après le début de l’occupation.

L’aspect extérieur de la ville, par contre, changeait rapidement et de façon visible. Et ces mêmes gens qui, dans leurs foyers, perpétuaient en toute chose l’ordre ancien, sans songer à le modifier, acceptaient plutôt bien ces changements dans la ville et les adoptaient après une période plus ou moins longue d’étonnement et de ronchonnements. Bien sûr, comme c’est toujours et partout le cas en pareilles circonstances, la nouvelle façon de vivre représentait en fait un mélange d’ancien et de nouveau. Les conceptions et les valeurs anciennes se heurtaient aux nouvelles, elles se mêlaient les unes aux autres ou subsistaient en parallèle, comme si elles attendaient de voir qui finirait par l’emporter. Les gens comptaient en florins et en kreutzer, mais aussi en groches et en paras, ils mesuraient et pesaient en archines, en okes et en drames, mais aussi en mètres, en kilogrammes et en grammes, fixaient les échéances de paiement et de livraison selon le nouveau calendrier, mais encore plus souvent comme jadis : à la Saint-Djordje et à la Saint-Dimitri. Comme le veut la nature, les gens résistaient à tout ce qui était nouveau, mais ils n’allaient jamais jusqu’au bout, car pour la majorité d’entre eux, la vie est plus importante et plus impérieuse que la forme qu’on lui donne. Seuls certains individus exceptionnels vivaient véritablement et très profondément le drame de la lutte entre l’ancien et le nouveau. Pour eux, le mode de vie était indissociablement et foncièrement lié à la vie elle-même.

C’était le cas de Semsi bey Branković de Crnča, un des beys les plus riches et les plus respectés de la ville. Il avait six fils, dont quatre étaient mariés. Leurs maisons constituaient un hameau entier entouré de prunelaies et de bosquets. Semsi bey était le chef incontesté de cette grande communauté, un chef silencieux et sévère. Grand, voûté par les ans, coiffé d’un énorme turban blanc brodé d’or, il ne descendait à la ville que le vendredi, pour faire ses prières à la mosquée. Depuis le premier jour de l’occupation, il ne s’arrêtait nulle part en ville, ne parlait à personne et ne regardait jamais autour de lui. Pas le moindre élément nouveau de costume, pas un nouveau modèle de chaussure, pas d’outils nouveau ni de mots nouveaux ne devaient franchir le seuil des maisons des Branković. Il ne permettait à aucun de ses fils d’avoir un travail en rapport avec les nouvelles autorités n’envoyait pas ses petits-enfants à l’école. La famille tout entière souffrait d’un tel état de chose ; on voyait bien que ses fils étaient mécontents de l’entêtement du vieillard, mais personne n’osait ni ne savait, d’un mot ou d’un regard, lui tenir tête. Les musulmans de la ville qui faisaient des affaires avec les occupants et se mêlaient à eux saluaient Semsi bey sur son passage avec un respect muet dans lequel il y avait de la crainte, de l’admiration et des remords de conscience. Les musulmans les plus âgés et les plus honnêtes se rendaient souvent à Crnča, comme à un pèlerinage, pour passer un moment et discuter avec Semsi bey. C’était le rendez-vous de ceux qui, bien décidés à persister jusqu’au bout dans le défi, étaient résolus à ne s’incliner à aucun prix devant la réalité. C’étaient en fait de longues séances où l’on parle peu et dont on ne tirait aucune réelle conclusion.

Semsi bey était assis sur un tapis rouge et fumait, emmitouflé et boutonné jusqu’au cou été comme hiver entouré de ses invités. La conversation tournait en général autour de quelque mesure incompréhensible et odieuse décrétée par les autorités d’occupation ou encore des musulmans qui s’adaptaient de plus en plus au nouvel ordre des choses. Devant cet homme austère et digne, ils ressentaient tous le besoin d’épancher leur amertume, leurs craintes leurs doutes. Et chaque conversation se terminait par des questions : où tout cela mène-t-il et où cela s’arrêtera-t-il ? Qui sont et que veulent ces étrangers qui, apparemment, ne connaissent ni repos ni répit, ni modération ni limites ? Dans quel dessein sont-ils venus, pourquoi ont-ils tant de besoin dont l’un semble engendrer l’autre, et qu’ont-ils à faire de tout cela ? Et quelle est cette frénésie qui semble, telle une malédiction, les inciter à agir et les pousser sans cesse vers de nouvelles entreprises dont on ne voit pas la fin ?

Semsi bey se contentait d’observer ses interlocuteurs, en gardant le plus souvent le silence. Il avait le teint foncé, parce qu’il s’assombrissait de l’intérieur et non à cause du soleil, le regard dur, mais absent et perdu, les yeux troubles dont les pupilles noires étaient entourées de cercles d’un gris blanchâtre comme chez un aigle très vieux. Sa grande bouche sans lèvres, fermement serrée, remuait lentement comme s’il y tournait et retournait toujours le même mot impossible à prononcer.

Pourtant, les gens le quittaient soulagés, ni consolés ni rassurés, mais touchés et revigorés par l’exemple de son intransigeance implacable et désespérée.

Et lorsque Semsi bey descendait en ville le vendredi suivant, quelque innovation, encore une fois, l’attendait chez les hommes ou dans les bâtiments, qui n’y était pas la semaine précédente. Pour ne pas avoir à la remarquer, il gardait les yeux baissés, mais là, dans la boue séchée de la rue, il voyait les empreintes des sabots de chevaux et remarquait qu’à côté des fers turcs pleins et arrondis, il y avait de plus en plus de fers allemands recourbés et munis de pointes acérées aux extrémités. Si bien que là aussi, dans la boue, son regard lisait cette même condamnation impitoyable qu’il voyait partout sur les visages et les choses autour de lui, la condamnation du temps que l’on ne peut arrêter.

Voyant qu’il ne pouvait plus poser son regard nulle part, Semsi bey cessa complètement de venir en ville. Il se retira dans son Crnča, où il régnait en maître, silencieux, mais sévère et impitoyable, insupportable à tous, et surtout à lui-même. Les musulmans les plus âgés et les plus respectés de la ville continuaient de lui rendre visite, comme à une relique vivante. (Et parmi eux, surtout Ali hodja Mutelević.) Mais la troisième année de l’occupation, Semsi bey mourut sans même avoir été malade. Il était mort de chagrin, sans avoir jamais prononcé ce mot amer qu’il roulait sans cesse dans sa bouche de vieillard et sans avoir jamais remis les pieds au bazar où tout avait pris un nouveau chemin.

La ville changeait réellement à grande vitesse, car les étrangers abattaient des arbres, en plantaient de nouveaux à d’autres endroits, réparaient les chemins, en traçaient de nouveaux, creusaient des canaux, construisaient des édifices publics. Au cours de ces premières années, on détruisit dans le bazar les boutiques qui n’étaient pas alignées et qui, à vrai dire, n’avaient jamais gêné personne. À la place des vieilles échoppes avec leurs éventaires en bois, on en construisit de nouvelles, en dur, avec des toits couverts de tuiles ou de tôle et des rideaux de fer aux portes. (La boutique d’Ali hodja devait elle aussi être démolie à la suite de ces nouvelles mesures, mais le hodja s’y opposa avec détermination, et il finit par obtenir que sa boutique restât telle qu’elle était et à l’endroit où elle était.) La place du marché fut élargie et aplanie. On éleva un nouveau palais, un grand bâtiment qui devait abriter le tribunal et les services de l’administration du district. L’armée, quant à elle, travaillait pour son compte, encore plus vite et avec plus de zèle que les autorités civiles. On élevait des baraquements, on défrichait et plantait, on modifiait l’aspect de coteaux entiers.

Les habitants de la ville les plus âgés étaient perdus et allaient d’étonnement en étonnement. Et à peine croyaient-ils voir la fin de cette activité effrénée et incompréhensible que les étrangers se lançaient dans une nouvelle entreprise, encore plus mystérieuse. Les passants s’arrêtaient et regardaient ces gens à l’œuvre, non pas comme les enfants aiment regarder ce que font les adultes, mais, au contraire, comme les adultes s’arrêtent un instant pour regarder les enfants jouer. En effet, ce perpétuel besoin qu’avaient les étrangers de construire et de démolir, de creuser et de bâtir, de créer et de transformer, cette aspiration sans fin à prévoir l’action des éléments, à leur échapper ou à les vaincre, cela, ici, personne ne le comprenait ni ne l’appréciait. Au contraire, les gens de la ville, surtout les plus âgés, y voyaient un phénomène malsain et un signe de mauvais augure. Si cela avait dépendu d’eux, leur ville aurait ressemblé à toutes les autres petites bourgades orientales. Ce qui se fissurait, on le réparait ; ce qui penchait, on l’étayait ; mais en dehors de cela, personne ne se serait, sans réel besoin et de façon planifiée, inventé du travail, nul n’aurait touché aux fondations des édifices ni changé l’aspect immuable de la ville.

Les étrangers, cependant, poursuivaient leurs travaux, les uns après les autres, rapidement, avec persévérance et esprit de suite, selon des plans inconnus de tous mais bien préparés, à la surprise et à l’étonnement toujours plus grands des habitants. C’est ainsi que, de façon tout à fait inattendue pour nos gens, vint le tour du caravansérail délabré et abandonné qui, même dans cet état, faisait un tout avec le pont, comme trois siècles plus tôt. À dire vrai, ce que l’on appelait l’Hostellerie de pierre était depuis longtemps une ruine. Les portes étaient pourries, les gracieux barreaux de pierre tendre qui ornaient les fenêtres étaient brisés, le toit s’était effondré et de l’intérieur de l’édifice s’échappait un grand acacia, ainsi que toutes sortes de buissons et mauvaises herbes sans noms, mais les murs extérieurs étaient intacts ; le rectangle régulier et harmonieux de pierre blanche se tenait bien droit. Aux yeux de tous les habitants, petits et grands, ce n’était nullement une ruine ordinaire, mais la partie terminale du pont, partie intégrante de la ville au même titre que leurs propres maisons, et personne n’avait jamais imaginé que l’on pût toucher au vieux caravansérail, ni qu’il fût opportun d’y changer quoi que ce soit que le temps et la nature n’eussent changé eux-mêmes. Un beau jour pourtant, cette chose inimaginable arriva. D’abord, les ingénieurs prirent longuement des mesures autour de la ruine, puis on vit arriver des ouvriers et des manœuvres qui se mirent à enlever les pierres une à une, en chassant toutes sortes d’oiseaux et de petites bêtes qui avaient niché là. Bientôt, le terre-plein au-dessus du marché, à côté du pont, fut nu et ras, et il ne resta plus de l’édifice qu’un tas de pierres soigneusement empilées. En un peu plus d’une année, à la place du caravansérail de pierre blanche, on construisit une haute et massive caserne à un étage, badigeonnée de bleu clair, couverte de tôle grise, avec deux meurtrières aux angles. Sur le terre-plein agrandi, les soldats faisaient l’exercice du matin au soir et, aux commandements que leur hurlaient les caporaux, ils s’échinaient à étirer leurs membres et plongeaient dans la poussière comme des malheureux. Et le soir, par les nombreuses fenêtres de cette laide bâtisse, on entendait des chants militaires incompréhensibles, accompagnés à l’harmonica, avant que le clairon déchirant, dont la triste sonnerie faisait hurler aux abois les chiens de la ville, éteignît tous les sons et les dernières lumières aux fenêtres. C’est ainsi que disparut la belle fondation du vizir et que la caserne, que le peuple, fidèle à ses habitudes, continua d’appeler l’Hostellerie de pierre, commença sa carrière sur le terre-plein à côté du pont, en complète discordance avec tout ce qui l’entourait.

Le pont était désormais complètement isolé et solitaire.

À vrai dire, sur le pont aussi il se passait des choses telles que les habitudes bien ancrées des gens du lieu se heurtaient aux innovations apportées par les étrangers et leur mode de vie, et dans ces affrontements, ce qui était autochtone et ancien était régulièrement condamné à céder et à s’adapter.

Si cela n’avait tenu qu’à nos gens, la vie sur la kapia aurait poursuivi son cours sans changements. La seule chose que l’on pouvait remarquer, c’était que les Serbes et les Juifs y venaient plus librement, en nombre de plus en plus grand et à toute heure du jour, sans tenir compte, comme jadis, des musulmans et de leurs privilèges. Sinon, tout allait comme par le passé. Dans la journée, on y voyait les revendeurs et les négociants qui venaient à la rencontre des paysans et leur achetaient la laine, la volaille et les œufs, ainsi que les flâneurs et les désœuvrés qui se déplaçaient en suivant le soleil d’un bout à l’autre de la ville. Vers le soir, c’était le tour de ceux qui avaient travaillé tout le jour et venaient discuter un peu ou passer un moment, en silence, suivant des yeux les eaux vertes de la grande rivière, bordée de saules et parsemée de bancs de sable. La nuit, elle appartenait aux jeunes gens et aux noceurs. À ceux-là, on ne leur avait jamais connu de modération, pas plus maintenant qu’autrefois, ni dans le temps qu’ils passaient là ni dans ce qu’ils y faisaient.

Dans cette part nocturne de la vie sur la kapia, il y eut, au début du moins, des changements et des malentendus. Les nouvelles autorités introduisirent l’éclairage permanent dans la ville. Dès la première année, dans les rues principales et aux carrefours, on installa des poteaux verts munis de lanternes dans lesquelles brûlaient des lampes à pétrole.

(C’était le grand Ferhat qui les nettoyait, les remplissait et les allumait, un pauvre bougre qui avait une ribambelle d’enfants et aidait jusque-là à la mairie, tirait au mortier lors du ramadan et s’acquittait d’autres travaux de ce genre, sans salaire régulier et sûr.) Ainsi le pont fut éclairé en plusieurs endroits, y compris sur la kapia. Le poteau supportant la lanterne fut cloué dans le mur à la poutre de chêne qui subsistait de l’ancien mirador. Ce poteau sur la kapia eut à soutenir une longue lutte avec les habitudes peu respectueuses de ceux qui aimaient y chanter, fumer ou discuter dans l’obscurité, et aussi avec les instincts destructeurs des jeunes gens en proie à la langueur amoureuse, à la solitude et aux effets de la rakia. Cette lumière clignotante les irritait, et bien des fois la lanterne et la lampe à gaz n’en sortirent pas indemnes. Cette lanterne fut la cause de nombre d’amendes et de condamnations. Pendant un temps, un agent de la commune fut spécialement affecté à la garde de cette lumière. Les visiteurs nocturnes eurent ainsi désormais un témoin vivant, encore plus insupportable que la lanterne, de tout ce qu’ils disaient et faisaient. Mais le temps fit son effet, et les nouvelles générations s’habituèrent peu à peu, se résignant à donner libre cours à leurs états d’âmes nocturnes à la lueur de la lanterne municipale, sans s’en prendre à elle à coups de pierres, de bâton ou avec le premier objet dur qui leur tombait sous la main. C’était d’autant plus facile que, les nuits de pleine lune, lorsque la kapia était particulièrement fréquentée, on n’allumait pas l’éclairage.

Une fois l’an seulement, le pont devait être illuminé. Au soir du 18 août, chaque année, pour l’anniversaire de l’empereur, les autorités décoraient le pont de guirlandes de feuillage et d’une haie de jeunes sapins, et à la tombée de la nuit on allumait une multitude de lanternes et de lampions : des centaines de boîtes de conserve militaires, remplies de suif et de stéarine, jetaient leurs feux depuis le parapet sur lequel elles étaient alignées. Elles éclairaient le tablier du pont, tandis que ses extrémités et les piles qui le soutenaient se perdaient dans les ténèbres, donnant l’impression que la partie éclairée planait dans les airs. Mais les lumières brûlent vite et les solennités n’ont qu’un temps. Le lendemain déjà, le pont redevenait lui-même. Seuls les enfants de cette génération devaient garder dans les yeux l’image nouvelle et insolite du pont dans le jeu éphémère des lumières, une vision impressionnante et pleine d’éclat, mais brève et fugitive comme un rêve.

Outre l’éclairage permanent, les nouvelles autorités instaurèrent également sur la kapia la propreté, ou plutôt une forme de propreté qui s’accordait à leurs conceptions. Les pelures de fruits, les graines de pastèque et les coquilles de noisette ou de noix ne restaient plus désormais des jours et des jours sur les dalles de pierre, jusqu’à ce que la pluie ou le vent les emportent. Tout cela était nettoyé et balayé chaque matin par un employé affecté à cette tâche. Cela aussi finit par ne plus gêner personne, car les gens s’accommodent de la propreté publique, même lorsqu’elle n’est pas dans leurs habitudes ou ne répond pas à un besoin – à condition, bien sûr, qu’ils ne doivent pas eux-mêmes s’en charger.

Il y avait encore une innovation que l’on devait à l’occupation et aux nouveaux venus : pour la première fois depuis que la kapia existait, les femmes commencèrent à y venir. Les épouses et les filles des fonctionnaires, leurs domestiques et leurs bonnes d’enfants y faisaient une halte en discutant ou, les jours de fête, y passaient un moment en compagnie de leurs cavaliers, civils ou militaires. C’était rare, mais cela mettait de fort mauvaise humeur les vieux qui venaient là pour fumer leur chibouque en paix et en silence au-dessus de l’eau, et cela troublait et excitait les plus jeunes.

Il y avait toujours eu, bien sûr, un certain lien entre la kapia et la gent féminine de la ville, mais seulement dans la mesure où les hommes y venaient pour lancer quelque compliment aux jeunes filles qui traversaient le pont, pour confier ou oublier leurs passions, leurs chagrins ou leurs querelles dont les femmes étaient la cause. Nombre de célibataires passaient là des heures et des jours assis à chantonner doucement (« uniquement pour le plaisir »), à fumer ou tout simplement à regarder en silence l’eau rapide, payant ainsi leur tribut à cette ivresse à laquelle nous sommes tous redevables et dont peu réussissent à s’arracher. Nombre de conflits et de rivalités entre jeunes gens y étaient discutés et réglés, bien des intrigues amoureuses y étaient ourdies. On y parlait et on y rêvait beaucoup des femmes et de l’amour, et de nombreuses passions y naissaient et s’y consumaient. Il y avait bien tout cela, mais les femmes, en chair et en os, ne s’arrêtaient pas sur la kapia et ne s’y asseyaient jamais, ni les chrétiennes, ni, à plus forte raison, les musulmanes. Désormais, tout cela était changé.

Les jours de fête et le dimanche, on pouvait voir sur la kapia des cuisinières, la taille serrée, le visage rubicond, des bourrelets de graisse débordant de leur corset qui leur coupait la respiration. Elles étaient accompagnées de leurs sergents vêtus de leur uniforme bien brossé dont les boutons de métal étincelaient, avec des aiguillettes rouges et des pompons de tirailleurs sur la poitrine. Les jours ouvrables, vers le soir, les fonctionnaires et les officiers se promenaient avec leurs femmes, ils s’arrêtaient sur la kapia, discutaient dans leur langue incompréhensible, riaient bruyamment et se comportaient de façon désinvolte.

Ces femmes oisives, libres et enjouées, représentaient, plus ou moins selon les personnes, une offense pour les yeux. Les gens s’étonnèrent et éprouvèrent de la gêne un temps, puis ils s’y habituèrent comme ils s’habituaient à tant de nouveautés, sans même les avoir vraiment acceptées.

En fait, on peut dire que tous ces changements sur le pont étaient infimes, superficiels et éphémères. Les nombreux et profonds bouleversements qui avaient affecté les esprits, les habitudes et l’aspect extérieur de la ville semblaient avoir glissé sur le pont sans même l’effleurer. Le vieux pont blanc, qui avait assuré sa mission pendant trois siècles sans en garder la moindre trace ni la moindre cicatrice, semblait devoir rester immuable même « sous le nouvel empereur » et résister à ce déluge de nouveautés, comme il avait résisté aux plus grandes inondations, émergeant chaque fois, intact et blanc, comme régénéré, de la masse trouble des eaux déchaînées qui l’avaient englouti.

 

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