Le pont sur la Drina
Chapitre XVII
Mais près du pont, dans la ville à laquelle le liait le destin, les plans concoctés en cette ère nouvelle avaient mûri. L’année 1908 arriva et avec elle une grande inquiétude, une menace sournoise qui ne cessa plus désormais de peser sur la ville.
En réalité, cela avait commencé bien plus tôt ; à peu près à l’époque de la construction du chemin de fer et avec les premières années du siècle nouveau. En même temps que les prix montaient et que le papier-monnaie, les dividendes et l’argent faisaient des bonds ou s’écroulaient en une ronde infernale et incompréhensible, mais dont les effets étaient bien perceptibles, on s’était mis de plus en plus à parler de politique.
Jusqu’à présent, les habitants de Višegrad s’étaient occupés exclusivement de ce qui leur était proche et familier, de gagner leur pain, de se divertir, des choses en somme qui ne concernaient que leur famille ou leur quartier, leur ville ou leur communauté religieuse, mais toujours de façon directe et limitée, sans beaucoup penser à l’avenir ni trop regarder en arrière. Désormais, dans les conversations, on abordait de plus en plus des questions soulevées par d’autres, quelque part au loin, au-delà de cet horizon. On créa à Sarajevo des partis nationaux et des organisations confessionnelles, serbes et musulmanes, dont des ramifications virent immédiatement le jour dans la ville. De nouveaux journaux, fondés à Sarajevo, arrivaient à Višegrad. On ouvrit des salles de lecture, on fonda des chorales. D’abord serbes, puis musulmanes, et enfin juives. Les élèves des lycées et les étudiants qui rentraient de Vienne et de Prague pour passer les vacances dans leurs familles apportaient des livres et des brochures inconnus et une nouvelle façon de s’exprimer. Par leur exemple, ils montraient aux jeunes gens de la ville que l’on ne doit pas toujours retenir sa langue et en dire moins que l’on en pense, comme l’imaginaient et l’affirmaient leurs aînés. On entendit pour la première fois parler de nouvelles organisations, confessionnelles et nationales, fondées selon des conceptions plus ouvertes et poursuivant des objectifs plus audacieux, et même de mouvements ouvriers. Pour la première fois dans la ville, on entendit le mot « grève ». Les artisans compagnons prenaient des airs sérieux. Le soir, sur la kapia, ils avaient de longues conversations incompréhensibles et se passaient des petites brochures sans couvertures intitulées Qu’est-ce que le socialisme ?, Huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures d’instruction, Les Buts et les Voies du prolétariat mondial.
On parlait aux paysans de la question agraire, des rapports entre les serfs et leurs maîtres, des terres des beys. Les paysans écoutaient, le regard fuyant, remuant de façon presque imperceptible leurs moustaches et plissant le front, comme s’ils s’efforçaient de tout graver dans leur mémoire pour y réfléchir ensuite tranquillement ou en parler entre eux.
Une bonne partie des gens s’obstinaient dans un prudent silence ou résistaient à ces innovations et à ces audaces de langage et de pensée. Mais il y en avait beaucoup, surtout parmi les jeunes, les pauvres et les désœuvrés, qui voyaient dans tout cela des indices prometteurs répondant à des besoins intérieurs qu’ils avaient jusque-là tus ou réprimés, susceptibles d’apporter à leurs vies ce quelque chose de grand et d’exaltant qui leur avait toujours manqué. À la lecture des discours et des articles, des protestations et des mémorandums émanant des organisations confessionnelles ou des partis politiques, chacun d’eux avait le sentiment que quelque chose se dénouait en lui, que son horizon s’élargissait, que ses pensées se libéraient et que ses forces se trouvaient associées à d’autres gens et à d’autres forces au loin, auxquels il n’avait jamais pensé. Les gens se mirent à se jauger et à se considérer les uns les autres selon des points de vue entièrement nouveaux. En un mot, il leur semblait, en cela aussi, que la vie devenait moins étriquée, plus riche, que les limites de l’illicite et de l’impossible reculaient et que s’ouvraient des perspectives et des possibilités comme il n’y en avait jamais eu.
En fait, ils ne possédaient, maintenant non plus, rien de plus ni ne voyaient rien de mieux, mais ils pouvaient diriger leur regard au-delà des petits événements de leur vie quotidienne et avoir une impression illusoire mais exaltante d’espace et de puissance. Leurs habitudes ne changeaient pas, leur façon de vivre et leur mode de relation étaient les mêmes, seulement, à leur rituel ancestral qui consistait à passer des heures sans rien faire, sirotant le café ou la rakia en fumant, s’ajoutaient maintenant de fiévreux débats d’idées, des formules pleines d’audace et une nouvelle façon de converser. Les gens se mirent à se partager ou à se rassembler, à être attirés ou rejetés selon des critères nouveaux et sur de nouvelles bases, mais toujours avec la force des passions anciennes et des instincts ancestraux.
Dorénavant, même les événements de l’extérieur avaient un écho dans la ville. Il y eut un changement sur le trône de Serbie, en 1903, puis un nouveau régime fut instauré en Turquie. La ville, située à la frontière même de la Serbie et non loin de celle de la Turquie, profondément liée, depuis des siècles, à l’une comme à l’autre, ressentait ces changements, en était ébranlée et les analysait, sans que personne ne parlât publiquement de la chose ni n’exprimât ouvertement son sentiment et ses opinions.
On commença à percevoir dans la ville une action et une pression grandissante des autorités, tout d’abord civiles puis militaires. Et ce sous une forme tout à fait nouvelle : auparavant, on tenait compte de ce que chacun faisait et de la façon dont il se comportait, désormais on posait des questions sur ce que les gens pensaient et sur ce qu’ils disaient. Le nombre de gendarmes dans les villages environnants situés le long de la frontière augmentait sans cesse. Un officier spécialisé dans le renseignement, originaire de la Lika, fut intégré au commandement de la place. La police arrêtait et punissait d’une amende les jeunes gens qui faisaient des déclarations imprudentes ou chantaient des chants serbes interdits. Les étrangers suspects étaient expulsés. Et les habitants eux-mêmes en venaient à se disputer ou à se battre à cause de leurs différences d’opinion.
Avec l’introduction du chemin de fer, ce n’était pas seulement le transport des voyageurs et des marchandises qui était devenu plus rapide et plus aisé ; il semblait aussi que les événements eux-mêmes avaient accéléré leur cours. Les gens de la ville ne le remarquaient même pas, car cette accélération était progressive et les entraînait tous avec elle. On s’habituait à l’agitation et à l’effervescence, les nouvelles sensationnelles n’étaient plus une rareté ou une exception, mais une nourriture quotidienne et un véritable besoin. La vie, sous toutes ses formes, semblait se précipiter de l’avant, s’accélérer brusquement, de même que l’eau du torrent accélère son cours juste avant de se briser et de dévaler la roche abrupte en se transformant en cascade.
Quatre années seulement s’étaient écoulées depuis le passage du premier train à travers la ville lorsque, par une matinée d’octobre, on apposa sur la kapia, juste sous la stèle portant l’inscription turque, une grande affiche blanche. C’est Drago, l’employé du cadastre, qui l’y colla. Tout d’abord, les enfants et les flâneurs s’agglutinèrent devant elle, mais bientôt les autres arrivèrent. Ceux qui savaient lire déchiffraient le texte à voix haute, butant contre les expressions étrangères et les mots nouveaux qu’ils épelaient. Les autres écoutaient sans rien dire, les yeux baissés, et lorsqu’ils en avaient assez entendu, ils s’en allaient, le regard toujours rivé au sol, passant la main sur leurs moustaches ou leurs barbes comme s’ils effaçaient un par un les mots qui avaient failli leur échapper.
Après avoir fait sa prière de midi et mis simplement la barre en travers de la porte de sa boutique pour indiquer qu’elle était fermée, Ali hodja se rendit à son tour sur la kapia. Cette fois-ci, le texte n’était pas traduit en turc et il ne pouvait pas le lire. Un jeune homme le déchiffrait à haute voix, d’un ton mécanique, comme à l’école :
PROCLAMATION
au peuple de Bosnie et d’Herzégovine
« er Nous François-Joseph I, Empereur d’Autriche, Roi de Bohême etc., et Roi Apostolique de Hongrie, aux habitants de Bosnie et d’Herzégovine :
« Lorsque, il y a une gé-gé-nération, Notre armée franchit les frontières de Votre pays… »
Ali hodja sentit son oreille droite lui démanger sous son turban blanc et il revit, comme si c’était hier, la dispute avec Karamanlija, la cruauté dont il avait été victime, et la croix rouge qui flottait devant ses yeux pleins de larmes tandis que le soldat autrichien le déclouait avec précaution, et aussi l’affiche blanche avec la proclamation faite alors au peuple.
Le jeune homme lisait toujours :
« … l’assu-rance Vous avait été donnée que ces hommes n’étaient pas venus en ennemis, mais plutôt en amis animés de la ferme volonté de mettre fin à tous les maux qui pesaient lourdement sur Votre pa-trie depuis des années.
« Cette parole, qui Vous a été donnée en cet instant cri-cri-ti-que… »
Tout le monde se mit à crier après le lecteur maladroit qui, confus et tout rouge, disparut dans la foule et dont la place fut aussitôt prise par un inconnu en manteau de cuir qui semblait n’attendre que cela et se mit à lire vite et sans hésiter, comme s’il récitait une prière apprise depuis longtemps par cœur :
« Cette parole qui Vous a été donnée en cet instant critique a été honnêtement et réellement tenue. Notre gouvernement s’est toujours efforcé avec le plus grand sérieux de guider Votre patrie, en œuvrant sans répit, dans la paix et la légalité, pour un avenir plus heureux.
« Nous-Même, à Notre grande joie, osons dire en toute liberté : la graine qui a été semée dans le sillon d’un sol miné a donné des fruits en abondance. Vous aussi devez le ressentir comme une bénédiction : l’ordre et la sécurité ont remplacé la violence et la tyrannie, le travail et la vie se développent en permanence, les effets ennoblissants d’une instruction généralisée se font sentir et sous la protection d’une administration bien organisée chacun peut jouir des fruits de son labeur.
« Notre devoir impérieux à Tous est de poursuivre inlassablement dans cette voie.
« Gardant les yeux fixés sur cet objectif, Nous considérons que le moment est venu d’offrir aux habitants de ces pays une nouvelle preuve de la confiance que Nous mettons dans leur maturité politique. Pour élever la Bosnie et l’Herzégovine à un plus haut degré de vie politique, Nous avons décidé de doter ces pays d’institutions constitutionnelles – qui correspondront à la situation particulière de chacun et aux intérêts communs – et de mettre ainsi en place une base légale à la représentation de leurs aspirations et de leurs besoins.
« Que Votre avis également soit entendu lorsque l’on décide des affaires relatives à Votre patrie, laquelle aura comme jusqu’à présent son administration propre.
« Mais la première condition indispensable à l’établissement de cette constitutionnalité nationale est un choix clair et indiscutable de la situation juridique de ces pays. Fidèlement au souvenir des liens qui ont existé en des temps plus anciens entre Nos glorieux ancêtres sur le trône de Hongrie et ces pays, Nous étendons Nos droits de souveraineté à la Bosnie et à l’Herzégovine et Nous voulons que dans ces pays aussi s’applique l’ordre de succession qui vaut dans Notre maison.
« Ainsi, les habitants de ces pays deviendront les bénéficiaires de tous les bienfaits que peut apporter un renforcement durable des liens qui existaient jusque-là. L’ordre nouvellement instauré sera la garantie que la culture et la prospérité trouveront dans Votre patrie un foyer stable et sûr.
« Bosniaques et Herzégoviniens !
« De toutes les préoccupations qui sont celles de Notre trône, le souci de Votre bien matériel et spirituel ne sera pas la dernière. L’idée insigne de droits égaux pour tous devant la loi ; la participation à la promulgation des lois et à l’administration du pays ; une protection égale pour toutes les confessions, les langues et les particularités nationales – de tous ces biens éminents vous jouirez pleinement.
« La liberté de l’individu et le bien de la collectivité, telle sera l’étoile qui guidera Notre gouvernement dans l’administration de ces deux pays… »
La bouche entrouverte et la tête inclinée, Ali hodja écoutait ces mots insolites et inconnus pour la plupart, et même ceux qui ne lui étaient pas étrangers rendaient un son bizarre et obscur dans ce contexte : « la graine… semée dans le sillon d’un sol miné », « la condition indispensable à l’établissement de cette constitutionnalité nationale est un choix clair et indiscutable de la situation juridique… », « l’étoile qui guidera Notre gouvernement… ». Oui, c’était encore une fois ces fameux « mots de l’empereur ». Et en entendant chacun d’eux, le hodja, mentalement, voyait tantôt s’ouvrir un horizon lointain, insolite et dangereux, tantôt tomber un lourd rideau noir juste devant ses pupilles. Tantôt l’un, tantôt l’autre ; soit il ne voyait rien du tout, soit il voyait quelque chose qu’il ne comprenait pas et qui ne présageait rien de bon. – Dans cette vie, rien n’est exclu et les choses les plus incroyables sont possibles. Ici, par exemple, on pouvait écouter avec attention et ne rien saisir dans le détail des mots, tout en comprenant parfaitement et sans se tromper la chose dans son ensemble ! Cette graine, cette étoile, ces préoccupations du trône, tout cela aurait pu être dit dans une langue étrangère, mais le hodja aurait néanmoins, lui semblait-il, très bien compris ce que l’on voulait dire et à quoi l’on voulait en venir. C’était que les empereurs, depuis trente ans déjà, s’interpellaient par-dessus les terres et les villes, et par-dessus la tête de leurs peuples. Et chaque mot dans chaque proclamation de chaque empereur était lourd de conséquences. Les pays étaient dépecés, les têtes volaient pour un seul de ces mots. Et l’on parlait ainsi de « graine », d’« étoile », de « préoccupations du trône » pour ne pas avoir à appeler les choses par leur nom et à dire ce qu’il en était vraiment : que les pays et les régions, et avec eux les êtres humains et les villages, passent de main en main comme de la menue monnaie, qu’un homme qui professe la juste foi et qui est animé de bonnes intentions ne peut trouver la paix sur cette terre, pas même ce peu de tranquillité qui lui est nécessaire pendant sa courte vie, que sa situation et sa fortune varient indépendamment de sa volonté, à l’inverse de ses désirs et de ses meilleures intentions.
Ali hodja écoutait et il lui semblait que c’étaient exactement les mêmes mots que trente ans plus tôt, le même boulet de plomb dans sa poitrine, le même message qui disait que leur temps était révolu, que « le flambeau turc avait brûlé », seulement il fallait le leur répéter, car ils ne voulaient ni le comprendre ni l’admettre, ils s’abusaient eux-mêmes et faisaient semblant de ne rien voir.
« Et il n’y a pas de doute que Vous Vous montrerez dignes de la confiance qui Vous est accordée, qu’une noble harmonie entre le Souverain et Son peuple, le gage le plus précieux de tout progrès de l’État, accompagnera Nos efforts et Notre œuvre commune.
« Fait en notre capitale royale de Buda-Pest.
François Joseph » (signature autographe)
L’homme en manteau de cuir termina sa lecture et, de façon inopinée, se mit à hurler :
— Vive Sa Majesté notre empereur !
— Viiive ! cria comme sur commande ce grand échalas de Ferhat, l’allumeur de réverbères.
Tous les autres, au même instant, se dispersèrent en silence.
La nuit n’était pas encore tout à fait tombée ce jour-là que l’affiche blanche était déjà arrachée et jetée dans la Drina. Le lendemain, on arrêta quelques jeunes gens serbes suspectés d’avoir commis le forfait et l’on colla sur la kapia une nouvelle affiche blanche à côté de laquelle fut posté un garde municipal.
Dès qu’un gouvernement ressent le besoin de promettre par voie d’affiches la paix et la prospérité à ses administrés, il convient de se méfier et d’en attendre tout le contraire. Dès la fin du mois d’octobre, l’armée commença à arriver, et ce non seulement en train, mais aussi par la vieille route abandonnée. Comme trente ans plus tôt, les soldats descendaient la route escarpée de Sarajevo et entraient dans la ville en passant par le pont, avec tous les véhicules et l’intendance. Il y avait tous les corps d’armée, sauf la cavalerie. Toutes les casernes étaient pleines. Des hommes campaient même sous des tentes. De nouvelles unités arrivaient sans cesse, restaient quelques jours dans la ville, puis étaient réparties dans les villages le long de la frontière serbe. Les soldats étaient pour la plupart des réservistes de différentes nationalités qui avaient de l’argent. Ils faisaient leurs menus achats dans les boutiques et s’approvisionnaient en fruits et en friandises aux coins des rues. Les prix faisaient des bonds. Il n’y eut plus du tout ni de foin ni d’avoine. Sur les collines autour de la ville, on se mit à construire des fortifications. Et sur le pont même, on entreprit une étrange besogne. Au beau milieu, juste après la kapia en venant de la ville, des ouvriers venus spécialement se mirent à creuser dans la pile une cavité de un mètre carré environ de surface. L’endroit où se faisaient les travaux était recouvert d’une toile de tente verte sous laquelle on entendait frapper des coups incessants qui s’enfonçaient de plus en plus profondément. La pierre extraite était aussitôt jetée dans la rivière par-dessus le parapet. En dépit des efforts déployés pour garder l’entreprise secrète, on savait dans la ville que l’on minait le pont, c’est-à-dire que l’on creusait une profonde ouverture dans l’une des piles, sur toute sa hauteur, et que l’on placerait à sa base des explosifs, au cas où la guerre éclaterait et où il serait nécessaire de détruire le pont. L’on fit descendre une longue échelle métallique dans la cavité percée, et lorsque tout fut terminé, le trou fut fermé par une plaque de fer. Au bout de quelques jours déjà, cette plaque se confondait avec la pierre et la poussière, et les voitures, les chevaux, les piétons qui se hâtaient à leur travail passaient dessus sans plus penser à la mine et aux explosifs. Seuls les gamins sur le chemin de l’école s’arrêtaient à cet endroit, ils donnaient avec curiosité quelques coups contre cette porte métallique, se perdaient en conjectures sur ce qui se cachait derrière elle, rêvaient d’un nouveau Maure enfermé dans le pont, se chamaillaient au sujet des explosifs, se demandant ce que c’était, quels étaient leurs effets et si l’on pouvait vraiment faire sauter une telle construction.
Parmi les adultes, seul Ali hodja Mutelević rôdait et considérait d’un air sombre et méfiant aussi bien la tente verte pendant les travaux que le couvercle métallique qui demeura sur le pont. Il écoutait ce qui se disait et se chuchotait : que l’on avait creusé dans cette pile un trou aussi profond qu’un puits et qu’on y avait placé des explosifs reliés par un fil électrique à la berge, de sorte que le commandant pouvait à tout moment du jour ou de la nuit pulvériser le pont en son milieu, comme s’il était en sucre et non en pierre. Le hodja écoutait, hochait la tête, réfléchissait à la question aussi bien le jour, quand il se retirait dans son cercueil, que la nuit, au lit, au lieu de dormir ; tantôt il admettait une telle possibilité, tantôt il la rejetait comme étant trop folle et impie, mais il n’arrêtait pas d’y penser avec inquiétude, au point qu’il vit même en rêve les anciens administrateurs du vakouf de Mehmed pacha qui lui demandaient d’un air sévère ce qui se passait et ce qu’on manigançait sur le pont. Lui-même ressassait son tourment. Il ne voulait interroger personne dans le bazar, considérant qu’un homme intelligent n’avait plus depuis longtemps dans cette ville personne auprès de qui prendre conseil ou avec qui discuter de façon sensée, car soit les hommes avaient perdu l’honneur et la raison, soit ils étaient aussi désorientés et amers que lui.
Pourtant, un jour, une occasion se présenta à lui de s’informer sur le sujet. Un des beys Branković de Crnča, Muhamed, avait fait son service militaire à Vienne, puis il avait rengagé et atteint le grade d’adjudant. (C’était le petit-fils de Semsi bey qui, au début de l’occupation, s’était retiré sur ses terres et était mort de chagrin, et que l’on cite de nos jours encore parmi les vieux musulmans comme un exemple inégalé de grandeur morale et d’esprit de suite.) Cette année-là, Muhamed bey était venu en permission. C’était un homme grand et bien en chair, roux, vêtu d’un uniforme bleu irréprochable, avec des brandebourgs jaunes, des franges rouges et de petites étoiles d’argent sous le col, il portait des gants de peau aussi blancs qu’un verger en fleur et il était coiffé d’un fez rouge. Courtois, souriant, impeccable, il se promenait dans le bazar, frappait discrètement les pavés de la pointe de son long sabre et saluait chacun avec amabilité et aisance, en homme qui mange le pain de l’empereur et ne doute pas plus de lui-même qu’il n’a de raisons de craindre les autres.
Lorsque ce Muhamed bey entra, entre autres, dans la boutique du hodja, s’informa de sa santé et s’assit pour boire du café, Ali hodja profita de l’occasion pour lui demander, comme à un homme de l’empereur qui vivait loin de Višegrad, des éclaircissements sur ce qui le tourmentait tellement. Il lui expliqua de quoi il s’agissait, ce que l’on avait fait sur le pont et ce que l’on racontait dans la ville, et il lui demanda si une chose aussi impensable était possible : que l’on se préparât, selon un plan préétabli, à détruire une fondation pieuse d’intérêt public, telle que celle-ci.
Dès qu’il eut entendu de quoi il s’agissait, l’adjudant prit un air sérieux. Son large sourire disparut et son visage roux et bien rasé prit une expression figée comme s’il était à la parade, à l’instant du « garde à vous ! ». Il resta silencieux quelques instants, comme s’il était ennuyé, puis répondit d’une voix plus basse :
— Il y a un peu de tout cela. Mais, si tu veux mon avis, le mieux est de ne pas poser de questions et de ne pas en parler, car cela fait partie des préparatifs de guerre, du secret militaire, et caetera, et caetera.
Le hodja détestait toutes les nouvelles expressions, et surtout ce « et caetera ». Pas seulement parce qu’il lui écorchait les oreilles, mais aussi parce qu’il sentait bien que ce mot, dans le parler des étrangers, servait surtout à éviter de dire la vérité, comme si tout ce qui avait été dit avant lui était sans importance.
— Ne me fais pas le coup, s’il te plaît, de leur « caetera, caetera », mais dis-moi et explique-moi, si tu en es capable, ce qu’ils font du pont. Ça ne peut pas être un secret. Tu parles d’un secret, même les enfants de l’école coranique le connaissent ! répliqua le hodja d’un air courroucé. Et qu’est-ce que le pont a à voir, s’il te plaît, avec leurs guerres ?
— Il a à voir, Ali hodja, et comment ! répondit Branković qui avait retrouvé son sourire.
Et il expliqua aimablement, avec cet air un peu condescendant que l’on prend pour parler aux enfants, que tout cela était prévu dans les règlements de l’armée, qu’il existait à cet effet des pionniers et des pontonniers, que dans l’armée impériale chacun avait une tâche bien précise et n’avait aucune raison de se faire du souci ou de se mêler de la « branche » des autres.
Le hodja l’écoutait, il l’écoutait et le regardait, mais il ne comprenait pas grand-chose et ne put y tenir longtemps.
— C’est bien joli tout ça, mon brave, mais est-ce qu’ils savent que ce pont est une fondation pieuse du vizir, qu’il a été construit pour le salut de son âme et par amour de Dieu, et que c’est péché de lui enlever la moindre pierre ?
L’adjudant se contenta d’écarter les bras, de hausser les épaules, de serrer les lèvres et de fermer les yeux, et son visage prit une expression rusée et polie, figée, aveugle et sourde, comme seuls peuvent en prendre les gens qui ont longtemps travaillé dans de vieilles administrations vermoulues où la discrétion a depuis longtemps dégénéré en indifférence et l’obéissance en lâcheté. Une feuille de papier blanc est très éloquente comparée à la prudence muette de ce visage. Mais très vite l’homme de l’empereur rouvrit les yeux, laissa retomber ses bras, retrouva un visage lisse et reprit sa physionomie habituelle qui trahissait une sérénité confiante et enjouée, dans laquelle la bonhomie viennoise et la politesse turque se rejoignaient et se mêlaient comme deux cours d’eau. Et, changeant de sujet, il fit en termes choisis compliment au hodja de sa bonne santé et de son apparence juvénile, puis prit congé avec la même infinie amabilité dont il avait fait preuve à son arrivée. Le hodja, lui, resta troublé et quelque peu ébranlé, non moins inquiet qu’avant cette visite. Perdu dans ses pensées soucieuses, il regardait depuis son éventaire la beauté éblouissante de ce premier jour de mars. En face de lui, en biais, se profilait le pont éternel et éternellement semblable à lui-même ; sous ses arches blanches on apercevait la surface verte, miroitante et mouvante de la Drina, et l’on aurait dit un étrange collier de deux couleurs étincelant au soleil.
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