Le pont sur la Drina
Chapitre VIII
Il n’y avait pas que les guerres, les exodes et les épidémies qui s’abattaient à cette époque-là sur le pont et interrompaient pour un temps la vie sur la kapia. Il se passait aussi des événements exceptionnels qui servaient de repères et perpétuaient le souvenir de l’année où ils avaient eu lieu.
À gauche et à droite de la kapia, des deux côtés du pont, le parapet de pierre était depuis longtemps poli et un peu plus foncé qu’ailleurs. Depuis des centaines d’années, les paysans déposaient là leurs fardeaux lorsqu’ils voulaient reprendre haleine au milieu du pont, et les flâneurs s’y adossaient, appuyés sur leurs coudes, quand ils attendaient quelqu’un en discutant ou regardaient, solitaires, l’eau écumante et rapide couler au fond de l’abîme, toujours nouvelle et toujours la même.
Mais il n’y avait jamais eu autant de promeneurs et de curieux, appuyés au parapet et plongés dans la contemplation de la rivière comme s’ils pouvaient y lire quelque chose, que dans les derniers jours du mois d’août de cette année-là. L’eau était troublée par les pluies, bien que l’on ne fût encore qu’à la fin de l’été. Sous les arches, une écume blanche se formait dans les tourbillons et tournoyait, mêlée à des copeaux, des brindilles et des fétus de paille. En fait, les flâneurs désœuvrés, la tête appuyée sur les bras, ne regardaient pas cette rivière qu’ils connaissaient depuis toujours et qui n’avait plus rien à leur apprendre, mais recherchaient plutôt à la surface de l’eau, de même que dans leurs conversations, une explication et comme une trace visible d’un drame incompréhensible qui les avait tous surpris et déconcertés quelques jours plus tôt.
À cette époque en effet, un événement tout à fait exceptionnel, comme on n’en avait jamais connu et comme on n’en connaîtrait sûrement plus jamais tant qu’il y aurait ce pont et cette ville sur la Drina, s’était produit là, sur la kapia. Il avait mis en émoi toute la ville, puis s’en était allé vers d’autres lieux et d’autres régions comme une histoire qui court de par le monde.
C’est en fait l’histoire de deux hameaux proches de Višegrad, Velji Lug et Nezuke. Ces deux hameaux sont situés aux deux extrémités de l’amphithéâtre que forment autour de la ville les collines sombres et les coteaux verts.
Le gros village de Stražište, au nord-est de la vallée, est le plus proche de la ville. Ses maisons, ses champs et ses jardins sont éparpillés sur plusieurs coteaux et enclavés dans des cuvettes que ces coteaux séparent. Sur la pente douce d’un de ces mamelons se trouvent une quinzaine de maisons, noyées dans les pruniers et entourées de tous côtés par des champs. C’est le lieu-dit de Velji Lug, paisible hameau musulman, beau et riche, situé sur la hauteur. Le hameau fait partie de la commune de Stražište, mais il est plus proche de la ville que de son centre communal, puisque les gens de Velji Lug descendent en une demi-heure au bazar où ils tiennent boutique et font des affaires comme les autres habitants de Višegrad. Rien ne les en distingue, si ce n’est peut-être que leur patrimoine est plus solide et plus fiable, car ils vivent sur de bonnes terres ensoleillées et non inondables, et que ce sont des gens plus modestes, plus discrets, qui n’ont pas les mauvaises habitudes de la ville. À Velji Lug, la terre est fertile, l’eau est pure et les gens sont beaux.
Une branche des Osmanagić de Višegrad y vit. Et bien que ceux de la ville soient plus nombreux et plus riches, on considère dans le peuple qu’ils ont « dérapé » et que les vrais Osmanagić sont ceux de Velji Lug, le berceau de la famille.
C’est une belle race d’hommes, susceptibles et fiers de leurs origines. Leur maison, la plus grande du pays, est celle qui attire le regard juste sous le sommet, blanche, exposée au sud-ouest, toujours badigeonnée de frais, avec son toit de bardeaux noircis et quatorze fenêtres vitrées. Cette maison se voit de loin et c’est la première chose qui saute aux yeux du voyageur qui descend la route en direction de Višegrad ou se retourne en sortant de la ville. Les derniers rayons du soleil qui se couche derrière la crête du Ljestan s’attardent et se réfractent toujours sur la façade blanche et brillante de cette maison. Les habitants de la ville ont depuis longtemps l’habitude de regarder, le soir, depuis la kapia, le coucher de soleil se refléter dans les fenêtres des Osmanagić, puis ces fenêtres s’éteignent une à une et souvent, quand le soleil est déjà couché et que la ville est dans l’ombre, l’une d’elles s’embrase d’un dernier reflet, perdu au milieu des nuages, et brille encore quelques instants comme une grosse étoile rouge au-dessus de la ville éteinte.
Tout aussi connu et respecté dans la ville est le maître de cette maison, Avdaga Osmanagić, un homme fougueux et emporté aussi bien dans la vie privée que dans les affaires. Il a un « magasin » dans le bazar, un local bas et sombre où sont étalés sur des planches et des claies du maïs, des prunes et des pommes de pin. Avdaga ne travaille qu’en gros, aussi son magasin n’est-il pas ouvert en permanence, mais régulièrement les jours de marché et quelques fois dans la semaine, selon les affaires et les besoins. Un des fils d’Avdaga s’y tient en permanence, tandis que lui-même est en général assis sur un banc devant la boutique. Là, il discute avec les clients ou les gens de connaissance. C’est un homme de belle stature au visage rubicond, mais avec une barbe et des moustaches complètement blanches. Il a la voix rauque et profonde. Depuis des années déjà, il souffre cruellement d’asthme. Et lorsque, en parlant, il s’excite et élève la voix, ce qui lui arrive souvent, une toux violente le fait brusquement suffoquer, les veines de son cou se gonflent, son visage devient cramoisi et ses yeux se remplissent de larmes, tandis que sa poitrine grince, siffle, et résonne comme un orage en montagne. Lorsque cette quinte de toux cesse, il se ressaisit immédiatement, inspire profondément et reprend la conversation là où elle s’était arrêtée, mais d’une voix changée, plus faible. Dans la ville et les environs, il est connu comme un homme à la dent dure, le cœur sur la main et de tempérament audacieux. Il est ainsi en toutes choses, y compris dans les affaires, fût-ce à son détriment. Il n’est pas rare que d’un seul mot hardi il fasse baisser ou monter le prix des pruneaux ou du maïs, même lorsqu’il y perd, pour le seul plaisir de narguer quelque paysan timoré ou un commerçant par trop pingre. Son avis est écouté dans la ville, bien qu’on le sache souvent emporté et partial dans ses jugements. Et lorsque Avdaga descend de Velji Lug et s’installe devant son magasin, il reste rarement seul, car les gens apprécient sa conversation et souhaitent entendre son opinion. Et puis il est franc et vif, toujours prêt à dire et à défendre ce que les autres jugent préférable de taire. Son asthme et ses violents accès de toux l’obligent sans cesse à s’interrompre, pourtant, paradoxalement, cela ne gâche en rien ses démonstrations, les rend au contraire plus convaincantes et donne à sa façon de s’exprimer une dignité grave et douloureuse à laquelle il n’est pas facile de résister.
Avdaga a cinq fils adultes et mariés et une seule fille, la benjamine, tout juste en âge de prendre époux. De cette fille, Fata, on sait qu’elle est d’une beauté exceptionnelle et ressemble en tout à son père. La ville entière, et même un peu toute la région, se préoccupe de son mariage. Il en a toujours été ainsi chez nous : à chaque génération, une jeune fille entre dans la légende et des chansons célèbrent sa beauté, son mérite et sa noblesse. Elle est pendant quelques années l’objet de tous les désirs et un modèle inaccessible ; à la mention de son nom, les imaginations s’enflamment, autour de ce nom s’épanche l’enthousiasme des hommes et se tisse la jalousie des femmes. Ce sont des êtres d’exception que la nature distingue et élève à des hauteurs dangereuses.
La fille d’Avdaga ressemble à son père non seulement par les traits et l’apparence, mais aussi par la vivacité d’esprit et la verve dont elle fait preuve en toute occasion. Les jeunes gens qui, lors des noces ou des fêtes, essaient de gagner ses faveurs ou de l’impressionner par des compliments insipides ou des plaisanteries osées le savent mieux que quiconque. Son art de la réplique ne le cède en rien à sa beauté. Aussi la chanson de Fata, la fille d’Avdaga (les chansons qui célèbrent de tels êtres d’exception voient le jour d’elles-mêmes, on ne sait ni où ni comment), disait-elle :
Que tu es sage, que tu es belle,
Belle Fata, fille d’Avdaga !
Ainsi chantait-on et parlait-on dans la ville et ses environs, mais rares étaient ceux qui avaient l’audace de demander la main de la jeune fille de Velji Lug. Et lorsque eux-mêmes furent tous refusés les uns après les autres, autour de Fata se créa rapidement un vide, ce cercle d’admiration, de haine et d’envie, de désirs inavoués et d’expectative malveillante qui entourent toujours les créatures aux dons remarquables et à la destinée exceptionnelle. Ces personnes dont on parle et que l’on célèbre en chanson sont rapidement emportées par leur destin singulier, laissant derrière elles des refrains et des légendes au lieu de vies accomplies.
Il arrive souvent chez nous qu’une jeune fille qui fait l’admiration de tous soit pour la même raison privée de prétendants et « reste fille », alors que des jeunes filles qui lui sont en tout inférieures se marient facilement et rapidement. Ce ne fut pas le cas de Fata, car il se trouva pour elle un prétendant qui eut à la fois l’audace de la convoiter et assez d’habileté et de persévérance pour parvenir à ses fins.
Dans le cercle irrégulier que forme la vallée de Višegrad, exactement à l’opposé de Velji Lug, se trouve le hameau de Nezuke.
En amont du pont, à moins d’une heure de marche, en plein cœur des collines escarpées d’où surgit la Drina comme d’une muraille sombre, en décrivant un brusque méandre, une étroite bande de terre fertile occupe une partie de la rive rocheuse. Ce sont les alluvions de la Drina et des torrents qui dévalent les rocs de Butko. Ces terrains sont couverts de champs et de jardins, et sur le côté, de prairies escarpées plantées d’herbe tendre qui se perdent vers les sommets dans les éboulis et les broussailles sombres. Le hameau tout entier est la propriété des beys Hamzić, qui s’appellent également les Turković. Sur une moitié du territoire vivent cinq ou six foyers de paysans serfs, et sur l’autre se trouvent les maisons des beys, les frères Hamzić, placés sous l’autorité de Mustaj bey Hamzić. Le hameau est isolé et exposé au nord, privé de soleil mais à l’abri du vent, plus riche en fruits et en foin qu’en blé. Cerné de toutes parts et oppressé par les hautes collines escarpées, il est à l’ombre la plus grande partie de la journée et toujours silencieux, si bien que chaque appel des bergers et chaque mouvement brusque des clochettes au cou des bêtes s’y répercutent du haut des collines en un écho sonore et multiple. Un seul chemin y mène à partir de Višegrad. Lorsqu’on franchit le pont, en sortant de la ville, que l’on quitte la grand-route, laquelle tourne à droite en aval, et que l’on descend jusqu’à la berge, on rencontre un étroit sentier de pierre qui part à gauche du pont, à travers un désert de roches, et remonte la Drina en suivant le bord, comme un liséré blanc sur la sombre muraille qui plonge dans la rivière. Vu du haut du pont, un homme qui suit ce sentier à pied ou à cheval semble marcher sur une poutre étroite entre l’eau et le roc, et sa silhouette, tandis qu’il progresse, se reflète sans cesse dans la rivière tranquille et verte.
C’est le chemin qui mène de la ville à Nezuke, sans poursuivre au-delà, car il n’y a plus où aller ni personne pour y aller. Mais au-dessus des maisons, le versant escarpé et couvert d’une forêt clairsemée est profondément entaillé de deux ravines blanches par lesquelles grimpent les bergers lorsqu’ils rejoignent les troupeaux dans la montagne.
C’est là que s’élève la grande maison blanche de l’aîné des Hamzić, Mustaj bey. Elle est aussi grande que celle des Osmanagić à Velji Lug, mais à la différence d’elle, elle est complètement invisible dans ce bas-fond plein de taillis sur le bord de la Drina. Autour d’elle, en demi-cercle, poussent onze grands peupliers dont le bruissement et le balancement mettent en permanence un peu de vie dans ce coin de terre enfermé de toutes parts et difficilement accessible. Un peu plus bas se trouvent, un rien plus petites et plus modestes, les maisons des deux autres frères Hamzić. Tous les Hamzić ont de nombreux enfants, et tous sont minces, grands, le teint pâle, taciturnes et renfermés, mais unis et courageux à la tâche, habitués à faire cas de ce qui leur appartient et à le défendre. Comme les gens aisés de Velji Lug, ils ont en ville leurs magasins où ils descendent tout ce qu’ils produisent à Nezuke. En toute saison, eux-mêmes et leurs paysans s’activent et s’étirent en procession, comme des fourmis, sur l’étroit sentier de pierre qui borde la Drina ; les uns portent la marchandise en ville, les autres, leurs affaires terminées, l’argent dans leur ceinture, regagnent leur village invisible au milieu des collines.
Chez Mustaj bey Hamzić, dans la grande maison blanche qui réserve à l’arrivant une agréable surprise au bout de ce chemin caillouteux qui semble ne mener nulle part, il y a quatre filles et un seul fils, Nail. Ce Nail bey de Nezuke, fils unique de bey, avait été un des premiers à jeter son dévolu sur Fata de Velji Lug. Lors d’une noce, il s’était délecté de sa beauté par une porte entrouverte, à laquelle étaient suspendus en grappe une foule de jeunes gens enfiévrés. La fois suivante où il avait réussi à l’apercevoir, entourée de ses amies, il lui avait lancé avec audace en plaisantant :
— Plût au ciel que Mustaj bey de Nezuke t’appelle sa bru !
Fata avait eu un rire étouffé.
— Ne ris donc pas, avait dit par l’entrebâillement de la porte le jeune homme excité, ce prodige arrivera bien un jour !
— Le jour où Velji Lug descendra à Nezuke ! avait répondu la jeune fille en s’esclaffant de nouveau, avec un haut-le-corps plein de fierté, comme seules en ont des femmes pareilles et seulement à cet âge, qui en disait bien plus que ses paroles et son rire.
C’est ainsi que les êtres particulièrement comblés par la nature provoquent souvent le destin avec audace et même témérité. Cette réponse qu’elle avait lancée au jeune Hamzić s’ébruita et courut de bouche en bouche, comme d’ailleurs tout ce qu’elle faisait et disait
Les Hamzić n’étaient pas gens à s’arrêter et à se décourager à la première difficulté. Ils n’avaient pas l’habitude, même pour des affaires moins importantes, de se précipiter et de conclure à la hâte, et a fortiori en pareille matière. Une tentative, faite par l’intermédiaire de cousins de la ville, n’eut pas plus de succès. Alors le vieux Mustaj bey Hamzić prit en main l’affaire du mariage de son fils. Il avait depuis toujours conclu nombre de marchés avec Avdaga. La nature fougueuse et fière d’Avdaga avait valu à celui-ci les derniers temps des pertes sérieuses qui l’avaient obligé à prendre des engagements difficiles à tenir, et Mustaj bey lui était alors venu en aide et l’avait soutenu comme seuls les commerçants du bazar dignes de ce nom peuvent se soutenir et s’entraider dans un moment difficile : simplement, naturellement et sans faire de discours.
Dans ces magasins sombres et frais ou sur les bancs de pierre polie devant eux, on ne décidait pas seulement de questions d’argent et d’honneur entre marchands, mais aussi de destinées humaines. Que se passa-t-il entre Avdaga Osmanagić et Mustaj bey Hamzić, comment Mustaj bey demanda-t-il la main de Fata pour son unique fils Nail, et comment le fougueux et orgueilleux Avdaga lui « donna-t-il » la jeune fille ? Personne ne le saura jamais. De même que l’on ne sut jamais au juste comment les choses se passèrent là-haut, à Velji Lug, entre le père et son unique fille si belle. Il ne pouvait être question, bien sûr, d’une quelconque résistance de la part de celle-ci. Plutôt un regard plein d’une douloureuse surprise et ce fier haut-le-corps qui lui était si particulier, puis elle s’était soumise sans un mot, sans un geste, à la volonté paternelle, comme cela s’est toujours fait, et se fait encore, chez nous. Comme en rêve, elle s’était mise à aérer, compléter et mettre en ordre son trousseau.
De Nezuke non plus, pas le moindre mot ne transpira. Les prudents Hamzić ne cherchèrent pas à se faire confirmer leur succès dans des conversations vaines avec les uns et les autres. Ils avaient eu ce qu’ils voulaient et, comme toujours, leur réussite leur suffisait. Ils n’avaient nul besoin que quiconque y prît part, de même qu’ils n’avaient jamais recherché la compassion dans le malheur et l’échec.
Les gens n’en parlaient pas moins de tout cela, en abondance, avec force détails et sans ménager personne, comme ils ont coutume de le faire. Dans toute la ville et les environs, on racontait comment les Hamzić étaient arrivés à leurs fins ; comment la belle, la fière, la sage fille d’Avdaga, dont aucun prétendant n’était digne dans toute la Bosnie, avait été jouée et finalement domptée ; comment, tout de même, « Velji Lug descendrait à Nezuke », bien que Fata eût donné publiquement sa parole que cela n’arriverait pas. En effet, les gens aiment parler ainsi de la déchéance et de l’humiliation de ceux qui se sont élevés et envolés trop haut.
Un mois durant, tout le monde ne parla que de cet événement, se gargarisant de la future humiliation de Fata comme d’une eau savoureuse. Un mois durant, on fit des préparatifs à Nezuke et à Velji Lug.
Un mois durant, Fata, aidée de ses amies, de ses cousines et de femmes engagées pour l’occasion, travailla à préparer son trousseau. Les jeunes filles chantaient. Elle aussi chantait. Elle en trouvait la force. Et elle s’écoutait chanter, tout en suivant le cours de ses pensées. Car à chaque coup d’aiguille, elle savait (et elle se le disait) que ni elle ni sa broderie ne verraient jamais Nezuke. Et elle ne l’oubliait pas un instant. Seulement, pendant qu’elle cousait et chantait, il lui semblait qu’il y avait loin de Velji Lug à Nezuke et qu’un mois, c’était long. La nuit, c’était la même chose. La nuit, lorsque sous prétexte d’avoir à terminer quelque ouvrage, elle restait seule, le monde s’ouvrait devant elle, riche, plein de lumière, de surprises et de revirements, infini.
Les nuits à Velji Lug sont chaudes, et pourtant fraîches. Les étoiles basses et agitées sont reliées entre elles par une lueur blanche et tremblante. Debout à la fenêtre, Fata regarde cette nuit. Elle sent dans tout son corps une vigueur paisible, une douce plénitude, et elle perçoit chaque partie de son corps séparément, comme une source particulière de force et de joie : ses jambes, ses hanches, ses bras, son cou, et surtout sa poitrine. Le bout de ses seins opulents et lourds, mais tendus, touche le grillage en bois de la fenêtre. De cet endroit, elle sent le coteau, avec tout ce qui s’y trouve, la maison, les bâtiments, les champs, respirer d’un souffle chaud, profond, régulier, se soulever et s’abaisser en même temps que le ciel clair et l’immensité nocturne. Sous l’effet de cette respiration, le moucharabieh monte et descend, monte et descend, effleure le bout de ses seins et s’enfuit loin d’eux, revient et les effleure à nouveau, puis se rapproche encore, puis s’éloigne ; et cela sans fin, en alternance.
Oui, le monde est grand, le monde est immense même pendant le jour, lorsque la vallée de Višegrad vibre sous la chaleur et qu’on entend presque mûrir les blés qui s’y déploient, lorsque la ville éclate de blancheur, éparpillée autour de la rivière verte, mais limitée par la ligne régulière du pont et les collines sombres. Mais c’est la nuit, la nuit seulement, quand le ciel revit et s’enflamme, que se révèlent l’immensité et la puissance de ce monde dans lequel l’homme s’égare, perd conscience de lui-même, ne sait plus où il va, ni ce qu’il veut, ni ce qu’il doit faire. C’est dans ce monde-là que l’on vit véritablement, avec sérénité et longtemps : là, il n’y a pas de mots qui vous engagent pour la vie, pas de promesses fatidiques ni de situations désespérées dont le dénouement imminent approche et surviendra de façon inexorable, avec la mort ou la honte au bout, comme seule issue. Oui, là, ce n’est pas comme dans la vie diurne, où l’on ne peut revenir sur ce que l’on a dit ni échapper à ce que l’on a promis. Là, tout est libre, infini, anonyme et muet.
C’est alors que lui parvient du rez-de-chaussée, comme de très loin, une voix basse, profonde et étouffée :
— Aaah, khkhkh ! Aaah, khkhkh !
C’est Avdaga, en bas, qui lutte contre ses accès de toux nocturnes.
Non seulement elle reconnaît cette voix, mais elle imagine très bien son père, assis en train de fumer, en proie à l’insomnie et torturé par la toux. Elle voit, lui semble-t-il, ses grands yeux marron, aussi familiers qu’un paysage aimé, exactement les mêmes yeux que les siens, sauf qu’ils sont ombrés par la vieillesse et baignés d’un éclat larmoyant et rieur, des yeux dans lesquels elle a lu pour la première fois que son destin était scellé, le jour où on lui a dit qu’elle était promise aux Hamzić et qu’elle avait un mois pour faire ses préparatifs.
— Kha, kha, kha ! Aaah !
Cette exaltation qu’elle a connue quelques minutes plus tôt devant la somptuosité de la nuit et l’immensité du monde retombe soudain. La puissante respiration de la terre s’interrompt. Les seins de la jeune fille se raidissent en un léger spasme. Les étoiles et l’immensité disparaissent. Seule la destinée, sa destinée, funeste, impérieuse, à la veille de se réaliser, s’accomplit au rythme du temps qui passe, dans le silence, l’immobilité et le vide qui demeurent après toute chose.
L’écho sourd de la toux monte du rez-de-chaussée.
Oui, elle l’entend et le voit, comme s’il était là, devant elle. C’est son père chéri, son irremplaçable et puissant papa avec lequel elle ne fait qu’un, avec lequel elle se confond indissolublement et agréablement du plus loin que remontent ses souvenirs. Et même cette toux pénible et déchirante, elle la ressent dans sa propre poitrine. Certes, c’est cette bouche qui a dit « oui » là où elle avait dit « non ». Mais elle ne fait qu’un avec lui en tout, même en cela. Et même le « oui » de son père, elle le ressent comme sien (autant que son propre « non »). C’est pourquoi son destin est impérieux et insolite, et la fin imminente, c’est pourquoi elle ne voit pas d’issue et ne peut en voir, puisqu’il n’y en a pas. Elle sait une chose, en tout cas. A cause du « oui » de son père, qui la lie autant que son « non », elle devra passer devant le cadi avec le fils de Mustaj bey, car il est impensable qu’Avdaga Osmanagić ne tienne pas sa parole. Mais elle sait également, de façon tout aussi certaine, qu’après cela, elle ne saurait en aucun cas poser le pied à Nezuke, car alors c’est elle qui ne tiendrait pas sa parole. Chose impossible, bien sûr, puisque c’est aussi la parole d’une Osmanagić. C’est là, dans cet intervalle de vide, entre son « non » et le « oui » de son père, entre Velji Lug et Nezuke, c’est là, dans cet espace limité et clos, qu’il faut chercher une issue. C’est là qu’elle se trouve maintenant en pensée. Non plus dans l’immensité du monde somptueux, pas même sur le chemin qui va de Velji Lug à Nezuke, mais sur ce pauvre petit bout de route qui sépare la mechtchéma, où le cadi la mariera au fils de Mustaj bey, de l’extrémité du pont, là où la pente abrupte et pierreuse mène à l’étroit chemin de Nezuke sur lequel, cela, elle en est sûre, elle ne posera jamais le pied. Ce petit morceau de route, elle n’a cessé de le parcourir en pensée dans un sens et dans l’autre, comme la navette court d’une lisière à l’autre. De la salle des mariages, à travers la moitié du bazar, puis la place du marché, jusqu’au bout du pont, mais là elle fait volte-face comme devant un gouffre et revient par le pont, la place du marché, le bazar, jusqu’à la salle des mariages. Et cela sans fin : aller-retour, aller-retour ! C’est là que se tisse son destin.
Et dans ce va-et-vient qu’elle fait en pensée et auquel elle ne peut ni mettre fin ni trouver une issue, elle s’arrête de plus en plus souvent sur la kapia, sur les gracieux bancs de pierre claire où les hommes conversent et les jeunes gens chantent, sous lesquels gronde la rivière verte, rapide et profonde. Puis horrifiée par une telle éventualité, elle se précipite de nouveau, comme vouée à une malédiction, d’un bout à l’autre de la route et, faute d’avoir trouvé une autre issue, s’arrête de nouveau sur la kapia. Chaque nuit, de plus en plus souvent, elle s’arrête en pensée à cet endroit et s’y attarde de plus en plus longtemps. À la seule idée de ce jour où elle devra réellement, et non plus ainsi, en pensée, parcourir ce chemin et trouver une issue avant d’atteindre le bout du pont, elle voit toute l’horreur de la mort et l’abomination d’une vie dans l’infamie. Il lui semble, dans son impuissance et sa solitude, qu’une idée aussi atroce devrait suffire à éloigner, ou du moins à différer quelque peu, une telle échéance.
Pourtant les jours passaient, sans hâte ni lenteur, mais régulièrement et inéluctablement, et avec eux vint le jour du mariage.
Le dernier jeudi du mois d’août (c’était le jour fatidique), les Hamzić vinrent à cheval chercher la jeune fille. Sous son lourd feredja tout neuf, comme sous une cuirasse, Fata fut installée sur un cheval et conduite à la ville. Dans le même temps, dans la cour, on chargea sur des chevaux les malles contenant le trousseau de la jeune fille. À la mechtchéma, le mariage fut célébré devant le cadi. Ainsi fut tenue la parole par laquelle Avdaga avait donné sa fille en mariage au fils de Mustaj bey. Puis le petit cortège prit la route de Nezuke, où devaient avoir lieu les festivités de la noce.
Ils traversèrent la moitié du bazar et la place du marché, une partie de ce chemin sans issue que Fata avait parcouru tant de fois en pensée. C’était concret, réel et banal, presque plus facile que dans son esprit. Pas d’étoiles ni d’immensité, pas de sourde toux paternelle, pas d’envie que le temps passe plus vite ou plus lentement. Lorsqu’ils atteignirent le pont, la jeune fille sentit encore une fois, comme lors des nuits d’été passées à sa fenêtre, chaque partie de son corps, intensément et distinctement, et surtout sa poitrine légèrement oppressée comme sous une cuirasse. Ils parvinrent à la kapia. Comme elle l’avait fait bien des fois mentalement au cours des nuits précédentes, la jeune fille se pencha et demanda en chuchotant à son plus jeune frère, qui chevauchait à son côté, de lui raccourcir un peu les étriers, car ils allaient maintenant aborder le raidillon qui séparait le pont du chemin de pierre menant à Nezuke. Ils s’arrêtèrent, tous deux d’abord puis, un peu plus loin, le reste du cortège à cheval. Il n’y avait là rien d’insolite. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que les invités d’une noce faisaient un arrêt sur la kapia. Pendant que son frère mettait pied à terre, contournait son cheval et jetait la bride autour de son bras, la jeune fille poussa sa monture jusqu’au bord du pont, posa le pied droit sur le parapet de pierre, s’élança de sa selle, comme si elle avait des ailes, et se jeta dans la rivière grondante sous le pont. Son frère, qui avait bondi derrière elle et s’était couché de tout son long sur le parapet, ne réussit qu’à effleurer le voile qui tournoyait, sans pouvoir la retenir. Les autres invités sautèrent de cheval en poussant les exclamations les plus étranges et restèrent figés contre le parapet, dans des attitudes insolites, comme pétrifiés.
Le même jour, vers le soir, une pluie drue et anormalement froide pour la saison se mit à tomber. La Drina grossit et se troubla. Le lendemain, les eaux jaunâtres en crue rejetèrent le corps de Fata sur un banc de sable, près de Kalata. C’est un pêcheur qui l’y découvrit, et il alla aussitôt en avertir le chef de la police. Celui-ci se rendit peu après sur les lieux, accompagné du pêcheur et de Salko le Borgne. En effet, en pareilles circonstances, on ne pouvait se passer du Borgne.
Le corps gisait dans le sable mou et humide. Les vagues l’éclaboussaient et, de temps en temps, le recouvraient complètement de leur eau trouble. Le feredja tout neuf de fin drap noir, que l’eau n’avait pas réussi à arracher, s’était retroussé par-dessus la tête ; mêlé à la longue et épaisse chevelure, il formait ainsi une masse noire à part, à côté du corps blanc et généreux de la jeune fille, auquel le courant avait ôté ses délicats habits de noce. L’air sombre, les mâchoires serrées, le Borgne et le pêcheur entrèrent dans l’eau peu profonde, soulevèrent délicatement et avec gêne la jeune fille nue, comme si elle était vivante, la tirèrent du sable humide dans lequel elle avait commencé à s’enfoncer, la portèrent sur la berge et l’y couvrirent aussitôt de son feredja mouillé et souillé de vase.
La noyée fut enterrée le jour même au cimetière musulman le plus proche, sur le versant abrupt, sous la crête où se trouvait Velji Lug. Et vers le soir, les hommes désœuvrés se rassemblèrent à l’auberge autour du pêcheur et du Borgne, avec cette curiosité exécrable et malsaine que l’on rencontre surtout chez les gens dont la vie est vide et dénuée d’intérêt. Ils leur offraient de la rakia et du tabac, dans l’espoir d’apprendre d’eux quelque détail sur le cadavre et l’enterrement. Mais rien n’y faisait. La rakia elle-même n’arrivait pas à leur délier la langue. Même le Borgne restait silencieux, fumant sans cesse et suivant de son œil unique et brillant la fumée qu’il rejetait de son souffle puissant le plus loin possible de lui. Les deux hommes, le Borgne et le pêcheur, se regardaient simplement de temps en temps, levaient leur verre en silence, exactement en même temps, comme s’ils trinquaient en secret, puis ils le vidaient d’un trait.
C’est ainsi que se produisit cette chose extraordinaire et sans précédent sur la kapia. Velji Lug ne descendit pas à Nezuke, et Fata, la fille d’Avdaga, n’épousa pas un Hamzić.
Avdaga Osmanagić ne vint plus en ville. Il mourut au cours de ce même hiver, étouffé par un accès de toux, sans avoir jamais dit un seul mot devant personne du chagrin qui le tuait.
Le printemps suivant, Mustaj bey Hamzić maria son fils à une autre jeune fille, une Branković.
Les gens de la ville continuèrent encore un temps à commenter l’événement, puis ils l’oublièrent. Il ne resta que la chanson de la jeune fille qui par sa beauté et sa sagesse brillait plus fort et plus haut que tout, comme si elle était éternelle.
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