Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 20 sur 25

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Le pont sur la Drina

Chapitre XX

 

L’unique fenêtre éclairée de l’hôtel, dernier signe de vie dans la ville cette nuit-là, était celle de la petite chambre de Lotika, au premier étage. Cette nuit-là encore, Lotika était assise à son bureau encombré. Comme autrefois, il y avait vingt et quelques années de cela, lorsqu’elle venait dans cette petite pièce se reposer ne serait-ce qu’un instant du tapage et des allées et venues au rez-de-chaussée. Seulement, maintenant, tout était calme en bas et plongé dans l’obscurité.

Dès 22 heures, Lotika s’était retirée dans sa chambre et apprêtée pour la nuit. Avant de se coucher, elle était allée à la fenêtre pour aspirer encore une fois la fraîcheur qui montait de la rivière et avait jeté un coup d’œil à la dernière arche du pont au faible clair de lune, seul spectacle, immuable, qui s’offrait à elle depuis sa fenêtre. Elle s’était alors rappelé quelque facture à régler depuis longtemps et s’était assise à son bureau pour la rechercher. Mais dès qu’elle s’était mise à fouiller dans ses papiers, elle s’était laissée emporter, oubliant l’heure et son envie de dormir, et elle était restée plus de deux heures à travailler.

Minuit était passé depuis longtemps, mais Lotika, qui n’avait plus sommeil, absorbée par sa tâche, alignait des colonnes de chiffres et épluchait des piles de documents.

Lotika était fatiguée. Le jour, dans les conversations et le travail, elle était toujours aussi vive et alerte, aussi loquace, mais la nuit, comme maintenant, lorsqu’elle se retrouvait seule, elle sentait tout le poids de son âge et de sa lassitude. Lotika était décrépite. De sa beauté d’antan, il ne restait que de pauvres vestiges. Elle était maigre, avait le teint jaune ; ses cheveux ternes étaient clairsemés sur le dessus de la tête ; et ses dents, naguère étincelantes et dures comme des grêlons, étaient rares et jaunies. Le regard de ses yeux noirs et encore brillants était dur, et triste par instants.

Lotika était lasse, mais pas de cette fatigue bénie et agréable qu’elle éprouvait autrefois au terme d’une journée de dur labeur et de gains appréciables et qui la poussait à rechercher un peu de repos et de répit dans cette même pièce. La vieillesse était là et l’époque n’était guère facile.

Elle n’aurait su l’exprimer avec des mots, elle ne pouvait se l’expliquer, mais elle sentait à chaque instant que quelque chose était détraqué dans cette ère nouvelle, du moins pour ceux qui ne se souciaient que de leurs affaires et de leur famille. Lorsqu’elle était arrivée en Bosnie, trente ans plus tôt, et avait commencé à travailler, la vie semblait être d’un seul tenant. Tout le monde suivait la même direction qu’elle, avec le travail pour objectif et la famille pour univers. Chacun était à sa place, et il y avait de la place pour tous. Et tous étaient dominés par un seul ordre des choses et une seule loi ; un ordre des choses strict et une loi sévère. C’est ainsi que le monde apparaissait alors à Lotika. Maintenant, tout était bouleversé et avait changé de place. Les gens étaient partagés et se fuyaient, et ce, lui semblait-il, sans rime ni raison. La loi de la perte et du profit, cette loi merveilleuse qui avait toujours régi les actions humaines, semblait ne plus être en vigueur, puisque nombre de gens faisaient, disaient et écrivaient des choses dont elle ne voyait ni le but ni le sens et qui ne pouvaient leur apporter que des préjudices et des désagréments. La vie partait en lambeaux, s’émiettait et s’effritait. Dans tous les domaines, on avait l’impression que la génération actuelle tenait plus à ses conceptions de la vie qu’à la vie elle-même. Cela paraissait insensé et restait pour elle incompréhensible, mais il en était bien ainsi. C’était pour cette raison que la vie perdait de sa valeur et se gaspillait en paroles. Cela, Lotika le voyait bien et elle le sentait à chaque instant.

Les affaires, qui folâtraient naguère devant ses yeux comme un troupeau de jeunes agneaux, gisaient maintenant, mortes et pesantes, comme les grandes pierres tombales au cimetière juif. Depuis dix ans déjà, l’hôtel ne marchait pas bien. Tous les environs de la ville avaient été déboisés, la zone de coupe s’éloignait de plus en plus, et avec elle la meilleure clientèle de l’hôtel et les plus grands bénéfices. Terdik, ce rustre sans honte ni scrupules, avait ouvert sa « maison » sous les peupliers et attiré nombre de clients de Lotika, leur offrant de façon directe et facile ce que dans son hôtel ils n’auraient jamais pu obtenir à quelque prix que ce fût. Lotika s’était longtemps insurgée contre cette concurrence déloyale et honteuse, affirmant que la fin des temps était venue et qu’il n’y avait plus ni loi, ni ordre, ni possibilité de gagner honnêtement sa vie. Dans sa rage, elle avait un jour, au début, traité Terdik de « maquereau ». Il avait porté plainte et Lotika avait été condamnée à payer une amende pour outrage à l’honneur. Mais aujourd’hui encore, elle ne l’appelait pas autrement ; seulement, elle prenait garde à ne pas parler devant n’importe qui. Le nouveau cercle des officiers avait son restaurant, une cave bien garnie et des chambres où descendaient les étrangers de marque. Gustav, le maussade et sournois mais habile et fidèle Gustav, avait quitté l’hôtel après tant d’années et ouvert son propre café dans le bazar, à l’endroit le plus passant, et de collaborateur il était devenu un concurrent sans scrupules. Les sociétés chorales et autres salles de lecture qui, nous l’avons vu, s’étaient créées dans la ville les dernières années, avaient leurs propres cafés et attiraient beaucoup de clients.

Il n’y avait plus l’animation d’antan dans la grande salle, et encore moins dans l’Extra-Zimmer. Quelque fonctionnaire célibataire y déjeunait désormais, on y lisait les journaux et on y buvait le café. Chaque après-midi, Ali bey Pasić, l’ami de jeunesse silencieux et ardent de Lotika, venait faire un tour. Il était toujours aussi mesuré et discret dans ses propos et ses gestes, soigné et bien habillé, mais il s’était alourdi et avait les cheveux tout blancs. Comme il souffrait depuis des années d’un fort diabète, on lui servait le café avec de la saccharine. Il fumait tranquillement et sans un mot, puis rentrait chez lui à Crnča. Le voisin de Lotika, le riche Pavle Ranković, venait lui aussi chaque jour. Il avait abandonné depuis longtemps déjà le costume du pays et adopté un costume de ville « ajusté », sans renoncer pour autant au fez plat et rouge. Il portait toujours une chemise à plastron amidonné, avec un col dur et des manchettes rondes sur lesquelles il notait provisoirement chiffres et calculs. Il avait depuis longtemps réussi à prendre la première place dans le bazar de Višegrad. Sa situation était maintenant stable et bien assurée, mais lui non plus n’échappait pas aux soucis et aux difficultés. Comme tous les gens d’un certain âge appartenant à la classe des privilégiés, il était déconcerté par l’époque moderne et par la bruyante avalanche d’idées nouvelles, par la nouvelle façon de vivre, de penser et de s’exprimer. Pour lui, tout cela tenait en un seul mot : « la politique ». Et cette « politique », c’était bien ce qui le troublait, l’irritait et lui gâchait ces années qui auraient dû être consacrées au repos et au plaisir, après des décennies de travail, d’épargne et de renoncements. En effet, il n’aurait voulu pour rien au monde se différencier ou se couper de la majorité de ses compatriotes, mais il ne souhaitait pas non plus entrer en conflit avec les autorités, avec lesquelles il souhaitait vivre en paix et, du moins pour la forme, en harmonie. Ce qui était difficile, presque impossible, à réaliser. Et même avec ses fils, il n’arrivait pas à s’entendre comme il aurait fallu. Ils étaient pour lui, comme les autres jeunes, tout simplement incompréhensibles et irresponsables. (Beaucoup de personnes âgées emboîtent le pas à la jeunesse par besoin ou par faiblesse.) Par son comportement et sa façon d’agir, cette jeunesse semblait au vieux Pavle avoir choisi la rébellion, comme si elle ne pensait pas vivre et mourir dans le monde tel qu’il était, mais plutôt passer sa vie dans les montagnes comme les brigands. Ces jeunes ne prenaient pas garde à ce qu’ils disaient, ne réfléchissaient pas à ce qu’ils faisaient, ne comptaient pas combien ils dépensaient, se préoccupaient moins que tout de leurs affaires personnelles, car ils mangeaient leur pain sans se demander d’où il leur venait, et parlaient, parlaient, parlaient, « aboyaient aux étoiles », comme disait le vieux Pavle lorsqu’il se disputait avec ses fils.

Cette façon de brasser les idées, de parler sans la moindre retenue et de vivre sans jamais rien compter, et même à l’inverse de toute arithmétique, cela le mettait en rage et au désespoir, lui qui toute sa vie avait travaillé en comptant et en se conformant à ses calculs. Quand il les écoutait ou les regardait faire, il était pris de peur, il lui semblait qu’ils touchaient sans la moindre prudence et sans réfléchir aux fondements mêmes de la vie, à ce qui était pour lui la chose la plus sacrée et la plus chère à son cœur. Et lorsqu’il leur demandait des explications susceptibles de le convaincre et de le rassurer, ils lui répondaient avec mépris et de haut, à coups de grands mots flous : liberté, avenir, histoire, science, gloire, grandeur. Or les mots abstraits lui donnaient la chair de poule. C’est pourquoi il aimait passer un moment avec Lotika en buvant son café, car avec elle on pouvait discuter des affaires et des événements en s’appuyant sur des calculs sûrs et des notions bien établies, loin de la « politique » et de ces grands mots dangereux qui remettaient tout en question, sans rien expliquer ni confirmer. Au cours de la conversation, il tirait souvent de sa poche son minuscule crayon, qui n’était plus celui d’il y a vingt-cinq ans, mais était tout aussi usé et presque invisible tant il était petit, et il soumettait ce qu’ils disaient à l’épreuve infaillible et irréfutable des chiffres. Ils se remémoraient aussi quelque événement du passé, ou évoquaient une bonne farce dont les protagonistes étaient morts pour la plupart, puis le vieux Pavle, voûté et soucieux, regagnait sa boutique sur la place du marché, Lotika restant seule, avec ses tourments et ses comptes.

Les spéculations de Lotika n’allaient guère mieux que les affaires de son hôtel. Dans les premières années de l’occupation, il suffisait d’acheter n’importe quelles actions de n’importe quelle entreprise pour être sûr d’avoir bien placé son argent, la seule incertitude étant l’importance des bénéfices. Mais à l’époque, l’hôtel venait juste d’ouvrir et Lotika ne disposait ni de suffisamment d’argent liquide, ni du crédit dont elle jouit par la suite. Et lorsqu’elle eut enfin et l’argent et le crédit, la situation sur les marchés avait changé. Une de ces grandes crises qui reviennent de façon cyclique avait frappé la monarchie austro-hongroise à la fin du XIXe et au début du XX e siècle. Les valeurs de Lotika s’étaient mises à valser comme poussière au vent. Elle pleurait de rage en lisant chaque semaine le Merkur de Vienne, avec les derniers cours de la Bourse. Tous les revenus de l’hôtel, qui marchait encore bien à l’époque, ne suffisaient pas à combler les trous dus à la chute générale des valeurs. Elle eut alors une grave dépression nerveuse qui dura deux longues années. Elle était comme folle de douleur. Elle parlait avec les gens, mais n’écoutait pas plus ce qu’ils disaient qu’elle ne réfléchissait à ses propres paroles. Elle les regardait sans les voir, car elle avait sans cesse devant les yeux les rubriques du Merkur, imprimées en caractères minuscules, qui devaient lui apporter le bonheur ou le malheur. C’est alors qu’elle se mit à acheter des billets de loterie. Puisque tout n’était qu’une affaire de chance et de hasard, autant aller jusqu’au bout. Elle jouait à cette époque à toutes les loteries possibles de tous les pays. Elle réussit même à se procurer un quarté de la grande loterie espagnole de Noël dont le gros lot s’élevait à quinze millions de pesetas. Elle tremblait à chaque tirage, pleurait devant les listes des numéros gagnants. Elle priait Dieu qu’il se produisît un miracle et que son billet lui rapportât le gros lot. Mais elle ne gagnait jamais.

Sept ans plus tôt, le beau-frère de Lotika, Tsaler, s’était associé à deux riches retraités et ils avaient fondé dans la ville une « coopérative laitière moderne ». Lotika avait donné les trois cinquièmes du capital de départ. Ils avaient vu les choses en grand. Ils comptaient que les premiers succès, qui ne faisaient pas de doutes, attireraient l’attention des capitalistes hors de la ville, et même hors de Bosnie. Cependant, au moment même où l’entreprise se trouvait dans cette phase transitoire et critique, la crise de l’annexion survint. Tout espoir d’attirer de nouveaux capitaux disparut. Ces régions frontalières devinrent si peu sûres que même les capitaux déjà investis se mirent à fuir. La coopérative fut liquidée deux ans plus tard, avec une perte sèche de tout le capital investi. Lotika dut aliéner les meilleures et les plus sûres de ses valeurs, comme les actions de la brasserie de Sarajevo et de la fabrique de soude Solvay à Tuzla, pour couvrir le déficit.

Parallèlement à ces revers financiers, comme s’ils étaient liés à eux, elle devait également affronter les soucis et les déceptions que lui causait sa famille. Certes, une des filles de Tsaler, Irena, avait fait un mariage inespéré (Lotika avait donné la dot). Mais la fille aînée, Mina, était restée à la maison. Aigrie par le mariage de sa sœur cadette, malchanceuse avec ses fiancés, elle s’était transformée de façon prématurée en une vieille fille sarcastique et amère qui rendait la vie à la maison et le travail à l’hôtel encore plus pénibles et insupportables qu’ils n’étaient. Tsaler, qui n’avait jamais été ni très vif ni très alerte, était encore plus pesant et indécis, et il vivait dans la maison comme un hôte muet et bonasse dont on ne pouvait attendre ni aide ni préjudice. La femme de Tsaler, Debora, bien que maladive et mûrissante, avait mis au monde un fils, mais l’enfant était attardé et impotent. Il avait déjà dix ans, mais ne pouvait ni parler distinctement ni tenir sur ses jambes, il s’exprimait par de vagues sons et rampait dans la maison en s’aidant de ses bras. Ce pauvre petit être, affectueux et bon, se cramponnait tellement à sa tante Lotika, qu’il aimait beaucoup plus que sa propre mère, que malgré tous ses soucis et ses tâches variées, Lotika s’occupait de lui, le nourrissait, l’habillait, l’endormait. À voir chaque jour cet avorton d’enfant, elle avait le cœur serré à l’idée que ses affaires allaient si mal qu’elle n’avait pas d’argent pour l’envoyer à Vienne chez de grands médecins ou dans une institution, ou encore qu’il n’y avait pas de miracles et que les impotents ne pouvaient guérir par la volonté divine, ou grâce aux bonnes actions et aux prières des hommes.

Les protégés galiciens de Lotika, dont elle avait payé les études et qu’elle avait mariés à l’époque de sa prospérité, lui causaient eux aussi bien des soucis et des déceptions. Il y en avait parmi eux qui avaient fondé une famille, développé leurs affaires et acquis une certaine fortune. Lotika recevait d’eux régulièrement des cartes de vœux, des lettres pleines de respect et de gratitude, ainsi que des comptes rendus sur l’état de leur famille. Mais ces Apfelmayer dont Lotika avait guidé les premiers pas, qu’elle avait scolarisés et aidés à s’établir, n’aidaient ni ne prenaient en charge les nouveaux cousins pauvres qui naissaient et grandissaient en Galicie, et, installés dans d’autres villes, ils ne se souciaient que d’eux et de leur progéniture. Comme si pour eux la plus grande part de la réussite consistait à oublier au plus vite et le plus possible, à jamais, Tarnow et le milieu étriqué et misérable dont ils étaient originaires et dont ils avaient réussi à se libérer. Lotika ne pouvait plus elle-même mettre suffisamment d’argent de côté, comme autrefois, pour aider ces miséreux de Tarnow à échapper à leur destin. Et elle ne se couchait ni ne se levait jamais sans que fuse en elle, telle une douleur, la pensée qu’au même moment, quelqu’un des siens, là-bas, à Tarnow, s’enfonçait sans retour dans l’ignorance et la crasse, dans une misère honteuse qu’elle connaissait bien et contre laquelle elle avait lutté toute sa vie.

Et même parmi ceux qui avaient réussi grâce à elle, il y avait bien des raisons d’être mécontent et déçu. C’étaient justement les meilleurs d’entre eux qui avaient mal tourné ou fait un faux pas après les premiers succès et les espoirs qu’ils avaient suscités. Une nièce, pianiste de talent, qui, grâce aux efforts et à l’aide de Lotika, avait fait ses études au conservatoire de Vienne, s’était empoisonnée quelques années plus tôt, au moment de ses premiers et plus beaux succès ; personne n’avait su pourquoi.

Un des neveux, Albert, espoir de la famille et orgueil de Lotika, avait eu au lycée et à l’université les meilleurs résultats mais, pour la simple raison qu’il était juif, il n’avait pu ni être promu sub auspiciis regis, ni recevoir l’anneau impérial, comme l’espérait en secret Lotika. Elle l’avait quand même imaginé avocat réputé à Vienne ou à Lwow, puisque, en tant que Juif, il ne pouvait être haut fonctionnaire, ce qui aurait mieux correspondu à ce qu’elle avait rêvé pour lui. Cela constituait déjà une belle récompense pour tous les sacrifices qu’elle avait faits afin d’assurer son instruction. Mais là aussi, elle devait connaître une douloureuse déception. Le jeune docteur en droit se fit journaliste et devint membre du parti socialiste, qui plus est de l’aile extrémiste qui se distingua lors de la grève générale à Vienne en 1906. Et Lotika dut lire de ses propres yeux dans les journaux viennois que « lors de la chasse aux éléments étrangers et subversifs à Vienne, le célèbre agitateur juif, le juriste Albert Apfelmayer, avait été expulsé, après avoir purgé les vingt jours de prison auxquels il avait été condamné ». Ce qui, traduit dans la langue de Višegrad, revenait à dire qu’il s’était fait haïdouk. Quelques mois plus tard, Lotika reçut de son cher Albert une lettre en provenance de Buenos-Aires où il était émigré.

Durant ces journées, même dans sa petite chambre, elle n’avait pu trouver le repos. La lettre à la main, elle était allée chez sa belle-sœur et son beau-frère et, éperdue de désespoir, le visage collé à celui de Debora, qui ne faisait que pleurer, elle criait avec rage :

— Qu’allons-nous devenir ? Je te demande un peu ce que nous allons devenir, si personne ne sait se tenir sur ses jambes et avancer tout seul. Dès qu’on arrête de les tenir sous les bras, ils tombent. Comment allons-nous nous en tirer ? Nous sommes maudits, c’est tout !

— Gott ! Gott ! Gott ! soupirait la pauvre Debora en versant de grosses larmes, et elle ne pouvait bien sûr rien répondre à Lotika.

Celle-ci n’arrivait pas elle-même à trouver de réponse, elle joignait les mains et levait les yeux au ciel, pas d’un air apeuré et pleurnichard comme Debora, mais avec rage et désespoir :

— Il est devenu socialiste ! So-cia-lis-te ! Comme si ça ne nous suffisait pas d’être juifs ! O Dieu unique et tout-puissant, qu’ai-je fait pour que Tu me punisses ainsi ? Socialiste !

Elle fit son deuil d’Albert comme d’un mort et ne parla plus jamais de lui.

Trois ans plus tard, une nièce, la sœur de ce même Albert, fit un très beau mariage à Pest. Lotika se chargea du trousseau de la jeune fille et joua les arbitres dans la crise morale que ce mariage provoqua au sein de la grande famille des Apfelmayer de Tarnow, dont la seule richesse était les enfants et une tradition religieuse sans tache. L’homme que devait épouser cette nièce était un riche boursier, mais un chrétien, calviniste, qui posa comme condition que la jeune fille adoptât sa religion. Les parents étaient réticents, mais Lotika, qui prenait en considération l’intérêt de la famille tout entière, affirmait qu’il était difficile de naviguer sans louvoyer avec tant de monde à bord et que, pour le salut de tous, il fallait parfois jeter à la mer une partie de la cargaison.

Elle soutenait la jeune fille. Et son avis l’emporta. La jeune fille se convertit et se maria. Lotika espérait, grâce à ce gendre, réussir à faire entrer dans le monde des affaires de Pest au moins un des neveux en âge de travailler. Mais le malheur voulut que le riche financier décédât dans la première année de leur mariage. Le chagrin troubla la raison de la jeune femme. Les mois passaient et son grand abattement ne faiblissait pas. Cela faisait maintenant quatre ans que la jeune femme vivait à Pest, plongée dans son chagrin excessif qui n’était rien d’autre qu’une douce folie. Elle avait tendu de drap noir son grand appartement richement meublé. Elle allait chaque jour au cimetière, s’asseyait contre la tombe de son mari et lui lisait à voix basse et d’un air concentré les cours de la Bourse du jour, du début à la fin. À tous ceux qui tentaient de l’arracher à cette habitude et de la tirer de sa léthargie, elle répondait avec douceur que le défunt aimait cela par-dessus tout et que c’était la musique la plus agréable qu’il eût connue.

C’est ainsi que de nombreuses destinées se concentraient dans cette petite pièce. Autant de comptes, d’additions douteuses, autant de positions à jamais annulées et effacées dans la grande comptabilité à ramifications de Lotika. Mais le principe des opérations était resté le même. Lotika était lasse, mais non découragée. Après chaque perte et chaque échec, elle se ressaisissait, serrait les dents et continuait à se défendre. Car toute son activité des dernières années consistait à se défendre, mais elle le faisait sans perdre de vue son but et avec la même opiniâtreté dont elle avait fait preuve, naguère, pour s’enrichir et progresser. Dans cet hôtel, elle était « l’homme de la maison » et pour la ville tout entière « la tante Lotika ». Ils étaient encore nombreux à Višegrad et ailleurs dans le monde à compter sur son aide, sur ses conseils, ou du moins sur une bonne parole, mais ils ne demandaient pas, ils ne se demandaient pas, si Lotika était fatiguée. Et fatiguée, elle l’était vraiment ; plus que quiconque ne pouvait le deviner et plus qu’elle-même n’en était consciente.

La petite horloge de bois suspendue au mur sonna l’heure. Lotika se leva de sa chaise avec peine, en se tenant les reins. Elle éteignit soigneusement la grande lampe verte sur le guéridon de bois et, à petits pas de vieille, comme elle ne marchait que lorsqu’elle était seule dans sa chambre et sur le point de se coucher, elle gagna son lit.

Sur la ville endormie, l’obscurité était complète et uniforme.

 

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