Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 18 sur 25

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Le pont sur la Drina

Chapitre XVIII

 

Cette tension permanente, qu’ailleurs dans le monde on appelait « la crise de l’annexion » et qui jetait son ombre inquiétante sur le pont et la ville autour de lui, se relâcha tout d’un coup. Quelque part au loin, dans la correspondance diplomatique et les pourparlers qui avaient lieu entre les capitales intéressées, on lui avait trouvé une issue pacifique.

La frontière, cette frontière toujours prête à s’enflammer depuis la nuit des temps, ne s’embrasa pas cette fois-ci. L’armée, qui avait en si grand nombre envahi la ville et les villages frontaliers, commença avec les premiers jours du printemps à se retirer et à réduire ses effectifs. Mais, comme c’était toujours le cas, les changements que cette crise avait provoqués lui survécurent. La garnison stationnée à titre permanent dans la ville était beaucoup plus importante qu’avant. Le pont resta miné. Personne n’y pensait plus, sauf Ali hodja Mutelević. Le terre-plein à gauche du pont, au-dessus du vieux mur de soubassement, qui abritait jusque-là le verger municipal, était désormais accaparé par les autorités militaires. Au beau milieu du terrain, les arbres fruitiers avaient été coupés, et l’on avait construit à cet endroit une belle maison à un étage. C’était le nouveau cercle des officiers, car l’ancien, qui occupait une petite bâtisse de plain-pied, en haut du quartier de Bikavac, était devenu trop petit pour les officiers de plus en plus nombreux. Ainsi, se dressait désormais, à droite du pont, l’hôtel de Lotika et, à gauche, le cercle des officiers, deux édifices blancs, presque identiques ; entre eux s’étendait la place du marché entourée de boutiques et surplombée par la grande caserne que le peuple appelait l’Hostellerie de pierre, en souvenir du caravansérail de Mehmed pacha qui se trouvait jadis à cet endroit et avait disparu sans laisser de traces.

Les prix qui, l’automne précédent, avaient fait un bond du fait de la présence de tant de troupes, se stabilisèrent, mais il paraissait évident qu’ils continueraient à monter, sans plus jamais retrouver leur niveau d’antan. Deux banques s’ouvrirent cette année-là, l’une serbe, l’autre musulmane. Les gens avaient recours aux lettres de change comme à un médicament. Plus personne n’hésitait à s’endetter. Mais plus on avait d’argent, plus on en manquait. Seuls ceux qui dépensaient sans compter, plus qu’ils ne gagnaient, avaient encore l’impression que la vie était facile et belle. Les commerçants et les gens d’affaires, eux, étaient soucieux. Les échéances de crédit pour le paiement de la marchandise étaient de plus en plus courtes. Les clients fiables se faisaient rares. De plus en plus d’articles avaient un prix bien trop élevé pour le pouvoir d’achat de la majorité des gens. On achetait en petite quantité et on recherchait de plus en plus les marchandises bon marché. Seuls les payeurs peu sûrs traitaient encore des marchés en gros. Les seules affaires rentables étaient les fournitures pour l’armée ou quelque institution d’État, mais cela n’était pas donné à tout le monde. Les impôts d’État et les taxes locales augmentaient eux aussi et devenaient plus nombreux ; les procédures de recouvrement étaient de plus en plus rigoureuses. On ressentait de loin les fluctuations malsaines des bourses. Les bénéfices qu’elles occasionnaient partaient dans des mains invisibles, tandis que les pertes se répercutaient dans les régions les plus éloignées de la monarchie et frappaient le petit commerce, jusqu’aux revendeurs et aux consommateurs.

L’atmosphère à Višegrad et l’état d’esprit de la population n’étaient ni plus sereins ni plus calmes. La baisse brutale de la tension n’avait pas vraiment rassuré les gens, pas plus les Serbes que les musulmans de la ville ; elle n’avait suscité qu’une déception réprimée chez les uns et une certaine dose de méfiance et d’appréhension chez les autres. Tous s’attendaient de nouveau à de grands bouleversements, sans raison valable ni motif direct. On espérait et craignait vaguement quelque chose (ou plutôt les uns l’espéraient et les autres le craignaient), et tout le monde réagissait et observait ce qui se passait uniquement sous cet angle et par rapport à ce sentiment. Bref, l’inquiétude était en chacun, y compris chez les gens les plus simples et les moins instruits, surtout parmi les jeunes, et plus personne ne se satisfaisait de la vie monotone qu’ils trainaient tous jusque-là. Tous voulaient plus, exigeaient mieux ou craignaient pire. Les plus vieux regrettaient encore le « doux silence » qui était considéré, à l’époque turque, comme le but ultime à atteindre et la forme la plus achevée de la vie publique ou privée, et qui régnait encore dans les premières décennies de l’occupation autrichienne. Mais ils étaient peu nombreux. Tous les autres aspiraient à une vie bruyante, excitante et agitée. Ils voulaient une vie intense ou du moins l’écho de celle que d’autres menaient, en tout cas la diversité, le vacarme et la fièvre qui donnent l’illusion d’une vie intense. Et cela changeait non seulement l’état des esprits, mais aussi l’aspect extérieur de la ville. Même l’art de vivre ancestral qui se perpétuait sur la kapia, ces conversations à voix basse et ces longues et paisibles méditations, ces plaisanteries enjouées et ces chansons sentimentales entre l’eau, le ciel et les montagnes, même cela commençait à changer.

Le cafetier s’était procuré un gramophone, une volumineuse boîte en bois avec un grand pavillon de fer-blanc qui ressemblait à une énorme fleur bleu clair. Son fils changeait les disques et les aiguilles et remontait sans cesse cette machine braillarde qui assourdissait tout le monde sur la kapia et résonnait sur les deux rives. Il avait bien fallu qu’il se le procure pour ne pas être en retard sur ses concurrents, car on entendait maintenant des gramophones non seulement dans les associations de loisirs et les salles de lecture, mais aussi dans les cafés les plus modestes où l’on s’asseyait autrefois sur l’herbe à l’ombre des tilleuls ou à la terrasse baignée de lumière pour y discuter à voix basse et à mots avares. Partout les gramophones vociféraient en grinçant et en croassant des marches turques, des chants patriotiques serbes ou des airs d’opéra viennois, selon la clientèle à laquelle ils étaient destinés. En effet, là où il n’y avait ni vacarme, ni clinquant, ni agitation, personne ne venait ni n’achetait.

On dévorait les journaux en grande quantité, mais superficiellement et à la hâte ; les plus recherchés étaient ceux qui étalaient en première page des titres sensationnels, en gros caractères. Rares étaient ceux qui lisaient les articles écrits petit et serré. Le moindre événement était accompagné du bruit et de l’éclat des grands mots. Les jeunes considéraient qu’ils n’avaient pas vécu ce jour-là si le soir, avant de s’endormir, ils n’avaient pas les oreilles pleines et les yeux éblouis de ce qu’ils avaient vu et entendu au cours de la journée.

Les aghas et les efendis de la ville, l’air sérieux et apparemment indifférent, venaient aussi sur la kapia pour y entendre les nouvelles des journaux sur la guerre turco-italienne en Tripolitaine. Ils écoutaient avidement ce que l’on disait dans les journaux du jeune et glorieux commandant turc Enver bey, lequel battait les Italiens et défendait la terre du sultan comme s’il était un descendant de Sokolović ou de Cuprilić. Ils fronçaient les sourcils à cause de la musique du gramophone qui les gênait dans leurs réflexions et ils tremblaient profondément et sincèrement, sans le montrer, pour le sort de cette lointaine province turque d’Afrique.

Il arriva qu’un soir Petar l’Italien, maître Pero, traversa le pont, de retour de son travail, dans son vêtement de toile blanc de poussière de pierre et maculé de peinture et de térébenthine. Il avait vieilli et paraissait encore plus voûté, avec son air humble et peureux. Comme à l’époque de l’attentat de Luccheni contre l’impératrice, selon une logique qui lui était incompréhensible, il se retrouvait à nouveau coupable d’un crime qu’avaient commis, quelque part au loin, ses compatriotes italiens avec lesquels il n’avait plus depuis bien longtemps aucun lien. Un des jeunes musulmans lança :

— Tu veux Tripoli, fils de pute ? Eh ben, la voilà !

Et tout en criant, il lui fit un bras d’honneur « jusqu’au coude » et d’autres gestes obscènes.

Et maître Pero, fatigué et courbé, ses outils sous le bras, se contenta d’enfoncer son chapeau sur ses yeux, il serra convulsivement sa pipe entre ses dents et se hâta vers sa maison en montant la côte de Mejdan.

Stana l’y attendait, elle aussi vieillie et moins vigoureuse, mais la langue toujours aussi bien pendue. Il se plaignit à elle, d’un ton amer, des jeunes gens musulmans qui disaient des choses inconvenantes et exigeaient de lui ce Tripoli dont, il y a quelque temps encore, il ignorait l’existence. Et Stana, fidèle à elle-même, ne voulut ni le comprendre ni le plaindre, mais au contraire affirma que c’était bien sa faute et qu’il avait bien mérité qu’on le traite de tout.

— Si tu étais un homme, ce que tu n’es pas, tu leur fracasserais la caboche avec ton ciseau ou ta laie, et ces porteurs de fez n’oseraient plus jamais se moquer de toi, mais bondiraient sur leurs pieds dès qu’ils t’apercevraient sur le pont.

— Ah, Stana, Stana, répondait d’un air bonhomme et un peu navré maître Pero, on ne peut pas fracassser la tête de sssson prosssain avec ssson ciseau ou sssa laie !

Ainsi s’écoulèrent ces années, marquées par des émotions plus ou moins grandes et un besoin constant de sensation. L’automne 1912 arriva, puis l’année 1913, avec les guerres balkaniques et les victoires serbes. Et, chose étrange, ce qui était justement d’une extrême importance pour le pont, la ville et tout ce qui s’y rapportait, se produisit pour une fois sans bruit, de façon presque inaperçue.

Incandescentes à leur début et à leur fin, dorées au milieu, les journées d’octobre passèrent sur la ville qui attendait la récolte du maïs et la rakia nouvelle. Il était encore agréable de s’asseoir sur la kapia au soleil de l’après-midi. Le temps, semblait-il, avait retenu son souffle au-dessus de la ville. Et c’est alors que la chose survint.

Avant même que les gens instruits aient pu s’y reconnaître dans les nouvelles contradictoires des journaux, la guerre entre la Turquie et les quatre États balkaniques avait éclaté et s’était engagée dans les chemins qu’elle avait toujours empruntés à travers les Balkans. Et avant même que les gens aient compris le sens et la portée de cette guerre, elle était effectivement terminée, avec la victoire des armées serbes et chrétiennes. Et tout cela s’était déroulé quelque part loin de Višegrad, sans feux sur la frontière, sans écho des canons, sans têtes coupées sur la kapia. Comme dans les affaires d’argent et de commerce, dans ces bouleversements si importants tout se passait au loin et incroyablement vite. Là-bas, quelque part dans le monde, on jetait les dés ou on menait les batailles, et c’était là-bas que l’on décidait du sort de chacun de nous.

Mais si la ville, vue de l’extérieur, restait calme et inchangée, ces événements provoquaient dans les esprits de véritables ouragans d’extrême exaltation ou d’abattement profond. En effet, comme tout ce qui se passait dans le monde les dernières années, ces bouleversements furent eux aussi accueillis avec des sentiments tout à fait opposés chez les Serbes et les musulmans ; seules peut-être leur intensité et leur profondeur les rendaient similaires. Les événements avaient dépassé tous les espoirs des uns, et toutes les craintes des autres se vérifiaient. Les aspirations qui, pendant des siècles, avaient dans leur élan devancé le cours lent de l’histoire ne pouvaient plus désormais ni la suivre ni la rattraper dans sa ruée fantastique vers les réalisations les plus audacieuses. Tout ce que la ville put voir et sentir directement de cette guerre fatidique se déroula à la vitesse de l’éclair et avec une simplicité étonnante.

À Uvac, là où la frontière entre l’Autriche-Hongrie et la Turquie suivait la rivière du même nom et où un pont de bois séparait la caserne de gendarmerie autrichienne du poste de garde turc, un officier turc, accompagné d’une petite escorte, passa du côté autrichien. Là, d’un geste théâtral, il brisa son sabre contre la rambarde du pont et se rendit aux gendarmes autrichiens. Au même instant, l’infanterie serbe vêtue de gris descendait la colline. Elle remplaça l’archaïque armée turque sur toute la frontière entre la Bosnie et le Sandažk. Le triple croisement des frontières autrichienne, turque et serbe disparut. La frontière turque, qui la veille encore se trouvait à une quinzaine de kilomètres de la ville, recula tout à coup de plus de mille kilomètres, au-delà même d’Édirne.

Ces bouleversements, si importants et survenus en si peu de temps, ébranlèrent la ville jusque dans ses fondements.

Pour le pont sur la Drina, ces changements furent fatals. La ligne de chemin de fer de Sarajevo avait réduit à néant, comme nous l’avons vu, tous ses liens avec l’Occident, et il se trouvait maintenant brutalement coupé de l’Orient. Cet Orient qui l’avait engendré et qui, jusqu’à la veille encore, était là, certes ébranlé et entamé, mais réel et immuable comme le ciel et la terre, s’était évanoui comme un fantôme et désormais, le pont ne reliait plus vraiment que les deux parties de la ville et la vingtaine de villages répartis sur les rives de la Drina.

Le grand pont de pierre qui, dans l’idée du vizir de Sokolovići lorsqu’il s’était lancé dans sa pieuse entreprise, devait unir, comme un des maillons de l’Empire, les deux parties de l’immense territoire et, « pour l’amour de Dieu », faciliter le passage d’Occident en Orient et inversement, se trouvait maintenant coupé et de l’Orient et de l’Occident, abandonné à lui-même, à l’instar des bateaux échoués et des chapelles désaffectées. Pendant trois longs siècles, il avait résisté et survécu à tout et, immuable, avait loyalement rempli son office, mais les besoins des hommes étaient désormais ailleurs et les choses avaient changé : sa mission l’avait trahi. Étant donné sa taille, sa solidité et sa beauté, les armées auraient pu le franchir et les caravanes s’y succéder pendant des siècles encore, mais voilà, les caprices sans fin des relations entre les hommes avaient fait que la fondation du vizir se trouvait soudain rejetée et écartée, comme par un maléfice, du courant principal de la vie. Le rôle actuel du pont ne correspondait en aucune façon à son aspect éternellement jeune et à ses proportions gigantesques mais harmonieuses. Pourtant il se dressait encore tel que le vizir l’avait vu derrière ses paupières closes et tel que l’avait créé son architecte : puissant, beau et solide, insensible aux changements.

Il fallut bien du temps, il fallut bien des efforts pour que les habitants de Višegrad comprennent ce qui est exposé ici en quelques lignes et se produisit effectivement en quelques mois. Même en rêve, les frontières ne se déplacent pas aussi vite et aussi loin.

Tout ce qui sommeillait chez les gens depuis aussi longtemps que le pont existait, en silence et sans bouger comme lui, se réveilla soudain et se mit à influer sur la vie de tous les jours, l’atmosphère générale et le destin personnel de chacun.

Les premiers jours de l’été 1913 furent pluvieux et tièdes. Sur la kapia étaient assis une dizaine de vieux musulmans de la ville, l’air abattu, serrés autour d’un homme, plus jeune, qui leur lisait les journaux, commentait les expressions étrangères et les noms insolites, et expliquait la géographie. Tous fumaient calmement et regardaient imperturbablement devant eux, sans pouvoir cependant cacher tout à fait qu’ils étaient soucieux et en émoi. Dissimulant leur trouble, ils se penchaient sur une carte géographique illustrant le prochain partage de la péninsule balkanique. Ils regardaient le papier et ne voyaient rien dans ces lignes sinueuses, mais ils savaient et comprenaient tout, car ils portaient leur géographie dans le sang et avaient une perception biologique de l’image du monde.

— À qui reviendrait Skopje ? demanda un vieillard, d’un air apparemment indifférent, au jeune homme qui lisait.

— À la Serbie.

— Aïe !

— Et Salonique ?

— À la Grèce.

— Aïe ! Aïe !

— Et Edirne ? demanda un autre à voix basse.

— À la Bulgarie probablement.

— Aïe ! Aïe ! Aïe !

Ce n’étaient ni des lamentations bruyantes ni des geignements, comme chez les femmes et les êtres faibles, mais des soupirs étouffés et profonds qui se perdaient en même temps que la fumée des cigarettes, à travers les moustaches épaisses, dans l’air d’été. Beaucoup de ces vieillards avaient dépassé soixante-dix ans. Dans leur enfance, la souveraineté turque s’étendait de la Lika et du Kordun jusqu’à Stamboul, et de Stamboul jusqu’aux frontières désertiques et imprécises de la lointaine et infranchissable Arabie. (Et « la souveraineté turque », c’était la grande communauté, indivisible et indestructible, unie dans la foi de Mahomet, toute cette partie de la planète « où le muezzin appelle à la prière ».) Ils s’en souvenaient bien, mais ils se souvenaient aussi que, par la suite, au cours de leur vie, la souveraineté turque s’était repliée de Serbie en Bosnie, puis de Bosnie au Sandažk. Et maintenant, voilà que, sous leurs yeux, cette souveraineté, tel un fantastique reflux de la mer, avait soudain décru et s’était retirée à perte de vue, les laissant là, telle une végétation aquatique sur la terre ferme, trompés et menacés, abandonnés à eux-mêmes et à leur sort funeste. Tout cela venait de Dieu, et tout cela entrait, sans aucun doute, dans les dispositions de la divine providence, mais l’homme avait du mal à le comprendre ; il avait le souffle coupé et la conscience troublée, et il sentait bien que l’on tirait sournoisement le sol sous ses pieds, comme un tapis, et que les frontières qui auraient dû être stables et solides devenaient fluides et changeantes, se déplaçaient, s’éloignaient et disparaissaient, comme les ruisseaux capricieux au printemps.

Plongés dans ces souvenirs et ces pensées, les vieillards sur la kapia n’écoutaient guère que d’une oreille distraite ce que l’on disait de tout cela dans les journaux. Ils écoutaient en silence, bien que les mots employés pour parler des empereurs et des États leur parussent impudents, insensés et déplacés, et cette façon d’écrire en général un crime d’impiété, contraire aux lois éternelles et à la logique de la vie, quelque chose qui « n’apporterait rien de bon » et à quoi un homme d’honneur et de raison ne saurait se résigner. La fumée des cigarettes s’enroulait au-dessus de leurs têtes. Haut dans le ciel voguaient des lambeaux de nuages blancs en cet été pluvieux, et leurs ombres larges et rapides glissaient sur le sol.

Mais la nuit, jusque très tard, c’étaient les jeunes gens des maisons serbes qui occupaient cette même kapia et y chantaient à tue-tête, d’un air de défi, des chants à la gloire du canon serbe, sans qu’on les punît ou les mît à l’amende. On remarquait souvent parmi eux des étudiants et des élèves des écoles secondaires. C’étaient pour la plupart des jeunes gens pâles et maigres, avec des cheveux longs et des chapeaux noirs et plats à larges bords. Ils venaient très souvent cet automne-là, bien que l’année scolaire fût commencée. Ils arrivaient par le train de Sarajevo, avec des recommandations et des mots d’ordre, passaient la nuit sur la kapia, mais n’étaient déjà plus dans la ville au petit matin, car des gars de Višegrad les faisaient passer en Serbie par des canaux sûrs.

Et avec les mois d’été, au moment des vacances scolaires, la ville et la kapia retrouvaient de l’animation grâce aux élèves et aux étudiants qui en étaient originaires et rentraient dans leurs foyers. Toute la vie sur la kapia s’en trouvait transformée.

À la fin du mois de juin, les lycéens de Sarajevo arrivaient en groupe, et dans la première moitié de juillet, c’était le tour, un par un, des étudiants en droit, en médecine, en philosophie des universités de Vienne, Prague, Graz ou Zagreb. Même l’aspect extérieur de la ville changeait avec leur arrivée. On croisait dans le bazar et sur la kapia leurs silhouettes jeunes, métamorphosées, comme étrangères, et ils tranchaient par leur comportement, leur parler et leur tenue vestimentaire sur les habitudes bien ancrées et les sempiternels vêtements des gens de la ville. Ils portaient des costumes de couleur sombre et de la dernière coupe. C’était la fameuse « Glockenfaçon » qui passait alors dans toute l’Europe centrale pour le dernier cri de la mode et le summum du bon goût. Ils étaient coiffés de chapeaux de paille souple de Panama, avec les bords baissés et un ruban de six couleurs discrètes, et chaussés de larges chaussures américaines à la languette très relevée. La plupart avaient des cannes en bambou d’une grosseur inhabituelle. Au revers de leurs vestons ils arboraient l’insigne métallique des Sokols ou d’une autre association estudiantine.

Les étudiants apportaient également des mots nouveaux, des blagues et des chansons nouvelles, de nouvelles danses apprises lors des bals de l’hiver, et surtout de nouveaux livres et de nouvelles brochures, serbes, tchèques et allemandes.

Autrefois aussi, dans les vingt premières années de l’occupation autrichienne, il arrivait que des jeunes gens de la ville partent au loin faire leurs études, mais ils n’étaient ni si nombreux ni animés du même esprit. Quelques-uns, au cours de ces deux décennies, avaient obtenu les diplômes de l’École normale de Sarajevo, et deux ou trois autres ceux de la faculté de droit ou de philosophie de Vienne, mais c’étaient des exceptions rares, de modestes jeunes gens qui passaient discrètement et sans faire de bruit leurs examens et, leurs études terminées, se fondaient dans l’armée grise et innombrable de la bureaucratie d’État. Mais depuis un certain temps, le nombre des étudiants dans la ville avait brusquement augmenté. Grâce aux aides des sociétés culturelles nationales, les fils de paysans et de petits artisans allaient eux aussi à l’université. L’esprit et le caractère des étudiants eux-mêmes changèrent encore plus.

Ce n’étaient plus les étudiants de naguère, au début de l’occupation, ces jeunes gens dociles et inoffensifs, voués chacun à ses études, dans le sens le plus étroit du terme. Mais ce n’étaient pas non plus les noceurs habituels de la ville ou les joyeux drilles d’autrefois, futurs commerçants et maîtres artisans qui, à une certaine époque de leur vie, dépensaient leur trop-plein d’énergie et de jeunesse sur la kapia et dont on disait dans les familles : « Marie-le donc pour qu’il arrête de chanter ! » C’étaient des jeunes d’un genre nouveau, qui faisaient leurs études et leur éducation dans différentes villes et différents pays, soumis à des influences multiples. Des grandes villes, des lycées et des universités où ils faisaient leurs études, ils revenaient aveuglés par un sentiment d’audace mêlée de fierté dont se nourrit tout jeune homme au savoir frais et encore incomplet, enthousiasmés par les idées du droit des peuples à la liberté et de celui de l’individu au bien-être et à la dignité. Chaque année, aux vacances d’été, ils rapportaient à Višegrad des conceptions libérales en matière de société et de religion, ainsi qu’un engouement pour le nationalisme renaissant qui, les derniers temps, surtout après les victoires serbes dans les guerres balkaniques, faisait l’objet de la ferveur commune et inspirait à nombre d’entre eux un désir effréné d’action et de sacrifice.

La kapia était le lieu privilégié de leurs rencontres. Ils s’y retrouvaient après le dîner. Dans l’obscurité, sous les étoiles ou au clair de lune, dans la nuit calme au-dessus de la rivière bruissante, on entendait résonner leurs chants, leurs plaisanteries, leurs conversations animées et leurs interminables controverses, nouvelles, hardies, naïves, sincères et outrancières.

Aux étudiants se joignaient régulièrement leurs camarades d’enfance qui avaient été avec eux à l’école primaire à Višegrad, puis étaient restés dans la ville, comme apprentis artisans, commis dans une maison de commerce, plumitifs à la mairie ou dans quelque entreprise. Il y en avait de deux sortes. Les premiers étaient satisfaits de leur sort et de la vie que leur offrait la ville dans laquelle ils resteraient jusqu’à leur mort. Ils considéraient avec curiosité et sympathie leurs camarades d’école plus instruits, ils les admiraient, sans jamais se comparer à eux ; et ils suivaient sans la moindre jalousie leur évolution et leur carrière. Les autres ne pouvaient se résigner à la vie de Višegrad à laquelle les circonstances les avaient condamnés, ils aspiraient à quelque chose qu’ils jugeaient plus élevé et meilleur, mais qui leur avait échappé et qui, avec chaque jour qui passait, s’éloignait d’eux et leur devenait encore plus inaccessible. Tout en continuant à fréquenter leurs camarades étudiants, ils éprouvaient à leur égard certaines réticences qu’ils manifestaient par une ironie grossière ou un silence désagréable. Ils ne pouvaient jamais prendre part à leurs discussions sur un pied d’égalité. Aussi, torturés sans cesse par la conscience de leurs faiblesses et de leurs lacunes, soit ils exagéraient de façon artificielle, dans leur façon de parler, leur grossièreté et leur manque d’instruction par rapport à leurs camarades plus chanceux, soit ils tournaient tout en dérision avec aigreur du haut de leur ignorance. Dans l’un et l’autre cas, ils respiraient l’envie comme une force presque visible et palpable. Mais la jeunesse supporte aisément même la présence des pires instincts, elle vit et se meut parmi eux en toute liberté et avec insouciance.

Il y avait toujours eu et il y aurait toujours des nuits étoilées au-dessus de la ville, et des constellations somptueuses, et des clairs de lune, mais il n’y avait jamais eu et Dieu sait s’il y aurait encore un jour des jeunes gens comme ceux-là, veillant sur la kapia à discuter de la sorte, à brasser de telles idées et de tels sentiments. Ce fut une génération d’anges révoltés, dans ce laps de temps très bref où ils ont encore toute la puissance, tous les droits des anges mais aussi l’ardente fierté des rebelles. Ces fils de paysans, de commerçants ou d’artisans d’une bourgade bosniaque reculée s’étaient vu offrir par le destin, sans l’avoir vraiment recherchée, une porte de sortie vers le monde et une grande illusion de liberté. Avec leurs traits particuliers de provinciaux, ils étaient partis dans ce monde, choisissant plus ou moins eux-mêmes, selon leurs penchants, leur humeur du moment ou les caprices du hasard, l’objet de leurs études, la nature de leurs distractions et le cercle de leurs amis et connaissances. Pour la plupart, ils ne pouvaient ni ne savaient appréhender nombre de choses qu’ils avaient l’occasion de voir, ni en tirer profit, mais il n’en était pas un parmi eux qui n’eût le sentiment de pouvoir tendre la main là où il voulait et de s’approprier tout ce qu’il avait réussi à saisir. La vie (ce mot revenait très souvent dans leurs conversations, de même que dans la littérature et la politique de cette époque, où on l’écrivait avec un V majuscule), la vie s’ouvrait devant eux comme un terrain de conquête, comme une arène offerte à leurs sens libérés, à leurs aventures intellectuelles et à leurs exploits sentimentaux qui ne connaissaient pas de frontières. Tous les chemins s’ouvraient devant eux, jusqu’à des horizons infinis ; ils n’essaieraient même pas de s’engager dans la plupart d’entre eux, mais l’enivrante volupté de la vie consistait justement en ceci qu’ils pouvaient (en théorie du moins) choisir librement lequel prendre et avaient le droit de passer en trébuchant de l’un à l’autre. Tout ce que d’autres hommes, d’autres races, dans d’autres pays et à d’autres époques, avaient réussi à faire et à acquérir au long des générations, grâce à des efforts séculaires, au prix de leurs vies ou de renoncements et de sacrifices plus précieux que la vie, tout cela leur était échu comme un héritage fortuit ou un cadeau dangereux du destin. Cela paraissait fantastique et incroyable, mais il en était pourtant bien ainsi : ils pouvaient faire de leur jeunesse ce qu’ils voulaient, dans un monde où les lois de la morale sociale et individuelle, jusqu’aux limites lointaines du crime, étaient justement dans ces années-là remises en question et interprétées librement, acceptées ou rejetées par chaque groupe et chaque individu ; ils pouvaient penser à leur guise, juger de tout, en toute liberté et sans limitation ; ils avaient le droit de dire ce qu’ils voulaient, et pour beaucoup d’entre eux ces mots équivalaient à des actes, contentant leurs besoins ataviques d’héroïsme et de gloire, de violence et de destruction, sans les obliger pour autant à l’action ni entraîner de responsabilité véritable pour ce qui avait été dit. Les plus doués d’entre eux n’avaient que mépris pour ce qu’il leur fallait apprendre et sous-estimaient ce dont ils étaient capables, mais ils étaient par contre fiers de ce qu’ils ignoraient et s’enthousiasmaient pour ce qui était hors de leurs possibilités. Il était difficile d’imaginer une façon plus dangereuse d’entrer dans la vie et un tremplin plus sûr vers un avenir exceptionnel ou un désastre complet. Seuls les meilleurs et les plus forts d’entre eux se jetaient véritablement dans l’action avec un fanatisme de fakir et ils s’y brûlaient comme des moucherons, aussitôt portés aux nues par leurs pairs comme des martyrs et des saints (car il n’y a pas de génération qui n’ait ses saints) et hissés sur le piédestal des modèles inégalables.

Chaque génération a ses illusions par rapport à la civilisation ; les uns pensent qu’ils contribuent à son essor, les autres qu’ils sont les témoins de son déclin. En fait, elle est toujours en train de s’embraser, de couver et de s’éteindre simultanément, selon le lieu et l’angle sous lequel on l’observe. Cette génération qui brassait des problèmes philosophiques, sociaux et politiques sur la kapia, au-dessus de l’eau, était seulement plus riche d’illusions ; pour le reste, elle était en tous points semblable aux autres. Elle aussi avait le sentiment d’allumer les premiers feux d’une nouvelle civilisation et d’éteindre les dernières flammes d’une autre, laquelle achevait de se consumer. Ce que l’on aurait pu dire de particulier de ces jeunes gens, c’est qu’il n’y avait pas eu depuis longtemps de génération qui rêvât et parlât tant et avec tant d’audace de la vie, du plaisir et de la liberté, tout en jouissant aussi peu de la vie, en souffrant autant, en étant autant asservie et en mourant autant que devait le faire justement cette génération-là. Mais en ces jours de l’été 1913, tout cela ne faisait que transparaître dans des signes certains quoique encore flous. Tout cela ressemblait à un jeu excitant et nouveau sur ce pont séculaire qui étincelait de blancheur au clair de lune de ces nuits de juillet, pur, jeune, d’une beauté immuable et parfaite, et fort, plus fort que tout ce que le temps pouvait apporter et les hommes imaginer ou faire.

 

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