Le pont sur la Drina

Ivo Andrić · Chapitre 14 sur 25

Pages du PDF

Le pont sur la Drina

Chapitre XIV

 

 

La vie dans la bourgade près du pont était de plus en plus animée, elle paraissait plus organisée et plus riche et trouvait peu à peu une cadence régulière et un équilibre nouveau, cet équilibre auquel aspire toute vie, partout et depuis toujours, mais que l’on n’atteint que rarement, partiellement et de façon éphémère.

Les villes lointaines et inconnues de nous où vivaient les souverains et d’où l’on administrait alors ces régions connaissaient à cette époque-là – le dernier quart du XIXe siècle – une de ces rares et brèves périodes d’accalmie dans les relations entre les hommes et les événements de la vie sociale. Quelque chose de ce calme se faisait sentir jusque dans ces contrées reculées, de même que le grand silence de la mer se perçoit dans les vallées les plus éloignées.

Ce furent ces trois décennies de prospérité relative et de paix apparente, sous François-Joseph, au cours desquelles de nombreux Européens pensèrent détenir la formule infaillible pour réaliser le rêve séculaire d’un épanouissement complet et heureux de la personnalité dans la liberté universelle et le progrès, le XIXe siècle étalant aux yeux de millions de gens ses bienfaits variés et trompeurs, créant ainsi une illusion de confort, de sécurité et de bonheur, pour tous et pour chacun, à des prix abordables et même à tempérament. Dans cette bourgade perdue de Bosnie, seuls parvenaient des échos amortis de cette vie du XIXe siècle, et ce dans la mesure et sous la forme que ce milieu oriental arriéré pouvait admettre, les comprenant et les appliquant à sa façon.

Lorsque furent passées les premières années de méfiance, de confusion et d’hésitation, lorsque disparut ce sentiment de provisoire, la ville commença à trouver sa place dans le nouvel ordre des choses. Les gens avaient du travail, des occasions de faire du profit, et ils vivaient dans la sécurité. C’était suffisant pour que la vie, la vie extérieure, prît ici aussi « la voie du perfectionnement et du progrès ». Tout le reste était refoulé dans les régions obscures, à l’arrière-plan de la conscience, où vivent et fermentent les sentiments élémentaires et les croyances indestructibles des diverses races, religions et castes, et où, bien qu’apparemment morts et enfouis, ils préparent pour un avenir lointain des bouleversements et des catastrophes insoupçonnés, sans lesquels, apparemment, les peuples ne peuvent vivre, en particulier dans ces contrées.

Le nouveau pouvoir, après les malentendus et les conflits du début, donnait aux gens une impression de stabilité et de pérennité. (Il était lui-même victime de cette illusion, sans laquelle il n’y a pas d’autorité durable ou efficace.) Il était impersonnel et agissait de façon indirecte, ce qui suffisait à le rendre plus supportable que les anciennes autorités turques. Tout ce qu’il y avait de cruauté et de cupidité en lui disparaissait sous le masque de la dignité, de la pompe et de formes entérinées. Les gens craignaient le pouvoir, mais de la même façon qu’ils craignaient la maladie et la mort, et non comme ils redoutaient la malveillance, la misère et la violence. Les représentants des nouvelles autorités, militaires aussi bien que civiles, étaient en majorité étrangers au pays et peu familiers du peuple, insignifiants en eux-mêmes, mais on sentait à chaque seconde qu’ils étaient les rouages minuscules d’un grand mécanisme et que chacun d’eux avait derrière lui, en une longue suite et à des échelons innombrables, des individus plus puissants et des institutions plus importantes. Cela donnait à ces gens un prestige qui dépassait de beaucoup leur personnalité, et une influence magique à laquelle on succombait facilement. Par leur savoir, qui, ici, paraissait grand, par leur calme et leurs manières européennes, ils inspiraient à la fois la confiance et le respect au peuple dont ils se distinguaient tant, sans pour autant susciter la jalousie ou les critiques, bien qu’ils ne fussent ni agréables ni aimés.

D’un autre côté, ces étrangers, au bout d’un certain temps, n’échappaient pas eux non plus à l’influence de ce milieu oriental insolite dans lequel ils devaient vivre. Leurs enfants introduisaient parmi les enfants de la ville des expressions étrangères et des noms inconnus, ils apportaient sous le pont de nouveaux jeux et montraient de nouveaux jouets, mais ils apprenaient en retour des enfants du pays, avec la même rapidité, nos chansons, nos expressions et nos interjections, ainsi que les jeux anciens comme l’andjaïze, le bâtonnet ou la teigne. Il en allait de même pour les adultes. Eux aussi apportaient une nouvelle façon de vivre, des mots et des habitudes insolites, mais ils empruntaient en même temps, avec chaque jour qui passait, quelque chose du parler ou du mode de vie des autochtones. Nos gens, certes, surtout les chrétiens et les juifs, commencèrent, dans leur façon de s’habiller et de se comporter, à ressembler de plus en plus aux étrangers que l’occupation avait amenés, mais ces étrangers eux non plus ne pouvaient pas ne pas changer au contact des populations parmi lesquelles ils devaient vivre. Nombre de ces fonctionnaires, Hongrois fougueux ou Polonais arrogants, franchissaient avec angoisse ce pont, entrant avec répugnance dans cette ville à laquelle, au début, ils ne pouvaient s’intégrer, telle la goutte d’huile surnageant à la surface de l’eau. Mais un ou deux ans plus tard, déjà, ils passaient des heures assis sur la kapia, arborant de gros fume-cigarettes d’ambre, et, comme les gens du cru, regardaient la fumée se dissiper et s’évanouir dans le ciel clair, dans l’air immobile du crépuscule. Ou bien ils attendaient que la nuit tombe en compagnie de nos commerçants et de nos beys qui se retrouvaient pour la réunion du soir, sur une éminence herbeuse, un brin de basilic devant eux, buvant lentement leur rakia et prenant un peu de nourriture à intervalles rares, comme seuls les gens d’ici savent le faire, au rythme nonchalant de ces causeries légères et sans contenu particulier. Et certains de ces étrangers, fonctionnaires ou artisans, prenaient femme dans la ville, bien décidés à ne plus en partir.

Parmi les habitants de Višegrad, pas un ne voyait dans cette nouvelle façon de vivre la concrétisation de ce qu’il avait depuis toujours dans le sang ou rêvait au fond de son cœur ; au contraire, tous, chrétiens comme musulmans, l’abordaient avec une immense réserve, mais ces réticences restaient secrètes et cachées, à la différence de la vie bien visible et puissante, apparemment si prometteuse. Et la majorité des gens, après avoir plus ou moins longtemps hésité, s’abandonnaient au courant nouveau, faisaient des affaires, s’enrichissaient et vivaient selon les nouvelles conceptions et les nouveaux usages, lesquels donnaient plus d’élan et offraient plus de chances à la personne en tant qu’individu.

Cette existence nouvelle n’était en rien moins conditionnée et soumise aux contraintes que la vie de jadis sous les Turcs, mais elle était plus facile et plus humaine, et ces contraintes et ces conditions étaient maintenant imposées de si loin et avec une telle habileté que l’individu n’en ressentait pas directement les effets. Aussi chacun avait-il l’impression que le monde autour de lui était devenu plus vaste et plus aéré, plus riche et plus varié.

Le nouveau pouvoir, grâce à son bon appareil administratif, réussissait, de façon indolore, sans agression et sans chocs, à soutirer au peuple des impôts et des contributions que les autorités turques lui extorquaient par des méthodes irrationnelles et brutales, ou tout simplement par le pillage ; et il lui en soutirait au moins autant, sinon plus, mais plus rapidement et plus sûrement.

De même qu’en son temps, après l’armée était venue la gendarmerie, et après elle les fonctionnaires, ceux-ci furent suivis des commerçants. On mit en œuvre la coupe des forêts, ce qui amena des entrepreneurs, des ingénieurs et des ouvriers étrangers, des occasions diverses pour le petit peuple et les marchands de gagner un peu d’argent, ainsi que de nouvelles habitudes et des changements dans la façon de se vêtir et de parler parmi la population. On construisit le premier hôtel. (Nous en reparlerons.) Des cantines et des boutiques comme on n’en avait jamais vu ouvraient. À côté des Juifs espagnols, séfarades, qui vivaient depuis des siècles dans la ville où ils s’étaient établis à l’époque de la construction du pont sur la Drina, on voyait maintenant arriver des Juifs de Galicie, des Ashkénazes.

Tel un sang neuf, l’argent se mit à circuler dans le pays en quantités jusque-là inconnues, et, plus important encore, publiquement, sans honte et avec audace. À cette circulation excitante de l’or, de l’argent et des valeurs, chacun pouvait se chauffer les mains ou du moins « se rincer l’œil », car elle créait l’illusion, même chez les plus pauvres, que leur misère n’était que provisoire, et par là même plus supportable.

Auparavant aussi, il y avait de l’argent et des riches, mais ils étaient très peu nombreux et cachaient soigneusement leur fortune, comme la vipère ses pattes, affichant leurs privilèges uniquement comme un moyen de se défendre et une marque de pouvoir, aussi pesants pour eux que pour leur entourage. Dorénavant, la richesse, ou du moins ce que l’on appelait ainsi et considérait comme tel, était une chose publique qui se traduisait de plus en plus dans le bien-être et les plaisirs personnels ; cela permettait en outre à une multitude de gens de profiter de ses fastes ou de ses déchets.

Et il en était ainsi en toute chose. Tous les plaisirs qui étaient jusque-là volés et cachés pouvaient maintenant s’acheter et s’exposer au grand jour, ce qui augmentait aussi bien leur pouvoir d’attraction que le nombre de ceux qui les recherchaient. Ce qui était jadis inaccessible, lointain, coûteux, interdit par les lois ou les préjugés souverains, devenait maintenant, dans beaucoup de cas, permis et accessible à quiconque avait quelques moyens ou de l’audace. Nombre de passions, tentations et envies impérieuses, que l’on cachait jusque-là en des lieux retirés ou que l’on refoulait, pouvaient maintenant exiger d’être entièrement, ou partiellement, assouvies. En réalité, il y avait dans ce domaine aussi plus de discipline, d’ordre et d’obstacles légaux qu’auparavant : les vices étaient punis et les plaisirs se payaient plus durement et plus cher que jamais, seulement les lois et les méthodes étaient autres et donnaient aux gens, en cela comme en toute autre chose, l’illusion que la vie était soudain devenue plus riche, plus brillante et plus libre.

Il n’y avait pas beaucoup plus de plaisirs réels et surtout de bonheur que jadis, mais il était indubitablement plus facile de trouver le plaisir, et il semblait qu’il y eût partout place pour le bonheur de chacun. Le penchant inné des gens de Višegrad pour une vie insouciante et les voluptés trouvait un stimulant et une possibilité de se réaliser dans les nouvelles habitudes et les nouvelles formes de commerce et de profit en vigueur chez les étrangers nouveaux venus. Les Juifs polonais immigrés, avec leurs nombreuses familles, faisaient reposer là-dessus toutes leurs affaires. Schreiber tenait ce que l’on appelait un « commerce varié » ou une « épicerie », Gutenplan avait ouvert une cantine pour l’armée, Tsaler tenait l’hôtel, les Sperling avaient monté une fabrique de soude et un « atelier » de photographie, Tsveher une horlogerie-bijouterie.

Après la caserne, qui avait remplacé l’Hostellerie, on avait construit avec le reste des pierres le palais qui abritait l’administration régionale et le tribunal. Après eux, le plus grand édifice de la ville était l’hôtel Tsaler. Il se trouvait sur la berge, à côté du pont. La rive droite de la rivière reposait sur un ancien soubassement qui lui servait d’assise des deux côtés du pont et qui datait de la même époque que celui-ci. Ainsi, à droite et à gauche du pont s’étendaient deux terre-pleins, comme deux terrasses sur l’eau. Les enfants de la ville, de génération en génération, jouaient sur ces deux terrains vagues que le peuple appelait les champs de prière. Le terrain de gauche avait été réquisitionné par l’administration du district, entouré d’une clôture et planté d’arbres fruitiers et de buissons qui en faisaient une sorte de pépinière communale. C’est sur le terrain de droite qu’avait été construit l’hôtel. Jusqu’à présent, le premier bâtiment à l’entrée de la ville avait été l’auberge de Zarije. Elle y était « à sa place », car le voyageur fatigué et assoiffé, pénétrant dans Višegrad par le pont, ne pouvait pas ne pas tomber sur elle. Elle était maintenant complètement éclipsée par le grand édifice du nouvel hôtel : la vieille auberge basse paraissait de jour en jour plus basse et plus écrasée, comme si elle s’enfonçait dans la terre.

Officiellement, le nouvel hôtel portait le nom du pont à côté duquel il se dressait. Mais le peuple baptise toujours tout selon sa logique particulière et suivant le sens réel que la chose a pour lui. Au-dessus de l’entrée de l’hôtel Tsaler, l’inscription « Hotel zur Brücke », tracée à la peinture à l’eau et en lettres raides et maladroites par un soldat peintre de son état, pâlit rapidement. Les gens appelèrent l’hôtel « l’hôtel de Lotika », et ce nom lui resta à jamais. En effet, l’établissement appartenait à un Juif, le gros et flegmatique Tsaler, lequel avait une femme souffreteuse, Debora, et deux fillettes, Mina et Irena, mais la véritable patronne et l’âme du lieu était la belle-sœur de Tsaler, Lotika, jeune veuve d’une grande beauté qui avait son franc-parler et une énergie toute virile.

À l’étage supérieur de l’hôtel se trouvaient six chambres propres et bien aménagées pour les clients, et en bas deux salles, une grande et une plus petite. La grande salle accueillait les gens simples, le tout-venant, les sous-officiers et les artisans. La petite salle était séparée de la grande par une porte de verre opaque sur un battant de laquelle était écrit « Extra » et sur l’autre « Zimmer ». C’était le foyer de la vie sociale pour les fonctionnaires, les officiers et les gens aisés de la ville. On venait chez Lotika boire et jouer aux cartes, chanter et danser, parler de choses sérieuses et conclure des affaires, bien manger et dormir dans des lits propres. Il arrivait souvent que la même compagnie de beys, de commerçants et de fonctionnaires restât là jusqu’à la nuit, puis jusqu’au petit matin, puis toute la journée du lendemain, jusqu’à ce qu’elle fût terrassée par l’alcool et la fatigue et incapable de distinguer les cartes. (Désormais, on ne jouait plus aux cartes en cachette et clandestinement dans la petite pièce sombre et étouffante de l’auberge Ustamujić.) Et Lotika attendait le départ de ceux qui avaient trop bu ou tout perdu, puis accueillait les nouveaux clients, sobres et impatients de boire et de jouer. Personne ne savait, personne ne se demandait quand cette femme se reposait, quand elle dormait, mangeait et trouvait le temps de s’habiller et de se faire belle. En effet, elle était toujours là (du moins semblait-il), à la disposition de chacun, aimable avec tous, toujours d’humeur égale et toujours aussi énergique et avisée. Grande, bien en chair, la peau d’un blanc mat, les cheveux noirs et les yeux ardents, elle faisait preuve d’une parfaite assurance dans sa façon de traiter les clients, lesquels laissaient là beaucoup d’argent, mais devenaient souvent agressifs et insolents sous l’effet de la boisson. Avec tous, elle conversait avec grâce, audace, humour, d’un ton mordant, câlin, apaisant. (Elle avait une voix rauque et inégale, qui se transformait par moments en un roucoulement profond et caressant. Elle faisait des fautes en parlant car elle n’avait jamais appris correctement le serbe, et pratiquait une langue bien à elle, savoureuse et imagée, dans laquelle les déclinaisons n’étaient pas toujours respectées ni le genre des substantifs très sûr, mais qui correspondait parfaitement, par le ton et le sens, au mode d’expression des gens de la région.) Chacun des clients avait pour l’argent et pour le temps qu’il perdait là le bénéfice de la présence de Lotika et du jeu incessant de ses propres désirs. Deux choses qui ne manquaient jamais. Tout le reste donnait l’apparence d’exister ou existait vraiment, mais comme en apparence. Pour deux générations de commerçants et de beys prodigues, Lotika fut un mirage éblouissant, coûteux et froid, qui jouait avec leurs sens. On évoquait parfois les rares hommes qui avaient prétendument obtenu d’elle quelques faveurs, mais eux-mêmes ne savaient pas dire lesquelles ni dans quelle mesure.

Il n’était ni simple ni facile d’avoir affaire à ces hommes riches et ivres chez qui se réveillaient souvent des instincts de violence insoupçonnés. Mais Lotika, femme infatigable et habile de sang-froid, à l’intelligence vive et au cœur viril, domptait toutes les fureurs et faisait taire les exigences de ces mâles débridés, jouant de façon inexplicable de son corps parfait, de sa grande ruse et de sa non moins grande audace, réussissant toujours et avec tous à maintenir la distance nécessaire, ce qui ne faisait qu’enflammer plus encore leurs désirs et rehaussait sa valeur. Elle jouait avec ces hommes déchaînés, dans leurs accès les plus dangereux d’ivresse et de fureur, comme le torero avec le taureau, car elle avait très vite appris à connaître ce monde et avait facilement trouvé la clé des appétits en apparence complexes de ces sentimentaux cruels et lascifs et de leurs faiblesses. Elle leur offrait tout, promettait beaucoup mais donnait peu, ou plutôt rien, car leurs désirs, par leur nature, étaient inassouvissables et devaient en fin de compte se satisfaire de peu. Elle se comportait avec la majorité de ses clients comme avec des malades, des gens sujets à des crises périodiques de fureur et de démence. En somme, on peut dire que, malgré son métier qui n’était bien sûr ni très beau ni très honorable, c’était une femme sensée qui avait bon caractère et bon cœur, qui savait consoler et aider quiconque avait dépensé à boire plus qu’il ne fallait ou perdu aux cartes plus qu’il n’aurait dû. Elle les rendait tous fous, car ils étaient nés fous, les trompait car ils souhaitaient être trompés, et, en fin de compte, ne leur prenait que ce qu’ils avaient de toute façon résolu de gaspiller et de perdre. Certes, elle gagnait beaucoup d’argent et comptait ses sous, accumulant ainsi dès les premières années un joli capital, mais elle savait aussi, généreusement et sans un mot, « effacer une dette » ou oublier quelque perte. Elle donnait aux mendiants et aux malades, et avec beaucoup d’égards et de tact, discrètement, sans qu’on le sût, elle aidait les familles riches ruinées, les orphelins et les veuves de bonne famille, tous ces « pauvres honteux » qui ne savent pas quémander et se sentent gênés d’accepter l’aumône. Et elle faisait cela avec la même habileté dont elle usait pour administrer l’hôtel ou maintenir à distance les clients ivres, lubriques et agressifs, leur prenant tout ce qu’elle pouvait, sans rien leur donner ni les rabrouer vraiment.

Les gens qui avaient vu le monde et connaissaient l’histoire étaient souvent d’avis qu’il était dommage que cette femme eût reçu en partage un sort aussi piètre et un terrain d’action aussi étroit. Si elle n’avait pas été ce qu’elle était et là où elle était, qui sait ce qu’il serait advenu de cette femme sage et humaine qui ne pensait pas à elle-même et qui, à la fois cupide et généreuse, belle et séduisante mais chaste et froide, tenait un hôtel de province et vidait les poches des noceurs de la ville. Peut-être aurait-elle été une de ces femmes que l’histoire retient et qui président à la destinée des grandes familles, des cours ou des États, toujours habiles à faire progresser les choses.

À cette époque, vers 1885, quand Lotika était au mieux de sa forme, certains fils de riches passaient leurs journées et leurs nuits à l’hôtel, dans cette pièce spéciale dont la porte était en verre laiteux et opaque. Là, vers le soir, à côté du poêle, ils se prenaient à somnoler, oubliant dans leur fatigue où ils étaient, pourquoi ils étaient assis là et qui ils attendaient. Profitant de cette accalmie, Lotika se retirait dans une petite pièce du premier étage destinée au service, mais dont elle avait fait son « bureau » et où elle ne laissait entrer personne. Cette pièce exiguë était remplie de meubles disparates, de photographies et d’objets en or, en argent et en cristal. C’est là que se trouvait, caché derrière un rideau, le coffre-fort d’acier vert de Lotika, ainsi que son petit secrétaire qui disparaissait sous les papiers, les convocations, les quittances, les factures, les journaux allemands, les relevés des cours en Bourse et les résultats du tirage de la loterie.

Dans cette pièce étroite, encombrée et étouffante, dont l’unique fenêtre, la plus petite de l’édifice, donnait directement sur la première arche du pont, la moins large, Lotika passait ses heures de liberté et vivait cette autre partie de sa vie, secrète, qui n’appartenait qu’à elle.

C’est là que Lotika, dans les moments de loisir qu’elle réussissait à dérober, lisait les comptes rendus de Bourse et étudiait les prospectus, faisait ses comptes, répondait aux lettres des banques, prenait des décisions, passait des ordres, répartissait ses placements et faisait de nouveaux investissements. C’était tout un aspect de ses activités qui restait inconnu des gens d’en bas et du monde tout entier, la part véritable, mais invisible de sa vie. Elle rejetait alors son masque souriant, son visage devenait dur et son regard aigu et sombre. Depuis cette pièce, elle menait toute une correspondance avec sa nombreuse parentèle, les Apfelmayer de Tarnow, frères et sœurs mariés, cousins et cousines, tous pauvres Juifs de Galicie orientale, disséminés entre la Galicie, l’Autriche et la Hongrie. Elle présidait à la destinée d’une bonne douzaine de familles, entrant dans leurs vies jusque dans les plus infimes détails, arrangeait les mariages, orientait les enfants vers l’école ou l’apprentissage, envoyait les malades en cure, admonestait et réprimandait les paresseux et les gaspilleurs, complimentait les économes et les audacieux. Elle réglait leurs disputes de famille, donnait des conseils en cas de désaccord ou d’hésitation ; elle recommandait à tous une vie plus raisonnable, meilleure et plus digne, facilitant en même temps une telle vie et la rendant possible. En effet, chacune de ses lettres était suivie d’un mandat postal d’un montant qui permettait de suivre ses conseils et de mettre en pratique ses recommandations, de satisfaire un besoin d’ordre spirituel ou physique, ou d’éviter un malheur. (C’est dans ce rôle de soutien d’une famille tout entière, en donnant sa chance à chacun de ses membres, qu’elle trouvait son seul véritable plaisir et une compensation à toutes les difficultés et à tous les sacrifices de sa vie. Avec chaque membre féminin ou masculin de la famille Apfelmayer qui gravissait ne serait-ce qu’un degré de l’échelle sociale, Lotika, elle aussi, s’élevait et trouvait une récompense à son dur labeur, tout en puisant des forces pour continuer.)

Il arrivait parfois qu’elle remontât de l’Extra Zimmer tellement épuisée ou écœurée qu’elle n’avait la force ni d’écrire ni de lire les lettres ou les comptes, et elle allait alors simplement à la petite fenêtre respirer à pleins poumons l’air frais montant de la rivière, un air bien différent de celui d’en bas. Son regard tombait alors sur l’arche de pierre puissante et gracieuse qui fermait l’horizon, et sur les eaux rapides en contrebas. Sous le soleil, au crépuscule, au clair de lune l’hiver ou à la douce clarté des étoiles, elle était toujours la même. Ses deux moitiés ployaient l’une vers l’autre et se rejoignaient au sommet pointu, se soutenant mutuellement dans un équilibre parfait et inébranlable. Avec les années, c’était devenu son seul horizon, intime, témoin muet auquel cette Juive aux deux visages s’adressait dans les instants où elle aspirait au repos et à la fraîcheur, et lorsque, dans ses affaires, dans ses problèmes de famille qu’elle résolvait toujours toute seule, elle se trouvait au point mort ou dans l’impasse.

Mais ces instants de répit ne duraient jamais longtemps, car ils étaient régulièrement rompus par des cris venant de la salle de café. C’étaient soit de nouveaux clients qui réclamaient sa présence, soit un ivrogne réveillé et dessoûlé qui hurlait, exigeant qu’on lui apporte une nouvelle boisson, qu’on allume les lampes, qu’on fasse venir la musique et qu’on appelle Lotika. Elle abandonnait alors son abri, et, après avoir soigneusement fermé la porte avec une clé spéciale, descendait pour accueillir les clients ou, dans sa langue bien à elle et avec son sourire, calmer l’homme ivre, comme un enfant réveillé en sursaut, et l’installer à la table où allait recommencer une nuit de beuverie, de discussions, de chansons et de dépenses.

En effet, pendant son absence, en bas, les choses s’étaient gâtées. Les clients s’étaient disputés. Un bey de Crnča, jeune, pâle, le regard figé, renversait chaque boisson qu’on lui apportait, trouvait à redire à tout et cherchait noise aux serveurs ou aux clients. Avec de brèves interruptions, il buvait depuis des jours à l’hôtel, soupirait après Lotika, mais il buvait tant et soupirait de telle manière qu’il était clair qu’il y était poussé par un chagrin ignoré de lui-même, plus profond et plus grand que son amour malheureux et sa jalousie gratuite envers la belle Juive de Tarnow.

Lotika s’approchait de lui sans crainte, d’un pas léger et d’un air naturel.

— Qu’y a-t-il, Ejub ? Pourquoi cries-tu, malheureux ?

— Où étais-tu ? Je veux savoir où tu es ! balbutiait l’ivrogne en baissant le ton, et il la regardait en clignant les yeux, comme si c’était une apparition. On me donne à boire des poisons ici. On m’empoisonne, m’empoisonne, mais on ne sait pas que je… si je…

— Reste assis, tranquille, disait la femme pour le calmer, jouant de ses mains blanches qui embaumaient, tout près, tout contre le visage de l’homme, reste tranquille, pour toi, je trouver du lait d’oiseau, s’il le faut ; je chercher une boisson pour toi.

Et elle appelait le garçon, et lui donnait un ordre en allemand.

— Ne dis pas des choses que je ne comprends pas, arrête de baragouiner : firtzen-funftzen, car, moi… tu me connais…

— Mais oui, mais oui, Ejub. Je ne connais personne mieux que toi, et, toi…

— Hum ! Avec qui étais-tu, dis ?

Et la conversation entre l’homme ivre et la femme sobre se poursuivait interminablement, décousue et dénuée de sens, devant une bouteille d’un vin coûteux et deux verres ; l’un, celui de Lotika, qui était toujours plein, et l’autre, celui d’Ejub, qui ne cessait de se remplir et de se vider.

Et tandis que le jeune bey fainéant divaguait, la langue pâteuse, et débitait des sornettes sur l’amour, la mort, les chagrins amoureux inconsolables et autres sujets semblables que Lotika connaissait par cœur car tous les ivrognes du cru disaient la même chose, à peu près de la même manière, elle se levait, s’approchait des autres tables auxquelles étaient assis d’autres clients habitués à se réunir là vers le soir.

À une table étaient réunis des jeunes gens riches qui commençaient juste à sortir et à boire, des snobs de la ville pour qui l’auberge de Zarije était ennuyeuse et trop simple, mais qui se sentaient encore mal à l’aise dans cet hôtel. À une autre table étaient assis des fonctionnaires, des étrangers, en compagnie d’un officier qui avait délaissé ce jour-là le cercle militaire et daigné venir à l’hôtel des civils, car il avait l’intention de demander un prêt d’argent à Lotika. À une troisième table buvaient des ingénieurs qui construisaient à travers la forêt un chemin de fer pour exporter le bois.

Tout au fond, dans le coin, étaient assis, occupés à faire des comptes, Pavle Ranković, un des plus jeunes mais des plus riches commerçants de Višegrad, et un Autrichien, entrepreneur sur le chantier de la voie ferrée. Pavle était habillé à la turque et portait le fez rouge qu’il gardait même dans le café, il avait de tout petits yeux qui ressemblaient à deux fentes obliques noires et luisantes dans son gros visage blême, mais pouvaient s’élargir de façon étonnante et devenir grands, brillants et diaboliquement rieurs dans les instants, rares, de joie et de triomphe. L’entrepreneur portait un costume gris de coupe sportive, avec des brodequins jaunes qui lui montaient jusqu’au genou. Il écrivait avec un portemine en or attaché à une chaîne, tandis que Pavle se servait d’un gros et court crayon oublié dans sa boutique, il y avait cinq ans de cela, par un charpentier travaillant pour l’armée venu acheter des clous et des charnières. Ils étaient en train de conclure une affaire concernant le ravitaillement des ouvriers travaillant à la voie ferrée. Absorbés par leur tâche, ils comptaient, divisaient et additionnaient ; ils alignaient des chiffres, les uns visibles, sur le papier, qui leur servaient à se convaincre et à se duper mutuellement, et les autres, invisibles, dans leur tête, avec lesquels ils calculaient frénétiquement, chacun pour soi, des combines secrètes et les gains qu’ils pouvaient escompter.

Pour chacun de ces clients, Lotika avait un mot approprié, un sourire généreux ou un regard muet, plein de compréhension. Puis elle retournait au jeune bey, qui était redevenu turbulent et agressif.

Mais au cours de la nuit, pendant la beuverie, avec ses phases agitées, sentimentales, pleurnichardes ou vulgaires qu’elle connaissait bien, il se trouverait de nouveau un moment d’accalmie lui permettant de retourner dans son petit bureau où, à la lumière laiteuse de la lampe de porcelaine, elle se reposerait un peu ou poursuivrait sa correspondance avant qu’éclate quelque scandale en bas et qu’on l’appelle de nouveau.

Et le lendemain ce serait la même chose, le même jeune bey gaspilleur, ivre mort et d’humeur fantasque ou un autre, et pour Lotika les mêmes soucis qu’il fallait affronter avec le sourire et le même dur labeur qui ressemblait à un jeu léger et frivole.

Il paraît impossible de comprendre et d’expliquer comment faisait Lotika et comment elle réussissait à garder ses forces tout en menant cette multitude de tâches et d’affaires diverses et variées qui remplissaient ses journées et ses nuits et exigeaient d’elle plus de ruse que n’en possède une femme et plus de force que ne peut en développer un homme. Pourtant, elle parvenait à tout faire, sans jamais se plaindre, sans rien expliquer à personne, sans jamais parler, lorsqu’elle réglait une affaire, de ce qui avait précédé ou de ce qui l’attendait après. Et en plus de tout cela, elle réussissait à trouver, chaque jour, au moins une heure à consacrer à Ali bey Pasić. C’était le seul homme dont on considérait dans la ville qu’il avait réussi à obtenir la faveur de Lotika, réellement, indépendamment de tout calcul. Mais c’était en même temps l’homme le plus retiré et le plus taciturne de Višegrad. Aîné des quatre frères Pasić, il ne s’était jamais marié (on pensait que c’était aussi à cause de Lotika), ne faisait pas commerce et ne participait en aucune façon à la vie sociale. Il ne buvait pas et ne faisait pas la noce avec les amis de son âge. Il était toujours d’humeur égale, toujours aussi aimable et réservé envers tous, sans distinction. Il était calme et replié sur lui-même, sans toutefois fuir la compagnie ou la conversation, et pourtant personne ne pouvait se souvenir d’une de ses opinions ou répéter quelqu’une de ses paroles. Il se suffisait à lui-même, satisfait de ce qu’il était et de l’importance qu’il avait aux yeux des autres. Lui-même ne ressentait aucun besoin d’être ou de paraître autre chose, ce que personne n’attendait d’ailleurs de lui. C’était un de ces hommes qui portent leur richesse comme une lourde et noble charge, qui leur emplit entièrement la vie ; une charge héritée à la naissance, importante et digne de respect, qui ne se justifie que par elle-même et ne peut ni s’expliquer, ni être niée, ni être imitée.

Avec les clients de la grande salle, Lotika n’avait pas beaucoup de travail. C’était l’affaire de la serveuse Maltchika et du « garçon de salle » Gustav. Maltchika était une Hongroise dégourdie et connue de toute la ville, qui ressemblait à une femme de dompteur de fauves, tandis que Gustav était un petit Allemand de Bohême roux, irascible, les yeux injectés de sang, qui avait les pieds plats et marchait les jambes écartées. Ils connaissaient tous les clients et tous les hommes de la ville en général, savaient de chacun d’eux s’il était ou non bon payeur et comment il supportait l’alcool, qui il fallait recevoir froidement, qui accueillir chaleureusement et qui ne laisser entrer sous aucun prétexte, car « l’hôtel n’était pas fait pour lui ». Ils veillaient à ce que l’on bût beaucoup et payât régulièrement, mais aussi à ce que tout se passât bien et sans désordre, car la devise de Lotika était : « Nur kein Skandal ! » Et s’il arrivait par hasard, de façon exceptionnelle, qu’un homme pris d’alcool se déchaînât soudain ou qu’un autre, après s’être enivré dans les autres cabarets plus modestes, entrât de force à l’hôtel, on voyait apparaître Milan, l’homme à tout faire, un grand gaillard osseux aux larges épaules et d’une force herculéenne, originaire de la Lika, quelqu’un qui parlait peu mais pouvait tout faire. Il était toujours habillé comme il convenait à un garçon d’hôtel (Lotika y veillait). Toujours sans veston, vêtu d’un gilet brun et d’une chemise blanche, il était ceint d’un long tablier de drap vert, avait les manches retroussées été comme hiver, pour qu’on voie bien ses énormes avant-bras velus et noirs comme deux grandes brosses. Il avait des moustaches effilées et des cheveux noirs, raidis par la pommade de soldat dont il les enduisait. Milan était capable d’étouffer chaque scandale avant qu’il n’éclate.

Il existait depuis longtemps une stratégie parfaitement au point pour mener à bien cette opération désagréable et peu appréciée. Gustav retenait l’attention du client agressif et ivre pendant que Milan s’en approchait par-derrière, puis le serveur s’écartait soudain et Milan maîtrisait l’ivrogne, lui passant un bras à la ceinture et l’autre au collet, si habilement et si vite que personne n’avait jamais pu déceler en quoi consistait « la griffe de Milan ». Le plus costaud des noceurs volait alors comme une poupée de chiffon par la porte, ouverte par Maltchika à l’instant propice, et se retrouvait dans la rue. Gustav jetait sur-le-champ derrière le client son chapeau, sa canne ou toute autre de ses affaires, et Milan, de tout le poids de son grand corps tendu, baissait avec fracas le rideau de fer de l’hôtel. Tout cela se déroulait en un clin d’œil, avec une coordination parfaite, et avant que les clients aient réalisé, le visiteur importun se retrouvait à la rue et ne pouvait plus, s’il avait vraiment perdu la tête, que s’acharner sur le rideau avec son couteau ou une pierre, comme en témoignaient certaines traces ; ce n’était plus alors un scandale à l’hôtel, mais sur la voie publique, et cela devenait l’affaire de la police qui, de toute façon, n’était jamais loin de l’hôtel. À Milan, il n’arrivait jamais, comme aux autres serveurs, que le client expulsé entraînât derrière lui les tables et les chaises en les renversant, ou qu’il se retînt des pieds et des mains dans l’embrasure de la porte, si fort que même une paire de bœufs n’aurait pu l’en sortir. Milan ne mettait jamais ni zèle ni malveillance à cette tâche, il ne montrait ni goût particulier pour la bagarre ni amour-propre, raison pour laquelle il s’en tirait si remarquablement et si vite. Une minute plus tard, il était déjà à son travail dans la cuisine ou à l’office, comme si de rien n’était. Gustav, lui, traversait, comme en passant, l’Extra Zimmer et, jetant un coup d’œil à Lotika assise à la table d’hôtes de marque, il clignait des deux yeux à la fois, ce qui signifiait qu’il s’était passé quelque chose, mais que l’affaire était réglée. Alors Lotika, sans interrompre la conversation ni quitter son sourire, clignait elle aussi les yeux à la vitesse de l’éclair et sans que cela se voie ; cela signifiait : d’accord, merci, restez vigilants !

Il ne restait plus à régler que la question de ce qu’avait bu ou cassé le client expulsé ; Lotika faisait grâce de cette somme à Gustav au moment de faire les comptes du jour, tard dans la nuit, derrière un paravent rouge.

 

OceanofPDF.com