Le retour de janvier
6 - Entremont, le vent
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Entremont, le vent
Dans la cour ce matin-là, Janvier sent un tout petit parfum d’automne. Pourtant les frênes sont verts, l’herbe est grasse et luisante, pas encore sèche. Est-ce la lumière, l’orage qui gronde au loin ? Ou simplement parce qu’il se sent chez lui, incroyablement chez lui, et que la sensation lui rappelle l’enfance, la rentrée des classes, quand on s’enfonçait en septembre dans une routine qui semblait ne pas avoir de fin, même pas la promesse d’une fin, et que les jours coulaient, identiques et tranquilles comme les grains d’un sablier ?
On a annoncé un gros coup de vent pour ces jours-ci. Janvier devra rentrer les bêtes, c’est plus prudent. Avant cette après-midi. Il n’est pas très inquiet. Ce sera beaucoup plus dur dans le Sud-Est. Chez lui aussi, peut-être. Quand Adèle lui a montré les prévisions sur son téléphone, les yeux de Janvier ont fureté vers Mende. L’alerte était rouge, comme sur le long du Rhône.
Janvier prend le seau de déchets dans la cuisine et sort sur la terrasse pour contourner la maison. Il va ouvrir aux poules, vide le seau près d’elles. Elles sont agitées. Le vent soulève la poussière. Des bêlements affamés l’accueillent dans la grange. Il voudrait les faire taire rapidement, il ouvre la porte sur le nord, les bêtes le suivent. Janvier les compte au fur et à mesure qu’elles sortent, elles sont toutes là, tout va bien. Il prend soin de les guider plus loin que le premier pré, qu’il faudra faucher. Il marche sur le chemin pour ne pas écraser l’herbe et pour que les brebis ne se laissent pas tenter. Certaines s’arrêtent pour manger des brins qui dépassent de la clôture. L’une d’elles prend le courant, bêle et rejoint le groupe. Janvier a saisi un seau de grain qu’il remue pour que le bruit les attire. Il faudra faire le regain plus tôt que prévu, l’herbe est à point.
Au début, il avait pensé ne pas rentrer les bêtes chaque soir ; une nuit avait suffi à le convaincre du contraire. Le matin, un vol de milans lui avait signalé les restes qu’un prédateur avait laissés. La région grouille de chiens errants, quand ce ne sont pas des loups. Désormais, même la journée, il laisse Pluton, qui s’acquitte tristement de sa tâche en regardant son nouveau maître partir. Mais le chien fait bien son travail. Adèle vient lui apporter à manger, le flatter, passer du temps avec lui. C’est la seule chose qui la fait sortir de la maison.
Adèle voulait donner un nom à tout le monde, poules, brebis, lapins. Au début, Janvier a refusé doucement, sans se moquer d’elle. Il aurait voulu lui dire ne t’attache pas à ce qui va mourir, mais il a pressenti qu’elle le savait déjà. Après tout, chacun avait bien le droit d’avoir son moyen de contourner la mort, alors il lui a dit que c’était peut-être une bonne idée. Le coq et le bélier ont été baptisés. Mars et Mercure. Adèle a remarqué que seuls les mâles avaient le droit de se singulariser dans cette basse-cour. Janvier a froncé les sourcils. C’est ceux qu’on ne va ni manger, ni vendre, c’est tout. C’est une blague, soupire Adèle. Malgré sa mélancolie, Adèle le taquine beaucoup, les marques d’humour lui remontent à la surface, éclatent comme des petites bulles teintées d’amertume. Elle a dû être gaie, avant, elle en garde des réflexes, vidés de leur joie. Elle se maintient à distance des choses. Elle pose des questions ; pas toujours. Elle va tenir compagnie à Pluton mais elle ne sait pas comment ramener les bêtes à la bergerie. Elle laisse faire Janvier. Elle est souvent dans la lune. Elle le trouve très sérieux, elle plaisante plus que lui. Il a envie de protester. C’est parce qu’il travaille toute la journée, se fait du souci. Je suis peut-être sérieux mais je ne suis pas triste. Je n’ai pas les larmes aux paupières toute la journée. Mais il ne répond pas. Il a peur de la blesser. Un rien l’ébrécherait.
Le vent souffle plus fort, fait grincer les branches du hêtre au bout du pré. Une sonate de Schubert lui parvient, depuis la maison. Pluton remue la queue, gémit de tendresse. Il sait que sa maîtresse est debout. Tu restes là, toi. Le chien se rassoit tristement. C’est Janvier qui ira voir la maîtresse.
Plus tard, dans la journée, le vent gronde fort. Quelques ardoises s’arrachent du toit de la petite grange, à l’entrée de la terrasse, et viennent voler dans le vide pour s’écraser une dizaine de mètres plus bas. Janvier va chercher les bêtes. Elles le suivent avec confiance, elles le devancent sur les derniers mètres. Il rentre les poules dans la grange, bien qu’il n’y ait rien pour elles à l’intérieur.
Janvier et Adèle déjeunent en écoutant le vent qui siffle, vivant et sombre, dans la cheminée. Les plaisanteries d’Adèle lui restent au fond de la gorge aujourd’hui. Pluton s’agite. Soudain, le bruit d’un éclat de verre vient leur figer le ventre. La fenêtre a explosé. C’est une branche du tilleul de devant.
— Il faut aller à la cave.
— Tu crois ?
— Oui. Maintenant. Prends ton téléphone.
Adèle court à l’étage. Janvier attrape du pain, des pommes, ce qui lui tombe sous la main. Viens, Pluton. Un coup d’œil dehors, le ciel a pris vie, il est mouvant et bas. Il va les avaler. Il faut fermer les volets. Janvier a du mal à ouvrir les fenêtres, à les fermer. Tout résiste sous la force des bourrasques. Mais dans la cave, on n’entend plus rien que les chocs amortis. Adèle s’assoit, tremble, blottie contre le chien. Elle se calme quand Pluton finit par s’endormir. Janvier cherche à deviner les dégâts dans le bruit des impacts qui lui parviennent, de plus en plus violents. Dans les yeux d’Adèle, pour une fois, plus de peur que de tristesse : le désir de vivre prend le dessus. C’est déjà ça.
Janvier trouvera le lendemain un chien errant sous le tilleul cassé en deux. Un bélier – d’où sortait-il ? – au pied du mur extérieur de l’est. Un peu de sang, à peine, sous le crâne fendu. La terre a tout bu. Partout, des branches, des arbres tombés, des tuiles arrachées. Et dans la petite grange, une Albanaise, transie de peur et dont la jambe est cassée. C’est Helena.
Au loin, on voit des arbres couchés, quelques-uns en contrebas dans le cirque. Mais dans l’ensemble, la montagne a gagné. Elle a avalé la tempête, l’a digérée, n’en tire que des blessures superficielles. La maison aussi a plutôt bien tenu le choc. Les toits, ceux des granges surtout, ont souffert mais ce n’est pas grand-chose. Adèle fera réparer ça en un rien de temps.
Il dit à Helena d’attendre là où elle est, qu’il va revenir. Il veut d’abord chercher Adèle, la sortir de la prostration. La rassurer. Adèle a un sourire ironique quand elle remonte l’escalier et qu’il lui annonce : Les bêtes vont bien. Le tracteur n’a pas bougé. Le sarcasme se mue en consternation au fil des marches. Elle voit la désolation par la fenêtre, les arbres couchés. L’un d’entre eux bloque presque la porte. Les larmes affluent au bord des yeux, la gorge d’Adèle se comprime, Janvier la rassure : La maison est debout. Pas de problème de toit, j’ai l’impression. Je vais aller vérifier. J’ai fait le tour du reste. On s’en tire bien, je t’assure. Adèle s’approche de la porte pour aller sur la terrasse. Janvier la retient :
— Juste une chose. On a eu de la visite. Une des Albanaises.
Janvier désigne la grange.
— Elle a l’air d’avoir la jambe cassée.
— Elle est toute seule ?
— Je crois.
Adèle se dirige vers la grange, talonnée par Pluton.
Janvier ne la suit pas. La femme a réveillé en lui un sentiment désagréable. Dans la cuisine, il retrouve les restes du déjeuner, la bouteille est renversée. À l’étage, pas de désordre. Il ne s’est rien passé. Dans la chambre du fond, Janvier prend l’arme d’Adèle. Il voudrait vérifier si elle est chargée mais elle ne lui a pas montré comment faire. De toute façon, il y a peu de chances qu’elle l’ait vidée depuis le jour de leur rencontre.
En bas, Adèle a fait rentrer la femme dans la maison. La femme dit merci, les mots sont rares. Elle est étendue sur le canapé. On a enlevé sa chaussure. Le pied est noir de crasse, la cheville enflée, rouge.
— Je ne suis pas sûre que sa jambe soit cassée. Elle s’est peut-être foulé la cheville.
— Elle a marché jusqu’ici ?
— Je l’ai aidée.
— Il faudrait aller voir un médecin, de toute façon.
La femme les regarde, entre douleur et incompréhension. C’est celle qui avait ramassé les affaires de Janvier pour les remettre dans son sac. Janvier se souvient de son geste. Il n’oublie pas non plus le reste :
— Où sont les autres ? Where are you friends ?
La femme ne saisit pas. Elle se tourne vers Adèle comme si celle-ci pouvait traduire. Adèle essaie la même question. La femme la dévisage, interdite. Janvier soupire.
— On ne va pas aller loin…
La femme pose une main sur son cœur. Helena. Adèle. Elle répète le nom, presque sans accent. Puis celui de Janvier ; elle s’en souvient.
— Bon, ne bougez pas, je voudrais faire un tour.
— Je viens avec toi.
— Non, j’y vais seul.
Il hésite.
— Viens voir dans la cuisine.
Devant la porte, il donne son arme à Adèle. Elle n’en revient pas :
— Mais où est-ce que tu…
— Dans ta table de nuit, répond-il sans baisser la voix. Je ne pense pas qu’elle soit dangereuse, mais je me méfie de ses petits copains. Je trouve ça bizarre qu’elle soit venue jusqu’ici, toute seule. Si tu en vois un, tu tires en l’air. Pour m’avertir.
— Et toi ?
— De toute façon, moi je ne sais pas m’en servir, dit-il avec humeur.
Il fait le tour des bêtes, leur donne à boire et à manger comme un jour ordinaire. La nuit commence à poindre, l’électricité est coupée. Il utilise une lampe torche qu’il pose sur l’escalier de la grange.
Il sort par le nord, fait quelques pas vers un autre pré, plus haut. Certains arbres se maintiennent debout, dans le fond. Il voudrait voir plus loin que le pré. Il fait demi-tour. Sans doute la tempête est-elle passée. Elle doit se déplacer vers l’est, moins forte, peut-être. Le littoral – ce qu’il en reste – doit être dévasté ; si sa mère avait encore de l’espoir pour lui, elle n’en aura pas gardé longtemps.
Adèle a sorti une lampe à pétrole, deux bougies. Janvier fait du feu. Le crépitement remplit l’atmosphère.
Adèle prépare une omelette, de la salade. Ils mangent comme l’ont fait les bêtes : comme un jour ordinaire. Leur hôte, silencieuse et reconnaissante, mange avidement, le front bas, le regard fiévreux. Elle doit avoir une quarantaine d’années. Elle a la peau mate, les traits creusés, les yeux clairs et ardents. Comme elle ne peut se faire comprendre avec des mots, elle accentue tous ses gestes, merci, surtout, la main sur le cœur, elle surjoue. Janvier se voit dîner avec ces deux femmes, s’étonne en lui-même de la vie. Il fait la liste avec Adèle de ce qu’il faut faire réparer.
— Sans la compter, elle, avec sa jambe.
— On va l’amener à l’hôpital, demain.
Adèle se tourne vers Helena pour lui expliquer, montre sa jambe du doigt, puis balance ses mains comme si elle tenait le volant d’une voiture.
La femme se renferme, secoue la tête, se récrie :
— Jo spital, jo spital. Jam mirë. Jo spital.
— Elle doit avoir peur des flics.
— Je ne suis pas sûre qu’elle ait compris.
— Bien sûr que si, jo spital, jo spital, elle a très bien compris.
— Ne t’énerve pas.
Janvier se tourne brusquement vers Helena, les bras en croix
— Ok, ok, jo spital, tu vas rester avec ta jambe pétée, c’est super, bravo !
— Arrête, Janvier.
Helena s’est levée, mais elle se fige avec un cri de douleur. Adèle se précipite, la rassoit.
— Ne bougez pas, dit-elle d’une voix douce.
— Il ne manquait plus que ça, dit Janvier.
Dehors, le noir de la nuit est profond. Janvier passe la tête par la fenêtre brisée. Il n’y a plus de lumière nulle part. Le silence, comme l’obscurité, a une consistance particulière, épaisse, dense, qui calme Janvier comme un poids qui le maintiendrait immobile.
— Bon, demain on va l’amener à Murat. On trouvera bien un docteur. Et puis on ne va pas lui dire avant, sinon elle va nous faire chier.
Adèle ne répond rien et débarrasse la table en silence. Helena fait mine de l’aider mais Adèle lui pose la main sur l’épaule, délicatement. Elle lui sourit avec une insistance chaleureuse. Elle n’a jamais posé sa main sur l’épaule de Janvier.
Ils aident Helena à monter à l’étage. Janvier bougonne et Adèle le rabroue. Ils l’installent dans une des chambres. Adèle fait le lit pendant que Janvier tient la lampe à pétrole. Il lui trouve une énergie décuplée, s’en agace.
— Pour une fois que je sers à quelque chose, répond-elle.
Helena est allongée sur le lit et pose sur Adèle des yeux éperdus de reconnaissance.
— Je lui trouve un bon air, à cette femme, je ne sais pas comment t’expliquer.
— C’est parce que son mec ne t’a pas frappée pour te piquer tout ce que tu avais, je pense.
— Faleminderit. Merci.
Ils la laissent dans l’obscurité. Ils sont seuls, de nouveau, devant la porte de sa chambre. Janvier a envie de serrer Adèle dans ses bras.
— Va te reposer, dit-il seulement. Je vais fermer la maison.
L’électricité ne revient pas. Adèle emmène Helena à Murat, le matin. Elle déploie des trésors de patience pour la persuader. La ville a beaucoup plus souffert de la tempête, raconte-t-elle à son retour, des heures plus tard. C’est déjà la nuit quand elles reviennent. Janvier s’est inquiété en leur absence. Il ne le dira pas. À Murat, il y a des morts, ils ne savent pas combien. On essaie encore de trouver des survivants. L’absence d’électricité rend les recherches difficiles. Pas seulement les recherches ; tout. À ce moment du récit, Adèle s’effondre sur un fauteuil et son ventre saute aux yeux de Janvier comme un mauvais présage. Elle continue en regardant le feu. Elle a vu un homme qui avait perdu toute sa famille dans l’éboulement de sa maison et qui pleurait en appelant son chien. Une femme qui avait une jambe broyée. À l’hôpital de campagne monté à la va-vite dans une école primaire, Helena et Adèle ont attendu des heures. Une cheville foulée, évidemment, il n’y avait pas d’urgence… Helena, son attelle au pied, écoute Adèle faire son récit, acquiesce par moments. Elle a vécu la même journée, les mêmes rencontres, elle hoche la tête comme si elle comprenait. Ils ont rapatrié pas mal de blessés sur Saint-Flour, sur Aurillac, mais on dit que les hôpitaux sont engorgés. Que la coupure est généralisée, là-bas aussi. Rien ne marche à l’hôpital, c’est compliqué.
— Qu’est-ce qu’on fait d’elle, maintenant ?
Janvier ne désigne pas Helena, il sait qu’Adèle va comprendre.
— Comment ça ?
— On la renvoie d’où elle vient ?
Devant la grande indignation du regard vert, il se ravise :
— Demain matin, je veux dire. Non ? Tu préfères qu’elle reste un peu, un jour de plus ?
— C’est elle qui voit. Hors de question de la mettre dehors.
Janvier se lève, sort quelques instants. Il va sentir le vent dans la vallée, essayer de prédire les retombées. Mais le vent ne lui dit rien. Janvier va vers la grange, vers les bêtes, vers ce qu’il connaît, vers le geste machinal. Et dans le geste machinal, il y a la brebis qui tend son cou pour une caresse, la poule qui accourt vers lui, de la vie chaude, rassurante. Il aurait dû aller aux bêtes quand il faisait encore jour, pour économiser les piles de sa lampe.
Il donne du foin aux brebis ; il reste une vingtaine de ballots. Il faudrait faucher, il faut qu’Adèle puisse faucher. Il ne s’est jamais senti aussi loin de son départ. Il fait le compte des voisins qui pourraient l’aider ; il y en a peu.
Janvier éteint sa torche et s’allonge dans le foin, sur le dos, dans une mangeoire centrale, entre deux rangées de brebis. Une dizaine d’entre elles, larges et plates comme des tables, devraient agneler bientôt. On attend qu’un maquignon vienne livrer les vaches. Il faut aller chercher de l’aliment. Janvier ira à Saint-Flour quand tout sera plus calme. Il faut qu’il aille surveiller son herbe, à Mons, voir si les dégâts sont importants, s’il y a quelque chose à sauver. Il y a tant de travail, pendant qu’Adèle s’amuse à faire table d’accueil… Il n’a pas envie de revenir à la maison. L’idée de se retrouver entre les deux femmes qui s’échangent des regards de bienveillance outrée, c’est trop. Pour qui le prend-elle, à la fin ? Il est tout juste bon à trimer, c’est ça, trimer, ça fait des semaines – deux mois ! – qu’il retarde son départ pour l’aider et elle se paie le luxe de recueillir n’importe qui. Si encore c’était n’importe qui. La mauvaise humeur de Janvier monte dans la grange, fume du foin à la charpente. Et c’est la nuit qui vient, avec sa culpabilité. Les arbres de sa mère n’ont pas pu tous résister, c’est évident. Lesquels sont tombés ? Il y a un érable, devant la maison, qui a dû succomber. Pour celui-là, c’est presque sûr.
Une brebis lui tire la chemise en essayant d’attraper des brins. Il lui caresse le front, elle recule, nerveuse. La basse-cour dort, il n’y a que la rumeur des mâchoires ovines qui broient l’herbe et leur souffle mêlé à celui de Janvier.
Plus tard, il entend dans un demi-sommeil la porte de la grange qui s’ouvre, la voix d’Adèle qui le cherche. Elle fait quelques pas, elle n’a pas de lumière, elle bute contre un seau. Il ne répond rien. Elle cherche longtemps, tâtonne jusqu’à trouver son pied, de la main. Elle s’assoit quelques instants, tient la jambe de Janvier dans sa main, la serre maladroitement. Puis elle se lève sans rien dire et s’en va.
Les jours qui suivent apportent leur lot de calme et de désolation. Janvier pousse jusqu’à Murat pour la première fois. Certaines fermes ont souffert, les cheminées sont effondrées, les granges crevées, les arbres tombés font des masses sombres autour des maisons, au hasard, sur les toits, au bord de la route qui serpente. Il arrive par le haut de la ville. En contrebas de la route, une zone pavillonnaire étale ses lignes droites, ses angles et son béton. Les blocs n’ont pas bougé, mais les toits ont été arrachés, dévoilant les entrailles labourées de chaque maison. La surface est constellée d’objets indéfinissables, de planches de bois, de grillages, de plastique. Des gens parlent aux portes ; ce qu’il en reste, de portes et de gens, car la zone a dû être évacuée. Janvier descend vers le centre-ville. Il en aperçoit les toits noirs et brillants, serrés les uns contre les autres. Une file de voitures à l’arrêt l’empêche de passer. Cela dure un peu. Il peste et descend de la camionnette. On attend pour l’essence, l’informe-t-on. Il fait demi-tour, un œil sur la jauge. Il a de la marge.
Il contourne la ville pour aller vers la zone commerciale. La plupart des magasins sont fermés. On voit des véhicules militaires sur les parkings. Ils ne perdent pas de temps. À la station-service du supermarché, la même attente que sur les hauteurs. Il la voit de loin, cette fois-ci, ne s’engage pas. En plissant les yeux, il lui semble que ce sont les soldats qui distribuent l’essence. Il enverra Adèle. La vue des uniformes le crispe, réveille la trouille enfouie de se faire prendre.
Il revient par Mons, ne se fait pas d’illusion. L’herbe est couchée. Elle sera difficile à rattraper. Mais enfin, après le ravage de Murat, les prés uniformément dévastés exhalent une odeur fraîche et paisible. Les terrains d’Adèle sont disséminés dans un petit vallon creusé, abrité, que le malheur semble avoir un peu oublié. Adèle ne pourra peut-être pas faire grand-chose en foin cette année, mais rien n’est perdu pour la suite. Il fait demi-tour, emprunte de nouveau la longue départementale qui relie Murat à Entremont. Puis, par la petite route qui contourne le cirque pour monter à la maison, il voit que la colline derrière la maison a pris tout le vent. Il n’y a plus que quelques arbres debout, qui émergent d’une mer de branches. Au moins, Adèle aura du bois pour se chauffer cet hiver.
C’est parce qu’il avait les yeux sur les hauteurs qu’il n’a pas vu tout de suite le petit groupe de gens sur la terrasse. Ça grouille d’hommes, de femmes, d’enfants et pas de trace d’Adèle. Si, à la fenêtre. Le cœur de Janvier lui descend dans les jambes. Adèle est penchée en avant, au-dessus du vide, et tient son arme tendue devant elle, pointée sur le groupe. Janvier arrête son moteur, descend du véhicule. Tous les regards se braquent vers lui, sauf celui d’Adèle, qui ne lâche pas le centre du groupe. Janvier les reconnaît. L’homme au fusil dépasse tout le monde d’une tête. Janvier n’avait pas remarqué qu’il était si grand. Cette fois, il n’a pas de fusil, pas de bâton, rien. Helena se précipite en boitant à la rencontre de Janvier. Adèle hurle. Stop ! Le mot est universel, autant que le ton, qui a déchiré l’air et fait son écho quelque part, derrière la maison. Helena recule, rejoint le groupe.
En s’approchant, Janvier détaille : il y a Helena, Tanusha, qui tient deux enfants par le bras et qui essaie des sourires, l’homme au fusil, une petite fille. Et puis il y a l’adolescent, celui dont il avait supposé qu’il était le frère d’Helena. Ils ont des sacs en plastique tout autour d’eux, des cartons. On ne peut pas avoir l’œil plus malheureux et perdu. C’est la confusion. On essaie de parler, on implore, surtout, avec les yeux et les mains. On tend les bras. Pluton est assis devant eux. Il pourrait avoir l’air d’un chien menaçant, à la limite.
— Où sont les autres ?
On le regarde sans répondre. On aimerait bien faire. On voudrait communiquer.
— Quels autres ? répond Adèle de la fenêtre, sans bouger.
— Ils étaient beaucoup plus nombreux, dit Janvier. Il y avait un type, là, celui qui m’a frappé. D’autres enfants. Une autre femme, il me semble. Tu les as vus ?
— Je n’ai vu que ceux-là. J’ai eu la trouille, je n’ai pas bougé. Ils ont déboulé il y a un petit moment. Je priais pour que tu arrives.
— Garde ton flingue pointé sur eux. Je dois vérifier quelque chose.
Janvier s’approche de l’homme, il fait son regard le plus dur possible. En levant ses mains pour le fouiller, il se voit trembler. L’homme a un mouvement de recul.
— Tu bouges pas.
L’homme se laisse faire. Un à un, ils se laissent tous fouiller. Janvier inspecte même les poches des enfants, tout y passe. Pas une arme. Le fusil se verrait, dans les sacs. Tout de même, il en fait le tour. Il ne trouve que des débris de vie ordinaire.
— Ils veulent quoi ?
— Je ne sais pas. Manger, j’imagine.
— Lance-moi ton flingue.
— Non, attends.
— Quoi ?
— J’ai peur qu’ils l’attrapent avant toi.
Janvier s’adresse encore au groupe, à Helena, plus fort :
— Où sont les autres ?
Tous ne sont plus que des yeux, des yeux mouillés de trouille. Une voix s’élève du groupe. C’est le jeune homme.
— Morts.
Il s’avance.
— Tu parles français, toi ?
— Un peu.
— Tu ne comprenais pas un mot quand j’étais du mauvais côté du fusil, grommelle Janvier.
Le garçon lève un sourcil interrogateur. Il veut bien faire, il veut comprendre.
— Laisse tomber, lâche Janvier. Vous voulez quoi ?
Le jeune homme montre un petit garçon blond, serré contre Tanusha. Il a des cernes bleus qui lui mangent les joues.
— Lui, il est malade.
Janvier les pousse vers le fond de la terrasse. Ils sont dociles et nerveux, comme des brebis. Quand ils sont suffisamment loin, Adèle lance son arme à Janvier et le rejoint. Ils s’avancent ensemble. Janvier s’adresse à l’adolescent :
— Alors, dis-moi. Vous voulez quoi ? Des médicaments ?
— Oui.
— C’est ton fils ? Ton frère ?
— Non. Elle, c’est sa maman.
Il désigne Tanusha, qui resserre un peu plus son étreinte sur le petit garçon. Adèle intervient :
— Il faut qu’il voie un docteur, le petit.
— En ce moment ?
Adèle s’approche de l’enfant. Elle lui sourit. Bonjour. Il se cache la tête dans la main de sa mère. Il doit avoir 6 ou 7 ans, mais sans le sourire et la parole, il a l’air à la fois beaucoup plus vieux et beaucoup plus jeune. On ne peut pas dire.
Adèle le regarde, tourne autour de lui :
— Il s’est chié dessus, le pauvre.
— Il a peut-être une gastro.
Janvier se souvient de la dernière fois qu’il a prononcé ce diagnostic. Il n’a pas le temps d’en tirer des conclusions. Le gamin se tord soudain dans un spasme et vomit sans bouger, à ses pieds.
Personne chez les Albanais ne veut laisser l’enfant dans les mains d’un docteur. La simple mention de l’hôpital les fait bondir. Soudain, tout le monde se comprend.
— Eh bien, ils n’ont qu’à retourner dans la forêt et le laisser crever.
Les yeux verts d’Adèle le transpercent de colère. Évidemment, elle est meilleure que lui. C’est elle qui conduit le petit garçon dans la maison. Elle ne lui donne rien, parce qu’elle se doute qu’il va vomir encore. Elle l’installe dans une chambre. C’est elle qui conduit ensuite la mère à l’enfant, qui lui propose de dormir avec lui. C’est elle qui demande les prénoms, qui fait les présentations. Elle est chez elle. Janvier n’a que ses bras ballants et du mécontentement dans tous ses gestes. Il rumine, se promet en lui-même de passer de nouveau la nuit dans la grange, de partir dans les jours qui viennent. Le soir va tomber. Il faut soigner les bêtes assez vite, avec l’électricité qui ne revient pas. Il entraîne l’adolescent avec lui. Le jeune homme a l’air perdu mais il est d’une bonne volonté qui désarme Janvier. Il est assez solide et suit tous les gestes de Janvier avec des yeux incandescents, concentrés. S’approcher de Mercure est la seule chose qu’il refuse. Janvier en profite pour s’impatienter, lui arracher le seau d’eau des mains, grommeler d’une voix tonnante et rapide, et caresser ostensiblement la bête. Ici, dans la grange, c’est lui qui décide. Il se sent bête et brute, il n’aimerait pas qu’Adèle le voie.
Quand Janvier a fini, il sort sans un mot. Le jeune homme hésite puis le suit dans la maison. La petite fille et le petit garçon sont assis dans la cheminée en silence, sans bouger. C’est l’homme qui fait du feu. Janvier voudrait garder l’arme dans sa poche, mais il craint qu’elle ne se déclenche toute seule. Il faut qu’Adèle lui montre comment elle fonctionne. Ils auraient dû… Il l’attire dans la cage d’escalier pour la lui donner, lui dire de la garder sur elle. Elle hausse les épaules, prend le pistolet et le repose sur une étagère, en hauteur. Elle repart les mains vides. Dans la cuisine, Helena et Tanusha épluchent des pommes de terre avec des couteaux. Janvier fixe les lames : tout lui semble une arme. Adèle est contente que le jeune homme soit rentré : lui seul peut faire le lien, puisqu’il parle français. Il y met tout son cœur. On passe une soirée à essayer de se dire des choses. À la fin, Adèle et Janvier connaîtront les prénoms de tous. Ismet, le jeune homme, a vingt-deux ans. Il était étudiant à l’université de Tirana, c’est là qu’il a appris le français. C’est le cousin d’Helena, s’ils ont bien compris. Ils ont les mêmes yeux enfiévrés, les mêmes lèvres pleines, un air dense, possédé, mais doux pourtant. Tous regardent Janvier avec un étonnement respectueux. Ils l’avaient quitté vagabond et le voilà grand propriétaire. Helena contient ses attentions, cependant, sans doute à cause de la présence d’Adèle. Ils ne posent aucune question, reçoivent à grands coups de mercis, la main sur le cœur, le profil bas, la reconnaissance exubérante. Janvier est fatigué des gesticulations. Il privilégie la compagnie d’Ismet, qui parle plus calmement, les yeux dans les yeux, et préfère chercher ses mots que de s’en remettre au hasard ou aux gestes.
Tanusha était la voisine d’Helena. Elles habitaient un village, sur la côte. Deux des enfants sont à elle, les deux petits garçons. La petite fille a perdu sa maman. Le mari de Tanusha (Janvier comprend que c’est l’homme qui l’avait frappé et lui avait volé son vélo) est mort sous un arbre, trois jours plus tôt. C’est Adèle qui parle le plus, qui interroge, elle qui pose si peu de questions à Janvier. Elle tourne autour du dernier homme, Hashim, pour comprendre son lien avec les autres. Ce n’est pas très clair. C’était aussi un voisin, peut-être. Personne n’a envie de répondre.
— Ils sont pas nets, dit Janvier à voix haute.
Adèle fait celle qui n’entend pas. Elle met les petits plats dans les grands et de la tomme fraîche dans les pommes de terre qui cuisent.
— À quoi tu joues ? Ces types m’ont pété la gueule il y a deux mois. Et tu leur fais une truffade. Je rêve.
— Janvier. Je fais des patates et du fromage. Je ne suis pas en train de leur préparer un soufflé au homard.
Tout de même, elle y met un cœur enthousiaste. De temps en temps, elle va voir si le petit garçon n’a besoin de rien. Elle lui trouve meilleure mine et lui donne des médicaments. Janvier pense à Matis, à cette autre vie qui peut-être le rattrape en suivant le chemin de la contagion.
On se met à table. Les flammes des chandeliers donneraient presque un air de fête. Adèle va chercher une bouteille de vin à la cave, qu’elle pose devant Janvier en lui demandant de l’ouvrir. Les enfants commencent à sortir de leur coquille, ils babillent, on doit les faire taire. On les voit sourire, c’est tout le visage qui est changé. Les Albanais parlent plus fort, entre eux. Janvier ne tente pas de résister quand Adèle leur propose de dormir dans la grange. Il savait bien que cela tournerait de cette manière. Il ne s’oppose pas ; il grommelle.
— Tu es folle.
— Janvier, on peut dépanner une famille pour une nuit ou deux.
— C’est les flics qu’on devrait appeler.
Les Albanais sentent le malaise, les regards flottent.
Adèle s’énerve :
— Je n’ai pas appelé la police quand c’était toi.
— Eh bien, rien ne t’empêche de le faire encore.
Quand Adèle et Janvier se retrouvent seuls de nouveau, ils évitent de se parler. On se croirait revenu au premier jour, lorsqu’on pouvait se blesser sur n’importe quel sujet. Ils occupent leurs mains. Janvier range les assiettes dans le buffet du salon, méticuleusement. Adèle ajoute du bois dans le feu. Janvier s’assoit devant elle. Ils fixent le feu, comme s’il allait parler.
— L’herbe de Mons est complètement couchée, je ne sais pas si je pourrai la rattraper. Il faudrait y aller au râteau.
— Il va falloir dégager l’arbre de devant aussi. Et faire du bois là-haut. Enfin, rien ne presse, dit Adèle.
— Je ne sais pas si j’aurai le temps avant mon départ.
Adèle redresse la tête. La menace l’ébranle, le regard vert oscille entre le désarroi et la colère. Elle vacille, ne dit rien pendant un long moment. Elle se lève. Janvier sait que si elle monte se coucher, maintenant, sans parler, il va devoir mettre sa menace à exécution. Elle fait quelques pas, lentement. Il se dit qu’il va partir. Il ferme les yeux. Quand il les ouvre de nouveau, Adèle s’est rassise en face de lui :
— Reste, s’il te plaît. J’ai besoin de toi.
Alors elle se met à dérouler des phrases, machinales et atones, comme si elle les avait apprises par cœur :
— Écoute-moi. La maison n’est pas à moi. Elle est à mon mari. Il s’appelle Niels Thomsen. Tu ne connais peut-être pas ce nom, parce que je ne sais pas d’où tu sors et que tu n’as l’air au courant de rien…
— Si, bien sûr, je le connais.
— C’est mon mari. C’était mon mari.
— Putain.
— Oui.
Janvier digère la nouvelle en silence. Puis :
— Il est mort ?
— Je pense. Je ne suis même pas sûre. On n’a pas retrouvé le corps, a priori.
Ses yeux s’embuent. Janvier pense qu’elle va continuer, mais elle se tait, maintenant, comme quelqu’un qui a fini de se confier. Tout son corps tremble, et ce n’est pas le froid : le feu lui lèche les jambes.
Même sans avoir suivi les informations depuis son départ de Lachamp, Janvier ne peut ignorer qui est Niels Thomsen. Personne ne le peut. Il a porté à visage couvert la voix du MCPP depuis les premières manifestations, les premiers sabotages, jusqu’à l’emballement final. Une bonne partie du pays le considère comme responsable de la venue au pouvoir de la clique de Jarnac. On ne connaît pas son visage. Des portraits-robots circulent. Une sorte de légende s’est construite : pendant un long moment, on l’a traité de fou, mais tout de même, on l’écoutait. On disait qu’il fallait des gens qui aient des discours forts, pour alerter l’opinion. Que le gouvernement écologiste en place ne prenait pas de mesures assez fermes. Et puis, avec les premières bombes, les premiers attentats, plus personne ne l’a défendu.
Au bout d’une éternité, Adèle s’éclaircit la gorge. Niels savait ce qu’il risquait, c’était même sans doute prévu. Il devait disparaître. Janvier s’étonne, à cause du bébé à venir. Mais Adèle n’avait pas eu le temps de lui dire qu’elle était enceinte, peut-être même qu’elle ne lui aurait jamais dit, de toute façon. Ils ne se voyaient plus, les derniers temps, autant par prudence que par divergence. Elle avait cessé de le suivre quand il s’était mis à frapper au hasard. Elle cherchait une issue pacifiste, tandis qu’il avait basculé dans la folie.
— Pourquoi tu me racontes ça ce soir ?
— Pour te dire que tu peux partir. Ce n’est pas moi qui devrais appeler les flics. C’est toi. Je te fous dans la merde en t’hébergeant. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir. Ils vont forcément finir par remonter ma trace. Alors tu vois, des migrants illégaux chez moi, je ne suis pas à ça près.
Adèle scrute le visage de Janvier, par-dessus les flammes :
— Tu me crois au moins ?
Le doute se dépose lentement chez Janvier au moment même où Adèle énonce le sien à voix haute. Après tout, il ne la connaît pas. Il ne sait rien d’elle. Elle peut s’être échappée d’un hôpital psychiatrique, elle peut avoir tout inventé, simplement.
Elle a un pied sur le banc, une main sur le genou, le menton sur la main. On dirait une adolescente boudeuse. L’autre main caresse son ventre. Peut-être qu’elle cherche à manipuler Janvier avec ce geste, à l’attendrir. Elle le connaît bien maintenant. Elle sait qu’il se sent facilement responsable.
— Je vais réfléchir.
Janvier ne part pas. Les raisons se succèdent, se substituent les unes aux autres, comme les saisons. Ce ne sont pas les grandes causes qui le font rester, c’est l’enchaînement des gestes. À son réveil, le lendemain, il doit remettre des ardoises sur le toit de la grange, commencer à couper le bois du tilleul pour dégager la terrasse et le hêtre de la colline au nord. Il faut amener Manar, le petit garçon malade, chez le docteur de Murat et Adèle ne veut pas laisser la maison sans surveillance. Nourrir les bêtes, toujours. Deux vaches doivent arriver le lendemain. Janvier pense que cela fait trop. Il faudrait te spécialiser, on n’en a rien à foutre des consignes du ministère. Ils n’y connaissent rien, tu vas te disperser. Je les vendrai, le rassure Adèle. Elle ne dit plus nous, elle ne dit plus on, mais elle ne fait pas grand-chose non plus. Quand il sent sur lui les yeux en feuilles de chêne, tremblants, avides, il ne dit rien, mais il fait. Il abat un travail colossal dans les jours qui suivent. Comme quelqu’un qui va partir, se dit Adèle. Comme quelqu’un qui va rester, se dit Janvier.
On était deux, perdus dans la grande propriété. On est neuf, soudain, avec des enfants. Adèle traite tout le monde en invités, Janvier se garde bien désormais de dire quoi que ce soit. Tanusha veille sur Manar. Elle n’a pas voulu le laisser seul avec Adèle quand on l’a conduit chez le docteur. Il doit faire des analyses. Adèle paie tout, pallie l’absence de sécurité sociale. Elle se divinise chez les femmes, qui triment à la cuisine et au ménage. Elles en font trop. La maison est lustrée. Helena suit partout Adèle, la boit des yeux. Elle s’occupe des enfants, joue avec eux. Adèle chantonne, fredonne, distribue des sourires, du vert, du rire. C’était moi qui la rendais triste, se dit Janvier.
Ismet et Hashim rechignent à entrer dans la maison, dont Adèle laisse pourtant les portes grandes ouvertes. Ils traînent sur la terrasse, dans la grange. De Hashim, Janvier ne veut rien tirer, il a le fusil en mémoire et le mauvais air en tête. Mais il finit par entraîner Ismet en haut de la colline, là où tout le bois est tombé. Le jeune homme a dans le visage quelque chose qui lui plaît. Peut-être à cause du premier soir, quand il l’a aidé, dans la grange. Peut-être parce que c’est encore un enfant. Ils sont serrés dans la cabine. Ismet n’est jamais monté dans un tracteur ; sa main se crispe à chaque secousse. En haut, le spectacle des arbres tombés est magnifique et désolant. C’est un cimetière anonyme et mouvementé, un champ de bataille figé en pleine fureur qui domine les vallées, le plateau plus loin, nu et déjà un peu jaune. On ne sait pas par où commencer. Janvier choisit un hêtre au hasard, la tronçonneuse fend le silence. Ismet charge les morceaux dans la benne. Il n’est pas très costaud mais compense en énergie, en nervosité sèche. L’air frémit comme un ruisseau, pur et agité, et porte parfois du fond de la vallée le vrombissement d’une voiture, d’une moto, qui surprend désagréablement quand il monte, mais rassure aussi sur l’état du monde.
Quand ils ont fini de décharger leur première benne dans le bûcher, Ismet le regarde. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? disent ses yeux. Janvier aime cette docilité empressée. Ils fendent le bois du tilleul sur la terrasse et le rangent. Au moins, on met un peu d’ordre dans le chaos. C’était fatigant, à l’œil, d’avoir cette masse noire et folle qui obstruait le champ de vision. L’arbre est tombé sur une partie du jardin potager. Janvier pensait que tout était gâté mais il voit que les points d’impacts sont limités. Puis il emmène Ismet aux bêtes. Il lui demande d’isoler une brebis dans un enclos séparé. Il l’interroge : est-ce que tu as déjà fait cela ? Ismet fait non de la tête mais les gestes sont assurés sur la bête qui se débat. Lorsqu’il la libère, la main s’attarde et flatte le front et l’encolure. Ismet n’a pas de retenue avec les bêtes (sauf avec le bélier, il en a une trouille bleue, précisera Janvier à Adèle le soir même, quand ils se verront seuls après le coucher des autres, au-dessus du feu, comme la veille, le lendemain, et tous les jours qui suivront). Ismet parle aux animaux avec la même douceur qu’Adèle, il les écoute et déploie une tendresse maternelle et confiante du bout de ses longs doigts maigres. Janvier lui demande encore s’il s’est déjà occupé de brebis. Il semble que non. De vaches ? Non plus. Il a ça dans le sang, pourtant, prend les poules à pleines mains pour les rentrer dans le poulailler. Pluton lui tourne autour en remuant la queue.
Si Adèle se montre dans la bergerie, ce qu’elle fait rarement, Ismet la paie de sourires béats. Il lui mangerait dans la main. Tous lui mangeraient dans la main. Janvier se retient de lever les yeux au ciel, parce qu’il la craint, depuis l’arrivée des Albanais. Sa fragilité passive s’est muée en irascibilité : il faut s’habituer à cette nouvelle personne. Janvier s’oblige à penser que lui-même occupait la place d’Ismet, quelques semaines plus tôt. Il n’a pas de légitimité en dehors de son travail. Il va palper les brebis qui attendent un agneau, puis part chercher de l’eau au bout de la grange. Il entend, par-dessus le grondement de l’eau qui frappe le seau, Adèle et Ismet qui discutent. Il se rapproche. Ils parlent d’Hashim. Ismet admet qu’il ne le connaît pas bien. Ils se sont rencontrés à la frontière slovène. Il n’en dit pas plus. Il n’a pas envie d’en dire plus, proposera Janvier. Peut-être qu’il n’y a rien à dire ; peut-être qu’il manque de subtilités en français pour dire ce qu’il a envie de dire. Ce sera la théorie d’Adèle, le soir, par-dessus les flammes. Janvier contemplera le visage fin, pointu, piqué de taches. Il se sentira monter à la gorge des bouffées de reconnaissance, d’intimité assiégée. Tanusha marche à l’étage et la voix d’Hashim force les murs depuis la grange.
Il n’y a plus de gasoil à Murat. Des militaires ont laissé Adèle prendre cinq litres d’essence. Ils ont relevé sa plaque et lui ont interdit de revenir avant la semaine suivante, là ou ailleurs. Heureusement qu’on a la cuve, pour le 5100. Adèle fixe Janvier sans comprendre. Il n’en revient pas qu’elle en sache aussi peu sur l’état de leurs réserves.
Le téléphone d’Adèle n’a plus de batterie. Cela faisait quelques jours que, pour le préserver, elle n’en avait plus que deux usages : chercher des nouvelles sur Internet et appeler Monique, la pharmacienne avec qui elle s’entend bien et qui la renseignait sur le retour du carburant à Murat. Elle ne tirait des uns et de l’autre que des informations vagues et imprécises, qui se voulaient rassurantes et ne faisaient que brasser de l’air. Le gouvernement travaille à… Jean-Pierre Charbonnel m’a dit que… Janvier n’en écoutait même plus les comptes rendus. Et ce matin, plus rien.
Hashim et Ismet sont déjà levés et traînent sur la terrasse. Janvier fait du café, dans la cuisine, du café pour six, ça le met en colère, pour six, alors qu’il n’y en a presque plus. C’est à ce moment-là qu’Adèle l’annonce à Janvier dans ce qui ressemble à un sanglot : mon téléphone n’a plus de batterie.
Avant de faire le compte de ce que cela implique, Janvier commence par ressentir une sorte de décharge, de soulagement. Cette fois, c’est fini. Vraiment fini.
Il a dû sourire :
— Ça t’amuse ? lui demande-t-elle, agacée.
— Pas du tout. Mais ça devait arriver, non ?
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
Adèle s’effondre sur le banc, devant la table. Elle se sert de café, machinalement.
— On va attendre, pour commencer. Ça ne va peut-être pas durer.
— Ça dure déjà.
Le petit Manar va mieux. Il est sorti du lit. Tout le monde est soulagé. Personne autant que Janvier, qui voyait déjà le destin frapper durement, implacablement, qui voyait déjà mourir Adèle, les Albanais et tous dans la vallée, et qui regarde maintenant le petit garçon blond sourire au-dessus d’un bol de lait au sucre que lui a préparé sa mère. La foudre est passée à côté. C’était une gastro. Le petit garçon rattrape les mauvais jours en dévorant du pain beurré. Puis, avec son frère et Luane, la petite fille, il va attendre sur la terrasse l’arrivée des vaches. Janvier va les placer dans le pré derrière, qui monte raide jusqu’au cimetière d’arbres. La petite grange au nord sera bien suffisante pour deux bêtes. Il pense s’en débarrasser, de toute façon. Il voit d’un œil inquiet la ferme grossir, de bêtes et de gens, de machines, s’étendre et reposer sur ses épaules. Adèle est dans la maison, avec les femmes. Quand on voit enfin la bétaillère monter le chemin depuis la grande route, elle ne sort même pas de la cuisine.
L’homme qui descend du véhicule jette des coups d’œil curieux sur Ismet, sans poser de question. Janvier s’était préparé, sans s’en rendre compte. C’est mon stagiaire. Le mot suffit à désamorcer la méfiance. Bonjour les enfants ! lance l’homme avant d’ouvrir l’arrière de sa remorque. Pas un ne répond, les yeux sont rivés sur les monstres qui en sortent : deux vaches acajou, charpentées, épaisses, qui descendent en soufflant. L’homme leur crie des ordres, elles baissent la tête et avancent. Janvier guide le convoi jusqu’à l’arrière. Les enfants suivent à distance.
L’homme refuse le chèque qu’Adèle avait préparé, exige poliment d’être payé en liquide. Les voilà propriétaires de deux génisses. Les femmes sortent de la maison pour les voir, quand l’homme est parti. Les trois en même temps, Adèle, devant, avec Janvier ; derrière eux, Tanusha et Helena. Elles parlent fort, Janvier peut entendre la joie dans son dos ; la bonne santé de Manar y est pour beaucoup. La gentillesse d’Adèle aussi, sûrement. On fait le tour de la maison. Le soleil chauffe l’arrière, protégé du vent et du vide. Les vaches paissent déjà tranquillement, comme si elles avaient toujours été là. Elles sont belles, dit Adèle. Elle rejoint les enfants qui n’ont pas quitté leur poste et s’arrête à la clôture en métal, essoufflée. Tout le monde l’imite, mais Helena soudain se hisse sur la barrière, passe une jambe, puis l’autre, dans un mouvement rapide et sûr, souple, et saute dans l’enclos. Elle s’approche de la vache la plus proche et fourre sa main dans l’encolure, caresse les oreilles rouges en riant.
Janvier et Adèle se tiennent à la clôture, leurs coudes se touchent. Adèle sourit en silence à la joie d’Helena. Janvier voudrait que l’inquiétude monte chez Adèle avant de lui dire ce qu’il doit lui dire. Mais il a du mal à attendre :
— Tu vas faire quoi ? Avec eux.
Ismet a rejoint Helena dans l’enclos, ils parlent, chacun a la main sur la vache. Côte à côte, ils ont vraiment l’air d’un frère et une sœur, les mêmes yeux intenses, la même souplesse, les lèvres épaisses et la même attention aux choses et aux bêtes. La vache a un mouvement brusque de la tête qui fait reculer Ismet. Helena rit et pose sa main sur le flanc rouge, caresse l’animal avec une autorité amusée et apaisée.
— Je ne les mettrai pas dehors, Janvier.
— Tu ne vas pas tenir, il faut juste que tu le saches. Tu ne peux pas nourrir neuf personnes comme ça, éternellement.
— J’ai des ressources, tu as remarqué.
— Je sais bien, mais ça pue, là. Les magasins se vident. Je ne pense pas qu’ils arrivent à réapprovisionner avant un petit moment.
— Eh bien, ils partiront quand on n’aura plus rien à manger.
Tanusha empêche les enfants d’entrer dans l’enclos. Elle finit par retenir Manar par le tee-shirt. Janvier revient à la charge :
— Ils vont s’incruster, plutôt, et te vider tes réserves.
— Videz-les, mes réserves. Je me débrouillerai.
Janvier accuse le coup.
— Excuse-moi, dit Adèle. Je ne pense même pas à ce que je dis. Bien sûr que toi, ce n’est pas pareil. C’est ça que tu veux entendre, n’est-ce pas ?
Tous les regardent maintenant, essayant de comprendre. Janvier veut clore la discussion, il voudrait être seul avec elle, à la fin.
— Laisse, je m’en fous. Je ne comprends pas à quoi tu joues, c’est tout. Et puis, il faut faire attention quand il y a du monde qui vient. Un maquignon, ce n’est pas très grave, mais il ne faut pas que ça se sache, qu’ils sont chez toi. Les gens parlent. On ne sait pas d’où ils sortent, après tout. Si ça se trouve, tu héberges des gens plus recherchés que toi.
Adèle baisse la tête vers les enfants, caresse la nuque de la petite fille sans répondre.
Ils ne peuvent plus se parler. Dès qu’ils s’adressent la parole, ils rejouent la même conversation. Mets-les dehors. Hors de question. On n’a plus de beurre, plus de café, plus grand-chose de frais. Adèle prévoit de faire de grandes courses, elle prépare sa liste parce qu’elle sait qu’elle n’a de carburant que pour un aller-retour à Saint-Flour.
Le matin de son départ, Janvier décide d’y aller à sa place. Il ne veut pas qu’elle parte seule, il craint qu’elle ne se fatigue. Il craint d’autres choses qu’il n’a pas envie de se formuler. Eh bien, allons-y tous les deux. Janvier hésite. Adèle sait pourquoi. D’accord. Après tout, c’est son problème. Il donne des consignes à Ismet pour la journée. C’est à lui, tacitement, qu’on confie la maison.
Avant de partir, Janvier recommande à Adèle de prendre tout son argent liquide. On ne pourra peut-être pas payer par carte. Elle rit :
— Tu n’as pas idée de ce que ça représente. Je ne me balade pas avec une somme pareille. Mais enfin tu as raison, je vais en prendre.
La route n’est pas très longue, d’Entremont à Saint-Flour. La départementale est déserte. Aux abords de Murat, des véhicules militaires font des contrôles.
— Pas le temps de faire demi-tour, souffle Janvier. Si on nous arrête, montre bien ton ventre, s’il te plaît.
On ne les arrête pas. La zone commerciale de Murat est quadrillée de soldats. Le reste de la route est désert, incroyablement désert.
— Les gens ne s’amusent plus à rouler pour n’importe quoi.
— Ça fait longtemps que les gens ne s’amusent plus, Janvier.
De temps en temps, aux abords des stations-service, on croise des véhicules de l’armée, plus ou moins blindés. Parfois, la police.
— On se demande comment ils se répartissent les rôles.
— Je ne m’en fais ni pour les uns, ni pour les autres.
Un barrage, de nouveau, pour entrer dans la zone commerciale. De nombreuses voitures se découragent, font demi-tour sans être inquiétées. Janvier et Adèle décident de rester. Ils attendent une demi-heure. Les militaires font passer les véhicules au compte-gouttes ; pas tous. Certains repartent. Il y a aussi des piétons qui essaient de passer par les parkings, les terre-pleins, par l’arrière des bâtiments. Des véhicules patrouillent pour les repousser. Janvier voit un homme courir, le long d’une route déserte, un peu plus bas, poursuivi par un 4 × 4. L’homme tombe :
— On lui a tiré dessus ? crie Adèle.
— C’est un tir de LBD, je pense.
L’homme ne se relève pas.
— Vas-y, avance.
On contrôle la carte grise de la voiture, les papiers d’Adèle. Elle a le ventre bien sorti et le soldat les yeux dessus. L’homme est assez vieux. Cinquante ans peut-être ? Il n’a pas du tout l’air d’un militaire.
— Et vous, monsieur ?
— Je les ai oubliés à la maison.
L’homme hésite. Il regarde encore le ventre.
— Et vous allez où, comme ça ?
— On voudrait faire des courses.
— C’est-à-dire ?
— Acheter…
Janvier coupe Adèle :
— De l’aliment pour des agneaux. On est agriculteurs. De la ficelle, pour le roundballer. Des râteaux. Des choses comme ça.
Janvier tend sa liste, que l’homme ne regarde pas. Il garde les yeux sur le ventre d’Adèle :
— C’est pour quand ?
— Fin décembre.
Janvier entend cette échéance pour la première fois. Il l’assimile. Fin décembre. Il y aura un bébé fin décembre. On pourrait presque entendre le bébé vagir à l’arrière. Fin décembre.
— On demande à l’entrée parce que les supermarchés sont fermés pour le moment. Il y a eu des problèmes. Mais Agriland, vous pouvez y aller. Il faut payer en liquide. Tenez, je vous fais une autorisation.
L’homme tamponne une feuille sur laquelle il a écrit le nom du magasin et la tend à Adèle. Elle ne la prend pas. Elle lui sourit, elle fait sa petite mine :
— Et aussi… on a des enfants petits à la maison. (Janvier la trouve gonflée jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle dit la vérité.) Est-ce que vous pourriez nous faire une autorisation pour un magasin d’alimentation ?
L’homme hésite, se gratte le front. On ne voit plus que le ventre d’Adèle. Elle en fait trop. Pourtant :
— Allez, vous pouvez aller chez Primax. Mais je ne peux vous faire qu’une autorisation de type 1, c’est tout.
— C’est quoi ?
— On vous expliquera là-bas.
Janvier bouillonne en entrant dans la voiture. Tout le scandalise, tout l’inquiète : les prix qui montent, la jauge qui baisse. Ne mets pas la clim, ça consomme encore plus. Il n’aime pas avoir laissé la maison toute seule. La maison pleine, plutôt, sourit Adèle.
Janvier voudrait la rassurer quand elle est inquiète ; il voudrait la mobiliser quand elle prend les choses à la légère. Ils se transmettent leur inquiétude comme un liquide qui occuperait une hauteur égale. Ils se tiennent comme un seul corps malgré leur opposition permanente.
Ils passent dans des villages ; les rideaux de fer défilent. Tous les petits commerces sont fermés.
Quand ils remontent le chemin, Janvier tend les yeux vers la maison, la terrasse. Un mauvais pressentiment lui noue le ventre. Le pressentiment frémit, grossit, et sort en cri lorsqu’ils sont assez proches pour voir qu’Helena est là, devant la maison, penchée sur Ismet, qui est étendu de tout son long sur le sol :
— Putain, qu’est-ce qui se passe ?
Ismet se relève. Janvier, en s’approchant, respire de voir Ismet debout, il l’a cru mort. Ismet saigne du nez, il a un œil bleu. Mais ce n’est pas grand-chose, dit sa main droite qui se dresse pour rassurer Janvier. Son bras gauche pend, inerte et sanglant. Helena a le visage renversé, dévasté. Ismet continue de lever la main, il veut parler, il veut cacher, surtout, une masse sombre qui gît à ses pieds, qui ne se relève pas, elle. Pluton. Adèle se précipite sur son chien, elle se couche sur lui dans un cri qui meurt en longs sanglots silencieux et secoue son corps maigre.
Janvier ne veut pas quitter Ismet et Helena des yeux, il a du mal, pourtant, il revient sans cesse au corps de Pluton, dont il aperçoit les flancs rouges, et le sang sur la peau blanche d’Adèle qui caresse la plaie à pleines mains.
Janvier se jette sur Ismet, le plaque sur le mur, la main sur la gorge.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il se sent une force soudaine et inutile car Ismet ne se défend pas : il veut parler, seulement parler. Helena s’agenouille près d’Adèle et lui caresse la nuque. Adèle la repousse brusquement du coude, alors Helena reste là, prostrée et silencieuse. Elle cache son visage dans ses mains. Janvier desserre les doigts autour de la gorge d’Ismet, pour le laisser respirer et s’expliquer.
— Hashim est parti avec Tanusha et ses deux enfants.
— Mais, lui, hein ? Et ça ? demande-t-il en montrant Pluton, puis le bras d’Ismet.
On entend le chien gémir. Adèle a repris vie :
— Janvier, il est vivant !
— C’est parce qu’ils sont entrés dans la chambre, répond Ismet. Pour prendre ton argent. J’ai voulu empêcher. Ils ont… They shoot.
— Avec quoi ? demande Janvier.
Ismet ne comprend pas la question. Janvier court dans la maison, traverse le salon. Dans la cage d’escalier, sur l’étagère, en hauteur, l’arme d’Adèle est toujours là.
Il revient sur la terrasse. Adèle, Helena et Ismet sont à genoux, penchés sur le corps du chien, qui émet des petits jappements plaintifs.
— C’est pas avec ton arme qu’il a tiré, dit Janvier à Adèle. Il avait dû garder son fusil, ce fils de pute. Je ne comprends pas comment. Ni où. Il avait dû le planquer.
Adèle ne répond rien. Elle murmure des paroles d’encouragement à son chien, elle le caresse, elle le gronde, elle le cajole. L’animal a des yeux de courage résigné, il lève la tête, il veut obéir aux injonctions de sa maîtresse. Janvier a du mal à le regarder. C’est parce qu’Adèle redouble de sanglots qu’il comprend que Pluton est mort.
Janvier ordonne à Ismet et Helena de rester dehors, il entraîne Adèle à l’étage. Elle est à sa tristesse, il est à sa colère. Elle passe dans sa chambre, en ressort presque tout de suite. La stupéfaction a arrêté ses pleurs. Elle ne sait pas comment le dire à Janvier. Elle le dit, pourtant :
— Il m’a tout pris. Tout mon fric.
Janvier jure. Il donne un grand coup de pied dans le mur, il hurle. Comment on a pu leur faire confiance, à ces fils de pute ? Comment ? Ça ne m’avait pas suffi, le vélo ? Salauds ! On aurait dû les foutre dehors depuis le début.
La violence monte en lui comme une marée, elle le déborde. Il redescend en courant, suivi par Adèle. Dehors, Ismet et Helena attendent leur sort à côté du chien. Ismet a la main posée sur sa tête et le regarde piteusement, comme s’il voulait le ressusciter. Quand il voit Janvier, il se lève précipitamment :
— On va partir, Janvier, bredouille-t-il. On va partir.
Janvier attrape Helena par le haut du bras, la serre pour lui faire mal et l’entraîne dans la cuisine. Adèle demande à Ismet :
— Où est Luane ?
— Dans la grange.
— Personne ne va partir, là. Adèle, va voir où est la petite, ordonne Janvier, en tenant fermement Helena par le bras. Toi, Ismet tu viens. Maintenant. Dans la cuisine.
Janvier ne se connaissait pas autant de brutalité. Il ne l’a pas frappée, pas vraiment. Mais il lui a fait peur, à dessein. Jamais il n’avait fait cela, avant. Jamais il n’avait autant désiré cette lueur de terreur dans les yeux de quelqu’un, en face de lui, la voir s’allumer, vaciller, tenir, jusqu’à ce qu’il puisse se dire : elle dit la vérité. Pourquoi Helena ? Il ne sait pas. Sans doute parce que c’était la première à venir. C’était le cheval de Troie.
Il a pris un couteau et un tisonnier. Est-ce qu’il l’a menacée ? Il dirait que non, si on lui demandait, si Adèle lui demandait. Mais dans les yeux d’Helena, dans ceux d’Ismet, il lit l’inverse. Il a honte de lui quand il se voit dans le regard du jeune homme mais une force plus grande encore lui commande de continuer. Est-ce qu’elle avait l’intention, dès le départ, de faire rentrer Hashim ? Où avait-il caché le fusil ? Est-ce qu’elle le savait ? D’où sortait-il ? Qui lui a dit où était caché l’argent d’Adèle ? Quelles étaient les relations de Hashim avec Tanusha ? Où sont-ils allés ? Helena crie qu’elle ne savait rien. Janvier fait sortir sa rage, les hurlements d’Helena lui font presque du bien.
Et les autres ? Est-ce que les autres sont vraiment morts dans la forêt ? Le jour de l’ouragan ? Ismet s’accroche pour comprendre les questions de Janvier, traduire les réponses d’Helena. Tout est approximatif. Au milieu de la fureur, Ismet n’est pas sûr de comprendre et demande le sens d’un mot :
— L’ouragan ?
— La tempête. Le vent.
Préciser les mots calme Janvier, ça remet de l’ordre dans le chaos. Il est obligé de redescendre de la folie jusqu’à la logique, au sens. Il sort de lui-même. Il peut écouter la réponse que lui fait directement Ismet, sans passer par Helena :
— Ils sont morts. C’est vrai. Tous. Il y avait ma sœur et elle est morte aussi. Avec ses enfants.
Ismet a le visage gris et noir de tristesse, sous les taches rouges de ses blessures. Ses yeux éteints sont des puits sombres et funestes. Janvier a devant lui un enfant, presque un enfant, blessé, et une femme, qui n’ont plus rien.
Ce qui étonne Janvier le plus, au fond, c’est qu’Hashim se soit encombré d’une femme et de deux enfants. Une femme, pourquoi pas ; mais les deux bouches en plus à nourrir ? C’est irrationnel. Janvier a peur qu’il revienne. Ismet lui pose sa main sur le bras. Et il dit son nom :
— Janvier. Hashim et Tanusha, ils voulaient qu’on vienne tous avec eux. C’est pas Hashim tout seul.
Il lui montre son bras rouge et son visage tuméfié :
— On a dit non. Regarde ! On a dit non.
La porte s’ouvre en grand sur Adèle :
— Janvier ! Il y a un 4 × 4 qui monte. Des militaires.
— Luane est toujours dans la grange ?
— Oui.
— Arrange-toi pour qu’elle y reste. Adèle, tu es la seule à te montrer.
Il emmène Helena et Ismet à l’étage. Chacun sous un lit. Il se tient contre un mur. Il tend l’oreille, c’est inaudible. Ça dure. Il s’assoit. Les voix disparaissent, reviennent. Ils ont dû aller dans la grange. Janvier se surprend à avoir peur pour Luane, il espère qu’elle se cache dans ce qui reste de ballots de foin. Si on la trouve, ils vont fouiller partout. Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Les Albanais ? Lui, Janvier ? Adèle ? Pourquoi des soldats ? Pourquoi pas la police ?
Les voix reviennent sur la terrasse. Ce sont des voix cordiales, sympathiques. Adèle propose un verre. Elle l’a fait d’une voix forte et haute. Ils refusent. Un bruit de moteur annonce la délivrance.
Janvier attend un moment après leur départ pour redescendre. Il trouve Adèle, la tête dans les mains, sur la table de la salle à manger.
— Ils sont venus pour le rationnement. Ils m’ont filé des tickets. Des tickets pour une personne. Et encore, j’ai failli avoir moins que ça, avec les brebis et les vaches.
— Et ?
— J’ai montré mon ventre.
Adèle a pu glaner des informations. Le gouvernement a instauré l’état de siège sur tout le territoire, l’urgence est sur tous les fronts : sanitaire, alimentaire, social, financier. L’armée a gagné et personne ne s’est opposé parce que les grandes villes ont plongé dans le chaos : il n’y a plus rien à manger, il faut empêcher les gens d’en partir. Il y aura une nouvelle conscription nationale. À Murat, les militaires sont installés à la mairie. Il faut leur remettre toutes les armes dont on disposerait. Mais bien sûr, Adèle leur a dit qu’elle n’en avait pas.
La colère de Janvier est tombée avec le jour. Helena et Ismet reparaissent. Helena a des tremblements de bête traquée, qui font honte à Janvier. Ismet se rapproche. Il s’apprête à parler et Janvier le coupe :
— Je sais ce que tu vas dire. Mais personne ne vous met dehors. C’est pas la peine.
Et il ajoute plus bas :
— De toute façon, vous allez partir de vous-mêmes quand il n’y aura plus rien à bouffer.
Adèle le fusille des yeux. On est reparti comme avant. Il faut qu’ils te fassent quoi pour que tu les mettes dehors, hein ? Ils me tapent dessus, ils te piquent ton fric, ils tuent ton chien ? Il pense tout ça, mais il ne dit rien. Il se défoule dans sa tête et il prépare un dîner. Du riz pour cinq.
Luane traîne des yeux mouillés sans lâcher la main d’Helena. Elle a perdu ses camarades de jeu et la femme qui s’occupait d’elle. Que lui a-t-on expliqué ? Janvier lui fait des sourires gentils pour se faire pardonner sa colère. Elle serre plus fort la main d’Helena. Il l’observe plus attentivement depuis qu’elle n’est plus noyée dans le groupe des enfants. Il demande à Ismet :
— Ils sont morts quand, ses parents ?
— Son père, ça fait longtemps. Je ne sais pas qui c’est. Sa mère, c’était une collègue de Tanusha. Elle est morte en Italie. Ce sont des soldats qui l’ont prise.
— C’est-à-dire ?
Ismet regarde la petite fille et continue à parler à Janvier :
— Ils l’ont violée et ensuite ils l’ont tuée.
Et comme personne ne dit plus rien, Ismet murmure, comme pour lui-même :
— Elle n’aurait pas dû partir et la laisser comme ça. Tanusha. C’est pas bien, ce qu’elle a fait.
— Tu ne crois pas qu’elle peut revenir la chercher ?
— Non, je ne crois pas.
Helena a le front baissé pendant tout le temps où ils sont à table. Inoffensif, disait Bouchra.
Après le dîner, Ismet demande à Adèle où elle veut qu’il fasse un trou, pour le chien. Au bout du potager, là où le soleil perce, en fin d’après-midi. On couche la petite fille. Helena décide de rester avec elle. Ismet va dormir dans la grange. Adèle, pragmatique, enlève les draps de Tanusha. Janvier va chercher une bassine.
— On a de la chance, pour l’eau.
— Je me faisais la même réflexion. Si elle marchait avec une pompe…
Adèle se pose ce soir des questions qu’elle ne s’est jamais posées auparavant :
— Tu sais où est le captage ?
— Plus haut. Je te montrerai. On ne doit pas mettre de bêtes à côté. Si elles pissent dans la source… Si on n’a plus d’eau potable, là, on est foutu. J’aurais dû installer une grande citerne, en plus de ta petite, là.
— Il n’est pas trop tard.
— Adèle… Tu n’as plus un sou en poche.
— J’ai encore une carte bleue, je te signale.
— Je ne sais pas quand tu pourras t’en servir à nouveau.
Adèle se mord les lèvres. Tout est allé tellement vite aujourd’hui, elle avait oublié la conséquence essentielle de la fuite d’Hashim. Elle n’a presque plus d’argent liquide. Elle s’assoit sur le lit. Janvier s’approche d’elle. Il voudrait lui prendre la main. Il ne la touche pas. Il regarde les poignets fins, les genoux maigres. Il a une sorte de curiosité de son corps, de ce qu’il n’a jamais vu de son corps, ses cuisses, son dos, ses fesses. Il se dit que ce n’est pas forcément le désir sexuel qui pousse les gens à coucher ensemble, mais peut-être cette curiosité du corps de l’autre. Il aimerait en voir davantage.
— Viens en bas, s’il te plaît. Il faut qu’on parle.
Janvier sait maintenant qu’il ne peut plus partir, qu’il ne peut pas la laisser. Ça le soulage, de ne plus avoir à décider. La tempête a décidé pour lui. Il prend une feuille, un crayon. Combien de feuilles encore ? Combien de temps, ce crayon ? Et après ? Il repose la feuille et le crayon dans un tiroir. Il s’assoit sur un banc de la cheminée pour entretenir le feu. Il va chercher un énorme tronçon dans le bûcher. Il se sent des envies de dépenser.
— Il faut qu’on se relaie pour le feu. L’idéal, ce serait de l’avoir en continu. Je ne sais pas pour combien de temps on a des allumettes. Il faut qu’on s’organise. Tu te coucheras tard, je me lèverai tôt, je demanderai à Ismet. Mais il faut faire des roulements. Des gardes. Jusqu’ici, on a tout fait comme si on avait le temps. Et maintenant, c’est presque déjà trop tard. Assieds-toi.
Adèle ironise sur le ton autoritaire et Janvier ne relève pas. C’est rassurant d’avoir la même posture que la veille, que la semaine précédente ; tout ne s’est pas effondré d’un coup.
Ils dressent des listes. Un inventaire de ce qu’il leur reste en biens consommables, en alimentation. Jusqu’ici, on n’a pas compté les bougies. Il faut qu’on fasse attention. On fait tout à la lumière du jour, sauf cas de force majeure. Ils font le compte de ce dont ils disposent pour leur consommation personnelle ; ce qui peut être vendu ou échangé.
— C’est vague, Janvier, c’est vague. Échangé ? Avec qui, contre quoi ?
— C’est pour se donner une idée.
C’est pour se donner du courage.
— On aurait dû être plus vigilant. J’ai été stupide de leur laisser la maison. J’ai cru… Je ne sais pas à quoi je pensais.
Adèle regarde dans le vide. La lumière du feu lui creuse les traits, par endroits ; on pourrait voir son squelette, les os de ses joues qui dansent sous la peau fine.
— Tu ne vas pas t’excuser, Janvier. C’est ma faute aussi. Surtout ma faute. Je ne voulais pas me méfier.
— Justement. Moi, je voulais me méfier et j’ai quand même fait n’importe quoi.
Il lâche en détournant la tête :
— Je suis désolé pour Pluton.
— Ne t’inquiète pas. C’était un vieux chien.
Janvier n’a pas de parole consolatoire. Il sait l’attachement que l’on peut avoir aux bêtes ; il connaissait celui d’Adèle. Il sait aussi que ce n’était qu’un chien. Il serait gêné d’en dire davantage. D’une voix assurée, elle ajoute :
— C’est juste… Son regard avant de mourir. Il n’a pas compris, c’est ça qui est triste. C’est triste de mourir comme ça, voilà, même pour un chien.
Il l’admire de tenir sa peine à sa juste mesure.
— Tu crois qu’il les a attaqués ? Pluton ? demande-t-elle vivement.
L’idée a l’air de l’amuser un peu.
— Oui, j’imagine.
— Je n’aurais pas cru. Je ne pensais même pas qu’il pouvait être agressif.
— Tu sais… Peut-être qu’Hashim lui a tiré dessus gratuitement. Enfin, par précaution. Avant d’aller dans ta chambre et de prendre ton argent.
— Je ne pense pas. Il aurait mieux tiré si ça avait été le cas.
Elle s’ébroue :
— Allez, continue.
Janvier enchaîne, un peu rapidement :
— Il faut trouver des semences de blé. Vu ce que l’herbe a pris à Mons, heureusement que tu n’as pas commencé à en faire. Je devrais pouvoir m’en procurer à Murat. Le problème, c’est qu’en admettant que tu fasses du blé d’hiver, tu en as pour six mois, avant d’en voir la couleur.
— On peut faire pousser du blé dans le coin ?
Encore une fois, Janvier s’étonne de l’ignorance d’Adèle. Plusieurs semaines se sont écoulées depuis leur arrivée ; elle ne s’est pas penchée sur la question. Le même élan ambivalent, fou, le prend au cœur : elle compte vraiment sur lui. C’est une charge énorme, angoissante, mais d’une douceur insoupçonnée. Il lui répond :
— Oui. Je ne m’inquiète pas pour le blé. Mais là, il faut trouver de quoi nous faire vivre à partir de la semaine prochaine, en gros. Tous les cinq.
Adèle ne relève pas. Janvier réfléchit tout haut.
— Mais même ça, je pense qu’on va y arriver. Ce qui m’embête le plus, c’est tout le reste.
— Quel reste ?
Il désigne le ventre d’Adèle du menton :
— Ça… et tout le reste.
Ils s’éternisent dans la cheminée. Ils font durer. Au début, rien n’est suffisant pour calmer l’angoisse qui monte. Janvier a besoin d’étancher le vide, de le remplir avec des mots, des plans. Il parle, il organise, il projette. Janvier boit et Adèle, à la chaleur du feu, se laisse gagner par l’ivresse de Janvier. Elle prend un verre. Ils rient. Janvier n’avait pas bu comme ça depuis ses soirées avec Wladimir. Il a de la mélancolie au cœur et puis en même temps une sorte d’espoir qui naît, de pouvoir agir, faire quelque chose. Et puis Janvier a une idée. Il va aller à Murat, à la mairie. Il sera le mari d’Adèle Demazières, qui l’avait quittée, qui est revenu. Et qui vient se déclarer, pour les tickets de rationnement. Janvier Demazières.
— Sans ses papiers ?
— Je ne sais pas s’ils sont très regardants. Leur réseau informatique est en rade. Ils ont vérifié les tiens ?
— Oui.
— Merde. Hé bien, je leur dirai que je me suis fait braquer. Par des Albanais. Dans la forêt.
Adèle rit :
— Ça fait beaucoup.
— Ça se tente. Après tout, c’est presque vrai. Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent, de toute façon ? Ils ne vont pas mettre en cabane tous les gens qu’ils n’arrivent pas à identifier, si ?
— Je ne sais pas. Sans doute que non. Et la conscription ?
— Avec l’enfant qu’on attend ? Ça n’arrivera pas, ma chérie, répond-il dans un sourire.
L’idée grossit, de farce elle se mue en possibilité.
— Je ne serais plus obligé de me cacher. C’est beaucoup mieux. Ils vont revenir. C’est intenable, de se cacher. D’autant que tout le monde me connaît. Ça n’a pas de sens. Je me cache de l’armée et de la police alors que tous les voisins ne connaissent que moi.
— Janvier.
Adèle prend son souffle. Elle réfléchit à la meilleure façon de lui demander. Il n’y en a pas ; elle se lance :
— Pourquoi tu te caches, toi ? Tu fuis quoi ? C’est grave, s’ils t’identifient ?
Alors il lui parle enfin, longtemps. Il s’écoute raconter le mauvais enchaînement des faits, les coups du sort, il se trouve des airs d’enfant pris la main dans le sac et qui clame que rien n’est de sa faute. Mais Adèle a l’air de le croire ; elle fait toujours confiance à tout le monde. Et elle pense que tout peut toujours s’arranger :
— Il faut que tu t’en ailles. Il faut que tu rentres chez toi. Je pense à ta maman, à ton frère. Il faut que tu te dépêches de leur dire que tu es vivant.
— Si les flics me cherchent, ce sera justement là-bas. C’est trop risqué. C’est encore trop risqué, répond-il la tête dans ses mains.
— Mais si, ils t’attendent. Il faut que tu y ailles.
Il sourit amèrement :
— Je ne sais pas. Depuis quelque temps, dès que je vais quelque part, dès que j’avance, c’est comme si le monde s’effondrait autour de moi pour me laisser passer. Je passe et c’est la désolation.
— Je ne crois pas à ces trucs-là.
— Moi non plus.
Comme à son habitude, elle plie la jambe, pose le talon sur le banc, la tête sur le genou. C’est là que Janvier voit la tache. C’est comme une grosse fleur rouge sous ses fesses.
— Adèle !
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