Le retour de janvier
8 - Entremont, hiver
8
Entremont, hiver
Le vent se lève de nouveau au début de décembre, menaçant seulement les premiers jours, puis en rafales tourbillonnantes. On descend à la cave, un soir, comme le vacarme monte. Luane papillonne de l’un à l’autre, volubile sans parole, gaie pour une fois, heureuse que tous soient réunis. Les conditions de refuge sont meilleures au fur et à mesure des tempêtes. On prévoit à manger, de la lumière, des couvertures. Janvier a pris quelques livres. C’est Adèle qui les lit. Lui est trop inquiet, il tend l’oreille au moindre bruit, les fracas le font tressauter. Adèle surtout l’inquiète : molle comme un fruit trop mûr, enflée comme un membre malade, pâle, fatiguée, bien qu’elle dorme toute la journée. On approche de la naissance, on en parle de moins en moins mais on s’organise. Adèle doit accoucher à l’hôpital d’Aurillac, c’est presque à une heure de route, un vrai voyage, c’est de la folie. Mais Johanna dit que les médecins y sont bons. De toute façon, on n’a pas le choix.
Ismet et Helena se sont endormis peu après Luane. Adèle a éteint la lumière. Janvier ne peut pas fermer l’œil, le vent le maintient éveillé comme une voix qui le tourmenterait à l’oreille. Il discerne les formes qui se dessinent dans l’obscurité, sous les couvertures, essaie de deviner les souffles de sommeil sous le bruit du vent. Celui d’Helena est le plus lourd, le plus régulier. Il n’entend pas celui d’Adèle. Et puis lui-même s’assoupit.
Un cri le réveille, rauque et long, et il pense d’abord aux brebis. Mais c’est une seule voix, qui s’éteint aussitôt. Une brebis aurait lancé un concert chez ses congénères. Il cherche sa lampe de poche à tâtons. Ce sont les yeux d’Adèle qu’il voit en premier, écarquillés. Elle est sortie de son duvet, le ventre en l’air, les épaules et les talons posés sur le sol, qui soulèvent tout son corps arqué.
Il se précipite sur elle et sent le bras d’Ismet contre le sien. Lui aussi a compris. Janvier puise du réconfort dans le regard fiévreux du jeune homme, qui mesure son inquiétude et se met à son service. Janvier prend la main d’Adèle, elle le repousse nerveusement. Après quelques longues secondes, son corps se détend.
— Putain, dit-elle enfin.
— C’est maintenant ?
— Comment tu veux que je le sache ?
Ainsi il va falloir lutter avec elle jusqu’au bout. Il n’y aura pas de trêve, même au bord de l’abîme. Bon. Le vent s’est un peu calmé. Janvier évalue la situation et les risques, très rapidement. Le visage d’Ismet reflète les mêmes calculs. Celui d’Adèle ne renvoie que de la fatigue. La lampe, posée à côté de ses jambes, l’éclaire par en dessous et lui fait des cernes énormes. Elle dit :
— Il faut attendre un peu, pour voir si ça recommence.
Ils restent dans le silence, à espérer que rien ne se passe, que le vent s’apaise, que le ventre d’Adèle retourne à son inertie. Un bruit sourd les fait sursauter, puis plus rien.
— Ça se calme, non ?
On ne sait pas de quoi Janvier veut parler. Son visage luit sous la lumière, une suée froide lui mouille le dos.
Et puis Adèle s’arque de nouveau. Préparée cette fois-ci, elle ne crie pas, elle gémit simplement entre ses dents serrées. Elle a attrapé la main moite de Janvier.
— Il faut y aller, dit-elle quand son ventre se décontracte.
— On ne peut pas.
— C’est moi qui décide, là.
— Non. On ne peut pas. Ce serait de la folie de prendre la route. J’appelle les pompiers. Donne-moi ton téléphone.
Il remonte dans la grange. Sous les rafales, il entend à peine la sonnerie, qui se perd dans le vide, chez les pompiers. Personne ne répond. Adèle veut partir.
La lutte dure longtemps. À force de s’épuiser dans le même combat, on perd la notion du temps et des enjeux, et c’est comme si tout était de la faute de Janvier, comme s’il avait décidé depuis le début qu’elle accoucherait dans une cave, en pleine nuit, comme si c’était la volonté têtue et arbitraire de Janvier qui empêchait que l’accouchement se déroule normalement à l’hôpital. Adèle est en colère contre lui et, plus son corps devient fou, plus les contractions se rapprochent et deviennent douloureuses, plus elle se déchaîne.
Helena s’est jointe à eux, résiste seule à la furie et à la peur. Elle force Adèle, lorsque les contractions arrivent, à se mettre à quatre pattes, et elle lui tient les épaules. Parfois aussi, elle la met accroupie et la soutient par les aisselles. Adèle résiste au début mais la position la soulage. Ismet, quand Adèle crie, tourne son visage crispé vers l’obscurité. Luane se réveille de temps à autre, mais elle se réfugie dans le sommeil après quelques instants.
Janvier s’est résolu à faire ce que lui dictent de vieux souvenirs qu’il sait galvaudés, mais qu’a-t-il de mieux à disposition ? Il est parti chercher des draps, d’autres couvertures encore. Dans la cuisine qui vibre sous le vent, il a voulu faire bouillir de l’eau, mais qu’en ferait-il ? Dehors, le jour se lève, brouillé de poussière. On ne voit rien. Il sent une panique démunie, vaine, et devant la souffrance d’Adèle, il se prend à espérer qu’on en finisse, n’importe comment. Il faut que ça cesse. S’il avait été seul, il l’aurait assommée, pour ne plus l’entendre.
Ismet finit par entraîner Luane plus loin, pour lui épargner la violence des hurlements d’Adèle et l’incertitude du dénouement. Il tient la main de la petite fille, Janvier les regarde s’éloigner vers le fond de la cave, et pense que l’adolescent est à peine plus âgé qu’elle. Lui-même se sent particulièrement jeune, démuni et inutile devant le corps d’Adèle, et ses plaintes, et la peur. Il pense à sa mère, qui a accouché de deux enfants. Elle saurait quoi faire. Il envisage presque de l’appeler, mesure à cette idée sa grande détresse et la rejette aussitôt. Il prend sa tête dans ses mains.
Mais il y a le miracle Helena. Elle sait, en tout cas elle sait faire. Ou peut-être le prétend-elle seulement, pour rassurer Adèle, pour rassurer tout le monde. Elle parle presque calmement, elle est la seule à agir. Et même : elle ralentit ses gestes, Janvier la voit contenir le tremblement de ses mains quand elle étale une couverture sous les fesses d’Adèle pour lui soulever le bassin. Adèle ne trouve rien à répliquer à la longue et inintelligible suite de mots albanais. Helena ne s’inquiète pas de ne pas être comprise : elle parle, et c’est comme une berceuse régulière et enveloppante.
Depuis longtemps, Adèle est presque nue, parce qu’on ne sait pas quand l’enfant va vraiment arriver. Helena essaie de forcer Adèle à se mettre à quatre pattes, dans une lutte assez douce, mais elle n’y parvient plus. Adèle gémit, se laisse retomber sur le côté. Janvier ne fait rien ; et si ses yeux sont posés sur elle, il ne la voit pas. C’est comme s’il les fermait, d’angoisse sourde. On n’entend plus le vent, parce qu’on n’y prête plus attention. Mais quand Janvier se souviendra de ces instants, ce sont les tremblements de la grange qui lui viendront en premier. Et puis le premier cri.
Ça lui a saisi le cœur, comme un soulagement, comme si on avait répondu à haute voix à ses prières intérieures. La voix d’Adèle s’est tue, progressivement, et c’est cette nouvelle voix qui a émergé du chaos, une petite voix de bébé, aigre et puissante. Alors Janvier a regardé de nouveau (son visage s’était tourné vers le fond de la cave sans qu’il s’en rende compte). Helena tient dans ses mains un petit corps rouge, sali de sang et d’autres choses blanches et gluantes, qu’elle pose sur Adèle.
— Essaie de rappeler les pompiers, dit Adèle. C’est pas fini.
Mais cette fois le téléphone ne passe même plus sur la terrasse, ni plus loin. Janvier n’a pas aimé le ton d’Adèle, comme si elle annonçait une mauvaise nouvelle.
Quand il redescend, le silence de la cave lui donne un peu d’espoir. Tous sont maintenant autour d’Adèle, Helena lui a mis l’enfant au sein. Adèle est entièrement nue, Helena l’a couverte comme elle a pu, mais ses membres, ses seins, son ventre jaillissent entre les ombres. Janvier laisse la porte ouverte pour faire entrer un peu de lumière naturelle.
Pour la première fois depuis des heures, il entend le son de sa propre voix.
— Adèle.
Elle ne relève pas la tête.
— Les pompiers ne répondent pas. Plus de réseau. Il faut voir si tu as expulsé… tout ce que tu dois expulser. Tu comprends ? Sinon c’est dangereux.
Elle le regarde sans paraître l’entendre. Elle le laisse faire.
Au milieu du sang, il voit le placenta. Il l’inspecte, il est intact. C’est plutôt bon signe. Après tout, peut-être que les choses sont aussi simples que ça. Peut-être qu’ils vont s’en sortir. Le cordon nacré, taché de gris, se déploie entre les jambes d’Adèle, se pose sur sa cuisse et va disparaître sous les couvertures. C’est un rappel à l’ordre. Ce n’est pas fini. Helena croise le regard de Janvier, l’interroge. On a un peu de temps, s’entend-il répondre. Helena ne comprend pas, elle questionne Ismet, qui hausse les épaules. L’ordre se remet doucement en place, Janvier reprend son rôle de chef et personne ne le questionne quand il parle dans sa barbe.
Cette fois, il va faire bouillir de l’eau pour stériliser des ciseaux. Il faut couper le cordon. Il l’a déjà fait sur des brebis, il se persuade, en attendant au-dessus de l’eau qui frémit, qu’Adèle est un mammifère comme un autre. L’électricité est morte. Le vent est redescendu à une force presque acceptable. Janvier ne se préoccupe pas des dégâts, dehors. Plus tard.
Helena tient le petit être en même temps qu’Adèle, comme si elle avait peur qu’elle le lâche. Elle l’oriente, le place de nouveau sur son sein. La tête fouille, s’agite. Adèle repousse Helena, écarte un peu l’enfant d’elle, pour le contempler. Alors Janvier le voit.
Il n’a pas l’énergie, ni la confiance pour sourire. Mais il sent pousser au fond de lui une lumière, allumée par les prunelles de ce bébé qui fixe sa mère comme s’il savait exactement ce qu’il faisait là. Janvier se rapproche d’Adèle, se penche sur l’enfant, essaie d’attraper le regard neuf qui s’agite et retombe en sommeil.
— Tu nous as fait peur, tu sais…
Adèle sourit, dans sa fatigue. Tous se détendent, autour d’elle, échangent des coups d’œil émus et étourdis. Luane sonde la fin du drame sur les visages. Adèle attrape la main d’Helena. Merci.
Puis elle écarte la couverture qui couvre l’enfant. C’est un garçon, comme prévu. Ismet rit, traduit pour les autres.
— Janvier, va lui chercher des vêtements. Il faut le couvrir plus. Dans ma chambre, dans le sac en bas de l’armoire, il y a plein de choses.
— Tu sais, c’est calme, dehors. Je pense que tu vas pouvoir sortir. Je peux t’emmener à ta chambre.
— Je ne peux pas bouger.
Il obtempère. Dehors, il essaie de nouveau d’appeler les pompiers. Rien. Est-ce que le vent a tout détruit, de nouveau ? Est-ce que c’est reparti ? Il examine le cirque, il y a peu d’arbres couchés, quelques-uns, en bas. C’est donc que la tempête a frappé moins fort que la précédente. Il a envie de revoir les yeux de ce bébé, en bas. Il redescend.
Les heures qui suivent passent comme des semaines, lestées de gestes neufs et fondateurs. Janvier insiste pour qu’Adèle sorte de la cave. Il craint le froid, l’humidité, le mauvais sort. Il la porte jusqu’à son lit avec des précautions infinies. Il sent les os sous ses doigts et surveille sur les couvertures et les vêtements les taches de sang, qui pourraient indiquer une éventuelle hémorragie. Il se rassure, Adèle a l’air d’aller correctement. Helena suit le cortège, le bébé emmitouflé dans les bras.
Adèle va prendre une douche. Soustrait à son regard, Janvier dévore l’enfant des yeux. Helena, assise sur le lit, le lui tend, mais il n’ose pas le prendre. Il s’agenouille, approche sa tête tout près du petit visage paisible dont les traits se dégonflent et commencent à se dessiner. Janvier se remémore les derniers jours, s’étonne de ne pas avoir compris que le petit être à venir était déjà tel quel, dans le ventre d’Adèle. Il se le figurait en fœtus translucide, imparfait, inachevé et monstrueux, et le voyait comme un fardeau à venir, le nœud du problème, l’élément sans lequel la vie aurait une chance de prendre le dessus. Et voilà qu’il se retrouve en face de ce minuscule prodige. Il lui caresse le haut du front, là où des petits cheveux bruns, sagement rangés, défient la violence des dernières heures.
Helena pose le bébé sur le lit. En quittant ses bras, il a un sursaut involontaire, de se retrouver seul et démuni. Janvier prend peur et se précipite pour l’empêcher de tomber. Il effleure la petite poitrine, si frêle sous ses doigts gigantesques et marqués par l’âge. Helena n’a pas bougé, elle sourit des inquiétudes de Janvier, qui s’en agace. Helena veut montrer sa supériorité, ses prérogatives, même. Elle fait mine de mettre Janvier à la porte quand Adèle revient dans la chambre. Il résiste. Il se met en tête de vider le sac qu’Adèle avait préparé pour l’accouchement.
— Laisse, Janvier, il faudra tout de même que j’aille à la maternité, dit Adèle avant de refermer les yeux.
— Comment te sens-tu ?
— Vidée. Mais ça va.
— Tu as mal ?
— Pas du tout.
Helena habille le bébé. Elle le découvre, d’abord, et Janvier peut admirer le corps si fragile, la délicatesse des doigts, des pieds. Il a l’air bien en chair, des joues, des bras, mais ses jambes remplissent encore mal sa peau.
— C’est normal qu’il ne se réveille pas, là ?
— Janvier… Respire un coup. Il a l’air d’aller très bien.
Helena prend un petit vêtement, qu’elle enroule pour l’enfiler par la tête, en partant de l’arrière du crâne. Elle a des gestes sûrs et lents. Janvier va à la fenêtre. Sur la terrasse, Ismet et Luane sortent les brebis. La montagne est lavée de la tempête. Épaisse, résiliente, elle a perdu des arbres mais se tient, solide, pour son nouveau départ. On peut faire une habitude de tout.
— Va faire un tour, si tu veux.
— Je préfère rester là.
— Alors, assieds-toi. Tu me tends, à t’agiter dans tous les sens.
Helena donne le bébé à Adèle et Janvier lui demande :
— Tu ne veux pas dormir ?
— Pas tout de suite, répond-elle, absorbée par le petit corps.
Enfin Helena quitte la pièce, avec une discrétion ostentatoire.
— Heureusement qu’elle était là, dit Adèle.
Puis devant le silence de Janvier :
— Toi aussi, tu t’es bien débrouillé. Pour le cordon.
— Il faut que je réessaie d’appeler les pompiers.
— Je pense qu’on ne va pas récupérer du réseau tout de suite. On devrait y aller directement.
— Tu as eu peur ?
Adèle secoue son petit visage fatigué. Elle est si pâle que ses taches de rousseur lui font comme des ombres brunes sur le visage :
— Non, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Mais toi, tu as dû flipper.
Janvier s’assoit près d’Adèle. C’est fou comme certains gestes ont l’air ordinaires, comme parfois on se sent exactement à sa place.
— Tu vas l’appeler comment ?
Il a peur qu’elle dise « Niels », mais elle répond :
— Je ne sais pas. J’aime bien qu’il n’ait pas encore de nom.
Le bébé s’agite faiblement, ses lèvres remuent. Soudain il ouvre la bouche, à peine une seconde passe ainsi, en suspens, et il se met à hurler. Adèle lève les yeux vers Janvier, paniquée. Elle berce un peu l’enfant. Allons, allons. Les cris repartent de plus belle, furieux. Il a peut-être faim ? avance Janvier. Attends. Adèle confie le bébé à Janvier, s’agite pour déboutonner sa chemise. Janvier se détourne, berce le petit être qui a échoué dans ses bras. C’est presque instantané : le son faiblit et l’enfant retourne dans son sommeil béat. Janvier aime le poids de l’enfant dans ses bras, si léger qu’on le sent à peine, mais chaud et réel.
— On dirait que tu as fait ça toute ta vie, dit Adèle d’une voix tachée d’amertume.
Janvier lui tend le bébé, mais elle secoue la tête :
— Il est mieux dans tes bras. Tu veux bien le garder un peu ? Je crois qu’il faut que je dorme.
— Il ne faut pas qu’il mange ?
— Je n’ai pas de lait, de toute façon.
— Helena a dit à Ismet que c’était normal. Ça va venir dans quelques jours. Mais il faut mettre le bébé sur… enfin il faut que tu l’allaites quand même, pour faire du lait. Pour stimuler.
— Mais comment elle sait ça, elle ?
— Aucune idée, sourit Janvier.
Ils se regardent et sans doute ont-ils la même idée, peut-être qu’elle a déjà eu un enfant, après tout, et la même confusion honteuse de connaître si peu cette femme qui habite avec eux. Pourtant l’un et l’autre savent que, si on est seul, c’est souvent parce qu’on a perdu quelqu’un.
Adèle reprend le cours de ses pensées :
— Je ne sais pas s’il faut que j’allaite.
— Tu n’as pas tellement le choix, là. On ne peut pas prendre le risque d’aller à Murat. De risquer une pénurie. Tu as vu comme ça a pété ? On est peut-être repartis comme avant. Techniquement, on a à peine de quoi faire chauffer un biberon.
— Putain. Le Moyen Âge. Et si je n’ai pas de lait, on fait comment ?
Pour un peu, ce serait la faute de Janvier. Tout serait tellement plus simple si c’était la faute de Janvier.
— On se posera la question à ce moment-là. Mais je crois que ça n’arrive jamais. Chez les bêtes, ça n’arrive pas.
Elle lui jette un coup d’œil assassin. Il enchaîne :
— Dors un peu, tu l’allaiteras quand tu seras réveillée. Ou quand lui sera réveillé. Je m’en occupe. Repose-toi.
Il descend, son paquet dans les bras. Ismet a fait un feu dans la cheminée, Luane est sur le canapé, elle se précipite pour voir le bébé. Alors Janvier les présente, il s’assoit près du feu et leur parle, à cette fille triste qui ne le comprend pas, à ce petit bébé endormi qui ne l’écoute pas et qui a l’air de tout savoir. L’enfant se réveille, s’agite un peu, comme pour s’étirer. Janvier sait bien que c’est trop tôt pour le dire. Mais tout de même. Ce n’est pas pour leur couleur ; c’est pour leur forme et leur éclat, et pour quelque chose d’autre encore qu’il ne sait pas définir. Il a les yeux de sa mère.
Janvier hésite, se penche, et pose un baiser sur le petit front. Alors Luane fait la même chose, et sourit largement. Quand le bébé s’agite trop, Janvier décide d’aller réveiller Adèle. Il la trouve les yeux grands ouverts, immobile dans l’obscurité qui monte.
— Tu veux de la lumière ?
— Je veux bien.
Il lui pose délicatement l’enfant dans les bras et celui-ci se met à remuer comme un petit rongeur, il devient rouge et s’énerve tout à fait.
— Reprends-le, Janvier, je n’y arrive pas.
— Mais c’est parce que tu sens le lait.
— Je n’ai pas de lait.
— Pas encore mais il sent que tu vas le nourrir.
Elle déboutonne son chemisier avec des gestes nerveux, entravée par l’enfant qui s’arc-boute en hurlant.
— Tourne-toi, s’il te plaît.
Janvier se dirige vers la porte, après un coup d’œil sur l’enfant qui envoie sa tête en arrière, et qu’Adèle ne pense pas à soutenir.
— Je sors, c’est plus simple.
— Ne me laisse pas !
Le cri est parti tout seul, éperdu. Sa détresse transperce Janvier mieux que n’importe quel mot d’amour. Il l’entend longtemps, il le savoure. Ne me laisse pas, entendra-t-il encore le soir, en s’endormant.
Dans les heures qui viennent, Janvier découvre qu’on peut faire beaucoup de choses avec un bras encombré. On peut attraper une casserole, on peut relancer un feu qui s’éteint, on peut ranger de la vaisselle, on peut essayer d’appeler les pompiers et raccrocher parce que personne ne répond. Mais il découvre aussi tout ce qu’on ne peut pas faire : laver une assiette, craquer une allumette, aller aux bêtes. Parfois on ne peut faire que s’asseoir et regarder le petit visage fin, fermé, changeant comme un paysage, apaisé quand il dort et tourmenté quand il s’éveille.
Adèle l’appelle Gabriel. La naissance n’est déclarée que quatre jours plus tard à l’état civil. Ces derniers temps, ils en ont vu d’autres, et les délais légaux ont été rallongés. Gabriel Demazières, né de père inconnu. L’employé de mairie lève furtivement les yeux sur Janvier qui serre le bébé contre lui, un doigt dans sa bouche pour calmer ses désirs de succion et laisser Adèle remplir tranquillement les formulaires. Janvier Demazières n’est pas le père de Gabriel Demazières, qu’il tient pourtant dans les bras et couve d’un regard tendre et inquiet.
À l’hôpital, tous trouvent l’enfant très petit mais en pleine forme. La mère, un peu moins. Janvier se garde de leur dire que la fatigue de l’accouchement n’a rien à voir avec l’état d’Adèle. En comparaison des mois précédents, elle resplendit, au contraire. À part devant la loi, Janvier joue le rôle du père et du mari avec une précision naturelle qui lui fait un peu mal s’il y pense. Alors il cesse d’y penser.
Il n’y a pas de sage-femme à l’hôpital et les infirmiers sont accaparés par les urgences de la tempête. Tout de même, elle a fait moins de dégâts que les précédentes. On s’habitue, on s’organise. Des groupes électrogènes ont fleuri un peu partout dans la petite ville, qui ordonne son chaos.
Janvier persuade Adèle d’aller chez Johanna. Elle a eu deux enfants, elle sera probablement de bon conseil. Elle fait bien plus, sans le savoir : en s’extasiant sur le petit enfant, en serrant Adèle et Janvier dans ses bras, en criant à son mari d’ouvrir une bouteille, elle célèbre la naissance, elle la ritualise, la faisant passer du drame à la fête. Elle demande à Adèle si elle peut tenir Gabriel ; c’est Janvier qui l’a dans les bras mais elle connaît les usages : on demande à la mère. Alors elle leur montre les gestes de la tendresse simple et primitive et ceux, plus complexes, de la vie quotidienne : donner un bain, changer une couche, mettre un enfant au sein sans souffrir. Elle fait tout avec la joie mélancolique de celle dont les bébés ont grandi. Elle trouve Gabriel magnifique et formidable. Quand elle le rend à Adèle, il est propre, apaisé, changé. Il s’agite de nouveau dans les bras de sa mère, accablée. C’est parce que tu sens le lait. Janvier récupère le petit fardeau. Il a tes yeux, je trouve, dit Johanna à Janvier. On élude la remarque.
La porte s’ouvre doucement sur une grande silhouette, solide, qui salue de loin. Janvier met un certain temps à reconnaître le fils de Johanna.
— Viens dire bonjour, dit Johanna la mine assombrie.
L’adolescent s’approche. Il baisse sa capuche, montrant des cheveux coupés ras, une mèche seulement sur le front. Il a le regard dur et n’est visiblement pas ravi que sa mère ait de la visite. Janvier essaie de capter son regard qui s’échappe. L’adolescent disparaît rapidement. Johanna se désole à voix basse. Son fils s’est mis en tête de s’engager l’année prochaine et suit des entraînements organisés par l’armée, des exercices de tolérance à la douleur, des stages de survie. La conversation roule sur l’avenir des jeunes et Adèle pour une fois montre une virulence opiniâtre. Elle met Janvier mal à l’aise, il lui trouve des airs d’enfant gâtée. Elle est assise droite, un genou sous ses fesses, elle agite les mains, elle fait la leçon. Pour elle, c’est par eux, les jeunes, que devrait venir le sursaut du renoncement. Ils doivent bâtir le nouveau monde sur de l’espoir et du courage, se détacher de tous les biens manufacturés qui ont habité leur univers industriel et ont conduit au désastre. Plus de piscine, de cinéma, de téléphone, de jeux vidéo. Ça ne servait à rien, tous ces trucs. Ceux qui ne comprennent pas seront la génération sacrifiée, voilà tout. Elle fait celle qui s’en réjouit, devant ceux qui ont tout perdu.
Janvier pressent qu’elle prône le détachement de choses dont elle n’a jamais eu besoin, sans lesquelles on l’a éduquée, sans lesquelles on lui a appris à vivre. C’est trop facile. Son indifférence aux biens de l’ancien monde a des accents de mépris de classe. Elle proclame la fin de la société ludique ; elle n’en a jamais fait partie. On lui a enseigné la sobriété des aristocrates déjà déchus. Johanna, trop bonne pour chercher le mal, témoigne son admiration à cette distance qu’elle croit courageusement acquise, et non tout bêtement héritée et inscrite dans les lois d’un milieu que Janvier voit en transparence, et qui reste invisible pour Johanna. Il préfère mettre fin à la conversation :
— Il faut qu’on y aille. Ismet va s’inquiéter.
— Qui ça ?
Il a pensé tout haut. Ça se rattrape :
— On a pris un stagiaire sur l’exploitation. Il est tout jeune.
— C’est ça qu’il faudrait à mon fils, tiens. Plutôt que de traîner avec ces abrutis, là.
On est rentré à Entremont et on a repris le cours des choses, un bébé en plus. Janvier découvre qu’il a attendu ce moment depuis des mois. Le mot « terme » a pris tout son sens. Il avait l’impression que tout allait s’arrêter à la naissance et pas seulement parce qu’il craignait un drame ; simplement, leur horizon était dessiné par ce terme et plus rien n’existait après. Et voici qu’au contraire, Janvier se trouve à l’orée d’une existence qui s’étend devant lui, simple et tranquille. Il ne se projette pas plus dans l’avenir, non ; mais il s’autorise à y penser, à faire des plans, au moins pour Adèle. Il sort la tête hors de l’eau, se rend compte que la vie continue.
Ce désastre qu’il a attendu, tête baissée, fébrile, en apnée, ce drame en puissance contenu dans le ventre d’Adèle est sorti : c’est un petit être avec deux bras, deux jambes, un bébé paisible qui montre un appétit insatiable et qui sourit aux anges dans son sommeil. Ses cris sans forme, puis ses gazouillis comblent la maison d’un peu de joie. Il semble à Janvier qu’il les entend encore quand il part aux bêtes, aux prés. C’est la musique de son cœur, il en a faim et soif, il est heureux de les retrouver. C’est le bruit de la vie, de l’avenir qu’on peut penser, de nouveau. En s’endormant, il a encore en tête les poignets de Gabriel, ses pieds, ses joues et l’arrière de son crâne. Il les a parfois en main aussi, pour soulager Adèle.
Il est fou de ce bébé. Il n’est pas le seul. Luane le suit partout, avide. Gabriel parvient à la faire sourire de nouveau.
Janvier parfois essaie de poser le nourrisson. De moins en moins, car la réaction est automatique : le bébé commence par se tortiller, puis, après quelques hoquets de sanglots furieux, il hurle à pleins poumons. Laisse-le pleurer, dit Adèle. Janvier ne s’y résigne pas. Il prétend que les pleurs l’énervent pour éviter d’avoir à dire qu’ils l’attendrissent. Tu n’as qu’à sortir pour ne plus l’entendre. Il l’entendrait à des kilomètres. Il l’entend même parfois en s’endormant. Il se relève, va mettre l’oreille à la porte d’Adèle. Mais Gabriel dort.
Johanna leur a prêté une écharpe de portage qu’elle n’utilise plus, que Janvier noue aux épaules et derrière les reins. Ainsi, il peut vaquer, garder une activité presque normale. Quand il doit faire un geste délicat, il confie le bébé à Ismet, dont les yeux sortent de la tête mais qui s’exécute de bonne grâce, rouge et confus. Parfois aussi, il laisse Gabriel à Adèle. Il faut de toute façon qu’elle le nourrisse, puisqu’elle est la seule à pouvoir le faire. Mais la nuit, elle est si fatiguée que parfois les pleurs du nourrisson ne la réveillent pas. Janvier finit par entrer dans sa chambre pour le lui porter jusqu’à son lit. Il mange trop souvent, maugrée-t-elle en allumant la lumière. Johanna dit que c’est normal, répond-il invariablement.
Au bout de quelque temps, Adèle finit par décréter qu’il faut espacer les moments où elle l’allaite, au moins la nuit. Il faut essayer de le rendormir sans le nourrir. On décide de l’installer dans la chambre de Janvier. Si vraiment il n’y a rien à faire pour le calmer, alors seulement Janvier réveillera Adèle. La seule chose qui fonctionne est de mettre Gabriel dans son lit, qu’il a préalablement collé au mur pour éviter que le nourrisson ne tombe. Janvier l’endort le plus loin possible de lui ; il a peur de l’étouffer. Au matin, il retrouve Gabriel collé à lui, la petite tête contre son épaule, le souffle à peine perceptible. Il n’en dit rien à sa mère.
Le temps s’est remis en marche. On s’est habitué au retour partiel du courant. Et aussi à l’idée qu’il puisse disparaître de nouveau. On s’organise autour de cette question. On s’habitue à moins bien vivre. À vivre différemment, tempère Adèle. Elle s’évertue à dire que l’on se passe sans problème de l’énergie, que l’on comprend la vraie valeur d’une distance si c’est le corps qui l’éprouve. Janvier pourrait être d’accord avec elle, en théorie. Mais tout l’inquiète : les aléas du carburant quand il s’agit d’aller voir un médecin, les pénuries épisodiques de vaccins, la violence latente qui se polarise : l’armée en soutien de la France Éternelle, le MCPP qui se refait une réputation pacifiste mais qu’on sait armé jusqu’aux dents.
Janvier a laissé Gabriel à Adèle et emprunté à André Clavel son épandeur à fumier. L’odeur ne le prend pas par surprise, il s’attendait à être transporté quelque part en enfance. Il savait ; tout de même, c’est bon d’y être, avec le bruit du moteur qui couvre le silence et son mouvement régulier dans le cirque qui défie l’immobilité de cette fin d’après-midi. Il fait durer.
Soudain, il voit une silhouette qui remonte la route. Un homme plutôt grand, avec un sac à dos et un bâton de marcheur, qui avance à vive allure. Ce n’est pas quelqu’un qui vient acheter des légumes, c’est certain. L’homme est barbu, hirsute, et regarde droit devant lui. Cette silhouette, c’est lui, Janvier, des mois plus tôt, à cette différence près : celui-ci est un homme qui sait où il va.
Janvier braque ferme et remonte le cirque pour arriver avant lui sur l’esplanade devant la maison. Il coupe le moteur et attend, même s’il n’est pas sûr que l’homme s’arrête. Après tout, il pourrait aussi aller chez André. Mais Janvier pressent que non. Il suit des yeux la silhouette qui passe entre les arbres, il retient son souffle. L’homme s’avance sur l’esplanade, marque un temps quand il aperçoit Janvier et ralentit l’allure. Janvier descend du tracteur, fait quelques pas dans sa direction. Ils se regardent sans parler en avançant de plus en plus lentement. L’homme a les cheveux longs, le regard brillant. Il n’a pas l’air hostile. C’est le face-à-face qui est étrange, qui crée les conditions de la méfiance. On se verrait assez bien avec des revolvers, des chapeaux à larges bords et un coyote qui détalerait dans la poussière. D’ailleurs aucun des deux ne se salue, un signe de tête seulement, et c’est comme à regret que l’homme brise le silence le premier :
— Je cherche Adèle Demazières.
— Et vous êtes ?
L’homme ne répond pas et pose son sac avant de demander :
— Et vous ?
— Son mari.
L’homme a un sourire lent et long qui part de la bouche et finit par éclairer ses yeux.
— Ah oui ? Si c’était vrai, j’imagine que vous ne vous en vanteriez pas.
— Jeremy !
Adèle a surgi d’on ne sait où, une autre Adèle, une Adèle sans réserve, elle est déjà dans les bras de l’homme, blottie, la tête dans son cou. Janvier sent son cœur comme une pierre qui roulerait depuis la terrasse jusqu’au fond du cirque, pendant qu’Adèle étourdit de questions le nouveau venu. Janvier les regarde, les bras ballants. À force, il l’avait vraiment crue seule au monde. Il n’ose pas quitter les lieux, ce qu’on prendrait pour du dépit. Quel dépit ? Il attend. L’homme vient de Fontainebleau, il a fait la route à pied. Adèle s’extasie sur son courage, sur la longueur de la route. Il doit avoir faim, il doit avoir soif. Elle l’entraîne à l’intérieur. Au dernier moment, elle se souvient de Janvier :
— Jeremy, je te présente Janvier. Un ami.
Jeremy s’approche de Janvier, lui tend la main :
— Enchanté. Vous êtes même plus qu’un ami, si j’ai bien compris…, ajoute-t-il avec malice.
À Adèle, qui fronce les sourcils sans comprendre :
— Monsieur est ton mari ?
Adèle rit, prend le bras de Jeremy et le tire dans la maison :
— Je t’expliquerai.
Janvier se retrouve seul sur la terrasse. L’envie le prend de partir, comme ça, il prend ses affaires, il s’en va, il retourne sur les routes. Chacun sa vie, bien sûr. Qu’est-ce qu’il s’imaginait, après tout ? Il la plante, là, avec le tracteur, le fumier à moitié répandu, qu’elle se débrouille, voilà, c’est Jeremy qui va finir, pourquoi pas ? Il sait se servir d’un tracteur, Jeremy ? Non ? Tant pis. Et puis c’est Jeremy qui fera le tour des bêtes, le soir, et qui s’occupera du bélier, puisque Ismet refuse de l’approcher. Il sait endormir un nourrisson, Jeremy ?
Adèle passe une tête par la porte, un grand sourire, les yeux comme deux fentes de joie :
— Tu viens, Janvier ? Ou tu boudes ?
Il la suit dans la maison.
On ne se présente pas beaucoup plus par la suite : Jeremy est un vieil ami d’Adèle, Janvier un nouveau. Ce sera tout ce qu’ils sauront.
Dans la cuisine, Gabriel est allongé sur une petite couverture matelassée. Adèle lui a donné une cuillère en bois, qu’il secoue devant son nez. Adèle lui caresse le front. C’est Gabriel. C’est mon fils. Gabriel, je te présente Jeremy.
Adèle s’agite. Elle veut préparer à manger pour Jeremy, elle veut savoir comment il va. Elle déploie une nervosité inédite, qui relève moins de la fragilité habituelle que d’une sorte d’hostilité sans objet. Jeremy ne la quitte pas des yeux, comme s’il essayait de lui dire quelque chose ; elle ne cesse de bouger, d’occuper la conversation. Elle passe du garde-manger à la plaque chauffante, sans le regarder, en lui posant des questions sur son itinéraire. Janvier ne voudrait pas s’imposer, mais le retrait le met aussi mal à l’aise. Il participe comme il peut au ballet des questions. Où se situaient les barrages de police ? Ah, tu es passé vers Clermont ? Il paraît que la situation est catastrophique. Jeremy, occupé à contempler Adèle, répond poliment, sans s’attarder. Il profite d’un instant de silence :
— Tu vas m’en parler, à la fin, de ce gosse, ou tu attends qu’il ait son bac ?
Adèle se tourne vers lui, des larmes lui viennent, mais on dirait de l’indignation, se rassure Janvier. Gabriel fait tomber la cuillère sur son nez, il s’impatiente. Janvier va le prendre dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Je ne sais pas, de qui il est, par exemple.
— Oh, Jeremy.
— Il est de Niels ?
— Comment tu peux en douter ?
— Je ne sais pas, sourit Jeremy. Il te sort des maris de partout depuis tout à l’heure.
— Arrête. Janvier avait besoin d’une identité. Et nous de tickets de rationnement. On est cinq, ici. Six, maintenant. On a eu du mal à avoir à bouffer quand tout était bloqué.
— Vous êtes six ?
— On héberge des gens.
— Mais qui ?
— Des gens qui ne savent pas où aller. Des Albanais.
— Vous hébergez des migrants ? Mais vous savez ce que vous risquez ?
Par l’irruption de Jeremy, les mots qui volaient autour d’eux viennent se poser avec la violence du réel sur leur vie, leurs choix, et ce qui les maintient ensemble. Comme des étiquettes, ils classent, rangent, trient. Jeremy se charge de lire et de juger ce qui est écrit dessus. On ne peut plus se cacher derrière des impressions, des idées, du flou : Janvier est un ami d’Adèle ; ensemble, ils hébergent des migrants ; Adèle a eu un enfant de son mari qui est mort.
Adèle et Janvier ont pris soin de contourner ces mots pendant des mois. On était en deçà de la réalité. Mais peut-être au-delà aussi, dans un univers plus juste, plus ajusté à la vérité. Voilà qu’il faut se mettre à endosser les mots des autres, les mots de tout le monde.
Jeremy se tient devant la fenêtre de la cuisine. On ne croirait pas qu’il vient de faire des centaines de kilomètres à pied. Adèle lui sort du pain, en attendant mieux. Elle prépare quelque chose, lui demande ce qu’il veut manger. Il répond du bout des lèvres, comme si la question ne l’intéressait pas. Il croque son morceau de pain avec nonchalance, en parlant. Il raconte son voyage, la fatigue, les nuits caché dans des zones commerciales désertes. À un moment, il laisse son pain sur la table et l’oublie. Il pose des questions sur les Albanais. D’où sortent-ils ? Depuis combien de temps sont-ils là ? Adèle est plus prolixe sur leur sort que sur le sien. C’est plus simple.
Passé l’étonnement, leur histoire intéresse beaucoup Jeremy. La situation politique de l’Albanie est dramatique. Janvier ironise dans son coin. Parce que la situation de la France est au beau fixe ? Jeremy n’a pas l’air de vouloir relever la pique. Il connaissait justement un type, un Albanais, qui voulait rentrer chez lui et qui n’a pas pu.
Il donne des nouvelles de gens dont Janvier n’a jamais entendu parler. Adèle, qui ne téléphone jamais à personne, le questionne avidement. La plupart ont quitté Paris, ceux qui le pouvaient, pour se réfugier en province, là où ils avaient des attaches.
Jeremy parle lentement, en détachant bien les syllabes, en regardant dans les yeux. Il dégage un charme auquel même Janvier est sensible. Après les premiers moments de tâtonnement et de surprise, Jeremy se met à lui poser des questions abruptes, directes, l’inverse d’Adèle, en somme. Janvier est désarmé par cette franchise, qui le pousse à répondre simplement. D’où tu viens, toi ? De La Rochelle. Jeremy a un haussement de sourcils, entre condoléances et respect. Puis il ajoute :
— Je ne savais pas que ça existait encore. Tu es parti quand ?
— Il y a quelques mois. Fin mai.
Jeremy écarquille les yeux. Adèle lui fait signe de changer de sujet.
On apprend de la bouche de Jeremy des choses qu’on supposait déjà, puisqu’elles circulaient en rumeurs : la grande coupure d’électricité, les émeutes, l’exode hors des villes que l’armée a dû arrêter. On ne circule plus.
— Sauf comme ça.
Jeremy fait un geste théâtral pour désigner son apparence, sa saleté, son accoutrement, et par-delà, son affranchissement aux règles du nouveau monde, aux codes de l’ancien. Il se met à distance de lui-même ; en temps normal, il ne serait pas comme ça, bien sûr, dit son geste. Jeremy a un petit accent, comme un chuintement doux.
— J’ai des origines anglaises, par ma mère, répond-il à la question de Janvier. Et je suis italien par mon père.
Il a des mains longues, qu’il agite facilement pour se faire comprendre. Janvier à son contact découvre une facette d’Adèle qu’il ne soupçonnait pas. Jusqu’à présent, Adèle était un électron libre, isolé, unique, sans attaches, sans racine ; et maintenant se déploie autour d’elle la possibilité d’un milieu social, invisible jusqu’alors. Jeremy évoque tout un tissu de relations étroitement serré autour de lui, autour d’Adèle, des amis de longue date, des noms étrangers, des vies cosmopolites, des propriétés de province, des châteaux, des fermes, des pensions privées pour jeunes gens, dans le Piémont. Jeremy sent l’aristocratie à plein nez, il en rajoute, avec une audace de faux déclassé. Il a une légèreté de riche, impertinente, qui ne lui donne pas honte d’arriver en loques. Il n’a pas de gêne à cacher.
Adèle le sert, il la remercie, sans excès. Il s’attable. Janvier pense à Ismet et Helena. Ils sont sûrement planqués quelque part, s’ils ont vu l’inconnu arriver. Il prend Gabriel dans les bras et va les chercher pour les rassurer. Ismet est introuvable, il doit être dans les prés du fond, puisque les bêtes y sont. Helena est dans sa chambre, derrière la commode, assise comme une enfant. Il lui tend la main pour la relever, elle se redresse et il l’entraîne dans la cuisine. Jeremy a un clignement d’œil amusé. Il se lève pour saluer Helena et garde un peu sa main dans la sienne pour se présenter :
— Emri im është Jeremy.
— Helena, répond-elle, surprise.
— Ju pelqen Franca ?
— Natyrisht.
Le coup a porté. Adèle brille d’une admiration ancienne et inébranlable.
— Tu parles albanais ? demande-t-elle, amusée, ravie.
— Un peu. Tu te souviens, quand j’étais au ministère, à Rome. J’avais été détaché quelques mois à Tirana.
Il se rassoit, sûr de son effet. Helena regarde drôlement le nouveau venu, quelques secondes, puis se met à seconder Adèle, machinalement, dans les tâches culinaires, sans un mot, sans même une question sur ce qu’il y a à faire. De temps en temps, elle jette des coups d’œil indiscrets à Jeremy qu’il lui rend franchement. Il a l’air de trouver que la situation ne manque pas de sel.
Le monde n’a pas changé du tout au tout, se dit Janvier. Il reste des scories, dans la désinvolture de Jeremy, dans les œufs au lard d’Adèle et la curiosité méfiante d’Helena. Jeremy continue :
— Au fond, c’est une crise salutaire. Je sais bien que ça va loin, beaucoup trop loin. Mais franchement (pardon Janvier si je te choque), c’était le seul moyen d’arrêter le réchauffement. Tu te rends compte, l’effondrement des émissions de CO ? Il n’y a plus de trafic aérien, plus de 2 transport routier, plus rien. La population est en train de se manger elle-même, je sais. Mais ceux qui en sortiront, ils vivront mieux. C’est l’humanité qui se sauve elle-même. Le système s’autodétruit.
— Il y a une dame, à Murat, qui pense comme toi. Elle trouve ça très bien, dit Janvier.
Adèle lève un sourcil méfiant. Elle sent venir le sarcasme, la désapprobation. Elle connaît chez Janvier la menace qui gronde sous les mots calmes. Il poursuit son idée :
— Ce sera dur pour certains. Mais Dieu reconnaîtra les siens, n’est-ce pas ? Pour cette femme dont je te parle, on va être enfin débarrassé du grand mal de notre système. Seulement pour elle, le grand mal de notre système, ce sont les immigrés. L’émergence des pays en voie de développement. Ce genre de choses.
Avant que Jeremy n’ait le temps de lui répondre, il ajoute :
— Chacun voit midi à sa porte. Mais les gens meurent tous de la même façon.
Et il se lève pour montrer que le sujet est clos.
Luane pointe son nez à la porte. Jeremy lève les bras au ciel :
— Il y a même une gamine ? Tu es folle, Adèle, complètement folle.
— Qu’est-ce que ça change ?
Jeremy considère tout le monde à tour de rôle. Puis :
— Tu sais, ce qu’il se passe, en ce moment, avec les migrants, n’est-ce pas ?
— Oui, hésite Adèle. Non. Pas vraiment.
— Alors, vous vivez reclus, ici, sans nouvelles de rien, ni personne, c’est ça ?
— C’est ça.
— Tu ne lis pas les journaux ? Tu ne vois rien ?
— Ils me rendent folle, les journaux. Ils ne parlent de rien.
— D’accord, et donc tu te coupes du monde, tu te poses ici et vous élevez des chèvres en attendant que ça passe ? Pardon Adèle : je ne te reconnais pas.
Ça déchire l’atmosphère, pourtant c’est sans bruit, entre ses dents, qu’Adèle explose :
— Mais enfin, tu sais à quoi ça nous a menés, non ?
Il est l’heure pour Janvier d’aller aider Ismet à rentrer les bêtes. Il devrait sortir, mais il rechigne à quitter Adèle, à les laisser seuls. Il préfère faire bloc avec elle. Il n’a pas envie d’offrir à Jeremy l’occasion de la questionner. D’où il sort, ce type ? C’est qui ? Il va rester là combien de temps ? Voire : Tu couches avec lui ? Alors Janvier occupe l’espace tant qu’il le peut. Mais par la fenêtre, le jour décline, il faut y aller, sinon ce sera trop difficile quand l’obscurité empêchera de trouver les brebis. Ismet ne revient pas, il doit l’attendre, comme tous les jours, c’est certain. Il doit se demander ce qu’il se passe, essayer de les rassembler seul. Il y en a une qui s’échappe, Ismet s’éloigne pour aller la chercher, les autres se dispersent, il faut tout recommencer, essayer de les contenir avec un bâton. Ismet tend les bras, il a pris deux bâtons, mais seul, c’est trop difficile. Les jeunes bêtes sont un peu farouches, l’herbe est encore tendre, elles ne sont pas pressées de rentrer. Il faudrait un chien.
— Je vais rentrer les bêtes. Je reviens dans une heure, pas plus.
— Je viens avec toi, dit Adèle.
Adèle donne quelques consignes pour Gabriel à Helena, sous le regard narquois de Jeremy. Elle va chercher un pull, elle met un bonnet, elle met des bonnes chaussures, assise sur un banc dans la salle à manger. Janvier lui prête un bâton. Tous les deux font comme si c’était la chose la plus naturelle, la plus habituelle du monde, alors que c’est la première fois qu’elle l’accompagne. Il n’ose pas lui dire que c’est loin, que c’est fatigant. Il a le cœur qui danse.
Sur le chemin qui remonte jusqu’au plateau, ils ne parlent pas beaucoup. Adèle est essoufflée. Elle est plus robuste depuis qu’elle n’est plus enceinte, et plus présente. Elle cale son pas sur celui de Janvier pour monter quand le chemin est raide, à l’endroit rocailleux où la terre est rouge. C’est la santé qui l’essouffle, ce n’est plus la grossesse. De bonnes couleurs lui montent aux joues.
Janvier ralentit le rythme. Il sait bien qu’elle va parler :
— C’est mon plus vieux copain. C’est lui qui m’a présenté Niels.
Janvier ne sait pas quoi dire. Ce n’est pas grave, elle va continuer, à son rythme :
— Ils se sont perdus de vue, assez vite. Ce n’était pas vraiment le même genre. Jeremy, tu vois, c’est un beau parleur. Lui aussi il voulait changer le monde, mais il était moins radical que Niels. Il voulait alerter les gens par les mots, pas par… Pas de la même manière. Même plus jeunes, même avant que Niels ne se radicalise, ils n’étaient pas du tout d’accord. Jeremy, il est journaliste. Tu avais peut-être déjà vu son visage, non ? Il faisait pas mal de reportages en Afrique, quand on pouvait encore y aller… Et même après. Il a été reporter de guerre. Mais il a été aussi chroniqueur dans des émissions politiques. Tu ne l’as jamais vu, non ?
— Non. Mais je ne regardais pas beaucoup la télé.
— Enfin, pas du tout la même approche que Niels. Il était réformiste. Il voulait changer les choses à l’intérieur du système. Niels, lui, voulait péter le système. Il avait une sorte de fureur, de folie. Même avant que ça ne dégénère. C’est beau, ici.
On est arrivé sur un plateau accidenté. Les rochers font des saillies qui protègent du vent et qui étirent des ombres gigantesques dans l’herbe et la mousse. L’atmosphère est calme. Adèle n’était jamais venue si loin. Elle s’appuie sur le bras de Janvier.
— Ça va ?
— Oui. Ça me fait du bien de marcher.
Quand ils en ont fini avec les bêtes – Adèle est restée jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on éteigne la lumière dans la grange –, on retrouve Jeremy. Il a pris une douche, il s’est rasé. Autour de son grand corps maigre flottent des vêtements que Janvier porte tous les jours et qu’Adèle lui a donnés, dans le linge qui séchait. Jeremy ne salue pas Ismet en albanais. Il lui serre la main avec chaleur, sans le numéro de charme qu’il a sorti à Helena.
Propre et rasé, Jeremy a l’air plus dégingandé et légèrement plus fragile que le personnage de vagabond qui a fait intrusion quelques heures plus tôt. À côté d’Ismet et de Janvier, trapus et tannés par les dernières semaines, il fait figure de bibelot. Il a le corps fin, ses yeux brillent d’un éclat qu’on avait oublié, au fond de la montagne : celui de la ville, de la séduction, de la légèreté. Pourtant il a dû prendre la crise en pleine figure. Janvier l’interroge.
— J’étais chez mes parents, au moment des grandes tempêtes. Près de Fontainebleau. Il n’y a pas eu de vraie crise alimentaire, comme à Paris. Personne n’est mort de faim. Pas de pillage, pas d’émeutes. Et quand ça aurait pu être la merde, l’armée est intervenue à temps. On y a mangé à notre faim, à peu près.
— Comment va ta sœur ? demande Adèle.
— Ça va. Je te raconterai.
Le regard de Jeremy se fait plus vague, il est suspendu à une idée. Adèle continue :
— Vous avez eu du rationnement, comme ici ?
— C’est encore le cas maintenant. Franchement, ça me fait bizarre de le dire, mais sans l’armée… On aurait été mal.
Le visage d’Adèle se rembrunit :
— Tu vois, c’est difficile d’avoir une pensée politique cohérente, en ce moment.
— Ce n’est pas une raison pour ne pas penser.
La soirée avance, on s’est installé dans le salon. Adèle est allongée sur le canapé, les pieds nus posés sur les genoux de Jeremy. L’intimité de ce contact est presque obscène pour Janvier, qui détourne les yeux. Ismet et Helena parlent à voix basse dans la cuisine, appellent Adèle pour lui proposer qu’Helena donne sa chambre à Jeremy. C’est ta chambre, Helena. Garde-la. Adèle articule chaque mot pour se faire comprendre sans avoir à être traduite. Janvier a un mouvement d’humeur qui n’échappe pas à Jeremy :
— Que personne ne s’inquiète ! s’exclame le nouveau venu. Je vais dormir dehors. J’ai l’habitude.
— Il y a la grange, dit Adèle. C’est tout ce que je peux t’offrir sans déloger tout le monde. C’est là que dort Ismet.
— Je vais me coucher, annonce Janvier.
La nuit est noire. Un rai de lumière passe par le parquet. Toujours le dernier couché, Janvier ne l’avait jamais remarqué. Le son aussi passe plutôt bien. Gabriel dort paisiblement. Janvier a honte d’être cette personne qui écoute à travers le plancher. Il peut voir, en fermant les yeux, les pieds d’Adèle sur les genoux de Jeremy.
Jeremy pose des questions plus intimes que lorsqu’ils étaient tous ensemble. Comment tu te sens ? Est-ce que tu es heureuse de ce bébé ? Tu le voulais ? Janvier retient sa respiration à chaque fois, mais il constate avec soulagement qu’elle ne se livre pas plus à son vieil ami qu’à lui. Adèle est une citadelle imprenable, pour tout le monde.
Ils parlent un temps de gens que Janvier ne connaît pas, dont il n’a jamais entendu parler. Où ils sont, ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont perdu. Jeremy parle d’un réseau qui l’a aidé à se déplacer jusqu’ici. Adèle en connaît la plupart des membres. Allongé dans le noir, Janvier regarde se dessiner la toile autour d’elle. Son propre souffle le gêne pour tout entendre.
— Et Niels ?
Janvier retient sa respiration pour écouter la suite :
— Quoi, Niels ?
— Tu as pu lui dire au revoir ?
— Si on veut.
— Il a fait ça alors que vous attendiez un bébé ?
— Il ne le savait pas.
— Tu ne voulais pas lui dire ?
— Je l’avais quitté. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec lui. Excuse-moi, je n’ai pas très envie d’en parler.
Janvier savoure le silence qui suit les mots d’Adèle.
— Bon allez, ça suffit Jeremy. Dis-moi ce que tu es venu faire.
— Je te demande pardon ?
— Tu débarques chez moi en vrac, avec la gueule des grands jours, tu es venu à pied depuis Fontainebleau, tu n’as même pas téléphoné avant, qu’est-ce qui se passe ?
— Tu ne réponds pas à ton téléphone, je te signale.
— Tu n’as pas essayé. Tu as des emmerdes, c’est ça ? Tu es recherché ?
— Non. Je ne crois pas. Ce n’est pas très clair, à vrai dire. Ma sœur a été interrogée, plusieurs fois.
— Et tu trouves que la meilleure idée, c’est de venir ici ? Chez moi ? Chez moi, justement chez moi ?
Le souffle d’Adèle, court et violent, se déplace dans la pièce :
— Tu crois que je n’ai pas assez de problèmes comme ça ?
— D’accord, donc des réfugiés albanais, c’est bien, un type louche qui a réussi à sortir vivant et libre de La Rochelle, c’est bien, mais ton vieux copain, ça, c’est trop risqué ?
— Mais vous êtes qui, à la fin, pour décider à ma place ?
— Pourquoi tu dis vous ?
— Parce que Niels était comme toi. Il prenait des risques et il fallait qu’il entraîne tout le monde avec lui.
— Niels t’a toujours protégée.
— Si ça avait été sa priorité, les choses auraient été différentes. Je n’aurais pas accouché dans une cave, dans une ferme paumée dans le Cantal. Tu te rends compte de ce que ça a été ? Si j’avais été la priorité de Niels, je ne serais pas en train de me demander à tout instant si les flics vont débarquer chez moi. Je ne serais pas en train d’expliquer à son copain recherché qu’il ne peut pas mettre la vie de cinq personnes en danger, encore une fois.
— Mais Adèle, c’est quoi, le plan, là ? Tu vas vivre pour toujours avec la famille albanaise et Monsieur Taciturne, tous heureux dans votre ferme convertie ?
— Je ne sais pas. Mais je n’ai pas besoin d’emmerdes supplémentaires.
— Et puis, d’où il sort ?
— Qui ça ?
— Corto Maltese, là.
— De La Rochelle.
— Mais c’est qui ? Comment tu le connais ? Et qu’est-ce qu’il fout là ?
— Arrête, Jeremy. Je l’ai invité, voilà, tu es content ?
On frappe à la chambre de Janvier. Helena ouvre la porte sans attendre la réponse. Janvier allume la lumière et, un doigt sur la bouche, avec autant de patience qu’il peut, il lui fait signe de partir. Surprise, elle reste là, les bras pendus le long du corps, déconfite. Elle ouvre la bouche et Janvier la renvoie d’un geste plus nerveux, qui lui fait honte. Elle lui jette un regard noir et sort sans éteindre la lumière. Et puis, au bout de quelques instants, elle revient à pas lents et pose doucement sa main sur la joue de Janvier. Elle lui sourit, avec une simplicité triste, et elle part pour de bon, cette fois. Janvier éteint la lumière et se concentre de nouveau sur les sons qui lui parviennent.
— Mais ça ne te regarde pas !
— Qu’est-ce que tu as, Adèle ? On ne s’est pas vus depuis des mois et regarde comme tu es. Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Mais tu plaisantes, j’espère ? Qu’est-ce que j’ai ? Regarde-moi. Là, moi j’ai un bébé, d’accord ? J’ai la trouille, je suis toute seule. Et ce type, dont tu parles, eh bien c’est le seul qui ne me demande rien et qui m’aide. Niels et toi, vous dites que vous voulez me rendre heureuse et vous me collez les flics au cul pour le restant de ma vie. Lui, il m’a aidée à accoucher et il emmène mon bébé chez le docteur. Tu vois ? Alors le mieux, c’est que tu t’en ailles.
Un silence profond suit ses paroles, un silence grave, délicieux, un liquide épais que Janvier boit lentement. Adèle poursuit :
— De toute façon, on est vraiment limite, là. À la prochaine grosse tempête, à la prochaine coupure, on aura de nouveau à bouffer pour trois personnes, alors qu’on est six. On ne peut pas se permettre d’avoir quelqu’un en plus.
— Adèle. Je ne veux pas te demander de m’héberger. Qu’est-ce que je ferais, ici. Je suis venu te chercher. La lutte continue. Différemment. Depuis que Niels est mort, les choses ont changé. On a beaucoup de gens avec nous. Les Français en ont marre. Ils voient que Jarnac empire les choses. Ils n’en peuvent plus de l’armée. On ne fait plus d’actions sur les personnes, on cible les infrastructures. On existe, politiquement, comme jamais un parti écologique n’a existé avant. On peut redonner de l’espoir, tu comprends ? On est train de changer de système. On a cru que c’était la fin. Mais c’est le début. Je voudrais que tu viennes avec moi. Réfléchis. Réfléchis cette nuit.
Tout va très vite, le lendemain. Janvier croise le regard d’Adèle, il comprend. Elle lui dit simplement Tu es chez toi. Tu peux rester autant de temps que tu veux. Janvier désigne Ismet, Helena et Luane, assis comme une famille autour de la table :
— Et eux ?
Adèle a un sourire ironique. Ah maintenant tu te soucies d’eux. Mais elle ne le dit pas, par charité ou par lâcheté, parce qu’elle voit que Janvier a le désarroi et la colère qui lui débordent des yeux.
— Eux aussi, bien sûr.
— Tu vas revenir ?
— Je ne pense pas. Pas tout de suite en tout cas.
— Tu vas où ?
— Il vaut mieux que je ne te le dise pas.
— Tu pars quand ?
— Dans quelques jours.
Elle porte Gabriel contre elle. Janvier tourne la tête pour ne pas voir le petit bébé endormi. Il préférerait qu’ils s’en aillent tout de suite.
C’est Janvier qui annonce à Ismet et Helena qu’Adèle s’en va. Dans leurs yeux passe le même éclair de compassion lucide et intelligente. Durant le reste de la journée, ils ne changent pas la routine de leurs gestes et Janvier peut y lire en transparence tout le soutien et le cœur qu’ils y mettent.
Les jours qui suivent, Adèle prépare son départ. Elle se sent coupable, sans doute, alors elle en rajoute : Ismet prendra sa chambre. Elle laisse toutes les affaires de Niels à Janvier, fait cadeau à Helena de vêtements, d’objets de la maison qu’elle vient déposer dans sa chambre comme les braises d’un foyer sacré. Helena accepte gravement tout ce qu’Adèle lui donne.
Adèle n’a pas grand-chose à faire. Elle a à peine habité la maison. Elle laisse la plupart des choses qu’elle avait apportées. Le bagage le plus important qu’elle emporte pèse à peine quelques kilos, et lourd sur le cœur de Janvier. Pourtant, elle fait traîner les préparatifs en longueur. Elle accompagne Janvier aux bêtes, elle le suit des yeux quand il traverse le salon, la terrasse. Elle a toujours l’air sur le point de dire quelque chose ou de pleurer. Elle se retient de l’un et de l’autre, qui pourraient alimenter la colère sourde de Janvier, qui lui affleure aux yeux, au visage. Il se contient parce qu’elle hésite peut-être encore et que le moindre conflit l’aiderait à partir.
Jeremy se fait plus discret que le premier soir. Lui aussi sait qu’il a beaucoup à perdre dans les atermoiements d’Adèle. Janvier ne le croise presque pas. On se parle en sourdine. Luane ouvre de grands yeux surpris et muets. Personne ne lui a rien dit. Elle voit Adèle plier les petits vêtements de Gabriel, faire des tas sur son lit. Alors Luane prend la main d’Helena.
Un soir, Adèle donne à Janvier un gros classeur, avec les titres de propriétés, au nom de Demazières. Il est chez lui. Elle commence à parler d’un compte en banque qu’elle a ouvert à Murat.
— Tu n’as pas besoin de faire ça, Adèle. Je peux me débrouiller.
— Je sais bien. Mais tout de même. Sans toi…
— Je peux te parler franchement ?
Elle lève ses yeux verts, elle les plante sur Janvier, il les affronte, bien droit, après tout, maintenant, il n’y a plus rien à perdre.
— Vas-y.
— Je ne comprends pas ce que tu fais. Tu as un bébé, tout petit, qui n’a que toi. Tu vas faire quoi ? Le confier à Jeremy pendant que tu vas aller poser des bombes dans les supermarchés ? C’est quoi, ton plan ?
Elle soupire. Elle soupire seulement, et Janvier mesure à ce soupir qu’il est en train de perdre : elle ne veut pas se battre avec lui, il n’y a plus d’enjeu, elle est déjà ailleurs.
— Je ne serai pas en première ligne, évidemment. Je vais aider à la logistique.
Janvier ricane. Adèle à la logistique, quelle bonne idée, dit son rictus. Elle se retire sans affrontement :
— C’est pas seulement ça. Ici, ce n’est pas chez moi. C’était un refuge, c’était temporaire. Tu vois bien que je n’ai rien à faire ici. J’ai besoin de retourner chez moi. Dans le monde auquel j’appartiens.
— Il n’existe plus.
— Si. Ce sont les mêmes gens. Ils m’attendent. Même si je n’y fais rien, c’est ma place, tu comprends ? Tu devrais réfléchir à ça, toi aussi. Il est peut-être temps de rentrer chez toi. Retrouver ceux que tu aimes. Avant qu’il ne soit vraiment trop tard.
Elle se recule sur sa chaise, regarde dans le vide :
— Je te dis ça, mais je ne veux pas te mettre dehors, évidemment. Moi je préférerais que tu restes ici.
— Bien sûr. Pour garder la maison. Surveiller tout ça. Prendre soin de ta résidence secondaire.
— Arrête…
Mais il ne peut pas se retenir, ça monte en lui et ça sort, désordonné, le fiel qu’il retient depuis l’autre soir :
— C’est drôle. Je pensais que tu étais seule au monde. Je pensais même que tu avais choisi cette distance avec les gens, les choses. Mais je me suis trompé. C’est le monde d’où tu viens qui est comme ça. Ta solitude, tu sais ce que c’est ? C’est une distance de classe, c’est tout. C’est du mépris. Bien sûr que tu n’as pas besoin de moi.
— Janvier… Je m’en vais demain. Est-ce que tu veux vraiment qu’on se quitte fâchés ?
Il ne l’écoute pas, il continue :
— Tu ne veux même pas me dire où tu vas. Tu prends Gabriel sous le bras, tu t’en vas sans laisser d’adresse.
— Mais tu t’attendais à quoi ?
Il n’y a rien à répondre. Peut-être a-t-elle raison. Il ne faut pas se quitter fâchés.
Janvier passe une dernière nuit avec Gabriel dans sa chambre. Le nourrisson se réveille vers trois heures du matin. Janvier n’essaie pas de le bercer. Il le pose dans son lit, s’étend à côté du petit être qui retombe presque immédiatement dans le sommeil. Celui de Janvier est hanté de rêves sombres et d’arrachements. Plusieurs fois, c’est le matin, et Janvier doit dire au revoir à ce bébé qui ne se souviendra jamais de lui. Les scènes sont vives, remuées de cris, de sursauts. Au réveil, il n’en a qu’un goût de désespoir, une amertume muette, et à peine un œil pour Gabriel. Il l’apporte à Adèle et s’en détourne. Il ne veut plus le regarder.
Les adieux sont brefs. Adèle lui laisse son numéro de téléphone et l’adresse de Jeremy à Fontainebleau. Ce n’est pas là qu’elle va, insiste-t-elle, mais il y aura toujours quelqu’un pour savoir où transmettre un message. Janvier décide de partir dans la montagne, sans autre but que de ne pas les voir partir. À son retour, la camionnette a disparu. Helena prépare le déjeuner, elle ne lève pas la tête quand il entre dans la cuisine. Luane, assise à table, a les yeux rouges, éclatés de larmes. Ismet montre une tristesse saine que Janvier lui envie. Il sait que le jeune homme a pu dire les mots simples qui éclairent le chemin et dont on se souvient : merci, à bientôt j’espère, je ne t’oublie pas, tu as compté pour moi. Il devine aussi que le jeune homme a laissé Adèle lui dire les mêmes mots, sans colère. Sans doute a-t-il embrassé Gabriel sur le front, peut-être pleuré, et Adèle a passé sa main sur sa joue et l’a serré dans ses bras. Le chagrin d’Ismet est puissant mais apaisé, son visage et ses yeux brillent de larmes simples, intelligibles. Le cœur de Janvier, lui, est serré d’une souffrance qui n’a pas de nom.
Quelques jours plus tard, il trouve par hasard plusieurs liasses de billets de 1 000 francs dans le tiroir de sa table de nuit, avec un simple mot. Ne refuse pas : tu ne peux plus, de toute façon, et un smiley qui fait un clin d’œil. Un mot barré, puis : Merci encore, pour tout. Et ne m’en veux pas trop. Il faut essayer de rentrer chez soi avant qu’il ne soit trop tard.
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