Le retour de janvier

Charlotte Dordor · Chapitre 5 sur 10

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Le retour de janvier

5 - Entremont, été

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Entremont, été

 

Janvier se réveille avec le soleil d’été qui inonde de rose pâle le ciel et les murs de sa chambre. Il se lève sans bruit, s’habille rapidement. Il a pris l’habitude d’avoir des vêtements un peu trop grands. Pour ce qu’il en fait… Il descend se préparer un café. Il évite la troisième marche, celle qui grince. Adèle a le sommeil léger.

Lorsqu’il est seul, le matin, il pense à ses montagnes, à ses plateaux, à sa mère. À la vie qui continue là-bas sans lui. Au soleil de son pays, celui du matin, qui lutte moins pour se lever. Ici, le soleil caresse de toutes ses maigres forces les pentes abruptes devant la maison. Celui de Lozère a moins de mérite. La pierre ocre, les collines douces, l’herbe tendre, tout a l’air de l’attendre au petit matin.

Il ne sait plus très bien ce qu’il fait là, au petit jour, quand il est seul devant la fenêtre, debout, à boire son café. Beaucoup de gestes qu’il accomplira dans la journée, la plupart même, ressembleront à ceux qu’il ferait au pays dans la ferme de sa mère. L’idée qu’elle le croit mort est une morsure au cœur. Mais les jours qui passent depuis sa disparition lui donnent le vertige. Il faudrait expliquer tout, le départ de La Rochelle, la désertion, le meurtre des policiers, celui des gens qui sortaient du gymnase cette nuit-là. Pourquoi tu ne m’as pas téléphoné ? J’avais peur que tu sois sur écoute. Il sent que rien ne tiendra la corde face à la suspicion de sa mère, qu’elle préférera toujours s’ériger en glorieuse victime de l’indifférence filiale. Tu imagines la peine que tu m’as faite. Comment as-tu pu me faire ça. Quand je pense que j’ai imaginé le pire et que simplement, toi, à deux heures de route à peine, tu… Je ne voulais pas te mettre en danger, maman.

Il sait qu’en face d’elle, ça n’aura plus de sens. Qu’il n’aura qu’à baisser la tête sous le flot du courroux maternel. C’est vrai, j’aurais pu, c’est vrai, j’aurais dû.

Plus le temps passe et moins il se voit débarquer sans autre explication que celle-ci, qui a remplacé les premières depuis quelques semaines : quelqu’un avait besoin de moi.

Le reste de la journée justifiera sa présence, depuis le moment où Adèle descendra de sa chambre, les joues pâles, les orbites creusées et le ventre chaque jour plus saillant, arrondi, jusqu’à celui où il fermera la porte du poulailler. Il affrontera de nouveau le fantôme de sa mère juste avant de fermer les yeux et de sombrer dans un sommeil profond et sans rêve.

Un jour chasse l’autre et Janvier ne part pas. Les yeux d’Adèle font leur travail et chassent le regard sévère de sa mère. Le vert profond où l’on se noie et le rouge des larmes et de la détresse.

À la fin de la deuxième journée, Janvier a fait un enclos pour la poule. Grand, pour en accueillir d’autres. Les bêtes doivent vivre en compagnie, il entend la voix de sa mère. Adèle passe son temps à le remercier, comme s’il lui avait sauvé la vie. Comme si cela la dispensait de s’intéresser à ce qu’il fait, aussi. Qu’en pensez-vous ? C’est très bien, merci. Elle lui a demandé d’une voix hésitante de se tutoyer.

Adèle continue de dire que son intention est de s’installer. Toute son attitude a l’air de crier l’inverse, cependant. Même à table, elle a l’air de s’asseoir à demi. Elle ne fait pas de projet, elle n’a pas d’idée. C’est Janvier, une semaine après leur arrivée, qui lui a posé la question des limites de la propriété, qui l’a forcée à chercher dans les papiers de la maison. Elle ne va jamais se promener seule. Janvier ne l’encourage pas non plus, il garde en tête que les bois ne sont pas sûrs. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas besoin de la retenir. Pas une seule fois, elle n’a suggéré d’aller voir les terrains qu’elle doit exploiter. D’ailleurs, autant que Janvier peut en juger, les terrains sont loués. On voit des prés fraîchement fauchés, des vaches. Des loyers doivent tomber, sans doute. À qui reviennent-ils ? À moi, répond-elle.

Adèle se désintéresse de tous les aspects pratiques et matériels de sa nouvelle existence. Janvier a d’abord imputé cette attitude à sa constitution fragile, à un peu de désespoir, puis peut-être à des raisons psychologiques plus sombres et obscures. Elle est déprimée, faible et sans désir. Elle y met un peu d’affectation, aussi, peut-être ? Tout ce comportement le déconcerte, lui qui passe son temps à agir sur son environnement. Elle sait : se faire à manger, ranger ses affaires, prendre soin d’elle, à peine. C’est à peu près tout. Elle montre l’autonomie d’une enfant de dix ans. Elle est posée là, au bord des choses, et ne sait pas par quel bout les prendre, ni pourquoi elle le ferait. Et en même temps que le vide s’élargit autour d’elle, qu’elle vacille devant cette nouvelle vie qui s’ouvre devant elle comme un gouffre, Janvier voit le ventre gonfler et les cernes se creuser, s’étirer. Elle détourne les yeux pour lui parler. Mais quand il fait quelque chose et qu’il ne la regarde pas, elle lui jette des regards implorants qu’il sent dans son dos, sur ses mains.

Elle n’a pas parlé de sa grossesse à Janvier. Un jour seulement, il n’a plus été possible de l’ignorer, et le ventre naissant s’est mis à prendre toute la place dans la maison. Sur une autre morphologie, on aurait pu faire semblant pendant quelque temps. Mais sur sa silhouette de flamant rose, il n’y a pas grand-chose à faire. Lorsqu’il n’a plus eu de doute, Janvier a pris le parti de faire comme s’il avait toujours su. Il faut quand même que tu penses à aménager une chambre, pour le petit. Et puis ça a été tout.

Adèle a un téléphone sur lequel, pour tout et rien, elle consulte Internet, habitude que Janvier a perdue pendant la conscription. Elle ne téléphone jamais à personne. Janvier ne croit pas que quiconque doive un jour la rejoindre. Mais il ne dit rien. Il a peur d’entendre la réponse. Personne ne va venir m’aider. Si elle prononce ces mots-là, il ne pourra plus partir, il le sait.

Du père de l’enfant, elle ne parle pas. Il n’est jamais question de sa famille, de ses amis. Seule, ou bien recluse, exilée, cachée : impossible de savoir. Il y a entre eux ce pacte tacite, qui se fait plus lourd, plus épais, au fur et à mesure des jours : on ne se pose pas de question, on est là, c’est tout.

Discuter leur est difficile. Se rejoindre sans se toucher. Adèle est repliée sur elle-même, dans des postures qui figurent son état d’esprit : assise les genoux dans les bras, toujours la tête dans les mains, le menton dans la poitrine, les pouces dans les paumes, si possible. Elle ne parle pas beaucoup ; si elle parle, elle plaisante, aigre. Janvier ne sait pas pratiquer ce genre de distance, ni l’humour sans joie. Il a essayé de se rabattre sur l’actualité, d’autant que les derniers mois, et particulièrement les dernières semaines, l’ont tenu hors du monde. Quand elle consulte son téléphone, il l’interroge. D’ailleurs elle l’informe spontanément. Jarnac a obtenu les pleins pouvoirs. La Grèce a envoyé des roquettes sur la ville d’Edirne, à la frontière turque. Des centaines de civils ont été massacrés au Bangladesh. Où as-tu lu ça ? Sur Aletheia. On en parle ailleurs ? Non. L’Allemagne a construit un mur à sa frontière sud. Puis : Le chancelier dément la rumeur de la construction d’un mur à la frontière sud. La désinformation constitue en elle-même un vrai sujet de discussion. C’est le plus brûlant, pour Janvier. Même la météo est politique, qui requalifie les ouragans en « vents violents » depuis l’arrivée au pouvoir de la France Éternelle. On parle moins des conséquences de la chaleur de cet été. Dans la fraîcheur relative du Cantal, les échos du changement climatique ne parviennent plus, comme s’il ne faisait soudain plus de mort nulle part.

À La Rochelle, la situation était plus claire. L’État et l’armée exerçaient une censure prophylactique, à l’ancienne. On préservait l’ordre et le moral des troupes, on contrôlait l’opinion. Depuis qu’il a quitté le littoral, Janvier comprend que la dilution des informations est une censure d’autant plus efficace. On ne sait plus rien quand tout le monde crie à la vérité.

Adèle venait de Paris, le jour où elle est arrivée. C’est ce qu’elle lui a affirmé le premier jour, en tout cas. Elle n’a donné aucune précision. Il ne sait pas dans quel quartier elle habitait, ni ce qu’elle y faisait ; d’où elle sort l’argent qui file entre ses doigts et qu’elle ne compte jamais. De loin, il semble à Janvier que Paris au moins devait bouillir de renseignements : l’actualité s’y déroulait, on y connaissait l’état du monde, puisqu’on l’avait sous les yeux. On devait savoir ce qui se passait. On devait moins douter de ce qu’on entendait, les échos des événements devaient parvenir plus fermes, plus assurés. Plus que leurs échos, leur bruit lui-même, le cœur du réacteur. Mais elle n’en parle jamais non plus. Il aimerait lui poser des questions, mais elle se replie de la même manière que sur les autres sujets plus intimes ; il pressent qu’elle a dû perdre des gens qu’elle aimait dans les attentats. C’est l’hypothèse de Janvier, le socle sur lequel viennent s’échafauder toutes ses conjectures. Elle a perdu ses amis, sa famille, le père de son enfant, peut-être. Elle a hérité de cette ferme, elle est seule au monde désormais, meurtrie, avec son enfant pour seul avenir.

Il ne la voit jamais pleurer. Elle sort de sa chambre, parfois, l’œil rouge, des plaques blanches et écarlates sur les joues. Janvier a peur qu’elle n’ait l’idée d’en finir. Il fait des projets pour elle, quand il lui voit le regard vide, la lèvre qui tremble. Il faudrait acheter une bêche. Il faut planter des arbres fruitiers, je peux m’en charger si tu veux. Il revoit les terrasses inachevées à Lachamp, la pelle mécanique de Félicien. Il faudrait qu’on aille acheter des brebis. Je vais te montrer comment en prendre soin. Tu pourrais vendre ton bois, il faudrait mettre une annonce. À venir chercher sur place, puisque tu n’as pas de remorque, je ne peux pas le livrer. Oui, il faudrait investir, évidemment.

Elle fait de longues siestes après le déjeuner, parfois le matin. Elle s’en excuse lorsqu’elle paraît sur la terrasse et qu’il est en train de réparer le toit d’une grange avec une planche de tôle, de retourner la terre d’un terrain où il lui a conseillé de faire un potager, d’étendre du linge. C’est le petit qui te mange ton énergie, tu es fatiguée, ne t’excuse pas. Elle vacille encore de temps en temps ; elle ne se plaint jamais.

Les premiers jours, Janvier n’est pas sorti du hameau. Il prétextait qu’il avait des choses à faire et c’était vrai ; qu’il gardait la maison et ça l’était tout autant. Même en son for intérieur, il se donnait des excuses, il était plus prudent de rester caché. Pourtant, ses raisons avaient la même saveur que celles qu’il donnait à sa mère, en pensée, au petit matin ; elles avaient de moins en moins lieu d’être, il s’y accrochait machinalement pour ne pas avoir à examiner, reconnaître les vraies causes de sa réclusion : il sentait dans sa retraite, peut-être pas le bonheur, mais une forme de sérénité lui pousser au fond du cœur comme une plante vivace, vigoureuse, elle s’épanouissait, se répandait en lui et lui tenait les membres, du matin au soir. Il se fatiguait à la tâche, se couchait fourbu et toutes les journées passaient, simples et brutales, sous le soleil qui les frappait. Il se rendait utile : il était utile.

Adèle devait bien voir qu’il se cachait, qu’il jetait des regards inquiets sur les voitures qui remontaient le long du chemin. Mais elle n’avait pas l’air de s’en inquiéter. Ni même de s’y intéresser.

La propriété est beaucoup plus grande qu’il ne l’avait cru au départ. La maison n’est pas immense, mais la grange semble ne jamais pouvoir se remplir tout à fait, même avec des bêtes, même avec des machines. Quelques granges délabrées témoignent d’un passé plus glorieux. Les terres exploitables, surtout, s’étendent sur une vingtaine d’hectares si l’on compte les prés qui sont à quelques kilomètres, autour d’un petit village appelé Mons. Adèle les appelle négligemment les prés de l’autre côté. Elle connaît si mal la région, n’a pas l’air de vouloir y entrer par les noms. Janvier, l’enfant de paysans, n’a pas pu retenir un sifflement admiratif et gourmand en découvrant la feuille du cadastre. Adèle a souri sans fierté. Tout cela ne la concerne pas.

Fruits d’un découpage ancestral, d’autres prés sur lesquels paissent des vaches paisibles sont encastrés dans ceux d’Adèle. Les clôtures neuves, électrifiées, témoignent d’un soin constant et presque invisible. Parfois seulement, quelqu’un vient jeter un œil sur le troupeau. On se salue d’un signe de tête. Janvier reconnaît dans ce salut toute la curiosité rentrée, butée, empêchée, de la méfiance paysanne.

Le hameau où vit Adèle – qu’elle possède, semble-t-il, même si ce n’est pas très clair – s’appelle Entremont et porte bien son nom, adossé à sa colline, mais tout prêt à se jeter sur les autres, au croisement de trois vallées qu’il surveille de haut. Il a poussé humble et court, caché, incrusté sur la pierre comme une habitation troglodyte, trapue et solide. La moitié du bâtiment principal est enterrée et se nourrit de la montagne : une source y part pour finir à la cave et irriguer la maison. Les pierres en vieillissant se sont couvertes d’un lichen roux, les arbres sur la terrasse se pétrifient doucement : tout se noue dans la même substance sèche, froide et dure. Les fenêtres laissent à peine passer la lumière du jour. Les murs des granges sont aveugles, seuls les toits sont percés de lucarnes. Entremont pourrait tenir un siège et se défendre d’une attaque armée. Pour l’instant, le hameau sommeille, à peine ranimé par l’arrivée de ses nouveaux habitants. Adèle et Janvier parlent bas, comme s’ils se cachaient. La poule et le chien n’ont pas ces égards. Le chien jappe souvent, sec et serré, et la poule chante quand elle pond. Mais Janvier ne voit pas bien comment tout cela pourra ressembler, à la fin, à une ferme.

Le matin, Janvier prend un chemin en lacets, derrière la maison, qui le mène dans une forêt de taillis avant de déboucher sur l’entrée des plateaux. Parfois, il va jusqu’au bout, jusqu’à surplomber un petit village dont il ignore le nom, dans une vallée abritée qu’il domine du regard comme une terre étrangère qu’il s’apprêterait à conquérir. Il se rassure de l’immuabilité du paysage, du chemin qu’il emprunte et, avec eux, du vent froid qu’il respire comme si l’air était plus pur et qui lui rappelle la fraîcheur perdue de son enfance. Il y a encore des coins sur cette terre où l’on frissonne le matin. Lorsqu’il descend vers la maison, qu’il voit le linge, leur linge mêlé, sécher sur le fil entre deux pins et qu’Adèle lui fait un signe de la main, il se dit qu’il est là depuis toujours. Et puis parfois, devant la figure et le silence butés de la jeune femme, il se sent plus étranger, à peine mieux toléré que le jour où il est arrivé, deux mois plus tôt.

Il l’a persuadée d’investir dans un chargeur. Ça te servira pour tout, tu verras. Il a dit ça machinalement : il a du mal à la voir au volant du tracteur, en train de charger du fumier. Qu’importe, il suffisait de lui en parler ; elle a tout de suite accepté. Il n’a même pas eu besoin d’argumenter. Elle lui fait une confiance aveugle, de toute façon.

Pour le chargeur, Janvier l’a accompagnée chez le concessionnaire. C’est lui qui a discuté avec le vendeur, essayé les machines, pesé le pour et le contre du H380. Quand le vendeur a parlé de solutions de financement, c’est là qu’Adèle est intervenue pour dire qu’elle payait comptant. Le vendeur avait l’habitude des vieux paysans qui débarquaient avec une liasse de billets froissés ; mais cette jeune femme en sweat-shirt lui a fait ouvrir des yeux ronds, avec ses cheveux roux et son phrasé rapide de citadine. Il lui a dit qu’elle perdrait de l’argent, avec cette solution. Mais elle est restée ferme. Elle préférait.

Janvier n’avait pas quitté la ferme, jusqu’à ce jour où ils étaient allés jusqu’à Aurillac. Ils avaient parcouru une centaine de kilomètres dans la journée. Janvier avait calculé qu’il avait passé presque assez de temps en voiture pour atteindre Lachamp. À la place, il avait accompagné une femme qu’il ne connaissait pas il y a encore un mois, pour acheter du matériel agricole que de toute évidence, elle ne toucherait pas et qu’il manœuvrerait lui-même. Pour cette occasion, il s’était jeté dans le grand bain, il avait affronté la possibilité d’un contrôle. Son cœur, en alarme au moment de quitter Entremont, s’était relâché au fur et à mesure de la journée. Personne ne les avait contrôlés, il pouvait de nouveau circuler librement. Il était ce type inoffensif qui allait acheter du matériel agricole en compagnie de sa femme enceinte. Il avait aimé se noyer dans le regard qu’on portait sur eux.

Ils n’avaient pas hésité longtemps, pour la concession. Janvier avait repoussé Saint-Flour d’un geste nerveux de la main quand Adèle l’avait évoqué. L’idée de se rapprocher de chez lui pour faire demi-tour le jour même semblait à Janvier l’ultime trahison qu’il pouvait faire à ceux qui devaient pleurer sa disparition. Ce serait donc Aurillac. Adèle avait accepté sans poser de questions, comme si les décisions de Janvier étaient indiscutables, attitude qui allait devenir une habitude au fil des semaines, au fur et à mesure qu’elle buvait ses paroles, ses décisions, ses gestes, comme les décrets d’un nouvel ordre auquel il fallait se soumettre.

Ils s’étaient réveillés plus tôt qu’à l’ordinaire, étaient partis au petit matin, dans l’air déjà chaud, les fenêtres ouvertes. C’était Janvier qui conduisait la camionnette. Le silence entre eux leur tenait lieu d’intimité. Il aurait voulu poser sa main sur son bras, pour lui dire la douceur de prendre la route ensemble, après avoir pris soin de fermer la maison. Tu as bien verrouillé la porte de la grange du nord ? Oui. Mais j’ai eu du mal. Il aurait voulu ce geste : lui prendre la main, simplement poser sa main sur la sienne, mais il avait peur de sa réaction. Adèle reculait quand il approchait, comme si elle craignait une décharge au contact. On se contenterait du silence, d’être à deux. Machinalement, il avait allumé la radio et l’éclat métallique d’une chanson à la mode l’avait brutalement ramené au présent. Ils avaient emprunté des routes chargées, s’étaient arrêtés sur une aire de repos saturée de poids lourds. Il y avait la queue devant le sèche-main électrique. Un écran diffusait de bruyantes publicités en continu. Comme à Limoges, la modernité du monde, qu’il croyait ancien et qui ne l’était pas, lui avait sauté au visage. Janvier se rendait compte qu’il n’avait pas quitté La Rochelle, la réclusion de La Rochelle, qu’il vivait toujours comme si le monde entier avait basculé : dans le silence de la mer, celui des bois, des champs, de la ferme, et qu’il vivait encore caché, peut-être pour ne pas voir que le monde moderne, rutilant, rugissant, poursuivait son chemin depuis qu’il l’avait laissé, un an et demi plus tôt. On continuait à jouer au loto dans les tabacs, à s’engueuler au feu rouge, à acheter des téléphones portables, à actualiser ses applications, à prendre l’apéro, à aller travailler en râlant, à faire la queue pour payer l’essence. En parcourant les couvertures des journaux dans un magasin où Adèle voulait acheter quelques provisions, il se dit que le pays vivait dans le même aveuglement que lui, un aveuglement inversé, qui ignorait les points de rupture. Les mentions faites au littoral inondé, aux épidémies, avaient la distance de ton que l’on prend pour évoquer les drames des contrées lointaines, les tragédies des pays exotiques ou des civilisations anciennes. Seuls les campements et la foule sur les routes attestaient de quelques changements, mais ils avaient déjà pris les couleurs de la vie ordinaire.

Ils croisèrent plusieurs fourgons blindés. À l’approche d’Aurillac, Janvier avait mis son clignotant pour sortir de la nationale. Il s’était ravisé en apercevant un barrage de police au premier rond-point. Adèle l’avait-elle remarqué ?

— Je ne suis pas sûr d’avoir envie de croiser la police, vu que je n’ai toujours pas de papiers.

Elle n’avait rien dit.

Ils avaient traversé la zone commerciale d’Aurillac. La concession John Deere n’avait pas fière allure et témoignait d’une crise durable du secteur. Pour le commercial qui les reçut, ils faisaient partie de ces néoruraux qui tentaient la voie de la reconversion afin de fuir l’enfer urbain. Les moyens financiers d’Adèle le confortèrent dans son opinion. Vous n’êtes pas les seuls dans votre situation à choisir ce modèle, vous savez. C’est une valeur sûre.

Adèle et Janvier étaient rentrés étourdis de leur périple. Mais désormais, ils avaient un chargeur pour le vieux tracteur qu’on avait sorti de la grange. Janvier avait craint qu’il ne fonctionne pas. Un tour de clé avait réveillé le moteur, et ce fut tout.

C’était sans doute à partir de ce moment qu’ils avaient changé de perspective, imperceptiblement. Jusqu’alors, l’horizon de chaque journée n’était fait que de son lendemain. C’était bête, mais c’était comme ça : le tracteur avait fait une percée dans leurs vues. Janvier se mit à faire des plans et des projets.

Le tracteur devint le bras armé de toutes les promesses. Par ce biais, ils commencèrent à évoquer l’avenir : quand il faudra faire les foins et charger les ballots, quand tu devras aller chercher une brebis, si on veut les mettre à paître sur les prés de l’autre côté. On pouvait déjà l’utiliser pour de menus travaux, charger du bois, atteler une faucheuse. Janvier y mettait tout son cœur et tout son orgueil, prenait des poses un peu doctes. Il ne voulait pas être pris en défaut sur les questions agricoles. Il multipliait les allusions à son passé, il alignait ses connaissances, brandissait ses expertises ; il aurait voulu qu’elle lui pose des questions, qu’une brèche enfin soit ouverte dans le mur épais de leur pacte. Mais tout ruisselait sur les yeux verts en feuilles de chêne fatigués. Elle se réjouissait de ce qu’il sache faire tant de choses. Puis elle en restait là.

La remise en marche du 5100 leur permit aussi de faire la rencontre de quelques voisins. La nouvelle de leur arrivée se répandit, c’était comme si on avait laissé traîner du miel à proximité d’une fourmilière. De premières tentatives balbutiantes, il en vint ensuite régulièrement, qui en avaient besoin pour atteler un roundballer, une fendeuse. Certains demandèrent d’utiliser le nouveau chargeur. Les demandes irritaient Janvier. Tout de même, une machine neuve, ils sont gonflés. On ne se connaît pas. C’est le vieux retour du réflexe paysan, souriait Adèle. Lozérien, précisait Janvier, le doigt en l’air. Les demandes de prêt glissaient sur le détachement d’Adèle. Elle voyait midi à sa porte : on trouva quelqu’un pour déplacer le piano.

Elle était davantage gênée par les regards qu’on lui lançait. Les gens ne voyaient pas forcément d’un bon œil une installation de plus dans la région. Tous ces nantis sortis de nulle part qui pensaient pouvoir s’y mettre. Il faudrait voir. Tout de même, Janvier faisait bonne impression. On ne lui posait pas de questions, mais on voyait qu’il savait manier les machines et les bêtes. Son orgueil se déployait davantage. On ne parlait qu’à lui, quand on venait. Il devenait le maître des lieux. Adèle se montrait moins. La maigreur de ses poignets, de ses chevilles attirait les regards. Elle prenait soin de dissimuler son ventre. Lorsqu’elle était là, les paroles se faisaient plus rares. Elle disparaissait rapidement dans la maison et là, à côté du tracteur, moteur allumé, ou pour des riens, pour voir les nouvelles bêtes, du tas de bois que Janvier voulait bien vendre, les langues se déliaient. Jusque-là, on avait pensé que la ferme appartenait à une vieille dame qui ne reviendrait plus. Janvier glanait des informations, l’air de rien. Il y avait une vieille dame, bon. Mme Delage. Personne ne semblait l’avoir jamais vue. Janvier ne répondait rien, laissait croire que, bottait en touche. Il répondait par des questions, comment vous vous en êtes sortis, avec le vétérinaire, l’autre jour, il n’avait pas son pareil pour noyer le poisson. À l’agriculteur qui venait voir ses vaches de temps en temps, sur les prés à côté, il offrait un coup à boire, debout, dans la cour. Il savait y faire. De la cuisine, par la fenêtre, Adèle jetait des feux, de ses yeux, de sa chevelure. Les regards s’y piquaient un peu et on revenait à autre chose. Vous avez entendu parler des Albanais, dans le bois de Collanges ? On n’est plus tranquilles. Cela dit, la police fait des descentes. On peut dire que ça au moins, ça s’est amélioré. On peut compter sur la police, maintenant. Même si elle a fort à faire. Pas sûr que les Albanais s’y frottent de nouveau. Les rires étaient gras. On votait France Éternelle, dans les campagnes, ça n’était pas une surprise pour Janvier. Il avait bien fallu que des gens votent pour eux, de toute façon. C’était le seul sujet qui faisait sortir Adèle de sa réserve et de son détachement. Un peu seulement : elle levait imprudemment les yeux au ciel, si elle surprenait ce genre de remarques. Janvier se contentait de resservir à boire en clamant que les temps étaient durs.

Je pars la semaine prochaine, se disait Janvier. Je partirai quand j’aurai installé quelques brebis, je partirai quand j’aurai fini de lui faire un début de potager. Je partirai quand elle aura plusieurs poules, des lapins, je partirai quand j’aurai trouvé le meilleur endroit pour son blé. On installa des brebis, il sema des carottes, Adèle acheta des poules et des lapins sur le marché de Murat. Janvier emprunta une charrue. Il ne partait pas. Il fallait déboucher la source du pré en contrebas, maintenant que des brebis y paissaient. Il devait montrer à Adèle comment nourrir les brebis. Mais il ne lui montrait pas, il le faisait lui-même.

Janvier apprenait le pays. On parlait beaucoup du Lioran, ancienne station de ski à une quinzaine de kilomètres d’Entremont et ville fantôme depuis que la neige avait presque entièrement disparu. Même au temps glorieux du tourisme des sports d’hiver, Le Lioran n’avait jamais été une station luxueuse. C’était une toute petite station familiale où venaient les gens de la région qui n’auraient pas pu se payer de vacances ailleurs. Vers la fin, tout le monde s’était précipité pour vendre son appartement, son chalet, pour tirer quelques sous de ce bien qui n’en était plus un. Le marché s’était effondré. Plus rien ne se vendait. Les appartements étaient occupés par ceux qui n’avaient pas d’autre endroit où aller, ni de bonne raison de partir ; par des migrants du littoral, parfois, qui squattaient les chalets. Enclavée entre ses sommets, la ville ne proposait plus de travail, plus de perspective, plus d’avenir. Tout y était désespéré, les départs comme les arrivées, ceux qui fuyaient, ceux qui restaient. Il y avait des impressions de La Rochelle, se disait Janvier. Il écoutait, ne disait rien. Un jour, il avait dit ça, ça fait penser à La Rochelle. On l’avait regardé, bouche ronde. Il avait expliqué. Il paraît qu’à La Rochelle, il n’y a plus que des traîne-misère. Des gens très défavorisés.

— Avant qu’ils ne meurent tous et qu’on évacue, tu veux dire ?

On n’avait pas trouvé son rapprochement très pertinent.

Le chemin qui menait de la départementale jusqu’à Entremont remontait en lacets la colline, l’enroulait, puis partait droit, en pente douce et tombait sur un hameau en ruine qui ne comptait qu’une maison encore debout. À l’intérieur vivait André Clavel, un agriculteur célibataire d’une cinquantaine d’années qui était né là et n’en était jamais parti. Depuis qu’il avait été en âge de le faire, il avait grignoté les maisons et les terrains alentour, patiemment et sans agressivité, dès que quelqu’un partait ; et il y avait eu de nombreux départs, à l’époque. Il avait accumulé. Il n’avait rien fait des habitations, qui s’étaient effondrées avec le temps, par le toit surtout. Les murs étaient restés debout et la silhouette droite de Clavel occupait le village fantôme, l’animant comme un feu follet. Il vivait sur quarante hectares qu’il exploitait en foin et en pâturages pour une vingtaine seulement de vaches allaitantes. C’était le plus proche voisin. Pas forcément le plus causant ; il pouvait rester de longues minutes à côté de vous sans manifester d’autre signe de vie qu’un long sourire flottant et inexpressif, sous une grosse moustache dont il lissait le bout quand il vous écoutait. Tous les jours, vers midi, il trompait sa solitude en allant à Murat, faire des petites courses, boire un verre au bistrot avec les habitués. De sa vie de labeur et de la fréquentation du bistrot, il tirait un savoir infini. Il savait à quel moment les cerfs perdaient leurs bois, où on pouvait les trouver dans les forêts escarpées, il savait qui habitait la petite maison au bord de la route qui remontait vers Chastel et pourquoi Monique, la pharmacienne de Murat, ne parlait plus à André, le dentiste ; il savait où on avait le plus de chance de ramasser des morilles. De ce qu’il savait, il parlait peu et il fallait le travailler ferme pour lui faire cracher sa science. Il ne gardait rien jalousement ; simplement, il ne pensait pas à le dire, habitué à se taire et à écouter, la moustache au-dessus du verre de blanc. Seul le climat désormais le laissait tout ignorant et il s’en désolait. Ça oui, le climat, ça le faisait parler. C’était son sujet de prédilection, depuis qu’on avait compris que le climat ne ferait pas machine arrière. Il en parlait en permanence. Il avait perdu trois vaches durant une tempête, et tout son blé. Il peinait à faire pousser son herbe, courte et jaune depuis que le temps se réchauffait. Ce qui lui faisait mal, ce n’étaient pas les conséquences du réchauffement. Il était trop riche et trop seul pour en souffrir. Mais ne pas savoir, ne pas pouvoir anticiper, ne plus s’appuyer sur sa connaissance le rendaient fou. Et pourtant, il s’obstinait à vouloir élever des vaches sur une terre de plus en plus sèche. Janvier lui suggéra un jour de changer d’élevage pour des brebis, plus rustiques, moins fragiles : il roula des yeux ronds, entre indignation et perplexité.

Janvier voyait Félicien lorsqu’il parlait avec André Clavel, peut-être parce qu’il s’imaginait son frère vieillir seul au milieu des vaches, assis sur son tas de richesses, avec la prochaine moisson et le café de Mende pour seuls horizons. Il voyait aussi sa mère et tous les paysans auprès desquels il avait grandi, peuple des montagnes attaché à son sol et à son passé, les derniers à comprendre que le monde changeait, parce que la montagne elle-même, inflexible et solide, parvenait encore à résister au trouble.

On parlait du temps avec André, qui ne comprenait rien. On parlait des nuisibles qu’on n’avait pas vus venir, les loups, les chiens errants, les chats, les frelons. Janvier ne disait pas ce qu’il pensait, il ne disait pas qu’au contraire, on les avait bien vus venir. Janvier était d’accord, toujours d’accord. Chacun rentrait chez soi.

Un jour, en fin d’après-midi, Janvier se mit en tête de réparer la porte de la grange. Un trou empêcherait de contenir les bêtes, si on ne faisait rien. Il fallait clouer de fines plaques de bois, sur la porte, rien de plus. Il aurait fini le soir même. Pluton dormait à ses pieds, ne levant la tête que lorsque le marteau cognait trop fort. Janvier de temps en temps se redressait pour faire bouger son bassin vers l’avant, pour se dégourdir. Il contemplait la montagne. La lumière rasante jetait son or sur les prés, à travers les frênes. Le silence et la chaleur figeaient l’air. Soudain, une note le déchira pour arriver droit au cœur de Janvier et continuer sa danse. Il reconnut les premières mesures d’une fugue de Bach, en mineur, qui lui revenait de loin.

On avait installé le piano la veille, mais Adèle l’avait à peine regardé. Janvier lui avait demandé de jouer quelque chose, elle avait prétexté un peu de fatigue. Il s’approcha lentement, le long de la grange, jusqu’à la fenêtre du salon. Il la vit de profil, son ventre en avant, qu’elle ne pensait plus à cacher quand ils étaient seuls. Elle jouait les yeux fermés, droite et le front penché, comme une enfant que l’on vient de gronder.

Depuis ce jour, elle joue dès qu’elle peut, dès le réveil, lorsque la nuit tombe. Janvier s’est d’abord étonné que son répertoire soit si triste et si mélancolique. Mais un matin, elle a joué une version déchirante d’un ragtime en majeur, enjoué, solaire, sur lequel il se souvenait d’avoir bu et dansé, joie aux lèvres, avec la jolie Pauline, du temps où. Des notes à vous remuer les entrailles d’allégresse, et voilà qu’Adèle lui en tirait presque des larmes. C’était sa tonalité intérieure, qu’elle posait sur tout.

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