Le retour de janvier

Charlotte Dordor · Chapitre 3 sur 10

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Le retour de janvier

3 - La route

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La route

 

Dans les rues sombres et désertes de Ferrières, il rase les murs par acquit de conscience. Il entendrait les voitures arriver, il aurait le temps de se cacher.

La lune est pleine, basse, presque orange. Il est seul, elle lui appartient, comme la nuit.

Tout est limpide. Il sait maintenant qu’il est au nord d’une nationale, la N11, qu’il ne doit pas essayer de traverser avant Mauzé-sur-le-Mignon. Il a calculé, il a supposé qu’il ne devait pas être vu avant l’axe Niort/Saint-Jean-d’Angély. Jusque-là, il marchera la nuit. Peut-être une nuit suffira-t-elle.

Il se sent prévoyant, riche et plein de ces nouveaux noms qui sonnent comme des projets, des étapes sur le chemin de son retour.

Ses pas font comme une musique qui s’accorde avec le rythme de son souffle et celui de son cœur. Depuis longtemps, il n’avait pas entendu le bruit de son pas, seul, sur une route. Plus d’un an. Son pas chez lui, oui, mais c’était alors le parquet qui grinçait. C’était un pas d’intérieur, un pas domestique. Son pas dans La Rochelle, oui, mais le sol humide et poisseux engourdissait tous les sons. C’était un pas inaudible. Et là, régulier, résonnant, talonnant : c’est une marche.

En sortant de Ferrières, il trouve un bois dans lequel il s’enfonce. Le sous-bois craque sous ses pas. Il avance difficilement entre les arbres, dans cette forêt qu’on pourrait croire dense et profonde, mais il la sait lardée de routes après avoir étudié la carte. Parfois, il entend une voiture passer, qui lui permet de se rendre compte que la nationale est proche, sur sa droite.

La marche le nettoie des derniers jours, des derniers mois. Elle chasse loin l’image des morts, de Matis, de Paul, de Wladimir, de la femme enceinte, des policiers, de Grégory. À l’horizon se remet à briller l’image de sa maison, des rayons du soleil couchant sur les pierres de Lachamp. Il marche plus vite. La sueur perle à son front. Il se sent neuf et robuste, il se réjouit de sa bonne santé. Comment son corps pourrait-il souffrir du même mal que les autres, avec toute cette vigueur ? Il s’ausculte ; il a faim. C’est bon signe. La faim ne trompe jamais. Il ne veut pas s’arrêter pour manger. Il veut garder les biscuits en cas de coup dur. Comme si ce n’était pas déjà un coup dur, de se retrouver là, à marcher en pleine nuit dans les ronces et les feuilles mouillées, avec un sac à dos et sa clandestinité pour seuls bagages, sans autre but que d’éviter les gendarmes.

Le taillis s’éclaircit à gauche. Un champ s’ouvre devant lui, une mer verte et brillante sous la lune. Janvier est tendu vers son but mais il se laisse gagner par la beauté.

Au milieu de la nuit, il atteint Mauzé. Il a longé la nationale pour être sûr de ne pas se tromper. Il a vu, de loin, ce qu’il a supposé être un barrage : un fourgon, des policiers. Aucune voiture n’a été arrêtée quand il l’a dépassé.

Aucune lumière n’est allumée aux abords de la ville. Mais il est deux heures du matin, il ne sait donc pas si cela signifie qu’elle a été évacuée ou simplement que les gens dorment. Il essaie de lire des signes dans la disposition des voitures, dans les façades inertes. Quand il atteindra une zone habitée, il pourra circuler plus tranquillement.

Ses pas résonnent dans la nuit. Il a le souffle vibrant, comme une bête. Son ombre s’étend longue et mobile sur toute la surface de la Terre, se relaie elle-même, de réverbère en réverbère. Il voudrait être déjà sorti. Tout de même, il n’y a aucune lumière aux fenêtres. Allons, pas d’insomniaque à Mauzé-sur-le-Mignon ? Il est le dernier homme sur Terre. Ce n’est qu’un ultime sursaut de prudence qui lui fait maintenir son attention, et accélérer le pas.

Il a appris par cœur la disposition de l’échangeur où il a prévu de traverser la nationale, mais il ne reconnaît pas les rues censées l’y conduire. Tout était plus simple sur la carte. Il la sort régulièrement quand un réverbère un peu reculé lui offre lumière et précaution.

Enfin, adieu Mauzé, quelques centaines de mètres et il tombe sur l’échangeur, désert comme le reste. Il attend un quart d’heure pour vérifier que la circulation est morte. Enfin, il passe. Une voie, puis l’autre, un terre-plein central, un pont. C’est le Styx. Il se sent sauvé. Il peut s’enfoncer de nouveau dans l’obscurité.

Au bout d’une demi-heure, il aperçoit des silhouettes de maisons. Nombreuses, mais parsemées, blanches. Ce n’est pas une ferme. C’est une zone pavillonnaire, poussée au milieu des champs comme un champignon insolite. Il ne l’avait pas anticipée, décide de la contourner largement. On ne sait jamais. Le détour va lui prendre peut-être une heure de plus. Il va devoir faire le voyage en deux nuits. Comme les distances sont longues lorsqu’on est sa propre monture. Le trajet sur la carte lui paraît dérisoire, tandis qu’il sue sang et eau.

Si seulement j’avais un cheval. Ou un vélo.

L’idée le transperce, mélange d’espoir et de dépit. Comment n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? Le cheval est une chimère, mais un vélo ! Pourquoi ne pas avoir cherché à Ferrières ? Dans les jardins qui jouxtaient le sien, dans les remises, il aurait pu en trouver un.

Il se ravise. C’est trop tentant. Il fonce droit sur les maisons blanches.

La zone pavillonnaire, comme Mauzé, offre un silence et une obscurité de bon augure. Un cri transperce la nuit et le cœur de Janvier, mais ça n’est que le hurlement d’un chien, long et étouffé. Il doit être enfermé. Combien de bêtes vont mourir de faim et de désespoir entre quatre murs ? Janvier essaie de ne pas y penser, ni aux enfants qui, dans les quarantaines, se souviennent de leur chien et mourront, eux, d’autre chose encore. Janvier se concentre sur la prochaine étape.

Méthodiquement, il pousse des poignées, escalade des clôtures, enjambe des haies, jusqu’à ce qu’enfin il découvre un vélo d’homme non cadenassé et qui lui semble en bon état. Le casque, accroché au guidon, ne lui semble pas indispensable. Il le pose dans l’herbe. Comme à Ferrières, il aimerait laisser un mot pour justifier son larcin mais l’heure n’est plus à la civilité. Le propriétaire du vélo reviendra-t-il ? À Ferrières, dans la chaleur de la maison, sous les photos du couple de retraités, à côté du piano encore ouvert, la vie avait l’air prête à repartir. Rien ne paraît moins probable dans le désert des jardins morts et des rues évanouies.

Il hisse le vélo par-dessus la clôture et l’enfourche. Sa propre vitesse l’enivre d’un seul coup. Il avance à pas de géant, quitte la zone en quelques secondes ; il a envie de chanter sous la lune. Les prés, les collines défilent à sa droite et à sa gauche. Il a des ailes.

Coup de folie, il décide de passer par les routes et non plus à travers champs. Pourtant, le léger grincement du vélo devrait l’inciter à la prudence. Le paysage qui défile et siffle à ses oreilles l’empêche d’être aussi alerte que dans l’épaisseur du silence qui accompagnait son pas de fantassin. Mais la vitesse lui donne de l’audace.

Comme dans les rues inondées de La Rochelle, quand il manquait de tout mais ressentait en son cœur le calme de celui qui ne désire plus rien, quand il pouvait voir les mouettes raser l’étendue infinie de l’eau bleue, quand il glissait sans bruit à la surface et sentait chaque muscle répondre, résister à la puissance de l’eau et y puiser une force nouvelle, il perçoit en glissant sur la route une chaleur qui lui monte des jambes à la tête : il y a des beaux moments sur cette terre, malgré tout.

Il file. Il peut presque se figurer sa progression sur la carte. Il se voit déjà arrivé. Au bout d’une demi-heure, un bourdonnement annonce l’autoroute, longtemps avant qu’il ne tombe sur le pont qui lui permettra de la traverser. Il pose son vélo et s’arrête quelques instants. Immobile, invisible, imprenable oiseau sur sa branche, il observe les voitures passer. Il y en a peu à cette heure mais suffisamment pour témoigner d’une vie au rythme ordinaire. Pas de police, pas de sirène, pas de soldat. Il a basculé dans les jours tranquilles. La scène est d’une banalité réconfortante ; il est maintenant sûr d’être entré dans une zone libre. Il respire paisiblement. Depuis son perchoir, la fuite lui semble presque trop facile.

Il serait prudent de trouver un endroit où s’arrêter pour dormir avant que le jour ne se lève. Il ne connaît plus l’état du monde : est-ce que son signalement a pu être donné ? Est-ce que tous les policiers de France sont à ses trousses ? Est-ce qu’au contraire, dans le chaos et la mystification, sa fuite est passée inaperçue ?

À sa droite, un champ de tournesols offre un refuge relatif. Il a des envies de forêt, que rien n’égale pour se cacher. S’il était dans ses montagnes, il tiendrait des années. Ici le paysage est désespérément plat. La plaine le laisse à découvert, il est une tache lumineuse sur l’étendue noire. La carte lui indique une forêt à quelques kilomètres, uniformément verte. Elle entoure un petit village qui porte le nom prometteur de Villiers-en-Bois. Janvier n’a pas le choix, l’aube commence à poindre.

Le vent qui s’est levé l’oblige à forcer le coup de pédale. Mais c’est l’heure la plus douce du jour, l’heure fraîche, si rare. Des effluves de colza lui chatouillent les narines.

Comme prévu, la route le mène à une forêt qui s’épaissit rapidement. Les plus hautes branches bruissent sous la brise ; au sol, le vent s’est tu. Il croise une route forestière praticable à vélo, il la prend. Puis un sentier plus difficile, puis un taillis, plus dense. Il marche à côté de son vélo. Il craint de crever, il ne veut pas prendre le risque de faire supporter son poids à son nouveau trésor. C’est un arbre couché qui abritera son repos. En s’allongeant à côté de lui dans les feuilles humides et la mousse, la tête sur son sac, il se prépare à ne pas trouver le sommeil. Pourtant, au bout de quelques minutes, celui-ci s’abat sur lui et l’engloutit.

Un rayon sur l’œil le réveille. Un frémissement sur la joue : un insecte qu’il chasse d’un geste rapide. L’air lui mouille les poumons. Il regarde sa montre. Il est huit heures, il ne sait même plus exactement ce que cela veut dire. Il y a des gens qui partent au bureau, des employés dans des trains de banlieue, des gosses qui vont à l’école, des bus, des embouteillages. Il ferme les yeux, pose sa joue contre le tronc qui lui a servi de refuge. La réalité lui échappe. Comme la ville inondée, la forêt lui offre sa splendeur et sa retraite. La nécessité de rejoindre la Lozère est plus floue. Que va-t-il y trouver ? Peut-il espérer disparaître ici et reparaître comme par magie 500 kilomètres plus loin sans que cela ne pose de problème ? Il ferme les yeux pour sentir le soleil sur ses paupières. Il bâille, s’étire. C’est un ours.

Il se lève. Les biscuits se sont un peu écrasés dans son sac. Ce sont les meilleurs du monde ; la gorgée d’eau la plus désaltérante de sa vie. Il se sent neuf, riche de son estomac à demi plein. C’est l’humidité qui le fait pester. Il aimerait la voir comme une seconde peau, un état naturel, fortuit qu’il remarquerait à peine. Sa chemise lui colle à la peau. Seul son ventre est sec, protégé par ses bras dans son sommeil comme le trésor de tout son corps.

Les idées lui sont plus claires que celles de la nuit. Il s’étonne surtout de ne ressentir aucune appréhension. Il est persuadé qu’il ne se fera pas prendre en chemin. Il va voyager de forêt en forêt, jusqu’à la montagne, en évitant les routes.

Il faut tuer le temps jusqu’à la nuit, pourtant. Une dizaine d’heures vides s’étalent devant lui. Il envisage le livre dans son sac. Mais son corps a trop d’énergie, l’air palpite autour de lui ; s’asseoir, lire, tout cela lui paraît saugrenu.

Il aimerait avoir un feu à entretenir, une cabane à construire. Il se sent industrieux et pourtant sans autre objectif que d’attendre la nuit. Il piétine.

Un tracteur vrombit, non loin. Le bruit lui est familier. La forêt est presque vide d’oiseaux. Leur silence est stupéfiant comme un deuil. À La Rochelle, il y avait encore des mouettes. Tandis que la forêt du mois de mai ne tient pas la promesse qu’il y avait vue, en creux. Il avait oublié dans le chaos que le monde ordinaire avait changé.

Un frelon asiatique approche. Eux aussi, il les avait oubliés, depuis le temps. Ne pas bouger. Il se souvient de ce qu’on disait à Lachamp. Trois piqûres peuvent tuer un cheval. C’était l’avantage de La Rochelle, du marais poitevin. Il y avait des moustiques mais c’était une simple nuisance. Pas un danger de mort. Chez lui, en Lozère, il y avait eu trois morts, dont un type costaud, de 80 kilos. Le frelon s’en va. Janvier regarde sa montre : neuf heures moins le quart ; à peine une heure a passé depuis son réveil.

L’idée germe en lui au fur et à mesure de l’ennui. Il doit aller voir. Il faut savoir où en est le monde. À La Rochelle, les nouvelles déjà ne lui parvenaient plus. Ferrières était une ville morte. Il pourrait y avoir une nouvelle vague d’attentats du MCPP, sa tête pourrait être mise à prix, le gouvernement de Jarnac pourrait être tombé, il ne peut pas rester dans l’ignorance. Et surtout : que savent les autres, ceux qui à Villiers-en-Bois regardent la télévision ? Il est plus prudent d’aller voir. L’idée s’épanouit en lui comme un organisme qui dévorerait tout. Elle devient obsession. Il veut savoir. Observer les vies ordinaires, savoir s’il y a encore sa place.

Neuf heures, sa décision est prise. Il va s’approcher. Juste s’approcher. Si c’est trop dangereux, il reculera.

Son nouvel objectif l’enivre, il marche vite. Il se voit déjà, caché dans les arbres, observer les maisons à quelques mètres seulement, reculer si quelqu’un s’approche, imperceptible. Il déchante vite : la forêt débouche sur des champs, nus et immenses, qui laissent apercevoir le village plus loin. Le tracteur est en train de faner. Janvier pense à sa mère qui doit faire la même chose à des centaines de kilomètres de là, si l’inquiétude ne lui a pas dévoré les entrailles. Mais au fond de son cœur, il sait bien que c’est impossible. Sa mère est une vraie paysanne : si on doit faner, on fane. Le malheur n’a jamais empêché personne de conduire un tracteur.

Il hésite. Il fait quelques pas, son vélo à côté de lui. Quand le tracteur fait demi-tour, il monte en selle.

C’est un hameau, peut-être, plus qu’un village. Le moteur du tracteur, lancinant et familier, masque la possibilité d’autres bruits. Janvier sait qu’il pourrait en surgir soudain des motards, une voiture, des soldats, des sirènes mugissantes. Il n’y croit pas pourtant. Il pédale régulièrement.

Il le voit de loin, parce que l’enfant a un tee-shirt orange, qui fait une tache de couleur sur les maisons blanches. Il est dans un jardin, le sien, sans doute. Il pousse un ballon avec une épée en plastique. Il doit avoir une dizaine d’années, pas plus. Il ne doit pas y avoir grand monde qui passe à Villiers-en-Bois : l’enfant le dévisage avidement, comme s’il était porteur d’une nouvelle extraordinaire. Sa bouche ouverte et ses yeux ronds l’interrogent. Alors Janvier s’arrête.

— Tu es tout seul ?

C’est une erreur, l’enfant se méfie :

— Pourquoi ?

— Pour rien. C’était pour parler.

— J’ai pas le droit de parler avec des gens dans la rue.

— Mais tu n’es pas dans la rue, là. Tu es dans ton jardin.

L’enfant renifle et soulève le menton d’un air de défi :

— Je suis pas idiot, vous savez. J’ai presque dix ans.

Janvier l’envisage avec respect :

— Ah oui, tu es grand.

Puis, après une pause :

— Tu dois être au courant de plein de choses.

L’enfant hésite :

— Oui. Plein.

— Tes parents te laissent regarder la télévision ? Les informations, par exemple ? Non, tu es trop petit, peut-être.

— Si, je les regarde tout le temps.

— Non, mais tu dois être trop petit.

L’enfant brandit son épée :

— Je les ai regardées hier, les infos.

Des attentats ont eu lieu deux jours plus tôt, dans des aéroports, le garçon ne sait pas dire lesquels. Il parle de milliers de morts, mais avec les enfants… Janvier pousse les questions plus loin, l’interroge sur La Rochelle. L’enfant en a vaguement entendu parler, il paraît qu’on soigne des gens par là-bas. On peut demander à sa mère, si Janvier veut, elle est tout le temps devant la télévision, elle doit savoir.

Janvier sait que c’est risqué, mais cela fait quelques jours maintenant. Ce sera plus simple. Au moins, il saura à quoi s’en tenir. Il regarde à droite, à gauche. Il aura le temps de filer, au besoin.

— Tu peux l’appeler ? Je voudrais lui parler.

Le gosse se retourne sans un regard et part vers sa maison en hurlant Maman ! Quelques secondes à peine, c’est un homme qui sort de la maison. Il s’approche de Janvier. Il a l’air tout jeune. Il a un pantalon de pyjama, un débardeur. Il tient son enfant par la nuque. Janvier cherche dans ses yeux la moindre lueur qui pourrait lui indiquer que l’homme a déjà vu son visage, sur un écran de télévision, dans un journal. Mais l’homme a seulement l’air soupçonneux de quelqu’un qui est dérangé chez lui de bon matin.

— Oui ?

— Dites-moi, je dois me rendre à La Foye-Monjault, est-ce que vous savez si c’est loin d’ici ?

— Je ne suis pas d’ici.

Janvier éclate de rire et désigne de son menton le bas de pyjama :

— Ça ne se voit pas !

L’homme se détend et sourit à son tour.

— Je viens d’emménager, se justifie-t-il.

Il est trapu, avec des yeux bleus et ronds, comme son fils.

— Mais je peux regarder sur mon téléphone, si vous voulez.

— Je veux bien, merci.

Il inspecte Janvier :

— Vous faites une sorte de randonnée ?

— Je faisais juste une promenade. Je me suis perdu.

Il lui tend son téléphone sans le lui donner, par-dessus le muret blanc. Janvier pose son vélo, se penche :

— Ah oui. Très bien. C’est assez rapide.

— Il faut que vous alliez par là et puis avant la forêt, vous tournez à droite. C’est simple, mais vous devez passer l’autoroute.

À ce moment, une femme sort de la maison en robe de chambre. Elle vient se mettre à côté de l’homme, en faisant un signe de tête aimable à l’intention du visiteur.

— Monsieur cherche La Foye-Monjault.

— J’y suis allée il y a pas deux jours.

Elle a un accent qui chante.

— Vous êtes de Marseille ? demande Janvier.

— Moi seulement, pas mon mari, dit-elle avec un air d’excuse.

— Enfin, c’est là qu’on habitait.

— On a fait comme tout le monde, comme tous ceux qui peuvent.

— Le monsieur, il habite à La Rochelle, dit l’enfant.

Consternation sur les visages. Chacun a reculé d’un pas, sans se concerter. Janvier sourit :

— Rassurez-vous, je suis parti il y a quelque temps déjà. Je loge depuis deux mois à La Foye-Monjault, chez des amis.

Il tente le tout pour le tout, encouragé par l’ignorance visible de ces gens :

— C’est en dehors de la zone d’évacuation.

— Ils ont évacué ?

— Il me semble… non ?

— Vous savez, on ne sait pas grand-chose. Qu’il y a des malades, un peu, mais c’est bien tout. Les choses ont l’air sous contrôle. On a d’autres choses à penser.

— Les attentats, hein ?

— Hé ! Quoi d’autre ? On a de la famille à Paris. On est inquiet, comme tout le monde.

Il n’y a plus rien à dire. Janvier a envie de rester discuter, de demander quel jour on est, comment a réagi le gouvernement aux attentats, s’il y a des arrestations massives, comme la dernière fois, mais les voilà maintenant serrés les uns contre les autres, attendant qu’il s’en aille. L’homme lui redonne le chemin pour rentrer à La Foye-Monjault. Ils le regardent partir. Quand il est hors de vue, Janvier prend la direction opposée. Il peut rouler à découvert.

Il n’est plus grand-chose. Il n’est plus personne. Il le ressent sur les routes, dans le regard des gens. Il est sale, il rêve d’une douche. Il vit sur les réserves de biscuits et de conserves de Ferrières. Il arrive dans les villages à vélo, il boit aux fontaines, il repart. On le regarde. À Ruffec, il a volé un sac de courses dans le coffre d’une vieille dame qui ouvrait la grille de son jardin. Elle a hurlé, il a pédalé comme un fou, sans se retourner. Il a détesté entendre la voix de cette femme, son impuissance, l’injustice. Inoffensif. Plus tard, il a volé du jambon et du fromage dans une supérette. Personne n’a crié, il s’est presque senti dans son droit. Il aimerait avoir deux pièces en poche pour acheter une baguette, boire un café en regardant la télévision dans un bar, quelques minutes. Sans argent, il n’a nulle part où aller.

Il continue à faire un peu attention à la police. Même s’il y croit de moins en moins, ils pourraient avoir son signalement. Alors dans l’après-midi, comme à Villiers-en-Bois, sur un coup de tête, il va au-devant de deux agents qui contrôlent des voitures. Là encore, il demande son chemin. On lui répond sans méfiance. Il gagne en liberté. Il sait cependant qu’il n’est pas à l’abri d’un contrôle d’identité. Dès qu’il croise la police, il va au-devant d’elle pour demander sa route. Il chérit ce don, ce trésor au fond de lui : il inspire confiance.

La solitude a un goût différent de celle de La Rochelle. Il la savoure comme un bonheur retrouvé, comme la santé quand on est convalescent. Il sait que bientôt il devra des explications à sa mère, à son frère, à la terre entière. Il se prépare en silence à des conversations sans fin. La Rochelle était une retraite. Son voyage est une promesse. Il a calculé qu’il sera en cinq jours à Lachamp s’il garde un bon rythme. Les ennuis viendront quand il devra reprendre son identité. S’il la reprend un jour. Mais pour l’heure, il n’est personne, il est en vacances. Il mange des épis de blé à peine mûrs qu’il arrache dans les champs. Il vole dans les jardins potagers. Il entend la voix de sa mère satanés glaneurs ! Voleurs, oui ! Il se préserve : trouver à manger, trouver un endroit où dormir, cela prend du temps. Il est plus difficile sur son confort depuis qu’il sait qu’il n’est pas recherché. Il veut un abri. Il avise des granges éloignées des habitations, il les flaire au soir qui tombe, il attend, embusqué. Il cache son vélo dans les fossés. Le premier jour, il choisit une bergerie. Il attend que l’agriculteur ait fini de soigner les bêtes. Il dort au-dessus d’elles, au premier étage, dans la chaleur de leur souffle, de leurs cris erratiques, presque humains, qui déchirent de temps en temps l’épaisseur du silence nocturne. Il décampe au petit matin. Des fromages sont stockés dans une salle attenante. Il hésite, il en prend un. Nécessité fait loi.

Il se parle à lui-même : il parle à Félicien. Il accepte de lui pardonner. On va reconstruire ensemble, tu verras.

Plus la route file sous ses roues, plus il ressent sa santé. Il compte les jours avec un plaisir d’enfant, il ne tombera pas malade, il en est sûr. La terreur s’est évanouie, il l’a laissée comme un sillon derrière lui et maintenant il n’y a plus de sillon, il n’y a plus de trace sur le bitume. Il a laissé La Rochelle, il n’en garde plus rien, même Wladimir est loin. La Rochelle n’a pas existé. Il va retrouver Lachamp. Il ne l’a jamais quitté. Il n’y a plus d’obstacle.

Il a envie d’appeler sa mère pour la rassurer. Ou plutôt : il sent que c’est ce qu’il devrait faire s’il était un bon fils, s’il était le bon fils qu’elle voudrait qu’il soit, qu’elle déclare que ses fils sont. Il n’est même pas sûr qu’elle le pense, c’est peut-être simplement pour qu’ils le deviennent, pour qu’ils se sentent obligés, qu’ils n’aient d’autre choix, pour qu’ils se forcent à être conformes à cette réputation qu’elle leur façonne, jour après jour, depuis tant d’années : C’est Janvier qui a tout fait. J’ai Félicien pour prendre soin de  moi. Heureusement que Janvier a  fait des études d’agronomie. C’est Félicien qui s’occupe des brebis depuis que j’ai des problèmes de hanche. Elle le dit comme une menace, elle brandit ses gentillesses comme des armes, elle construit une forteresse autour d’elle, avec les attentions de ses fils. Janvier n’est pas seul, Dieu merci, à assumer la lourde tâche.

Les heures défilent, presque identiques dans leur peine, leurs efforts. C’est le pays qui change sous ses roues. Il traverse Confolens, qui s’étale paresseusement le long de la Vienne, un côté en pente douce, comme un village de montagne, et l’autre au ras de l’eau. Il y a une fête ces jours-ci, la ville est fleurie de guirlandes multicolores, des sons de fanfares et d’une odeur sucrée qui arrache l’estomac de Janvier ; sur une place mélancolique, à l’ombre d’un platane, il hésite à faire la manche. Il s’assoit par terre à côté de son vélo. Il ne tend pas la main. L’ambiguïté ne joue pas en sa faveur. On le regarde de travers mais on ne lui donne rien. Il se relève. Il préfère inspirer confiance, le ventre creux. Quelques minutes plus tard, il vole des barres de céréales dans une supérette. Il aurait voulu prendre plus de temps pour voler davantage mais il craint de laisser son vélo sans surveillance.

La Charente lui offre des routes droites, il progresse à bon rythme. Les nuits sont douces quand il trouve une grange. Il craint les chiens errants. Même les chats n’ont plus peur depuis qu’ils ont proliféré. Ils savent qu’ils ne risquent pas grand-chose d’un homme seul. Le deuxième matin, un énorme matou blanc siffle, crache et montre les dents parce qu’ils ont partagé le même toit. Janvier recule vers la porte. Le chat le mord à la main. Janvier le frappe, mais le chat s’accroche. Il frappe plus fort, le chat menace encore. Janvier ramasse rapidement ses affaires et s’en va. C’est la première fois qu’il bat en retraite face à un chat.

Oradour-sur-Glane noircit la route de son nom et de sa silhouette lugubre. Janvier se souvient d’être passé enfant le long des ruines désolées et transformées en mémorial. La pente est raide, il se laisse glisser. On a consolidé les maisons avec du béton, ajouté des extensions. De la fumée s’échappe d’une cheminée. Quelques éclats de voix, des taches de couleur, des caravanes. Le mémorial est habité.

Limoges. Il songe à éviter la grande ville et son arsenal policier mais toutes les routes y mènent. S’il s’arrêtait simplement sur le bord de la route pour réfléchir, il l’éviterait, c’est presque sûr, il étudierait sa carte, trouverait un détour intelligent qui ne lui ferait pas perdre de temps. Il ne le fait pas. Il croit, au fond de lui, qu’il ne rencontrera pas de problème à Limoges. Tout ira bien.

Les premières barres d’immeubles, des maisons blanches décrépies, des zones commerciales criardes et misérables, gardiennes des faubourgs de la laideur, tout l’accable en approchant de la ville. C’étaient pourtant les mêmes à La Rochelle, mais celles du littoral étaient des ruines fumantes et humides d’un monde moribond, sur le point d’être englouties par la montée, et n’avaient rien de la modernité menaçante, agressive et affairée de la banlieue surpeuplée de Limoges. La société poursuit donc frénétiquement sa course, presque comme si de rien n’était, sous le ciel gris des zones périurbaines. Ce sont maintenant les décors les plus peuplés de France, tandis que les grandes villes se vident, que les centres des villes moyennes sont désertés depuis tant d’années. La banlieue galope, s’agite, dépense ses derniers sous et sa dernière énergie dans les hypermarchés et les multiplexes pour voir des comédies légères qui parlent d’avant, comme des écrans de fumée colorée qui masquent les fissures. Plus les incendies dévorent les forêts, plus les ouragans font rage et dévastent les édifices les moins solides, plus on se réfugie dans les illusions de la modernité. Après chaque tempête on arme son pavillon de béton supplémentaire et on ajoute la climatisation pour se prémunir de la prochaine canicule. On agit en aveugle sur les symptômes. Dans les zones où on le peut encore, on ferme les yeux sur la sécheresse, la chaleur qui monte, les carcasses de voitures qui jonchent les bords des routes, les décharges, les camps de réfugiés, les fêlures du monde dont on croit qu’il suffit de les ignorer pour qu’elles n’existent pas. Janvier se souvient que lui-même, avant d’arriver à La Rochelle, envisageait d’un œil lointain les nouvelles qui annonçaient incendies, ouragans et inondations. Et même, il y avait une partie de lui – la part optimiste – qui en concluait que la vie continuait malgré les catastrophes. La fin du monde s’éloignait au fur et à mesure que le monde, justement, parvenait à absorber le malheur et à avancer.

Janvier roule entre les voitures à l’arrêt sur des centaines de mètres, dans les boulevards qui bordent la ville. Dans le désert charentais, on le regardait comme un vagabond. Ici, on ne le regarde plus mais jamais depuis son départ il ne s’est senti aussi proscrit, exilé. C’est un damné.

Avec la ville qui vrombit, la foule qui se déplace d’un magasin à un autre, les fumées des pots d’échappement, il est rattrapé par de vieux états d’âme d’avant la conscription, des constats qui lui faisaient haïr toute la modernité du monde. Il est surpris par la violence de ses rancœurs qui remontent si rapidement à la surface comme des bulles de gaz. Elles étaient là, n’attendaient qu’un signe pour sortir, alors qu’il pensait les avoir oubliées. Elles n’étaient qu’enfouies, si près du cœur, infection sournoise. Vieux grognon, disaient les plus indulgents. Connard de réac, disaient les tenants du progrès. Janvier avait embrassé très tôt les idées des partisans de la décroissance ; c’était un choix cohérent avec ses idéaux écologistes. C’était surtout un choix de cœur, sa consistance intime, sa voix. Il avait résisté, recroquevillé, à la promesse d’une société moderne et connectée, des nouvelles technologies, des intelligences artificielles ; il n’y avait vu que des moyens supplémentaires de s’abîmer dans la consommation. De là à rejoindre les extrêmes, qui posaient des bombes dans les aéroports et les galeries marchandes, de là à intégrer le MCPP, non, tout de même. Il naviguait donc entre deux eaux, seul, incroyablement seul. La Rochelle l’avait tiré hors de là et plongé dans une vie rude et désespérante, mais loin de la fuite en avant du progrès auquel il ne croyait plus. L’engloutissement du littoral était le signe avant-coureur de l’effondrement d’une société en laquelle il n’avait jamais cru ; et voilà que cette société refait surface, dans toute sa gloire, sous ses yeux, lui saute au visage et aux tripes. Rien n’a donc changé. Le désespoir pousse en colère depuis son cœur jusqu’à ses membres et Janvier donne des coups de pédale rageurs, des coups de frein brusques et vains. Il se glorifie de sa saleté, de son dénuement. Il va leur montrer. Il pénètre dans le centre-ville, plus calme. La plupart des magasins sont fermés, à vendre ou à louer. Il n’y a personne dans les rues, les voitures seulement font état d’un monde encore en marche. Janvier fait le compte : les gens dans la rue sont les SDF, à peu de chose près.

Il arrive à la gare. Il est tenté de monter dans un train, pour Brive-la-Gaillarde par exemple, pour gagner du temps. Mais s’il est pris sans billet… Un homme et une femme courent sur le parvis. L’homme fait glisser derrière lui une valise à roulettes qui racle le trottoir. La femme, quelques mètres derrière lui, perchée sur des talons hauts, tient son sac contre elle et peine à avancer. Janvier se sent loin, étranger à cette urgence qui les agite. Ils disparaissent par une grosse porte vitrée. La nuit tombe sur la gare déserte. Janvier n’entre pas. Il pose le vélo contre un mur, envisage de s’asseoir contre lui pour dormir. Un relent d’urine le chasse. Il cherche un coin tranquille, sans bruit, sans lumière.

Deux hommes dorment par terre, dans des duvets qui semblent neufs. Trois rues plus loin, c’est une famille. Dans un square, un banc de métal, sous lequel il couche son vélo, lui offre l’illusion d’un lit. Il dîne de biscuits. Il a hâte de quitter la ville. Il évitera la prochaine et ce ne sera pas à cause de la police.

Des nuages épais et uniformes plombent le ciel gris et semblent maintenir au sol une tiédeur qui monterait de la terre. Depuis qu’il a quitté Limoges la veille au matin, Janvier ne fait que s’enfoncer dans le désert du Massif central. Un parfum d’aridité, de terre, de mousse le ramène en enfance, chez lui. La montagne s’annonce, se prépare. Quelques dizaines de kilomètres et l’air est plus frais, presque respirable. À Margerides, une route droite fend une dernière plaine. Derrière elle, le miracle s’accomplit : au loin, un sommet brun brise le ciel. À la pointe, une petite tache blanche. Ils ont eu de la neige cette année. C’est encore possible. Le paysage s’escarpe, la route se fatigue en lacets de plus en plus tortueux. Un lac de barrage, à Bort-les-Orgues, a mangé une partie de la montagne naissante. L’air se rafraîchit, avec lui le regard des gens. Ici, moins de monde sur les routes, on le remarque davantage. Janvier pue, il le sent dans les yeux des personnes qu’il croise, il voit son odeur de loin. Il se vautre avec une jouissance obscure dans ce rejet. Je suis un hère qui roule sur la Terre. Il se fatigue, il roule moins vite.

Les côtes plongent et remontent, tournent ; il doit pédaler différemment, sans doute, il a mal aux pieds. Il fait une pause sur le bord d’une route, dans un refuge pour les routiers. Il enlève ses chaussures, ses orteils saignent sur les côtés. Il arrache ses ongles dont les bords le blessent. Une voiture le dépasse, un enfant le montre du doigt, Janvier lui sourit. Il se gratte derrière l’oreille, en secouant son bras comme une patte de chien. Il se sent animal, il se sent philosophe, il se sent Diogène. Toute la sagesse du monde ruisselle sur ses épaules sales.

Depuis qu’il a quitté Limoges, quelque chose a bougé en lui. Il cherche à comprendre, à saisir. Il ne sait pas bien. Peut-être simplement ceci : il n’éprouve plus l’urgence. Il est sauvé. Il a échappé à la mort et, avec elle, à l’idée qu’il ne reverrait plus les siens. Au contact du monde réel, qu’il croyait mort parce qu’il avait fermé les yeux, il a de nouveau ressenti la pointe au cœur qui l’avait aidé à partir à La Rochelle, un an et demi auparavant.

La Rochelle, pendant des mois, avait offert à Janvier l’image d’une cité en ruine. Mais le reste du monde s’agite encore : pas de grand effondrement, pas d’oubli, pas de rédemption. Il est possible que la police le recherche au-delà de la zone inondée. Le premier endroit où l’on essaiera de le débusquer, ce sera chez lui, à Lachamp. Est-il raisonnable d’aller se jeter dans la gueule du loup ?

Il continue sa route parce qu’il n’a nulle part où aller, parce qu’avancer l’aide à réfléchir. Mais il ne sait plus s’il a raison de vouloir rentrer. S’il a encore une place quelque part.

Son souffle est plus court. Il se fait dépasser par deux quinquagénaires en lycra flamboyant qui pédalent en danseuse dans la côte. Il lutte sur un col, une demi-heure. En haut, la fraîcheur le saisit. Il jette son vélo sur le côté, passe une clôture, s’allonge dans l’herbe sèche. Il ferme les yeux, les rouvre : une petite ville s’étend dans la vallée, en contrebas. La carte lui indique Riom, c’est conforme aux panneaux qu’il croise. Il volera quelque chose à manger, boira dans les toilettes publiques. Il faudra chercher un endroit où dormir, plus loin.

Il franchit Riom sans s’attarder. Les maisons au bord de la route se font plus rares. Quelques bâtiments agricoles, des burons incrustés au milieu des prés. La pureté de la montagne lui donne des ailes. Il traverse des plateaux vert tendre, écrasés de soleil. Le ciel s’est levé bleu, il le restera éternellement, il en est sûr. Il pédale doucement, l’effort le plus dur est fait, Janvier est déjà en l’air, il n’y aura plus qu’à redescendre. Si jamais il doit aller plus loin. Mais au milieu de la journée, l’air est épaissi d’une chaleur douce et le retient, là, suspendu. La prochaine ville est Murat. Janvier la voit comme un but en soi, parce qu’il la connaît. Il avait accompagné des amis à un festival de musique, il y a bien longtemps. Il y avait Pauline, la belle Pauline, qui jouait si bien du piano. Il se souvient de tout, des rues sinueuses de pierre noire, des milliers d’ardoises luisantes, grasses comme de la suie de cheminée, de l’église qui surplombait les maisons de son modeste clocher et qui s’y fondait en même temps, comme un berger qui se met à ressembler à ses bêtes, à force de les côtoyer et de les aimer. Janvier a hâte d’y voir des souvenirs. Il se rend bien compte de ce qui grince en lui : il se sent plus d’impatience à entendre les résonances de son passé qu’à retourner à son avenir. Tu es bien compliqué, dirait sa mère.

Il n’en a plus que pour quelques kilomètres. Il y a du monde sur la route, une petite route, pourtant. Il passe encore un col, le vent le pousse en arrière. Murat n’est plus bien loin, dit un panneau. Une voiture le dépasse en même temps qu’une autre arrive en sens inverse. Elles se frôlent, la seconde freine et pousse un coup de klaxon. Janvier se retourne pour la regarder. Le klaxon le met en état d’alerte, comme si c’était lui qu’on désignait. Quand il tourne la tête de nouveau, il voit un homme sur le bas-côté, qu’il n’avait pas remarqué quelques instants plus tôt et qui lui fait des signes. Janvier s’arrête, se range et pose un pied à terre. L’homme avance, tête baissée. Il est en jogging, une capuche sur la tête. Janvier s’attend à ce qu’il lui dise un mot, mais le choc est immédiat. Janvier va rouler plus loin, dans le fossé. Il a été frappé à la tête, avec le poing. Le temps de se relever, l’homme pédale en danseuse, déjà loin. Janvier n’a vu son visage qu’un instant, la violence du regard, les lèvres serrées dans l’élan du geste, c’est tout. Il n’a pas la force de courir, son cerveau bat sous son crâne et son cœur dans sa poitrine.

Il est debout, il vacille. Il fait quelques pas. C’est son nouveau rythme. Il marche de nouveau. Il se traîne. Il n’en revient pas de la rapidité de sa disgrâce. Il y a trois minutes, il avait encore un vélo. Une voiture passe, il lève le pouce. Bien sûr, elle ne s’arrête pas. Un homme seul, avec un sac sur le dos, sale, hirsute… Il n’a aucune chance.

Il se frotte la mâchoire. Il se rend compte qu’il a mal. Il saigne du nez. Ce n’est pas grand-chose. Il est un peu sonné. Il supporte sa propre carcasse de fantassin. Les kilomètres qui le séparent de Murat lui semblent un périple infini ; il les aurait avalés en quelques minutes.

Les prés ne défilent plus, ils l’entravent. Le vert n’en finit pas, les collines mettent une éternité à le rejoindre. À droite, un chemin de terre s’enfonce entre deux rangs de frênes et quelques toits brillent au bout. Il entend des aboiements ; il plisse les yeux, il ne distingue rien. Les cris de chiens, nombreux, se rapprochent pourtant, font vibrer l’air sans se faire voir.

Il traverse la route aussi calmement que possible. Il se retourne, sous les hurlements de la meute. Un chien paraît au bout du chemin, un deuxième. Ils s’arrêtent. Janvier continue de l’autre côté. La sueur lui coule le long du dos, ses jambes se ramollissent. Il traverse le fossé, passe une clôture, se blesse sur un barbelé, qui déchire ce qui lui restait de chemise. Janvier monte à pic sur un pré, à la lisière d’un bois. Il trouve un sentier, s’enfonce encore. Sortir du champ de vision des chiens. Il avance à l’aveugle, aussi calmement que possible, silencieux en apparence, jurant entre ses dents, pourtant. Avec un vélo, putain, ça ne serait pas…

La forêt est dense, mais de petits arbres courts, des noisetiers, du taillis. Elle craque sous ses pas, les feuilles pourrissantes crissent, les branches se cassent sous son passage. Il avance vite. Les aboiements reculent maintenant. Il est loin de la route. Il l’entend encore, mais la rejoindre en un point sûr lui prendra certainement du temps.

Janvier arrache une branche de noisetier qui lui monte jusqu’à la hanche. Il lui faut un bâton. Il fouille dans son sac, attrape un dernier bout de fromage qui lui reste de la bergerie de Ruffec. Il en mange un gros morceau. Il se débrouillera à Murat. Il se remet de sa peur en mangeant. Ça reconstitue, dirait sa mère.

Il déplie une carte, se réhabitue à l’échelle du piéton. Il doit trouver un vélo. Ce n’est pas possible autrement. Ce n’est pas tant la lenteur qui le tue que cette vulnérabilité nouvelle qui l’accompagne. Il est nu, fragile, un nouveau-né perdu dans la montagne, avec un sac à dos et un bâton. Murat est une trop petite ville, il vise plus loin, Saint-Flour ; Saint-Flour doit bien avoir des marchands de vélos. Il pourrait aller en voir un, discuter avec lui, lui promettre de le payer dès qu’il sera arrivé à destination… Non, personne ne fait ça. Il est un mendiant, voilà tout. Un migrant, avec rien sur le dos. Il tombe à genoux, sanglote, se secoue. Allons, ressaisis-toi, qu’est-ce qui te prend ? C’est le coup de poing, le vol et les chiens, l’émotion sort par vagues brutales, la colère, la peur, la surprise. Ça doit être la fatigue, aussi. Il voudrait un refuge, un repère. Il s’enfonce entre les arbres jusqu’à un chemin qui en croise d’autres encore. Des panneaux de randonnée indiquent des lieux-dits que sa carte ne connaît pas. Il est perdu. Il lui faut rejoindre la route.

Il regarde sa carte de nouveau, il la pose cette fois-ci sur le sol. Il refait en pensée son trajet à l’envers. Il ne comprend pas où il peut être. Il voit bien la tache verte de la forêt, des plateaux, la flaque uniforme sur le papier, mais il ne voit plus les directions. C’est la première fois que ça lui arrive depuis qu’il est parti. L’indécision lui donne le tournis, un vertige avec toute son ambivalence de vertige : le trouble, l’égarement, avec pourtant, au fond, une sorte de promesse, un émerveillement. Tous les chemins sont possibles. Ce serait simplement plus long. Après tout, on le croit mort et personne ne l’attend.

Il choisit une direction au hasard, décide de s’y tenir coûte que coûte. La prochaine route lui donnera bien une indication topographique qui le remettra sur le chemin.

Il lutte avec les ronces, avec les branches ; c’est difficile d’avancer droit. Il passe un ruisseau, glisse sur une pierre, le froid de l’eau lui mord les pieds, et la main qui prend appui sur un rocher glissant et visqueux. La forêt ne se laisse pas faire. Soudain, à travers son épaisseur, il perçoit des voix, à une centaine de mètres. Il se baisse. Il essaie d’évaluer si ce sont des voix à fuir. Les intonations sont aiguës, presque chantantes : il y a des enfants, peut-être des femmes. Le nombre l’étonne. C’est tout un groupe. Des promeneurs, sans doute. Il pourrait demander son chemin. Il pense au sang séché sur son nez, à sa mine de malheureux, son pauvre sac presque vide. Il pourrait faire peur. Il avance à couvert.

Les voix ne bougent pas, c’est lui qui s’approche. Il a légèrement dévié de la trajectoire qu’il s’était fixée. Tant pis.

Des taches de couleurs bougent à travers les branchages. D’autres, plus grosses, restent immobiles. Ce sont des tentes. Il y en a quatre. C’est à peine une clairière, une trouée seulement, dans la densité du bois. Il voit deux hommes debout, qui discutent. L’un a un fusil en bandoulière. Un chien aboie. Encore des chiens, ma parole. Des femmes, derrière, sont assises avec des enfants qui leur tournent autour. Trois femmes et trois enfants, autant qu’il peut en juger. Janvier y serait allé, sans le fusil et sans les chiens. Il recule. Trop tard. Un chien aboie, se rue dans sa direction. L’homme au fusil hurle un ordre dans une langue que Janvier ne comprend pas et pointe sa carabine dans sa direction. Le chien s’arrête net. L’homme crie quelque chose à Janvier. Certains ordres se passent de mots : Janvier lève les mains en l’air et fait quelques pas.

Le chien l’attend et le fixe en grognant. Du fusil et du chien, Janvier sait qu’une simple détente, un geste brusque pourraient les débrider. Le groupe entier, hommes, femmes, enfants, tous se tiennent derrière le fusil et le chien, évaluant l’étranger de leurs yeux suspendus.

Les deux hommes parlent entre eux, tout en surveillant Janvier. Ils se concertent. Janvier croit reconnaître de l’italien, mais il n’en est pas tout à fait sûr. Ils ont l’air de ne pas bien savoir quoi faire. Celui qui tient le fusil a les cheveux et les yeux très sombres. Derrière eux, une des femmes s’est approchée et de la main, elle baisse le canon de l’arme en fusillant du regard son propriétaire. Elle désigne Janvier, montre ses chaussures, puis sa figure, se lance dans une diatribe rapide et agressive contre l’homme au fusil. Puis elle s’approche de Janvier et lui prend le bras des deux mains, dans un geste doux, pour le conduire au milieu du groupe. L’homme a remis son fusil en joue, elle pousse un soupir d’exaspération et finit par hausser les épaules. On parle dans la langue de celui qui tient le fusil ; Janvier essaie, au moins :

— Italiani ?

Janvier se force à sourire. Les enfants rient du mot qu’ils ne comprennent pas. Les visages se détendent. La femme abandonne son bras et plante ses poings sur les hanches :

— Albanais.

Ce sera le seul mot qu’elle lâchera en français. Janvier n’en connaît pas un en albanais. On se comprendra autrement. L’essentiel est dit. Janvier connaît la situation de l’Albanie. Les conséquences de la montée ont été dévastatrices dans le petit pays. Pas d’eau à Tirana, encastrée, protégée par ses montagnes, mais si proche de la côte, elle a été submergée par les nouveaux arrivants. Le pays, déjà en guerre contre la Macédoine, a sombré dans un chaos civil supplémentaire.

Janvier visite les lieux. Les tentes sont proches les unes des autres. Sous un arbre, une caravane, abandonnée depuis longtemps, a repris ses quartiers de noblesse. Il en sort quatre nouveaux enfants qui examinent Janvier comme une bête curieuse et viennent toucher son pantalon. L’un d’entre eux tend les mains en avant, creusées, pour mendier. La deuxième femme, une blonde plantureuse, repousse l’enfant d’un geste sec et guide Janvier vers un feu. Un peu plus loin, un filet sert de clôture à une demi-douzaine de poules. Les chiens sont excités, les enfants leur lancent des petites branches et les distraient de Janvier. Un seul chien, celui qui l’a trahi, ne le quitte pas des yeux. Mais il ne grogne plus.

Le feu assèche l’air autour de lui. Malgré la chaleur ambiante, on s’y sent bien. Il tient son rôle de foyer. Janvier s’assoit à côté d’un adolescent qui l’observe d’un œil intense et obscur. Avec ses lèvres charnues, sa tignasse noire épaisse, il ressemble à la femme qui a accueilli Janvier. Ce doit être son fils, bien que la femme paraisse jeune. Peut-être son frère, après tout. Janvier tente de leur demander leur lien en les désignant tous deux du doigt. Mais on le dévisage sans comprendre. Sa curiosité même a quelque chose de louche. Il ne sait pas s’il est admis ou prisonnier. Comme avec les passants, comme avec la police, il préfère prendre les devants ; il fait signe qu’il a faim. L’homme au fusil crache par terre. La première femme vient lui apporter un paquet de chips éventré. Janvier met la main sur son cœur, dans une pantomime surjouée, pour montrer sa reconnaissance :

— Merci.

Elle sourit. Il ajoute :

— Janvier.

Elle dit :

— Helena.

Les hommes disent quelques mots avec les deux autres femmes et tout le monde rit. Janvier prend le parti de rire avec eux. Il mange les chips, molles et douceâtres, en propose à Helena qui refuse d’un signe de tête et le regarde manger comme font les chattes avec leurs petits, comme si c’était son propre estomac qu’on remplissait, ou son cœur.

L’autre femme s’approche de lui. Elle tient un petit garçon par la main. Ils ont les mêmes cheveux blonds. Le gosse a un air d’innocence que la mère a perdu. Elle est habillée comme les autres femmes, d’une sorte de survêtement sombre, un tee-shirt ; elle dégage pourtant un supplément de grâce charnelle. Elle a des formes dont Janvier a du mal à détacher les yeux, même dans la mauvaise position où il se trouve. Elle tend sa main, garde les doigts de Janvier dans les siens, les yeux aussi. Tanusha. Puis elle s’éloigne avec les enfants. Un chien est en train d’avaler quelque chose. Elle l’engueule d’une voix forte. Helena continue de le fixer. Le jeune garçon a rejoint les hommes, une dispute s’élève dont il sort perdant. Janvier analyse ce qu’il voit comme il peut, rapidement, cherche à comprendre les rapports de force.

Où vont ces gens ? Du linge sèche plus loin sur un fil tendu entre deux arbres. Des emballages en plastique souillent le sous-bois de leurs couleurs franches. Il y en a un tas, près du linge ; mais aussi un peu partout sur le sol. Les enfants commencent une sorte de football, ils tirent des buts, du moins, dans un filet tendu qui n’abrite pas de poule. Ils ne vont nulle part, ils habitent ici. L’Auvergne peut être un Eldorado dans la touffeur moderne.

Janvier se lève pour ne plus avoir à supporter le regard d’Helena et le silence épais qui l’emmure. Il fait quelques pas, les hommes ont arrêté de parler, tous le surveillent. L’homme au fusil a les mains crispées sur son arme, Janvier le sait, il voit la pression des mains sur le canon, mais il n’accélère pas et marche calmement. Il s’approche des enfants, s’empare du ballon, dribble et tente un but. Le ballon vient taper sur un arbre, il jure ostensiblement. Les enfants rient ; on organise le jeu pour qu’il soit seul contre tous. Les gosses s’acharnent gentiment.

Des cris, un appel, comme une reconnaissance, accueillent un nouveau venu. Le cœur de Janvier se serre. La tenue de l’homme ne fait aucun doute, son visage non plus, mais le vélo qu’il pousse à côté de lui parle davantage encore. C’est son agresseur et c’est sa monture. Quand l’homme le voit, il se jette sur un objet à terre. C’est un bâton. Non, c’est une barre en métal. Janvier note que tout à l’heure il s’est contenté de le frapper avec le poing.

L’homme pose des questions aux deux autres. C’est Helena qui répond. Il la toise et la gifle. Puis, s’approchant de Janvier, brandissant sa barre devant lui, il lui fait signe de partir. Janvier n’a pas envie de lui tourner le dos. Il ramasse son sac et part à reculons.

— Stop !

L’homme lui arrache le sac des mains, l’ouvre, le retourne et en renverse le contenu sur le sol. Le livre, les cartes, un reste de fromage, des vêtements, une boîte de paracétamol, de l’aspirine, un antihistaminique. L’homme prend le fromage et les médicaments, qu’il lance à une des femmes. Il examine les vêtements, choisit un pull, un pantalon, deux paires de chaussettes. Puis il saisit le poignet de Janvier, essaie de retirer sa montre. Il n’y arrive pas, il s’agace. Janvier l’aide. Quand il l’a détachée et donnée à l’homme, celui-ci lui fait signe de partir en agitant sa main devant son visage, le front penché.

Helena ramasse les dernières affaires de Janvier, les remet soigneusement dans le sac et le lui tend avec le cœur au bord des yeux. Janvier recule de nouveau. Un dernier regard vers Helena, mais elle détourne le visage. Il disparaît.

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