Le retour de janvier
2 - Le départ
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Le départ
Janvier se laisse cueillir par la patrouille en sortant de chez Wladimir au petit jour. Il n’a pas le cœur de répliquer, pas le cœur d’essayer de négocier, pas le cœur d’essayer de s’enfuir. Il n’a plus de cœur, il l’a laissé chez Wladimir. Il suit sans discuter les deux militaires qui l’interpellent. Une femme est déjà avec eux. On ne dit rien à Janvier, on ne vérifie pas son identité, on ne lui explique pas pourquoi on l’embarque. Est-ce à cause de ce qu’il vient de faire ? Quelqu’un l’aurait vu, l’aurait dénoncé. Mais plus les secondes passent et moins cela paraît possible. On ne lui pose aucune question. Il n’a pas de menottes, rien. La femme non plus. Ils marchent tous les quatre, les soldats un peu en retrait. Parfois la femme pose des questions, où les emmène-t-on, elle n’a rien fait de mal, il faut qu’elle rentre chez elle, son père n’est pas bien. Les deux soldats échangent un regard sans répondre. Les bottes luttent contre le courant, mais chacun est habitué. Janvier fait ses adieux à la ville, à la sensation de résister à l’eau à chaque pas, à chaque regard. Il n’en revient pas de quitter La Rochelle. Il n’y avait jamais mis les pieds avant la montée, et maintenant c’est comme si elle l’avait mis au monde.
La marche l’apaise. Elle ne l’apaisera pas longtemps, il le sait. Mais il a besoin d’évacuer la tension. De se débarrasser du regard de Wladimir, du baiser de Wladimir.
Le gosse, il y pense aussi. Mais ce n’était pas son gosse. C’était le gosse de quelqu’un. Il y a ses parents et son frère pour le pleurer de larmes authentiques et légitimes – s’ils ne sont pas déjà morts, eux aussi. Ce n’était pas son gosse ; Wladimir, c’était son ami, qui n’avait plus que lui. Son fils ne prenait pas de nouvelles. Est-ce qu’ils étaient fâchés ? Ça n’était même pas sûr. Wladimir n’avait pas parlé de le prévenir, quand il avait demandé à Janvier d’en finir. C’était entre eux deux, comme s’ils avaient été seuls au monde. Le vieil homme l’avait prié de lui pardonner, aussi, d’exiger ce geste de lui, pour le laisser, l’instant d’après, dans le silence.
Inoffensif, avait dit Bouchra.
La mort de Wladimir a été triste, mais douce et intime. Chez le gosse, il y avait eu les cris, le corps tordu, les yeux révulsés, le sang rouge, presque noir, la mère qui gémissait de douleur, ça lui avait creusé le cœur et la tête, la douleur des autres, ça l’avait lacéré, vidé. Puis le médecin, mort lui aussi, et les autres corps. Ça fait peur d’y penser, à la limite ; mais ça ne fait pas mal.
D’autres groupes similaires sortent des rues au fur et à mesure. L’avenue Jean-Moulin n’est pas inondée. On se met à marcher plus vite, jusqu’à l’esplanade de la gare. Les lignes régulières ne fonctionnent plus depuis longtemps. L’endroit sert simplement de point de ralliement aux soldats qui arrivent par grappes, poussant devant eux les derniers habitants de la ville mourante. Il y a beaucoup de gens déjà massés devant le grand bâtiment, les soldats crient des ordres en faisant de grands gestes, des fourgons se remplissent. On conduit Janvier devant une sorte de camionnette blanche qui a dû être réquisitionnée pour l’occasion et qui est presque pleine. Avec lui, la femme de tout à l’heure, une famille avec quatre enfants et un bébé, deux types qui ont trop bu. Personne ne parle, pas même les enfants.
Les dernières heures lui paraissent irréelles. Il n’a pas envie d’y penser. Il sort son téléphone et l’allume. Presque aussitôt, les messages affluent sur l’écran. Il y a des messages vocaux. Il les garde pour plus tard. Des SMS. De sa mère, principalement. Il les lit en diagonale pour ne pas se laisser gagner par la panique qui transpire. Commencer par les premiers messages, qui s’affichent en dernier. Y aller progressivement, qu’au moins la chronologie tienne lieu de logique. Sa mère voudrait savoir où il est. Félicien a vu les informations sur Internet. On parle d’épidémie. Elle est inquiète mais elle n’est pas sûre que ce soit vrai. Le message date de la veille au soir.
Il faut la rappeler, bien sûr.
Les autres messages de sa mère, plus tard dans la nuit, sont teintés d’une autre inquiétude. La police est venue et a posé des questions. Les policiers ont l’air de penser qu’il a déserté mais pas seulement. Ils se sont renseignés sur ses activités, ses positions politiques. Est-ce que Janvier peut rappeler ? Ils ont dit qu’ils repasseraient. Ils ont fouillé sa chambre mais n’ont rien pris.
Il lui semble en lisant les messages entendre la voix de sa mère, son trouble : celui qui lui dit que son fils est en faute. Celui qui lui disait la même chose quand le directeur de l’école téléphonait. Sa mère se place toujours du côté de l’autorité et jamais du côté de son fils.
Elle est trop affolée pour être en colère. Le dernier message, plus laconique, le supplie de donner un signe de vie. Mais il suffirait qu’il rappelle, qu’il lui donne des nouvelles, pour qu’elle bascule de nouveau vers les reproches.
Est-ce qu’on cherche les déserteurs à ce point, dans un tel chaos ? Et si vite ? Il doit y avoir autre chose. Au fond, il le sait. Il le sait depuis les regards mauvais des militaires à la caserne, l’attitude du fonctionnaire. Il est probable qu’on commence à le lier au MCPP. Peut-être pas directement : quelle influence aurait-il pu avoir sur les attentats du Père Lachaise, lui, coupé du monde, conscrit dans une ville inondée, qu’aurait-il pu faire ? Il pointait toutes les semaines à la mairie. On connaissait son activité. Au jour près, visiblement. Il est parti la veille, un soir où personne ne l’attendait. Il était donc surveillé ? Ça paraît invraisemblable, mais il ne voit pas d’autre possibilité.
Ça doit être le cas de tous les conscrits. On se méfie des types qui refusent de s’engager dans l’armée. On se méfie des pacifistes. On se méfie de ceux qui veulent encore changer le monde, sauver la planète. Ce sont les mêmes qui posent des bombes et qui tuent des gens au hasard sous prétexte d’alerter l’opinion publique. Voilà ce qu’on dit. Sa propre mère veut savoir s’il n’agit pas pour le compte du MCPP.
Il se résout à écouter ses messages. La direction départementale des conscrits Atlantique et la police évoquent une convocation pour la veille, à la caserne, en vue d’une quarantaine. Il ne les écoute pas jusqu’au bout. Le troisième est de sa mère. Elle répète ses questions. Les arrestations continuent et les disparitions aussi. M. Lescure, par exemple, est-ce que Janvier se souvient, oui bien sûr, elle est idiote, il se souvient. Eh bien, il est porté disparu. Elle va finir par mourir d’inquiétude s’il ne la rappelle pas. Et puis on a besoin de lui, vraiment besoin. La voix chevrote, hoquette. Elle pleure pour de bon.
Janvier sait que sa mère joue sa dernière carte pour le faire sortir du silence. Il admire la force du coup qui le frappe exactement où il faut. Son cœur se resserre comme s’il prenait son élan. Maman. Est-ce qu’il l’a dit tout fort ? Un des poivrots, à l’autre bout du fourgon, relève la tête et le regarde avec pitié, un peu de mépris peut-être. Maman. Il le murmure en lui-même, cette fois, comme si elle pouvait l’entendre. Ne t’inquiète pas. J’arrive.
À côté de lui, la femme ne se résigne pas au silence :
— Mais on va où, là ? Quelqu’un peut m’expliquer ?
Janvier finit par lui répondre. C’est sans doute une quarantaine. La femme ne sait pas ce que c’est. Il explique. Elle s’étonne :
— Mais moi, c’est mon père qui est malade, pas moi. Mon père. Je l’ai laissé pour aller chercher un médecin. Il est tout seul. Je n’ai même pas eu le temps de le voir. Quand je suis revenue, ils m’ont emmenée tout de suite.
— Vous l’avez dit aux types qui vous ont embarquée ?
— Ils le savent bien, ils sortaient de chez moi quand je suis arrivée. Ils m’ont dit qu’ils m’expliqueraient. Qu’on s’occupait de lui.
Elle garde le silence quelques instants, elle digère les informations. Elle se ronge les ongles, les yeux fixés sur ses mains.
Le fourgon file sur les routes désertes. Ça fait des mois que Janvier n’est pas monté dans une voiture. Il a l’impression qu’on l’a forcé à se réveiller. Il cherche d’où vient la sirène qu’il entend, avant de comprendre qu’elle émane du fourgon lui-même.
Janvier a des gestes lents. Il fait semblant de se gratter le dos, sort son portefeuille de sa poche, le garde contre lui. Il fait mentalement le compte de ses papiers. Carte d’identité, carte de conscrit, carte de crédit, carte, carte, carte. Il demande s’il peut ouvrir la fenêtre. Il dit qu’il ne se sent pas bien. Échange de regards inquiets. La fenêtre s’ouvre un peu. Il l’agrippe comme pour prendre de l’air et laisse tomber son portefeuille sur la route. On ne pourra peut-être pas croire qu’il est mort à La Rochelle si on trouve ses papiers sur la chaussée. Mais pour l’heure, il n’est plus Janvier Bonnefoi. Il éteint son téléphone.
On traverse des routes, des carrefours, des villages désolés comme des villes de western. Il essaie de retenir les noms, pour s’orienter. La voiture s’arrête devant un grand bâtiment. Union sportive de Ferrières. Ça grouille d’uniformes. Comme à la caserne, mais il y a des policiers en plus. C’est étrange de voir les militaires afficher un air affairé et préoccupé. Depuis plus d’un an, Janvier les voit jouer aux cartes, boire, flirter, écouter de la musique sur leur téléphone et regarder des vidéos en attendant que le temps passe. Aujourd’hui, ils ont pris dix ans.
On le met dans une file d’hommes qui baissent la tête. Certains parlent à voix basse. Derrière un rideau de fortune, en plein air, on le fouille. On le déshabille, pour le rhabiller. Tout le monde doit étaler ses affaires devant soi, en prenant soin de sortir les appareils électroniques. Que cherchent-ils ? On ne lui répond pas. Il doit attendre à l’intérieur. Tous les soldats ont des armes en bandoulière.
Dans le gymnase, des lits de camp ont été déployés. On aimerait dire « à perte de vue », mais la vue ne se perd pas, elle vient buter sur les quatre murs. Les voix résonnent comme des cris. Il y a des enfants qui courent. L’humidité et la chaleur prennent les narines et la gorge, tout le monde a l’air fatigué, même les policiers. À quelques mètres de Janvier, adossée à une cloison, une femme assise sanglote, la tête dans une main, l’autre étalée sur le sol, ouverte et morte. Deux hommes et une femme sont menottés, face au mur.
Un policier s’approche de Janvier.
— Suivez-moi, vous.
Il est très jeune, petit, les tempes rasées, les traits fins. Il veut se grandir et pointe son nez effilé vers le plafond. Il s’assoit derrière une table. D’autres policiers, le long des murs, prennent des notes à la main. Pas d’ordinateur.
— Nom, prénom.
— Huminski, Wladimir.
L’homme relève la tête :
— Français ?
— Oui.
— Comment vous l’écrivez ?
Janvier épelle le nom de Wladimir. L’homme le dévisage sans égards :
— C’est français, ça ? Quelle origine ?
— Française.
Détourner l’attention.
— Vous avez vos papiers ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Mon portefeuille est tombé à l’eau.
L’homme ricane sans joie :
— C’est fou comme les gens sont maladroits. Vous êtes le vingtième depuis hier.
Un cri, à l’autre bout de la salle, du mouvement. Les gens s’écartent par grappes d’un homme assis : quelques gouttes de vinaigre sur une fourmilière. Un silence de terreur, troué d’une plainte vagissante. On crie qu’il faut un médecin, qu’il faut évacuer. Une petite fille apeurée s’est reculée jusqu’au policier. Il la repousse du pied, plus fort qu’il n’aurait voulu peut-être ; elle tombe à terre et le dévisage, incrédule, les yeux brûlants de trouille. Janvier voudrait la relever. Il ne bouge pas.
— Quelles sont vos raisons pour être à La Rochelle ?
— Je suis rochelais.
— Ça n’existe plus, ça.
Le policier a dit ça cent fois depuis hier. Toutes ses répliques sortent sans délai, implacables et prédécoupées.
— Ça n’était pas interdit jusqu’à présent, répond Janvier.
— Si vous saviez ce que j’en pense…
Janvier sait très bien. Il ne répond pas.
— Combien de temps vous nous gardez ?
— Ça dépend. Il faut d’abord que je vérifie votre identité. Ce qui serait plus simple si vous aviez des papiers.
Et vous, une connexion internet, se réjouit Janvier intérieurement. C’est une question de jours, peut-être d’heures. On ne lui rend pas son téléphone. À tout moment, il s’attend à ce qu’on lui réclame son code.
Sur un lit de camp, Janvier ferme les yeux. Il ne voit plus le groupe d’hommes qui le fixent, à côté de lui. Il s’est allongé sur son sac. C’est tout ce qui lui reste et ce n’est pas grand-chose. Le visage de sa mère, celui de Félicien, passent derrière ses paupières closes.
La journée et la nuit s’écoulent au rythme des gens qui entrent et de ceux qu’on évacue. On s’écarte rapidement quand quelqu’un se plaint. Parfois ça ne crie pas et on s’écarte plus lentement. Il ne sortira jamais vivant de cet endroit.
Au début de l’après-midi, les policiers ont reçu des masques. Ils n’en mènent pas large. Ils n’ont pas tellement plus de chances de s’en sortir et ils le savent ; on peut lire la peur sur les visages sans traits, à demi cachés, qui ne sont plus que des yeux suppliants.
Vers le milieu de l’après-midi, Janvier quitte son lit pour faire le tour du gymnase.
Il compte un agent de police pour vingt personnes. C’est beaucoup. Les mines sont ternes et creusées : chacun a sur soi les signes de la maladie, qui se confondent avec la peur et l’épuisement. Au milieu des familles, des groupes, des hommes seuls, des lits, des bagages, au milieu des cris, des larmes, soudain, il croise des yeux d’enfant qui l’aimantent et s’allument à son contact. Le gosse pousse un cri de joie. C’est Rémy. Assis à côté de lui, son père a le regard lointain. Pas de trace de la mère. Janvier pose vite un doigt sur ses lèvres, de loin, en espérant que l’enfant comprenne l’ordre à défaut d’en saisir les raisons. Une vague de tristesse submerge aussitôt les yeux du gamin, qui se détourne doucement. Il a compris sans comprendre. Le cœur de Janvier se serre et se détend tout à la fois. Il est plus prudent de regagner son lit de camp et de ne plus en bouger.
On va tous y passer, dit la voix dans sa tête. Elle lui dit qu’il ne faut pas mourir comme ça. Personne ne lui a reparlé depuis la veille. On se surveille, on ne s’approche pas. Aucun policier n’est venu le voir. Personne ne l’a identifié, personne ne le fera, sans doute. Il sera mort avant, tout comme les policiers.
Dans le gymnase, il y a un coin avec des stocks de nourriture, de l’eau, on peut aller se servir, on donne son nom à un agent, simplement, et il note ce qu’on prend. Janvier y est allé trois fois déjà et personne ne lui fait de remarque sur les quantités. Il y a des bonbons pour les enfants, que les policiers sont contents de distribuer.
Un peu plus loin, on a installé une sorte d’espace médical, séparé du reste par des rideaux en plastique blanc. Les gens font la queue pour y entrer. Janvier tourne la tête en passant, il ne veut pas croiser ces regards-là. Quand il les a dépassés, il se rend compte qu’il avait arrêté de respirer.
Il retourne à son lit de camp, pose son sac et mange un petit pain industriel, boit un jus de pommes. Comment sortir d’ici ? Les policiers sont tous armés. Il s’allonge, la tête sur son sac.
L’image de sa mère passe, les prés, derrière Lachamp. On aurait pu y planter des pommiers. Il sombre dans un sommeil léger, sans repos, lardé de cris dont il se demande si ce sont les siens. Il sent une main sur son bras, il se redresse, surpris. Il met quelques secondes à reconnaître le jeune homme qui lui sourit, la tête penchée sur lui. C’est le déserteur.
— Ils t’ont eu…
— Oui, fait l’homme en s’asseyant sur le lit de camp. Mais grâce à toi, je suis vivant. Je n’oublierai pas.
Comme on se dit les choses sans détour, quand on sait qu’on meurt sans doute. L’homme explique :
— Sans toi, j’étais bon pour le retour à la caserne, et là…
Il pose deux doigts sur ses tempes dans un geste éloquent. Janvier lui demande à voix basse :
— Ils fusillent ceux qui s’en vont ?
L’homme ne sait pas. Il se présente. Il s’appelle Grégory, il vient de Montargis. Il est plus calme que l’avant-veille, lorsque le malheur lui tordait les traits. Janvier se rend compte qu’il est jeune, peut-être comme lui, mais peut-être davantage. Il a presque l’air d’un adolescent, maintenant.
— Toi aussi, ils t’ont eu.
— Oui. Mais c’était inévitable. Il y avait des barrages partout. Je n’avais aucune chance de m’en sortir.
— Ici, non plus, remarque Grégory avec un pauvre sourire.
Ils jettent un coup d’œil circulaire à la grande salle. Grégory ajoute :
— Il y en a qui sont mieux lotis. Avec des chambres et tout, et des vrais lits. On risque moins la contagion.
— Comment tu le sais ?
— Je l’ai entendu, à la caserne. Les premiers évacués, ils avaient droit à l’hôtel. Pas le 5 étoiles, hein, mais quand même. Tu aurais mieux fait d’y aller tout de suite.
— Je ne sais pas. Et après, ils t’évacuent où, si tu présentes des symptômes ?
— D’abord tu fais des tests, là-bas. (Grégory désigne l’espace médical sur les côtés.) Après, à l’hôpital, j’imagine. Tu allais où, toi ?
— Chez moi. En Lozère.
Grégory le dévisage :
— J’ai des cousins là-bas. Près de Mende.
— Je suis pas loin.
— Tu as bien le type, tiens. Avec les yeux bleus et les cheveux bruns. Tu ressembles à mes cousins.
— Tu vas où, toi ?
— Moi, je sais pas. Je suivais Céline. La fille que tu as vue, qui est…
La voix s’étrangle. Janvier ne veut pas le laisser continuer :
— Et maintenant ? Tu ne rentres pas chez toi ?
— Je n’ai plus de chez moi.
Il a dit ça comme un enfant puni et Janvier n’ose pas l’interroger.
— Mes parents ne voudront certainement pas me revoir.
— Tu vivais chez tes parents ?
— Oui.
— Tu as quel âge ?
— Dix-huit ans.
Ça fait du bien de parler. Ils ont soif. Janvier va chercher de l’eau. Grégory ne veut pas s’approcher des stocks, par peur d’être reconnu. Janvier aussi, mais depuis qu’il connaît l’âge de Grégory, il se sent responsable de lui.
Quand il revient, Grégory a un sourire en coin :
— Je peux te montrer un truc ?
Il soulève sa veste. Une crosse métallique dépasse de la poche intérieure.
— Ils me l’ont laissée.
Il rit presque, comme d’une farce, devant la tête incrédule de Janvier.
— Comment c’est possible ? Moi, ils m’ont carrément foutu à poil, ils m’ont tout pris. Je n’ai même plus de téléphone.
— Je sais. J’ai vu les autres. Je me suis fait embarquer avec plein de gens dans le fourgon. C’était un bordel incroyable. Je l’ai mis dans le fond de mon sac, dans ton pull roulé en boule et personne n’a vérifié. Moi non plus, je n’ai plus de téléphone. Seulement, j’ai un flingue.
Il rit encore. Il a une tête d’ange, blond comme un enfant, le regard simple. C’est le prix à payer de recruter des gosses dans l’armée : sans uniforme, on leur donnerait le bon Dieu sans confession.
Janvier pèse ses nouvelles chances en silence. Grégory l’interrompt, il a suivi la même idée :
— On se tire, qu’est-ce que t’en penses ?
Il n’a décidément plus rien à voir avec l’homme qui, l’avant-veille, pleurait à côté d’un cadavre de femme.
Ce sera pour cette nuit. Grégory voudrait partir tout de suite, mais Janvier l’en empêche. Il ne suffit pas de sortir, il faut disparaître. La nuit, ce sera plus facile. Grégory soupire devant l’inflexibilité de son nouveau chef.
C’est Grégory qui aura l’arme, parce que Janvier n’en a jamais tenu une dans les mains. Ils s’approcheront d’une sortie. À deux, ils maintiendront un agent, celui qui sera le plus près de la porte. Ils se mettront bien derrière lui pour ne pas risquer de se faire tirer dessus. Janvier lui fait répéter l’enchaînement des gestes plusieurs fois. Grégory est assez excité :
— Tu ne veux pas récupérer ton téléphone ? On peut, je pense.
Janvier se demande si c’est vraiment le meilleur allié pour une évasion réussie mais il n’a pas d’autre choix.
En attendant la nuit, ils se séparent. Janvier a besoin de calme. L’excitation de l’adolescent l’inquiète. Les mois de solitude ont rendu Janvier sensible au bruit, aux mots inutiles. Il a vieilli, simplement. Il conseille à Grégory d’essayer de dormir. Au bout d’une demi-heure, le jeune homme revient. Il n’y arrive pas. Il n’a pas envie de rester seul. Sa bouche se tord. Janvier retrouve le visage du déserteur, misérable et pathétique. La voix de Grégory est altérée, il a l’air perdu. Il jette ses yeux de tous les côtés. Janvier cède :
— Installe-toi à côté de moi.
Grégory respire de nouveau. Quelques minutes plus tard, il s’endort. Il tient dans ses poings ses deux pouces recroquevillés.
On étouffe, on retient sa respiration dans la chaleur malsaine, dans l’atmosphère viciée et les relents de transpiration âcre. Compte tenu des centaines de personnes entassées dans le gymnase, il n’y a pas tant d’évacuations que cela. Mais chacune est spectaculaire, unique et bruyante, pleine du présage des suivantes. Chaque départ enfonce la foule un peu plus loin dans le désespoir.
En fin d’après-midi, une jeune femme arrive avec son mari. Elle est enceinte et il la soutient pour marcher, une main sous le coude, l’autre au creux des hanches. Il porte un gros sac. Sa femme lui sourit, lui prend la main pour l’embrasser dans la paume. Elle lui parle à l’oreille, peut-être parce qu’elle manque de souffle. La chaleur lui gonfle les jambes, elle a les joues rouges et brillantes. Ils s’installent à côté. La femme expire ostensiblement, comme si elle se préparait à accoucher. Elle a sa première crise peu de temps après. Elle se contorsionne subitement, comme rouée de coups à l’intérieur. Au début, Janvier se demande si elle commence à accoucher mais très vite il la voit vomir, les yeux exorbités, dans des spasmes qui la clouent sur le lit. Autour d’eux, on détourne la tête.
Après la première crise, elle se redresse pour s’asseoir, le teint désormais gris malgré la chaleur, et met ses mains autour de son gros ventre. Son mari se tient debout, à distance. Janvier est hypnotisé par le corps énorme de la femme, par la raideur de l’homme. Puis elle relève la tête, elle a pour son mari un regard d’une intensité folle et illisible, plein de connivence, qui peut tout à la fois le supplier de partir ou bien de ne pas la laisser seule. L’homme s’éloigne à reculons, sans détourner les yeux de sa femme, le visage immobile et sans expression. Il se retourne au dernier moment et disparaît dans la foule.
Les heures passent. La femme cependant reste allongée, prostrée la plupart du temps. Puis elle se débat de nouveau sur son lit. Janvier voit le gros ventre taché, les contorsions monstrueuses du corps deux fois déformé. Il s’approche pour lui parler, en gardant tout de même un peu de distance ; elle ne semble ni le voir ni l’entendre.
Janvier est parti chercher un médecin mais la queue devant l’espace médicalisé s’est allongée. Il essaie de se frayer un chemin, il se fait insulter.
— Il y a une femme malade, là-bas. Elle est enceinte.
— Il y a des malades partout, lui répond-on.
Les gens s’écartent, reculent s’il fait mine d’avancer. Il finit par la déclarer. On le suit avec un brancard, on l’interroge : qui connaît le nom de la jeune femme ? Est-ce qu’elle est accompagnée ? Janvier hésite, dit qu’elle est arrivée seule. Ils embarquent la femme, son manteau à ses pieds. Le mari est parti avec le sac.
Janvier regagne son lit. Il s’allonge en chien de fusil, les mains sur les oreilles. Grégory dort, il n’aura rien vu de la scène.
Le gymnase continue de se remplir, malgré la nuit. Les autorités ratissent tous les coins, on vide les maisons, on fouille les écoles. Les mines sont abattues en franchissant les portes. La chaleur ne faiblit pas avec la nuit, les murs, le toit en tôle gardent tout, les corps fument. Une odeur de brûlé vient piquer les narines.
Janvier ne bouge plus de son lit, il ne veut pas risquer de croiser le regard de quelqu’un qu’il connaît. Le regard de Rémy. Il n’aimerait pas non plus le chercher et ne pas le trouver. Quand les enfants meurent, ils ont un supplément d’étonnement dans les yeux que Janvier n’a pas envie de revoir.
Pas de trace de Bouchra ; Janvier se refuse à en tirer des conclusions. Tout peut lui être arrivé. Il évalue avec tristesse la fragilité de leur lien, pas assez fort pour le détourner de son chemin.
Grégory s’est réveillé. Les paupières rouges et gonflées, il bâille, il a dormi comme un enfant. Il s’accroche aux yeux de Janvier, l’interroge On y va ? avec un enthousiasme de jeune chien qui sait qu’il va partir en promenade. Janvier se laisse presque gagner par sa joie. Ils se redisent comment ça va se passer. Beaucoup de gens dorment, blafards sous les néons. C’est l’heure. On fait bien comme on a dit. Grégory parle de plus en plus fort, tandis que les mains de Janvier se mettent à trembler.
Quatre policiers se tiennent devant la porte principale ; un seulement devant la petite porte.
Quand Janvier s’approche de l’homme, il ne sait pas s’il va réussir à faire les gestes prévus. Le toucher, lui saisir les bras, mettre toute sa force. Ne plus pouvoir reculer, ensuite. Il dit à Grégory d’attendre. Mais Grégory se précipite sur le policier et lui place le revolver sur le front. Laisse-nous sortir. C’est beaucoup plus simple que Janvier ne le pensait. L’homme ne bouge pas. Janvier se résout à l’empoigner, il regarde si personne ne les voit. Grégory avance, l’arme tendue, pour faire reculer le policier jusqu’à la porte. Il pose la main sur la poignée.
— C’est fermé à clé.
Janvier sent la sueur lui couler dans le dos.
— Où est la clé ? demande Grégory.
— Je l’ai pas, répond le policier.
— On va à une autre porte. Toi, tu y vas en premier, là-bas. Je pointe le flingue dans ton dos. Si tu fais n’importe quoi, je te bute.
Grégory est agité, il menace l’homme à voix basse, pour un pas plus court que l’autre, pour une hésitation, un mouvement de tête. Avance. Ralentis pas. Ils passent devant des gens endormis. Janvier n’est plus sûr de rien quand ils atteignent la porte suivante. Trois agents les interrogent des yeux. Ils comprennent rapidement, portent leurs mains à leurs ceintures. Grégory attrape son otage par-derrière, lui met le pistolet sur la tempe. Il crie, la voix éraillée :
— Ouvrez la porte !
Autour d’eux, on se réveille, on se raidit. Les policiers ne bougent plus. Grégory demande plus fort, il est rouge, les veines gonflées. Janvier a les bras ballants, il assiste à une scène irréelle. L’otage finit par gémir :
— Mais ouvrez la porte, les gars… Ici ou ailleurs…
— Ta gueule ! hurle Grégory.
La porte s’ouvre, ils sont libres.
— Toi, tu viens avec nous.
Grégory embarque le policier, qui ne se fait pas prier :
— J’ai des clés, si vous voulez.
Ils ne comprennent pas.
— Une bagnole.
Ils suivent le policier dans la nuit, sur le parking. L’homme court devant, on ne sait pas s’il les fuit ou s’il les guide.
Un coup est parti. L’otage tombe, il glisse lentement sur le sol. Trois agents les poursuivent, arme au poing. Janvier est derrière une voiture. Mais Grégory se tient debout. Il tire. Il abat les trois agents, un à un. Un homme et une femme sortent après eux. Il leur tire dessus aussi. Il n’arrête plus de tirer. Plus tard il pleurera, recroquevillé, vidé, la tête dans les genoux de Janvier, mais pour l’heure, il tire. Rapidement, plus rien ne bouge. Grégory tire quand même, les bras tendus. Janvier n’ose pas lui dire d’arrêter. La porte du gymnase s’est refermée, Grégory tire dessus. Janvier s’élance enfin et Grégory le suit.
Dès qu’il peut tourner, Janvier tourne. Il sait qu’ils sont poursuivis, qu’ils seront abattus comme des chiens, sans sommation, sans interrogatoire, sans jugement. Il se retourne. Grégory a les yeux pleins d’une fièvre qu’on dirait joyeuse. Janvier se demande s’il peut lui tirer dessus. Combien de balles pour une arme ordinaire de l’armée ? Janvier devrait le savoir, ça avait fait toute une histoire lorsqu’on avait réarmé la police et déployé des gendarmes partout. C’était avant l’arrivée au pouvoir de Jarnac. Avec des faits divers comme celui qu’ils sont en train de vivre, d’accomplir, on va de moins en moins s’offusquer. Mais les médias relaient-ils encore les informations qui viennent du littoral ?
Janvier se réfugie dans une petite impasse. On entend des voitures tout autour d’eux, dans les rues alentour. Grégory se précipite pour faire demi-tour mais Janvier le prend par le bras et l’entraîne vers une maison dont la porte est ouverte.
Ils grimpent un escalier dans le noir. Janvier reconnaît l’odeur aigre de la maladie. Grégory halète, il essaie de dire quelque chose, Janvier lui dit tout bas de se taire. Plus tard. Dans une pièce au hasard, ils s’allongent sur le sol. Les voitures passent très près, peut-être devant l’impasse. Elles tournent encore longtemps. Le souffle de Grégory ne ralentit pas, il s’amplifie, plus rauque. Janvier se tourne vers lui, son visage est ravagé par des sanglots enroués et retenus.
Personne ne viendra les chercher. Janvier le sait mais il préfère rester immobile, à côté de cet inconnu qui vient d’assassiner cinq personnes et qui bave et pleure comme un enfant contre ses genoux. C’est une drôle de liberté qu’ils viennent de conquérir. Derrière la tête de Grégory, Janvier aperçoit un lit, et sur ce lit, quelque chose qui dépasse.
C’est un pied, nu, un petit pied. C’est un pied de femme. Cette fois, Janvier ne vérifie pas. C’est une femme morte, il n’y a plus besoin de s’en assurer.
Pourtant, quelques minutes plus tard, un gémissement long et lugubre émane du lit. La femme est vivante. Janvier ne bouge pas. À quoi bon ? Ce serait trop risqué. Elle est perdue de toute façon.
Combien de temps passe ainsi ? Une plainte gutturale, de nouveau, glace le cœur de Janvier. Le corps de la femme trouve encore dans la souffrance un peu de force pour se contorsionner. Il faudrait l’aider à mourir. Il n’en a pas le courage. Il pourrait se lever silencieusement, prendre un oreiller, l’étouffer. Il n’en serait pas à son premier fait d’armes. Il ne bouge pas. Il pourrait se lever, lui chuchoter des paroles consolatoires. Il reste allongé, les yeux fermés.
Il pense au mot de Bouchra. Inoffensif.
Quand il était enfant, on disait de lui – on disait la même chose de beaucoup d’enfants – qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Il se reconnaissait dans cette phrase. Il ne faisait pas de mal volontiers, même à une mouche. Il croyait que c’était de la gentillesse, de la bienveillance, de la générosité. Voilà comment avaient résonné les mots de Bouchra. Derrière ses yeux fermés qui ne veulent plus voir le corps de la femme se tordre dans son vomi, il comprend. Ce n’est pas de la bonté d’âme. C’est du dégoût. Il n’aurait pas volontiers fait de mal à cette femme. Mais l’idée de son corps qui se débattrait une dernière fois, l’idée de son contact, à travers l’oreiller, c’est au-dessus de ses forces, quand bien même ce serait pour lui épargner une agonie interminable. La souffrance de cette femme lui est plus supportable que son contact. Cela fait de lui quelqu’un d’inoffensif mais pas quelqu’un de bon. Cette qualité, qu’on pourrait prendre pour de la générosité, de la solidarité, est une distance supplémentaire entre son corps et le corps de l’autre. C’est de la lâcheté.
La femme finit par mourir. Par ne plus bouger, au moins. C’est la même chose.
Grégory recommence à sangloter de la même façon bizarre que lorsque Janvier l’a entendu dans l’immeuble de La Rochelle ; il sanglote avec des modulations, comme s’il chantait. Il pleure longtemps.
Au petit jour, Janvier s’est endormi. C’est un coup de feu qui le réveille et, juste après, une matière humide et organique, rouge et blanchâtre par endroits, sur son visage. Janvier sort de la pièce sans regarder. Il cherche un lavabo, se lave les mains, le visage, les bras, les cheveux, les yeux fermés. Quand il sent qu’il n’y a plus rien à voir, il rouvre les yeux.
Dans la cuisine, Janvier met la main sur du pain, il boit de l’eau au robinet, il touche le moins possible, mais déjà il fait moins attention que la veille. La mort finira bien par le prendre, de toute façon.
Le calme monte en lui avec le jour et le silence au-dehors. Janvier s’autorise à sortir. Ferrières a été évacuée. Il n’y a personne dans les rues, ni piéton ni véhicule, et très peu de voitures garées. Il avance dans la direction inverse de la quarantaine, en rasant les murs et les clôtures. Il prend ses précautions : s’il ne voit pas de voiture devant une maison, il essaie d’en ouvrir la porte. La plupart sont verrouillées. Quand il le peut, il entre. S’il y a une odeur suspecte, il s’en va. Il ne désespère pas. Il sait qu’il va y arriver. C’est une question de temps et c’est tout ce dont il dispose, après tout. Chaque seconde qui passe, aussi brève soit-elle, le rapproche de l’oubli.
Il pénètre dans le cœur de Ferrières. Les maisons deviennent mitoyennes ; devant elles, les voitures garées lui donnent moins de renseignements sur la présence éventuelle d’habitants. Mais par une porte ouverte, il traverse une maison et parvient à une terrasse. De là, il passe d’une maison à l’autre, par les jardins. Ça ne va pas plus vite, mais il a moins de chances d’être vu. Il reste sur ses gardes. Le moindre faux pas, c’est la fin. On ne plaisante pas avec la peine de mort, surtout en plein état d’urgence.
Enfin, il la trouve. Elle est semblable à toutes les autres, en tuf blanc, basse, avec un carrelage blanc au sol et des voilages aux fenêtres. Elle est ouverte et vide de tout cadavre. Si personne ne vient, ce sera sa maison pour les jours à venir.
Il visite. Il devine que c’était une maison de retraités. Il y a des photos de famille un peu partout, beaucoup d’enfants. La photo de mariage sur le piano du salon doit avoir une quarantaine d’années.
Il y a deux chambres. L’une est pleine de vêtements et de bibelots. Un peignoir est posé sur un valet de nuit. Il y a des médicaments sur une table de chevet, des magazines. L’autre chambre a la neutralité accueillante des chambres d’amis, des marines au mur, un lit fait, rien de plus. Les placards en sont vides.
Est-ce par contraste avec son appartement de La Rochelle, celui de Wladimir, la caserne ? Toute la maison est d’une propreté éblouissante.
Les premières heures, il n’ose rien faire. Il guette les bruits, le retour improbable des habitants, l’arrivée possible de la police.
Dans le salon, il y a une télévision. Mais il craint de l’allumer. À cause du bruit et de la lumière et parce qu’il redoute le choc, la violence des nouvelles. Il imagine son visage tourner en boucle sur les chaînes d’information, sa mère interrogée. Il attend. Il l’allumera le lendemain.
Dans les placards de la cuisine, il y a quelques kilos de sucre, de farine, des dizaines de conserves. Les vieux avaient prévu un coup dur. Le frigo est plein de produits très frais. Il y a des légumes dans un panier posé sur le lave-vaisselle. Les poireaux n’ont pas trois jours. Les habitants ont dû partir il y a peu de temps. Qu’importe, au fur et à mesure des heures, Janvier se sent de plus en plus en sécurité. Au début, il mange debout, un yaourt, un fruit. Puis, quand vient le soir, il fait cuire du poulet et des pâtes. Il s’assoit dans le salon. Il ne sait pas bien quoi faire. Un chat vient au carreau, puis un deuxième. Il les laisse entrer, partage le poulet. L’un s’installe au salon, sur un fauteuil (est-il chez lui ?), l’autre sur les genoux de Janvier.
Il n’en revient pas du confort. Cela fait des mois qu’il n’en a pas eu de pareil. Il fait la vaisselle dans l’évier, soigneusement. Il prend un bain, se sèche avec une serviette rangée dans un placard qui sent la lavande. Il se rase. Ça peut être utile de changer de tête. Il scrute son visage sans poil dans le miroir, il paraît à la fois plus jeune et plus maigre. Il se demande s’il n’est pas malade. Mais il ne sent toujours rien.
La lumière baisse. Il faut dormir. Il ne demande rien de mieux. Il trouve une couverture dans un placard, s’étend sur le lit de la chambre d’amis. Pas dedans, tout de même.
Une sirène le réveille, en pleine nuit. Il met du temps à se rendormir.
Le matin est silencieux, le réveil est doux. Il a dormi avec le chat, celui qui avait occupé ses genoux. Janvier déplace le poste de télévision pour le mettre dans la salle à manger, qui ne donne pas sur la rue. Il se fait un café pour se donner du courage. Il s’assoit en face, se prépare au pire. Première chaîne, une émission de télé-réalité, la deuxième aussi ; des dessins animés sur la troisième. Il change, change encore, jusqu’à une chaîne d’informations : un reportage sur une ferme convertie, dans les Alpes du Sud. Des nouvelles du scandale financier qui a éclaboussé l’entourage de Delmariz. Janvier continue. Il n’y a rien sur le littoral, rien sur l’épidémie. Il regrette pour la première fois son téléphone. Mais ces derniers temps, il fait de moins en moins confiance aux médias pour s’informer. À personne, d’ailleurs, Internet est devenu une jungle hystérique où chacun y va de son intuition, de sa rage, de ses certitudes. Chaque journal d’informations s’érige en rempart ultime contre les fake news, mais ils se contredisent tous, la main sur le cœur. On se retrouve noyé sous une masse d’informations toujours plus abondante, et toujours plus sujette à caution. On se replie sur le canal qu’on estime être le bon, sur la seule source qu’on pense fiable. On s’y enfonce, on ne regarde plus ailleurs. Si d’aventure on ouvre un œil sur le côté, on est effaré de voir ce que les gens en arrivent à avaler, dans leur ignorance. Ça laisse songeur.
Il farfouille dans le buffet de l’entrée. Il y croit. Il fait confiance au retraité charentais. Cri étouffé de victoire quand il met la main sur son butin : une carte routière du Poitou-Charentes, 1/200 000, une autre du Massif central. Elles datent un peu, mais moins que les routes qu’il devra emprunter. Il étale la première sur la table de la salle à manger, la considère avec appétit. Il se sent prêt à marcher des centaines de kilomètres. Il retourne au buffet ; on ne sait jamais. Cette fois, il n’y croit pas trop, et pourtant si, au milieu de guides sur le Portugal, Venise, les Hauts-de-France : une carte topographique de la Charente-Maritime. Il est tombé sur des vieux randonneurs. Coup d’œil reconnaissant vers la photo sur le buffet, qui les montre dans un paysage de montagne, sans doute les Alpes.
Il utilise la journée à se faire oublier définitivement et à préparer son sac. L’homme qui habite là, Raymond Perrin, s’il faut en croire son courrier, est légèrement plus corpulent que lui. Mais ses pulls conviennent bien assez. Du savon, du dentifrice, de l’aspirine. Un stylo, un carnet neuf, des timbres. Janvier se sent le cœur léger de faire ses bagages avec des affaires qui ne sont pas les siennes. Il prend surtout de la nourriture, des biscuits, quelques conserves, qu’il range méticuleusement, ressort, réarrange encore. Toutes les cartes possibles. Il connaît le chemin direct pour rejoindre la Lozère mais il doute de pouvoir éviter les détours.
Il trouve des papiers qui pourraient attester de sa nouvelle identité, une ancienne carte de famille nombreuse, une carte SNCF, mais qui tromperait-il ? L’homme est vieux et ne lui ressemble pas. La femme est un peu plus jeune, elle a un bon sourire, elle est grasse comme une caille.
Il leur écrit un mot pour le cas où ils reviendraient, leur explique rapidement la situation, se confond en remerciements. Il se sent comme Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, le voleur au grand cœur, intrépide, prévoyant, toujours un coup d’avance. Le chat ne le lâche pas d’une semelle.
Toute la journée, Janvier pense à eux avec tendresse, imagine leur retour impromptu. Pardonnez-moi, votre maison m’a sauvé la vie. Les vieux sont ravis, touchants de gentillesse et l’aident pour son grand départ. On se donnera des nouvelles.
Les jours suivants sont plus calmes. Le sac est prêt, Janvier n’ose pas partir. C’est trop tôt. Il avise une bibliothèque peu fournie, pour faire passer les heures.
Au bout de trois jours, il décide. Quand il n’entendra plus de sirènes pendant vingt-quatre heures consécutives, il se risquera à sortir. Il part un soir. Il ne sait plus quel jour on est. Il pourrait allumer la télévision pour le savoir. Mais à quoi bon ?
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