Le retour de janvier
9 - Autre départ, autre route
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Autre départ, autre route
Janvier s’occupe, il s’agite, il se refuse à errer dans la maison, à offrir le spectacle de son chagrin et de son désœuvrement. Il va couper des arbres, voilà ce qu’il décide, au fond des prés, au nord. En sortant, il se sent saisi par la douceur de l’air, plus calme depuis quelques jours et plein d’une odeur neuve et sucrée sous l’humidité.
Ismet l’accompagne. Sa présence silencieuse sur le chemin qui monte au plateau rappelle à Janvier la dernière fois qu’il est venu là avec Adèle, quelques semaines plus tôt. Aujourd’hui le froid est tombé, l’herbe frémit d’une brise légère et de la vie qui remue en dessous d’elle. Un coucou chante, la terre se réveille.
Le printemps affleure sans nuage, le ciel est bleu et dur, il laisse voir loin ; quand ils arrivent sur le plateau, le puy de Sancy découpe l’horizon. Janvier le voit très souvent, dès que le temps est beau. D’habitude, il pense puy de Sancy et puis il va son chemin. Mais aujourd’hui, est-ce le souvenir d’Adèle à ses côtés, ou l’air de printemps qui fait tourner les souvenirs et lui rappelle le dernier printemps ? Il voit le puy de Sancy, et il se dit que la distance qui les sépare doit être la même que celle qu’il lui resterait à parcourir s’il voulait rentrer chez lui.
Ils avancent pour rejoindre l’orée du bois, de motte en motte dans les tourbières détrempées. Ismet met le pied dans une boue froide et lance un juron, mais il rit dans le vent calme en sortant sa chaussure imbibée d’eau brune. Tu veux rentrer ? Non, ce n’est pas grave. On aperçoit les hêtres, dont certains sont tombés et que Janvier doit couper. Les autres sont secs d’hiver et sans vie. Le sol est dur, terreux, l’herbe est râpée. Janvier s’est trompé ; il n’y a pas de printemps, on est encore en plein froid. Il lève les yeux vers le puy de Sancy. L’air neuf et sucré n’annonce pas le printemps. Il annonce le départ de Janvier, il a le goût du retour.
Janvier annonce qu’il reviendra dans quinze jours au plus tard ; ce sera sans doute avant, explique-t-il à Ismet. Il se persuade lui-même que c’est possible. Il prend tout de même des dispositions, si les choses tournent mal. Il ouvre une ligne de téléphone. Il vend quelques bêtes pour que la charge ne soit pas trop grande pour Ismet. Il en tire un large prix, la demande est si forte. Cela lui laisse de quoi assurer leur subsistance à tous les trois. Le tracteur leur permettra de faire les déplacements essentiels. Ismet parle presque sans accent, désormais ; mais au moindre contrôle, au moindre problème, à la moindre sortie de route, c’est la frontière, le camp. Alors Janvier hésite, le risque est peut-être trop grand. Ismet lui rappelle qu’il ne leur doit rien, qu’avant de venir à Entremont, ils étaient dans une situation bien plus précaire. Janvier a besoin d’entendre Ismet lui répéter, à longueur de journée, qu’il ne les abandonne pas, qu’il n’est pas responsable d’eux, qu’ils s’en sortiront très bien. La situation va bien finir par s’arranger. Ils rentreront chez eux. Ismet rassure Janvier avec les questions pratiques de leur futur départ, qu’il dessine comme un avenir. Il lui parle de ses études, à Tirana. Chacun a sa vie, ses projets. Qu’il ne s’inquiète pas. Le plus gros problème, à l’en croire, serait de laisser sans surveillance la maison de Janvier et Adèle. Janvier grimace de l’imposture mais n’a pas envie de le détromper.
Inoffensif.
Luane se blottit contre Janvier, le soir, près du feu. Ses yeux, depuis le départ de Gabriel, se sont éteints de nouveau. Janvier reçoit sa tendresse comme elle vient. Helena seule essaie de retenir Janvier. Elle résiste, elle pleure, elle se met en colère, elle qui n’élevait jamais la voix. Le départ d’Adèle l’a comme libérée d’elle-même. Plus elle s’oppose à celui de Janvier, plus elle lutte, et plus Janvier se sent libre de la quitter : on a moins l’impression d’abandonner celle qu’on sent de taille à se défendre seule. Mais quand il dit son nom, au détour d’une dispute, il s’étonne de la familiarité du mot dans sa bouche, de l’émotion qu’il provoque en lui. Il le répète, pour vérifier. Helena. La musique intime le ferait presque vaciller.
Le temps a passé depuis La Rochelle. La distance, soudain, qui le sépare de chez lui, lui paraît démesurément courte. Il en a pour quelques jours de marche, quatre s’il avance vite. Il peut voyager de jour sans problème. À défaut de papiers d’identité, il a sa déclaration de perte qui lui permettra de rejoindre Mende sans problème. Là-bas, il saura s’il est recherché ou s’il peut redevenir Janvier Bonnefoi. Peut-être les tempêtes et les coupures ont-elles lavé le passé. Il se sent une solidité d’homme neuf, assez de force pour repartir et, au besoin, revenir ici. Si on ne veut pas de lui, alors il restera Janvier Demazières.
À Johanna, il dit qu’il doit rendre une visite de famille, qu’il sera de retour dans peu de temps. Elle demande des nouvelles de Gabriel. Tout va bien.
— Amène-le-moi, la prochaine fois.
Il renoue avec la clandestinité, le mensonge, un peu de trahison : c’est comme une saveur amère qu’on aurait détestée dans le passé mais qui, avec le temps, alors qu’on l’avait oubliée, en vient à avoir le goût de l’enfance et du foyer. Il se coule de nouveau dans la peau de Janvier Bonnefoi. Celui qui disparaît, celui qui se fait oublier.
Il prépare son départ. Il lui faudra éviter les villes, les contrôles militaires autant que possible. On peut circuler, c’est ce qu’on dit, entre le Cantal et la Lozère, mais il ne sert à rien de tenter le diable.
La librairie de Murat est fermée depuis un moment. On peut téléphoner au libraire, qui a encore un stock qu’il a pris le droit d’écouler. Il faut passer chez lui quand le téléphone ne fonctionne pas. Il est toujours prêt à ouvrir sa porte, à discuter de ce qui lui reste. Il fait de la revente d’occasion, aussi. Mais il n’a plus de carte topographique de la région.
— Ça fait bien longtemps, mon pauvre ami. Même avant la crise, je n’en faisais pas. Cela dit, si vous êtes prêt à y mettre le prix, je connais quelqu’un qui en a sûrement une et qui pourrait vous la céder.
Janvier refuse. Il ne veut pas attirer l’attention sur son départ. À la bibliothèque de Murat, il met la main sur une carte du Cantal. Pas très précise, pas très récente, mais c’est mieux que rien. Moins de chance avec la Lozère, mais il sera déjà en terrain plus connu, la carte volée à Ferrières sera sans doute suffisante. La photocopieuse est en panne. La bibliothécaire lui donne des feuilles et un crayon, il décalque les chemins, quelques reliefs, les noms de villages qu’il faudra traverser, il prend des notes. Se préparer du mieux qu’il peut, tant qu’il est encore Janvier Demazières.
En vidant sa chambre, il trouve le recueil de poésies qu’il avait emporté de La Rochelle. Il le met dans le fond de son sac. Cette fois, il sait qu’il ne lui sera d’aucun secours ; il l’emporte comme un souvenir, un talisman.
Il faut confier le bélier, Ismet refuse de l’approcher. Janvier cherche la bonne personne. Il finit par en parler à André Clavel, qui lui propose de garder la bête. Ce sera l’affaire de quelques jours, le rassure Janvier. André acquiesce silencieusement. Janvier sait qu’il en prendra soin, qu’il pourra le revendre au besoin.
— Vous savez, dit-il, j’ai toujours eu un œil pour Entremont. Lorsque Madeleine Delage est morte, il lui restait une poule. Je m’en suis occupé pendant deux ans, avant que vous n’arriviez.
Quand Ismet voit Janvier partir avec Mercure et revenir seul, il comprend que son départ est imminent.
Janvier descend seul sur le chemin qui borde le cirque. Il a son sac, son bâton, un couteau. Il fait des signes à Ismet, Luane et Helena. Il a le cœur beaucoup plus lourd qu’il ne l’imaginait. Puis il tourne la tête et, au lieu d’emprunter la grosse route qui le mènerait vers Murat, il s’engage, comme prévu, sur un sentier à travers champs, de l’autre côté de la départementale. Il jette un dernier regard à la maison, passe une clôture et s’enfonce dans l’herbe haute. Au bout de quelques minutes, Entremont a disparu derrière une colline. Janvier regarde droit devant. Il rentre chez lui.
Son cœur s’allège, tandis qu’il sent le poids de son sac. Il fait mentalement le compte de ce qu’il a emporté, pour vérifier qu’il ne laisse rien d’important derrière lui. Mais c’est illusoire : il sait qu’il ne fera plus demi-tour désormais. Il a tourné une page.
Une heure plus tard, il dépasse Murat par les hauteurs, il observe de loin les toits, devine sans le voir celui de la maison de Johanna. Ensuite, il monte au sud vers son premier col, laisse derrière lui la ville qui se réveille. Il traverse un village encore endormi. Il n’a croisé aucun véhicule.
Il marche sans s’arrêter, toute la matinée. Il réfléchit à ce qu’il a vécu, il s’étonne lui-même d’être resté si longtemps. Il cherche dans sa tête le visage d’Adèle. Ses pensées vagabondent, évitant soigneusement celui de Gabriel. Il s’enivre de l’air qu’il remue lui-même, accélère, court dans les descentes. Ses pieds lui font mal, il continue d’aller vite pourtant, sur les sentiers de terre.
Vers la fin de la matinée, Janvier sort d’un bois et tombe sur un bâtiment haut, en béton gris, qui émerge de la montagne. Les vitres en sont cassées ; une fumée grise et désordonnée, devant la façade, indique que l’endroit n’est pas abandonné. Des pylônes, l’un est renversé : c’est l’ancienne station de ski. Dans la pente qui grimpe vers le col, les pistes ont tracé entre les sapins une tranchée dont les lignes s’estompent. Les câbles s’accrochent aux arbres. Le bâtiment devait être une sorte d’office du tourisme ; à côté, plus bas, un restaurant dont le rideau de fer est fermé. Un conduit de cheminée laisse échapper des nuées poussiéreuses. Des voix émergent de l’étage, une femme, des enfants : on vit, là-dedans.
Entre les deux bâtiments, dans un enclos de câbles et de ferraille, quelques poules, une oie et deux chèvres. Le chant d’une femme scintille d’une fenêtre, à l’étage, et le feu crépite. Un coq chante aussi, extraordinairement vivant. D’autres gens, d’autres âmes peuplent les ruines sur toute la surface de la Terre, éparpillés, échoués, mais sauvés. Rescapés sans être indemnes, et les femmes chantent encore.
Janvier s’éloigne en évitant soigneusement le bitume, dont le bruit pourrait le trahir. Moins il croisera de routes, mieux il s’en tirera, sans doute. Il retrouve la peur qu’il avait ressentie sur le chemin d’Entremont, une sorte d’excitation aussi, celle du risque et des hasards de la liberté : il choisit la direction est, qui descend vers la vallée.
Il n’y a pas de villes sur sa route ; seulement des hameaux, qu’il peut facilement contourner. Il n’est pas pressé. Il croise des biches qui s’enfuient à son approche, des abords de torrents grouillants de moucherons et des routes désertes qu’il ne fait que traverser pour s’enfoncer dans des forêts denses de feuilles et d’oiseaux. Tout de même, vers la fin d’après-midi, il aperçoit au fond de la vallée les toits d’un village assez gros. La carte indique Pierrefort. Il décide de s’approcher. Il voudrait manger quelque chose, économiser les réserves avec lesquelles il est parti. Et puis, de loin, aucune trace d’une quelconque présence militaire. L’endroit a l’air épargné. Janvier s’arrête et s’allonge dans un pré, à l’abri d’un rocher. Il ferme les yeux et écoute les émanations du village. On entend des machines et des bêtes. C’est bon signe. La vie a un goût étrangement doux. La tête contre son sac, il s’endort.
— Réveille-toi.
Un coup dans les côtes le tire violemment du sommeil. La douleur le souffle, moins que la surprise. Il cherche son sac, se traîne jusqu’à lui.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
Il lève les yeux. C’est un homme de son âge, barbu, nerveux, qui tient un fusil. Derrière lui, un homme nettement plus âgé.
— Réponds.
Janvier se lève, les mains en l’air :
— Je cherche Pierrefort.
— Qu’est-ce que tu veux y faire, à Pierrefort ?
Janvier hausse les épaules :
— Prendre un café ? Manger quelque chose.
L’homme l’observe en silence. Janvier met son regard au soleil, il se montre, comme il ne l’a pas fait depuis un an, regardez-moi, je suis inoffensif.
L’homme a un sourire sans joie :
— Prendre un café ? Il n’y a pas de café ici. Allez, casse-toi, t’as rien à foutre ici, y a pas de place pour les paumés.
— Excusez-moi, dit Janvier en se relevant, mais je ne vous ai rien fait. Je voudrais juste…
— Casse-toi, je te dis.
Mais l’homme n’a pas l’air si dangereux. Il jette des coups d’œil à droite, à gauche, derrière Janvier. Il y a une brèche dans l’hostilité ; c’est de la peur. Janvier s’y engouffre :
— Vous avez eu des problèmes ?
— Des gars comme toi, principalement.
— Écoutez, je ne vous veux aucun mal. Je m’en vais. Mais je ne vois pas pourquoi vous accueillez les gens comme ça.
— T’occupe, dit l’homme en braquant son canon sur la poitrine de Janvier.
Le vieux, derrière, renifle et finit par dire :
— Laisse, Pierre, il a pas l’air bien mauvais, celui-là.
— Je m’en fous.
Le vieux presse de la main l’épaule de son jeune compagnon et lui dit :
— Va chez toi, va. Je m’en charge.
L’homme lui donne le fusil et tourne les talons. Il disparaît au coin de la route.
— Vous allez où ? demande le vieux à Janvier.
— Sainte-Marie.
— Vous avez une bonne raison d’y aller ?
— C’est sur mon chemin.
— Écoutez, dit l’homme, gêné, vous avez une bonne tête, ça m’embête de vous laisser aller là-bas sans vous prévenir. On vous fera pas un meilleur accueil qu’ici, là-bas. On a eu des problèmes.
— Avec des rôdeurs ?
— Avec toutes sortes de gens.
Le vieux a posé son fusil à terre et il s’appuie contre le rocher. Il sort de sa poche une cigarette roulée :
— Vous en voulez une ? Je les fais moi-même.
— Non merci. C’est avec des migrants que vous avez eu des problèmes ?
— Aussi, oui. Mais pas seulement. Il y a régulièrement des attaques. Les flics ne viennent plus.
— Mais la région est truffée de militaires…
— Vous venez de Murat ? Oui, là-bas, ça doit filer droit, il y a du monde. Ici, on a deux types, mais ils sont censés superviser le pays de Thérondels à Neuvéglise. Alors ils viennent, mais ils restent pas forcément. Et puis entre nous, les militaires, ils passent leur temps à picoler. Alors on se débrouille nous-mêmes.
— C’est pour ça que vous avez encore des armes ? À Murat, ils ont désarmé tout le monde.
— Encore heureux, qu’on a des armes. Sinon je te raconte pas… Celui qui vous a cueilli, tout à l’heure, le Pierre, c’est le maire. Je le connais depuis qu’il est gosse. Il est doux comme un agneau. Seulement un jour, il y a une bande de quatre types qui ont débarqué. Ils ont braqué tout le monde, et salement. Sa femme, ils l’ont sacrément secouée. Ses gosses aussi, je crois, mais ça il l’a pas dit. Alors maintenant, il pète un peu le boulon dès qu’il voit quelqu’un.
— On peut le comprendre. Je suis désolé.
— Oh vous en faites pas, moi ça va, dit-il en commençant à marcher vers le village. Je vais vous mettre dans la bonne direction. Vous êtes sûr que vous voulez aller à Sainte-Marie ? C’est quoi votre chemin ? Si vous êtes réglo, vous avez plutôt intérêt à passer par les villes.
— Je suis un peu pressé, répond Janvier. Une ville, ça me fait un détour de quatre jours au moins. Et puis, entre les villes…
— Oui, c’est bien le problème. Mais vous dormez où ?
— Où je peux.
— À Laguiole, c’est plus tranquille. Il y a une grosse caserne. À Chaudes-Aigues aussi. Enfin, ça dépend où vous allez, évidemment.
Le vieux a envie de savoir, ça le démange, il regarde Janvier, il tend le menton, mais il ne demande pas, il voit bien que ça ne sert à rien, et puis demander, tout de même, non. Les gens lèvent la tête sur leur passage et le vieux distribue des gestes d’apaisement, le fusil à l’épaule, des sourires, des mots qui ne parlent de rien. Tout va bien, dit le clin d’œil, disent ses mains levées, ses saluts de loin, son pas lent, tranquille, son regard qui rassure les visages aux fenêtres. Les grilles des magasins sont baissées, pour la plupart. On voit surtout des hommes, pas d’enfants, et les femmes aux étages des maisons.
Janvier jurerait qu’il a toujours un canon de fusil pointé sur lui. Mais peut-être que ce sont l’atmosphère et les yeux noirs des gens, simplement.
— Je vous proposerais bien de venir casser un peu la croûte à la maison, mais je pourrais avoir des problèmes, dit le vieux quand ils dépassent l’église. Vous avez de quoi tenir un peu ?
— Oui. Mais j’aurais bien acheté quelque chose, quelque part.
— À mon avis, personne ne vous vendra rien. On se méfie de l’argent, ici. Et puis, on n’a plus grand-chose, on le garde. C’est dans les fermes que vous trouverez. Pour ceux qui y sont encore. Mais pas sûr qu’on vous donne quelque chose.
Ils ont fini de traverser le village. À gauche d’une route, une petite zone commerciale devant laquelle des hommes font le guet, un fusil à la main. L’un tape avec une sorte de gourdin sur le plat de sa main. À droite, les forêts de nouveau.
— Voilà, vous prenez cette route et sans mentir, Sainte-Marie, c’est tout droit. Seulement, si ça vous prend de vouloir l’éviter, il faudra que vous passiez le grand pont sur la Truyère qui vient sur la droite, avant d’atteindre le village. Deux kilomètres avant, je dirais. Vous verrez, c’est au moment où en face, la route est complètement effondrée. Il y a une crue qui a arraché un énorme morceau de bitume. De toute façon, vous ne pourrez pas vous tromper, il n’y en a qu’un, de pont.
Éviter les villages, éviter les hameaux. Les coins de verdure ne manquent pas pour dormir. Les soirées sont fraîches mais moins que l’accueil qu’on lui réserverait dans les granges. Dans la nuit profonde, il dort sans rêve, enroulé dans une couverture, il se lave des souvenirs récents, il s’en débarrasse comme d’une mauvaise fièvre.
Le lendemain, il arrive sur les plateaux de l’Aubrac, déserts et nus comme la lune, avec les murs de granit et les arbres secs comme des pierres. Il avance, tant que rien ne le retient, les plateaux s’étendent désespérément, se jettent dans le ciel creux.
Il marche des heures à découvert, sous le soleil pâle du printemps. La chaleur l’accable, et la lumière et le bruit du vent. Il voudrait se protéger dans un coin d’ombre mais le plateau s’étire, lissé par le mauvais temps. Enfin, le creux d’un vallon, un torrent, un bosquet. Il pose son sac, se saoule du chant de l’eau. Il a dû pleuvoir, ces derniers temps, le torrent est lourd, épais comme une rivière, remuant. Dans un coude de son lit, il fait une mare presque calme d’eau verte et profonde. Il doit être midi, Janvier a chaud. Il n’a vu personne depuis la veille. Il ne réfléchit pas trop avant de se déshabiller, à peine un regard à droite à gauche. Il avance nu dans l’eau, qui lui saisit les chevilles comme des mains glacées. Il gémit de froid et de plaisir, pour se tenir compagnie.
Il hésite, il prend son temps. Il a toute la journée, s’il le faut : la vie, même. Personne ne l’attend plus nulle part et, depuis qu’il a pris le chemin du retour, il n’est plus si impatient de renouer avec le définitif. Rien ne presse à redevenir Janvier Bonnefoi, le déserteur, le meurtrier et le fils maudit. À avoir de nouveau des devoirs, des dettes et des regrets, et pas de ceux qui viennent au gré du vent.
Il a de l’eau aux genoux maintenant. Le plus dur est à venir, il faut s’étendre d’un coup dans l’eau. Par réflexe, il se penche pour y plonger la main, avant de se mouiller la nuque, quand soudain : un ploc vif, à quelques pas de lui. La surprise lui fait comme un oiseau qui s’échappe du cœur et s’agite dans la poitrine. Il trébuche sur les pierres glissantes, se rattrape en agitant les bras. Alors un rire éclate, de femme ou d’enfant, et un autre ploc. On lance des cailloux depuis un massif de genévriers, à quelques mètres. Janvier plonge dans l’eau glacée, pour se cacher plus que pour se protéger, car autant qu’il peut en juger, si vite et dans le froid qui l’agrippe, on ne le vise pas. Comment croire qu’il puisse y avoir âme qui vive dans ce désert ? Il crie :
— Oh la ! Stop ! Qui fait ça ?
Son cri pathétique arrête les rires.
Deux jeunes filles, très jeunes, même, sortent du massif, elles se tiennent par le bras, elles rient de nouveau, un peu trop fort. Elles sont toutes en chair et en formes et quand elles s’approchent, elles montrent un visage et un corps tout à fait identiques. Janvier écarquille les yeux. Des jumelles. L’apparition a quelque chose de fantastique et inquiétant.
Les deux filles s’assoient au bord de l’eau et examinent Janvier sans rien dire. L’une d’elles avance le pied, l’éclabousse, et les rires repartent de plus belle, elles s’écroulent l’une sur l’autre. Janvier se demande si elles sont ivres mais il sait que parfois l’adolescence produit ce genre d’agitation nerveuse, excitée. Et de fait, il doit y avoir de quoi rire : il est nu, aplati dans l’eau froide. Seul le haut de son dos et de ses fesses émergent. Les deux jeunes filles ne sont pas pressées de faire évoluer la situation. S’il avait un fusil, il jure qu’il s’en servirait. Mais il n’a même pas un sous-vêtement.
— Donnez-moi mes affaires.
Elles regardent autour d’elles, voient les vêtements éparpillés sur le sol et commencent à les soulever, les observer, toujours sans un mot, dans des gloussements saccadés. Puis l’une fait mine de mettre le tee-shirt, sous les applaudissements de l’autre.
— Donnez-moi mes affaires.
Alors elles lui lancent le tout. Janvier a à peine le temps de se redresser : le pantalon finit à l’eau, comme son caleçon. L’hilarité repart de plus belle, pendant qu’il revêt ses habits trempés. Il sort de l’eau, se dirige vers elles, le pas dur, pour essayer de les intimider. Mais elles crèvent de rire, roulées par terre, complètement étrangères à la peur qu’il essaie de leur inspirer. Il se sent plus ridicule encore que lorsqu’il était nu.
De près, elles n’ont pas l’air si jeunes. Les traits sont plus creusés que ce qu’il pensait. Elles sont plutôt jolies et incroyablement agaçantes. Il faut les traiter comme des enfants, sinon on sera encore là demain.
— Où sont vos parents ?
— Qu’est-ce qui vous dit qu’on a des parents ?
La voix est posée, claire.
— Une intuition.
Parler calme les ardeurs furieuses. C’est la même femme qui répond :
— Tout le monde est à la maison. Là-bas.
Elle désigne le sud, derrière un talus râpé.
— Vous voulez venir ? demande l’autre.
— Non, merci.
— Vous devriez. Vous pourriez sécher.
L’autre rit, mais tout de même, le cœur n’est plus à la folie.
— Pardon pour vos vêtements. On ne voulait pas les lancer dans l’eau.
— C’est toi, tu es maladroite, aussi.
— C’est pas moi !
Elles se poussent du coude. Janvier est fatigué de les entendre. Il a rassemblé ses affaires :
— Allez, au revoir.
— Non, non, ne partez pas. Venez à la maison.
Encore une fois, Janvier est frappé de la clarté de la voix. Ce sont des voix de femmes, sensuelles, avec un roulement rauque.
Avant même qu’il ait fini sa phrase, Je dois y aller, elles l’ont attrapé, chacune par un bras, et l’entraînent sur un chemin, babillant, alternant les questions sur son nom, sa destination, son origine, son âge. Et comme ils passent le talus, une gigantesque ferme en pierre surgit en contrebas. Le bâtiment est carré, fermé par un immense portail derrière lequel on devine une vaste cour intérieure. Des bâtiments agricoles plus modernes parsèment les premiers prés alentour. Mais on voit que la propriété porte loin. Une femme à la fenêtre de l’étage, robuste et l’œil rugueux, sort son visage et son fusil :
— Qui va là ?
Ah, tout de même. Janvier est presque rassuré par ce comportement méfiant.
— Regarde ce qu’on a pêché dans la Diège, maman !
La femme pousse un juron inaudible, disparaît pour reparaître plus bas, au portail. Elle pointe son fusil vers Janvier, sans se soucier de ses filles :
— Monsieur ?
— Excusez-moi, je ne voudrais pas déranger. J’ai croisé vos filles, elles m’ont un peu forcé la main pour venir chez vous.
La femme, en combinaison de travail, jauge Janvier derrière d’énormes sourcils. Elle soupire et baisse son arme :
— Et elles vous ont bien arrangé, dites-moi. Venez. Excusez-les, elles sont complètement folles et elles s’emmerdent.
Elle ajoute, le dos tourné, en levant le doigt en l’air :
— Et elles m’emmerdent, aussi !
Les filles gloussent et s’échappent par une porte. La cour intérieure grouille de gens et de bêtes, tout le monde est affairé, personne ne lève la tête.
— J’allais me mettre à table, vous voulez vous joindre à moi ?
— Avec plaisir. Mais je ne voudrais pas m’imposer.
— Jeannette ! Ton tour ! Prends ça.
Le fusil passe dans les mains d’une femme entre deux âges, qui salue Janvier d’un signe de tête.
Dans la cuisine, un feu crépite joliment. Le couvert est dressé pour une personne. Un vieil homme essore une salade.
— Deux couverts, Raymond, j’ai un invité. Asseyez-vous. Je vous sers un coup ?
Elle lui verse du vin de carafe, sans attendre la réponse. Janvier demande où il peut se changer, étendre ses vêtements.
— Faites ça ici, c’est aussi simple. Satanées gamines, elles vous ont foutu à l’eau ?
— Mes vêtements seulement, répond Janvier dans un sourire. L’eau, j’y étais déjà.
La femme boit un grand coup, puis s’assoit :
— Je m’appelle Germaine. Germaine Saure. Et je suis née ici. Et vous ?
— Janvier Demazières.
— Je connais des Demazières. Vous êtes de Chaudes-Aigues ?
— Murat.
— Alors non, c’est d’autres.
— Vous avez une belle ferme.
— C’est la plus belle du plateau. La plus grosse en tout cas.
— Et vous avez du monde…
— C’est depuis que c’est la merde. On s’est mis ensemble.
— C’est-à-dire ?
— Quand ça a commencé à merder, plein de gens du plateau se sont retrouvés dans la mouise. Et isolés. Avec ce qui court les routes… Alors on s’est mis ensemble. Pour le travail et la sécurité, voyez. Il y en a qui dorment ici. Des vieux, surtout. Il faut bosser deux fois plus qu’avant, pour bouffer. Il y en a qui sont revenus, aussi, de la famille, des gars qui étaient partis. Il faut nourrir tout le monde. Finie la monoculture. Et le temps est sec, ça complique. Même si, ici, c’est pas le pire, évidemment.
— Et vous vous en sortez ?
— Correctement. On s’organise. On met tout en commun, c’est plus simple. On produit mieux.
— Vous partagez tout ?
— Si on veut. À peu près.
— Et vous n’avez pas de problème ?
— Non. C’est pas comme les communautés hippies à la con, hein. Ici, il y a quelqu’un qui décide.
Les yeux de la femme luisent comme des grands yeux de vache, impavides.
— Je suis passé par Pierrefort, vous connaissez ? reprend Janvier.
— Si je connais ! J’ai deux gars qui viennent de là-bas. Quelle merde. Ils attendent tout de l’armée, ces cons-là. Ils font comme si ça pouvait revenir comme avant. Alors ils poireautent.
— Ils ont eu des problèmes, je crois. Des attaques.
— Oui, nous aussi, hein. Tout le monde a eu des attaques. Vu le monde sur les routes. Mais quand on est armé, on s’en sort. Et surtout quand on est ensemble, ça va. Le tout, c’est de pas s’isoler.
Le vieil homme pose un saladier sur la table, remplit les verres vides.
— C’est bon, Raymond. Pas trop, je dois labourer, dit Germaine.
— Et vos filles ?
— C’est pas de celles qui bossent le plus… Mais c’est pas drôle pour elles, allez. Elles étaient à Montpellier, quand ça a commencé à merder. Elles faisaient leur CAP. Elles ont dû rentrer. Elles s’emmerdent, voilà ce qu’il y a. Elles sont pas faites pour être ici. Depuis qu’elles sont gamines, elles ont attendu le moment de se faire la malle. Elles ont été en pension, assez petites. Et puis là, c’était la belle vie, la ville, le CAP, les garçons. Mais Montpellier, c’est pas sûr, maintenant. Montpellier ou une autre ville, d’ailleurs. Elles se voient pas d’avenir.
— À Murat, ça ne va pas trop mal. Ça dépend des moments, disons. Mais on peut être une jeune femme et vivre à peu près tranquille.
— Mais jusqu’à quand ?
Janvier propose son aide pour labourer. Germaine siffle devant son habileté à la charrue, la régularité de ses sillons. Elle lui propose le gîte, pour la nuit. Dans la grange. Vous serez pas seul, mais vous serez pas mal.
Il accepte et se retrouve seul, pourtant, pour dormir sur des ballots bien alignés. Les granges ne manquent pas dans la propriété, chacun doit s’être trouvé un coin. En guise de compagnie, une chouette, et la visite d’une des filles, qui le déshabille sans un mot. Elle s’en va une fois l’affaire accomplie. À l’aube, elle revient pourtant. À sa façon de gémir, Janvier se rend compte que c’est peut-être sa sœur. Il ne pose pas de question. Il ne se rendort pas et quitte la ferme avant que le jour ne soit complètement levé. Ne pas s’habituer, ne pas rester. Ici, personne n’a besoin de lui.
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