Le retour de janvier
10 - Lachamp-sur-Lignon
10
Lachamp-sur-Lignon
Il lui reste deux jours de marche avant d’atteindre Lachamp-sur-Lignon.
Le nom de son village lui trotte dans la tête comme une prière lancinante. Le chemin verdit sous ses pieds, la route se boise de mélèzes, de forêts de pins vigoureux. Il y a plus de hêtres morts, grillés par la chaleur, que lorsqu’il a quitté la région deux ans et demi auparavant. C’est le printemps, c’est la saison des jonquilles. Mais bien sûr, il n’y a pas une seule tache jaune dans les prés qui verdissent. Il n’y a plus de fleurs, il n’y a que le souvenir des fleurs.
Au fur et à mesure que Janvier gagne le sud, la terre se durcit, l’herbe sèche. La région est plus atteinte par le réchauffement que le Cantal. Janvier le savait déjà, mais son corps l’avait oublié. C’est la chaleur qui le réveille, le dernier matin. Il n’a plus d’eau, et le ventre creux, mais il sent qu’il arrive et la hâte lui donne des forces. Sur une crête, il aperçoit au loin de la terre noire et brune sur des centaines d’hectares désolés. Il scrute l’horizon et met un certain temps à comprendre : le feu a dû manger une bonne partie de la forêt. En approchant de l’autoroute, il longe des maisons brunes entourées de champs d’orge. Un jardin potager lui fait quelques promesses, de loin. Il s’avance ; des pieds de tomates, des carottes, quelques salades. Un cri strident lui arrache le cœur dans le silence du matin. C’est une vieille femme, tannée de soleil et d’âge, ratatinée sur une chaise, au milieu du potager. Elle ne bouge pas, il ne l’avait pas vue ; mais de sa bouche ouverte, elle hurle son alerte en suivant des yeux Janvier qui s’enfuit. Il court sans se retourner sur les voix qui sortent du hameau. Il sait maintenant que tout le monde a un fusil.
Les abords de l’autoroute sont envahis de massifs épineux qui ont pris leurs aises et débordent sur le bitume. Les racines le soulèvent par endroits. Janvier s’approche des voies désertes, asphyxié par la chaleur qui s’en dégage. Au loin, un vrombissement annonce un moteur ; plusieurs, même, c’est un convoi militaire. Janvier a juste le temps de se tapir, cinq camions le dépassent en hurlant, incongrus dans la grande quiétude. Il y a encore des gens qui ont un but, une direction, au milieu de la friche infinie.
Janvier franchit les quatre voies, la tête basse, aux aguets des signes d’un autre convoi. Mais aucun son ne lui parvient que le pépiement faible des oiseaux et le bruit mat de ses pas sur la tranchée grise.
À peine quelques dizaines de mètres ont été franchies. De l’autre côté de l’autoroute, Janvier est plus proche qu’il ne l’a jamais été de sa maison. Il voudrait courir. Il se sent une hâte folle de serrer sa mère dans ses bras. Même cette grosse bête de Félicien, allez. Il n’a plus besoin de carte. Ses pas le mènent. En quelques heures, il est aux portes de Lachamp. Quand il approche, il quitte les routes. Il passera par les prés, ceux des voisins ; ceux de sa mère, enfin. Elle a fait réparer la clôture du champ au Moine. Au nœud qui maintient le travers, Janvier devine que c’est Félicien qui s’en est chargé. La brise du crépuscule sent l’herbe mouillée, l’enfance. Quelques vaches paissent au bout du pré. La grange est déjà allumée, le toit de la maison se distingue à peine dans l’obscurité qui monte. Le grand platane n’est plus, ni l’érable. Ils ont dû tomber avec les tempêtes, comme Janvier se l’était imaginé quelques mois plus tôt. À la place des terrasses, la pente descend doucement vers le fond de la vallée, mouchetée de bouses fraîches. L’herbe a du mal à pousser, la poussière dévore tout.
Plus haut, le toit du vieux bâtiment est crevé. Autour, on trouve des carcasses d’arbres tombés assez récemment, le bois est vert.
Devant la grange, il hésite. La voix de Félicien, qui parle aux bêtes, résonne dans le bâtiment comme un écho du passé. Janvier pourrait faire demi-tour. Après tout, ceux d’Entremont l’attendent, Janvier y a une place et un avenir possible, dont il peut être le maître. Ici… il faudra se débattre avec d’autres et avec le poids de ce qu’il est, de ce qu’il a fait.
— Janvier ?
Dans son dos, la voix de sa mère a tremblé, incrédule, presque effrayée. Maman. Elle se jette dans ses bras, ce n’est pas lui qui se jette, c’est elle. Jamais elle n’avait fait ce geste. Elle pleure, elle qui ne pleure jamais. J’ai tant prié. – Maman. Félicien est sorti en courant ; à quelques mètres, il sonde le visage de Janvier, comme pour vérifier, il halète presque, puis il vient, lui aussi, il pose sa main sur la nuque de son petit frère. Ils n’ont même pas l’air heureux tellement ils sont émus et surpris. Mon petit, mon petit. – Ne pleure pas, maman, je suis là. Félicien lui prend son sac, pour le décharger, le pose à terre. Que faire, sinon les gestes de chaque jour, les gestes de toujours ? Viens, rentre.
La maison sent le bois brûlé. Dans la cuisine, l’atmosphère est presque fraîche, malgré le feu. Une vitre est cassée, le carreau remplacé par du carton scotché. Félicien allume une lampe, qui brille faiblement au plafond. Une marmite siffle doucement sur la cuisinière à bois. On rentre sans un mot, parce qu’il y a tant à dire et qu’on ne sait même pas par où commencer. Mais lorsque Janvier s’assoit et que sa mère, en bonne paysanne, lui prépare quelque chose à manger sans le consulter, en reniflant bruyamment, le silence change de nature. La stupéfaction laisse place à un flottement, puis :
— Je te croyais mort.
La phrase a tourmenté Janvier pendant des mois. Il faut maintenant l’affronter. Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, il attaque son histoire. La mort de Matis, les sirènes dans la nuit, la fuite de La Rochelle, le gymnase. Les policiers, l’homme et la femme tués par le déserteur. Sa mère garde une main devant la bouche, l’autre tient une cuillère qui reste en l’air. Oh mon Dieu.
— Vous n’avez rien su, ici ?
— On a su pour l’épidémie, l’évacuation. Mais on n’a pas entendu parler de choses comme ça.
— Pour moi, je veux dire.
— Non. On nous a dit que tu étais porté disparu. Que tu avais dû mourir d’Ebola. Et sans nouvelles de toi… Janvier, on a tellement attendu. Tu te rends compte ?
Janvier se débat avec ses explications, la peur d’être arrêté. J’avais tellement envie de revenir. Vous n’imaginez pas ce qu’on faisait aux déserteurs.
— Tu aurais pu téléphoner.
— Mais bien sûr que non ! Dans le dernier message que tu m’as laissé, maman, tu m’as dit que tu étais surveillée.
Il réfléchit, puis ajoute :
— Et quand je me suis dit que c’était peut-être sans danger, on n’avait plus de téléphone.
Félicien, qui n’avait rien dit jusque-là, l’interrompt :
— C’est qui, « on » ?
— Je me suis caché dans une ferme, avec des gens. Pendant des mois.
— Avec qui ?
— Des gens qui se cachaient, comme moi.
Janvier se rend compte qu’il ne ment même pas. Des gens qui se cachaient, comme lui.
— Écoutez, je suis là, c’est le plus important, non ?
Bien sûr, c’est le plus important. Le ton est monté si vite. Éviter la dispute. Janvier change de sujet :
— C’est la merde, ici ?
— Ça, on peut le dire. Comme partout, hein, dit sa mère. Moins qu’ailleurs, j’imagine. On a eu de la chance. La crise alimentaire n’est pas vraiment venue jusqu’ici.
— De la chance, de la chance ! se récrie Félicien. Mais c’est parce qu’on bosse, aussi !
Janvier désigne l’ampoule blafarde au plafond :
— Ici aussi, vous avez le minimum, pour le jus ?
— Oui. C’est partout. Ils disent qu’il faut attendre encore quelques mois.
— Ça ne va pas revenir, maman, dit Janvier.
— Tu ne sais pas.
Quelque chose a bougé, dehors, dans la pénombre. Le cœur de Janvier bat plus vite :
— Il y a quelqu’un, dehors, là.
Félicien et sa mère se regardent, l’alarme retombe vite :
— Ça doit être Patrick ou Leïla.
— Qui ça ?
Ils ont des stagiaires, sur l’exploitation, depuis quelques mois. Des gens qui les aident.
— Mais vous les payez ?
— Non, on n’aurait pas les moyens. On les héberge et on les nourrit. C’est déjà énorme.
— Ils sortent d’où ?
— Ils viennent de Mende.
— De Mende ?
— Du camp de Mende. Le camp de réfugiés. C’est temporaire. Ils ne vont pas rester là. C’est l’État qui les place.
— Ils dorment ici ?
— Dans le bâtiment.
— Le vieux ?
— Oui.
Janvier pense au toit crevé, et puis à la grange d’Entremont, où Ismet s’était installé. Ce n’était pas la même chose.
— Tu aurais pu utiliser une chambre. Ma chambre.
— C’est que… On a fait un bureau. Mais je vais le vider, ne t’inquiète pas. Ton lit est encore là, de toute façon.
— Je vois. Ils viennent d’où ?
— Elle, elle vient du Maroc, et lui de Turquie.
— Enfin, de Turquie, c’est vite dit, ricane sa mère.
Félicien sourit, mais Janvier ne relève pas :
— Ils sont là depuis longtemps ?
— Quelques mois ? (Félicien se fait confirmer par sa mère.) Novembre ?
— Non, non, non, je dirais décembre, plutôt. Juste avant Noël.
— Mais non, maman, bien avant.
— Peu importe.
Janvier se sent fatigué, d’un seul coup. La nuit est tombée. Il engloutit les pommes de terre de sa mère, avec de la crème.
— Vous mangez correctement ?
— À notre faim, disons, répond sa mère. Tu vois, les pommes de terre ont bien donné. On a les vaches, Dieu merci. On a dû en vendre, quand on manquait d’eau.
— Vous êtes rationnés, ici aussi ?
— Ça oui. Ça ne devrait pas durer. Mais ils sont très stricts. Et vu ce qu’on produit, avec les bêtes et le jardin potager… Évidemment, ils sont plus généreux si on a des stagiaires. Heureusement… Deux bouches en plus…
— Et la ferme ? Ça marche bien ?
— C’est difficile. Par les temps qui courent…
— Quand même, maman, ça marche bien, s’indigne Félicien. Les vaches, rien que ça, Janvier, on en a une trentaine, on vend du lait, on fait de la viande, c’est pas rien…
— Mais le blé, dit la mère.
— Oui, bien sûr, le blé, c’est pas bon. On a eu de la séptoriose, on a perdu les trois quarts. On n’a rien le droit de faire, comme traitement. L’épeautre résiste mieux, mais ça gagne moins, c’est sûr.
— Je croyais qu’on avait le droit, depuis Jarnac, de traiter de nouveau les céréales.
— C’est pas encore en application. Enfin, si, mais il y a une rupture de stock, pour le moment, sur les traitements fongicides. Dans deux mois, si tout va bien. Là, oui, ça ira mieux. Ils étaient bien gentils, les écolos, mais on ne peut pas nourrir un pays si on ne traite pas les maladies.
Janvier ne répond rien. Il regarde la fourchette qui pèse familièrement dans sa main. Il a une connaissance intime de chaque objet, l’assiette, la lampe au-dessus de sa tête, les pinces pour le feu, les casseroles et le carrelage au-dessus de l’évier. Rien n’a changé.
Janvier s’était interdit de penser à ce que le chaos aurait pu faire à sa maison, à sa famille. Malgré tout, parfois, il était réveillé par la peur, secoué à l’idée que quelque chose ait pu arriver à ceux qu’il aime. Un arbre qui serait tombé sur la voiture de son frère, un cancer qui aurait rongé sa mère sans qu’elle puisse aller se faire soigner à l’hôpital. Des pilleurs qui auraient saccagé la maison, le jardin, qui seraient partis avec les bêtes qu’ils n’auraient pas tuées. C’était le drame qu’il craignait, quand il ne pouvait pas empêcher ses pensées d’aller fureter dans ce coin. Et voilà qu’au lieu de la tragédie, il a devant les yeux une addition logique, mathématique : la ferme familiale, son frère et sa mère, inchangés, éternels, auxquels on a ajouté les changements des derniers mois, le lent effondrement qui mine tout et tout le monde, mais qui fait dire : allons, nous sommes toujours debout et les choses sont certainement pires ailleurs.
On frappe à la porte. Félicien attend un petit moment avant de dire d’entrer. Alors seulement apparaît un homme assez âgé, chauve, asiatique à la peau mate. Il porte un fusil en bandoulière. Il a un mouvement de recul en voyant Janvier mais il se reprend vite. Il baisse la tête pour saluer et Janvier fait la même chose. L’homme s’arrête au seuil et ne dit rien. Il attend.
— Ah oui, dit la mère de Janvier, et elle se lève. Elle sort du buffet un récipient en plastique et y verse un peu du contenu de la casserole.
— Merci, dit l’homme.
Il a une voix rauque et fatiguée, plus âgée encore que ne laisse paraître son physique. Avant de refermer la porte sur lui, il plante ses yeux sur Janvier, il étudie son visage du mieux qu’il peut en si peu de temps. Au bout de quelques instants, Félicien jure et dit à sa mère :
— Putain de Chinois. On ne sait jamais ce qu’ils pensent.
— Ne parle pas comme ça, Félicien. Et puis c’est pas les pires.
— Non mais maman, tu arrives à lire sur son visage, toi ?
— C’est votre stagiaire ? interrompt Janvier.
— Oui.
— Il est armé ?
— Il y a des fermes qui ont eu de la visite. C’est lui qui fait la sécurité, la nuit. Je ne peux pas m’occuper de ça 24 heures sur 24.
Janvier hausse les épaules. Il reconnaît bien Félicien, qui trouve le moyen de profiter de la situation. Mais son frère se méprend sur son geste :
— Je te rassure, dit-il en montrant une crosse dépasser de sa poche, j’ai un flingue aussi. Je ne laisse pas un type armé prendre le contrôle chez moi.
— Tu as peur qu’il se retourne contre toi ?
— On ne sait jamais. En même temps, c’est moi qui ai leur passeport. Je suis pas idiot. Je les ai mis au coffre, à la banque.
— Et la fille ?
— C’est une Arabe, dit sa mère.
— Elle a quel âge ?
— Vingt-cinq ans. Beau brin de fille, répond Félicien.
— C’est une putain, dit la mère à voix basse.
Félicien a un mouvement d’exaspération, mais il ne dit rien.
— Je peux monter dans ma chambre ? demande Janvier.
— Mais évidemment, mon chéri, pourquoi tu me demandes ça ?
— Je ne sais pas.
— Simplement, dit sa mère avant qu’il ne quitte la pièce, n’allume pas le plafonnier, mais seulement la lampe sur le bureau. Et ne branche rien !
Janvier a un petit rire sarcastique :
— Qu’est-ce que j’aurais à brancher, maman ?
En montant les escaliers, il entend la voix de sa mère qui s’étonne :
— Mais qu’est-ce que j’ai dit de mal ?
Janvier retrouve sa chambre dans le même état que des années plus tôt. Quand son frère lui avait dit qu’il l’avait transformée en bureau, Janvier s’était attendu à plus de changements qu’une pile de classeurs sur sa table d’enfant et le vieil ordinateur familial dont on ne pouvait plus se servir.
Au mur, la photo de son père, de quelques camarades de lycée, une affiche représentant des vaches en Savoie, devant un chalet. Dans l’armoire, des vêtements. Ses vêtements, ceux qu’il n’avait pas emportés à La Rochelle. De vieux cahiers, des stylos, des bandes dessinées, quelques tracteurs miniatures, des manuels scolaires. Tout ce qu’il avait déjà décidé de laisser. On frappe à la porte :
— Je vais faire ton lit.
— Merci maman.
Il voudrait la prendre dans ses bras mais il sait que ce moment-là est déjà passé, celui des effusions tendres, et qu’ils en seraient gênés tous les deux. Il se contente de tourner autour des mots attendus :
— C’est fou d’être ici.
— C’est fou, mon petit. Je suis si heureuse. Je n’y croyais plus.
Dans la nuit, il entend des gémissements de femme qui viennent de la chambre de Félicien et qui ne laissent pas de doute, puis des pas sur le parquet et la porte d’entrée. Janvier est rattrapé par la honte, celle d’être de la même engeance que son frère.
Il met quelque temps à comprendre où il se trouve en se réveillant le lendemain. Il a dormi d’un sommeil lourd et sans rêve. Il met surtout du temps à comprendre quand il se trouve, car les draps sentent l’enfance et tout le ramène à un temps qu’il croyait révolu mais qui n’était que parallèle.
Il se lève plein d’une vieille colère somnolente, prête à bondir. Dans la cuisine, Félicien est déjà assis à table et sa mère lui sert son café. Assieds-toi mon chéri. Le malaise se dissipe un peu quand il les voit, il est tout de même réconforté par leur présence, et de trop bonne foi pour penser qu’ils ne sont pas heureux de son retour. Félicien lui parle de la ferme avec enthousiasme et sa mère le couvre de regards émus et empressés.
— Où sont vos stagiaires ?
Il ne peut pas s’en empêcher.
— Mais voyons, mon chéri, où veux-tu qu’ils soient ? Chez eux.
— Dans la grange ?
— Mais oui.
— Et ils mangent quoi ?
— Mais… du pain. Notre pain. On partage tout. Et du riz, quand il y en a. Patrick aime ça, le matin.
— Ils ont du café ?
— Ils n’aiment pas ça.
— Je vais tout te montrer, dit Félicien. Il y a eu beaucoup de changements, depuis ton départ. Je pense que tu seras content. On a énormément travaillé.
— On a travaillé comme des bêtes, ajoute inutilement sa mère.
— Il faudra que j’aille en ville, dit Janvier. Aujourd’hui ou demain. Pour me déclarer. Je veux récupérer des papiers.
— Rien ne presse, je pense, dit Félicien.
— Mais si, tout de même, moi je te comprends, répond sa mère.
Félicien s’emporte :
— Mais moi aussi, je le comprends, maman ! Qu’est-ce que tu racontes ?
— Mais qu’est-ce que j’ai dit ?
Janvier regarde son frère et sa mère et sent le fossé se creuser davantage. Je ne peux pas. Je n’y arriverai pas. L’idée l’inquiète, il change de sujet :
— Ils sont comment, les militaires, chez vous ?
— Ils sont très bien. Très corrects. On a entendu des histoires terribles, et franchement on a de la chance, dit sa mère. Ils sont très arrangeants.
— Ça me bouffe, renchérit Félicien, quand j’entends des gauchos ou des écolos qui s’en plaignent. Sans l’armée, on allait droit au chaos.
— Et comment tu appelles ce qu’on est en train de vivre ? demande Janvier à voix basse.
— J’appelle ça un moindre mal, répond Félicien.
On ne retrouve pas un paradis qu’on a laissé trop longtemps ; il ne saurait pas dire à quel moment cette évidence le frappe. Peut-être est-ce en constatant le dégât des tempêtes sur la ferme. Peut-être est-ce en discutant avec sa mère des projets d’extension de Félicien et en voyant le cadavre de panneaux photovoltaïques qu’on n’a pas eu le temps de faire raccorder alors qu’on le pouvait encore, de machines qu’on a achetées à grands frais et qui attendent en vain, dehors, sous des bâches percées, le retour du carburant.
Les jours passent. Janvier ne sait pas comment s’occuper, il traîne dans les décombres de sa vie d’avant, de ce qu’il a été. Il faut reprendre ses marques, l’empreinte de ses pas, l’habitude de son nom dans la bouche des siens. Il essaie de se rapprocher de Patrick et Leïla, se sent plus proche de leur errance que des certitudes de Félicien. Patrick montre une indifférence courtoise. On ne sait pas si le fossé de la langue le gêne ou l’arrange. Leïla s’habitue à la présence et aux questions de Janvier. Un jour, elle lui demande même d’où il vient. À elle, il raconte son histoire, brièvement. Elle l’écoute avec plus d’intensité. À la fin de la conversation, ce jour-là, elle donne son avis pour la première fois. Tu devrais partir, dit-elle, sévère, les yeux au loin.
Il supporte la sollicitude empressée et vaine de sa mère ; il évite la compagnie de Félicien. Tout de même, il faut se voir, échanger sur l’avenir de la ferme, partager ses repas et son avis sur le monde. Il a perdu l’habitude d’être contredit. Félicien et sa mère attendent pour toujours un retour à la normale et craignent que la société, un jour, ne s’effondre vraiment. Janvier s’emporte souvent, pas tant que ça. L’effondrement a déjà eu lieu. Il égrène les maillons du désastre, politique, écologique, sanitaire, alimentaire et énergétique, et la possibilité d’un monde nouveau, mais il se heurte aux prières de sa mère, aux pronostics de son frère. Je prie pour que ça s’arrange, je crois que ça va s’arranger.
— Mais si je te suis, si je vais dans ton sens, répond Félicien, je pourrais tout aussi bien dire que l’effondrement a eu lieu il y a des années déjà, et alors : qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut rien dire, l’effondrement. On continue, c’est tout.
À ce que Janvier croit être la vérité, on lui oppose des croyances, et ses raisons elles-mêmes s’effondrent sous l’implacabilité du déni, deviennent à leur tour des suppositions. Oui, peut-être que le monde tel qu’il le connaissait, le monde tel qu’il le concevait, est mort depuis bien longtemps, était déjà mort quand il était parti à La Rochelle. Il faut lutter pour continuer, aller de l’avant, dit Félicien. Il n’y a plus de route, répond Janvier, ni pour reculer, ni pour avancer. Il repousse son assiette et quitte la table.
La chaleur est infernale au soleil de midi. Janvier fait quelques pas pour atteindre l’ombre d’un frêne. Il pose son regard sur le pré ocre et râpé qui descend doucement vers l’Esclancide. Le faible chant de l’eau qui monte encore du vallon se confond avec le souffle des bêtes, celui du vent qui s’épuise à passer dans les feuilles sèches. Janvier ferme les yeux et, dans le calme brûlant, il explore les vestiges du monde qui résiste, obstiné et meurtri, et qu’il faudra apprendre à aimer comme s’il était intact.
Et pour se donner du courage, Janvier se met au travail sans attendre.
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