Le retour de janvier
7 - Entremont, automne
7
Entremont, automne
Adèle s’alite. Elle ne veut pas aller à Murat. Elle ne veut plus bouger. Janvier n’insiste pas vraiment, d’ailleurs. Qu’est-ce qu’on y ferait. Il n’y a pas d’échographie, il ne doit pas y avoir plus d’électricité qu’ailleurs. Il va la voir dans sa chambre dès qu’il peut, il lui pose les mêmes questions, des questions dont il sent le peu de force et de portée. Comment tu te sens ? Mais très bien, ce n’est pas le problème. C’est pour le bébé qu’elle s’inquiète. Janvier est à côté de la plaque. Il n’y a qu’à attendre. Elle le saura bien vite si elle l’a perdu. Elle ne risque rien, elle. Elle lève les yeux au ciel jusqu’à ce que Janvier sorte de la chambre à reculons. Helena se propose de veiller sur elle, elle lui monte ses repas, elle éloigne Janvier avec une satisfaction qu’elle a du mal à dissimuler, comme si elle avait gagné un supplément de légitimité. Janvier s’éloigne, il a fort à faire.
Il pleut. Il pleut toute la journée, il pleut la nuit. Il pleut tellement que l’eau vient d’en dessous, du côté, de partout. Elle sort de terre comme de nouvelles sources, elle sort quand on appuie avec le pied, de petites poches de terre gonflées qui se crèvent en ruisseaux, elle coule des toits, des arbres. C’est une pluie calme, grasse et régulière, tiède, comme il n’en a pas vu depuis longtemps. Elle fait chanter tout le cirque, qui se remplit comme un bol. Au bout de trois jours, elle a fait de nouveaux étangs qui ne trouvent pas assez de lumière pour luire et qui absorbent le jour de leur étendue mate. La pluie rassure Janvier, qui fait de chaque récipient une citerne. Il garde tout. Les poubelles ne sont pas passées depuis la tempête. Peu importe, cela fait un moment qu’il a décidé de tout garder. Il n’y a plus de biens jetables ; il y a des choses qui se mangent et des choses qui se gardent : c’est tout. Le reste va pourrir dans le compost avant de finir dans le potager que Janvier est en train d’élargir en bêchant sous la pluie. Il voulait y consacrer une partie du pré, en bas, le long de la grande route : le soleil y est du matin au soir, la parcelle est plane, sans rocher, sans arbre, lisse comme un galet. Mais il voit bien les gens passer, à pied, en voiture parfois ; il n’en verrait pas la couleur, de ses légumes, tout le monde les lui volerait. Il doit dissimuler sa richesse ; ce sera au nord, derrière la maison. On fait aussi pousser, derrière la colline, sur une large parcelle qu’on ne donnera pas à paître aux bêtes. Il faudrait un autre chien pour les surveiller, les protéger. Et puis des pommiers.
Janvier hésite à attendre le retour des militaires ou à aller se déclarer à Murat. Il serait plus raisonnable d’attendre, parce que la jauge est vraiment basse et qu’il vaut mieux garder des réserves au cas où. Mais il serait plus intelligent d’y aller, d’aller au-devant de l’armée, de ne pas avoir l’air du type qu’on sort de son trou par surprise et qui se cherche une bonne excuse. Comme lorsqu’il était sur les routes, il sait qu’il vaut mieux aller au-devant, toujours, avec sa bonne tête, sa bonne barbe taillée. Il retourne le problème pendant des heures, trop longtemps pour un problème si simple. Mais le niveau de la jauge le mine. Il en parle à Adèle. Évidemment, comme pour le reste, Adèle pense qu’il faut dépenser. Quand il n’y en aura plus, il n’y en aura plus, c’est tout. On fera autrement. Ce sont deux visions qui s’opposent. Ils ont le même différent avec le café, les bougies, les piles de la torche, le sucre, le savon, le paracétamol. Adèle voudrait faire comme si tout allait revenir, comme si les prochains cageots d’alimentation allaient tous, les uns après les autres et invariablement, être les mêmes. Ça met Janvier dans des rages folles et contenues.
Depuis qu’Adèle est alitée, Janvier lui monte un café tous les matins. Les autres boivent de l’eau bouillie avec un peu de menthe.
La petite Luane cherche sa place. Elle passe une partie de la journée dans la maison avec Helena, qui s’est mise à la cuisine et au ménage comme si c’était la mission que le destin lui avait réservée de toute éternité. Parfois, Luane rejoint Janvier et Ismet aux bêtes. Ismet lui dit des choses en albanais et prend la peine de les traduire à Janvier. Je lui dis que bientôt il y a aura des bébés. Moutons. Des agneaux, précise Janvier. Ismet progresse en français. Janvier sent son énergie, son désir de bien faire, il les reçoit comme de la reconnaissance. Un jour, il lui propose d’occuper la chambre vacante. Ismet refuse. De toute façon, il dort le matin ; il veille une bonne partie de la nuit, assis sur le muret de la terrasse, les pieds dans le vide, contre le mur de la cabane au cochon (qui n’a de cochon que le nom, précise Janvier sous les yeux ahuris du jeune homme, en lutte avec le débit rapide de Janvier. Mais le maître ne s’explique que lorsque c’est nécessaire).
Janvier et Ismet ne se parlent que dans l’action, avec les choses et les bêtes pour appui. Quand le travail est fini, que la nuit est tombée – et elle tombe de plus en plus tôt, en cette fin d’été –, on passe un temps infini et silencieux au coin du feu. Helena et Ismet d’un côté, Luane et Janvier de l’autre, on se chauffe, on se sèche, on ne voit rien à se dire qui pourrait permettre de se comprendre. Luane seule se débat avec le silence ; Helena et Ismet répondent rapidement aux questions de la petite fille, ils s’en débarrassent comme d’une impolitesse qu’on ferait au maître. Les interactions sont plus difficiles sans Adèle, malgré les efforts de Janvier pour avoir l’air débonnaire. Tous savent que Janvier les tolère seulement ; aucun n’a compris que Janvier n’avait pas plus de raisons qu’eux d’occuper la maison d’Adèle. Chacun se sent de trop, dans son coin. La nuit qui monte met fin au malaise.
Assez vite, Helena va coucher la petite et ne redescend pas. Elle reste un peu avec Adèle, peut-être. Seul avec Ismet, Janvier se déride. Il lui pose des questions sur sa vie à Tirana, sur sa famille. Ismet a compris qu’il ne fallait pas poser de questions à Janvier.
Une nuit, la porte de Janvier s’ouvre sur Helena. La porte ; le lit. Elle l’y rejoint tous les soirs, désormais. Janvier ajoute la honte au spectre de tous ses mauvais sentiments. Inoffensif.
Il va voir Adèle le matin, quand il pense qu’elle est réveillée. Elle vit dans son lit. Il se demande comment elle se lave. Il ne pose plus de questions, elles meurent avant d’atteindre les lèvres et parfois le cerveau. Est-ce que tu perds encore du sang ? Est-ce que tu sens quelque chose de différent ? Est-ce que tu souffres ? À la place, il lui donne des nouvelles de ce qu’il fait. Il a fini de tronçonner le tilleul et de ranger le bois. Il y a une brebis qui devrait bientôt agneler. Adèle lui fait remarquer qu’il dit ça tous les jours. Il la dévisage ; elle adoucit sa remarque d’un sourire. Sait-elle à quel point il rame pour trouver quelque chose à lui dire qu’elle acceptera d’entendre ? Il y a une vache morte sur un pré, au bord du chemin. Un de ses prés. Il faut qu’il s’en débarrasse, le locataire n’est pas revenu depuis l’ouragan. D’ailleurs on va pouvoir y mettre des bêtes. C’était un type d’Aurillac : il ne reviendra pas, c’est beaucoup trop loin, maintenant. Mais bon, pour le moment, ça pue et ça grouille de milans. Même des vautours. Si ça continue, il pourrait y avoir des chiens. Normalement il faut déclarer les bêtes mortes, mais dans les conditions actuelles, personne ne va leur faire de difficulté. Il suffira de laisser la carcasse aux charognards. Il a simplement demandé à Ismet de la dégager un peu plus loin. À propos d’Ismet, il apprend vite, c’est formidable.
— Et Helena, elle apprend vite aussi, j’ai l’impression, non ?
Adèle part d’un ricanement discret qui finit par dégénérer en rire fou et incontrôlable. Janvier croise les bras sur la poitrine, se débat entre susceptibilité, gêne et soulagement. Au moins, elle rit toujours.
Il conjecture en silence, aussi. Si elle ne se lève pas, c’est bien qu’elle pense qu’elle a encore quelque chose à garder.
Les visites de voisins s’espacent mais tout de même, il y en a. Certains perdent beaucoup, voient filer leur maigre richesse comme de l’eau entre les doigts. Les grosses exploitations sont à la peine ; pour les laitières, surtout, vaches et brebis, les trayeuses ne fonctionnent plus, il faut traire à la main, on manque de bras pour le faire. Il y a des relents de La Rochelle ; tout le monde a de la barbe, tout le monde a l’air d’un déclassé. Avec les restrictions de carburant, Janvier pensait qu’on s’organiserait pour se déplacer le moins possible. C’est exactement le contraire qui se produit. Devant la situation qui s’enlise, c’est devenu la grande affaire de tout le monde de venir aux nouvelles, tâter le terrain, de se tâter les uns les autres, pour savoir ce qu’il se dit et faire entendre sa voix, l’accorder au diapason de la rumeur. Elle les fait tous sortir de leur terrier. Il y en a qui viennent en tracteur. Ils parcourraient des kilomètres sur les genoux pour savoir ce qu’on raconte, à un moment où justement, ce qu’on raconte n’a jamais été aussi suspect. Adèle dit que les gens sont comme des enfants, des enfants qui auraient besoin qu’on leur dise de quoi l’avenir est fait et ce qu’il faut penser. C’est même précisément ce qui nous a menés là, à ce bordel. Janvier est content de pouvoir abonder dans son sens.
— En ce qui me concerne, je préfère rester terré.
— Oui mais toi, c’est ton attitude générale, dans la vie, non ? Ça n’a pas vraiment changé.
Elle prend soin de le malmener avec tendresse, elle se l’attache. Il baisse la tête quand elle rit de lui, ça lui fait du bien de voir les grands yeux verts, les grandes feuilles de chêne, briller de joie devant les petites méchancetés qu’elle lui envoie.
Parfois, il essaie de la faire parler d’avant. Maintenant qu’il sait le plus gros de son secret et qu’elle connaît les siens, il pense avoir brisé les digues. Mais elle reste évasive et toujours sur un terrain politique. Janvier reconnaît en filigrane un vocabulaire qui n’est pas le sien, une attitude, même, qui n’est pas la sienne. Balancer des certitudes, des chiffres. C’est la marque de Niels, sans doute.
— Les frappes de Bordeaux, je crois, c’est là où j’ai commencé à me dire que ça allait trop loin. Et encore, pour être honnête, c’est surtout les jours d’après, quand les gens ont commencé à tous se tourner vers les gars de la France Éternelle, là, je me suis dit qu’on faisait fausse route.
Janvier aimerait entendre des mots qui ne viennent pas. On a eu une discussion violente avec Niels. J’ai dit que je n’étais pas d’accord. Je suis partie. Elle s’arrête là, simplement. Elle tourne son visage transparent vers la fenêtre. Il se penche pour lui prendre la main. Il lui semble que c’est ce qu’il devrait faire. Elle ne retire pas sa main ; mais il peut sentir la gêne, le corps entier qui se ferme et résiste à travers la petite paume dure et froide.
Un jour, on aperçoit la silhouette d’André Clavel qui descend sur la route. C’est la première fois que Janvier le voit à pied. Il a un bon pas, solide, qui ralentit un peu en arrivant. Janvier vient à sa rencontre, pour l’encourager. Clavel manque de carburant pour son tracteur, il se demande si à tout hasard… Non, évidemment. Il s’en doutait. Ce n’est pas grave. Il ne demande rien d’autre, et s’en va bien vite. Il revient le lendemain, avec l’œil qui frise et la moustache en l’air. Contre sa poitrine, comme on le ferait avec un bébé, il tient une bouteille qu’il pose solennellement devant Janvier sur la table de la terrasse.
— C’est cadeau, vous la partageriez bien avec moi ? Elle est où votre petite jeune dame, là ?
— Elle est souffrante.
— Rien de grave, j’espère ?
— Non, un peu de fatigue, simplement.
— Et le petit jeune homme ?
Janvier désigne l’arrière de la colline, au nord.
— Il est aux bêtes.
— Alors ce sera vous et moi.
Janvier sort des verres. André s’assoit avec un rictus gourmand et concentré. Il regarde la vue sur la vallée profonde. Vous êtes bien, ici. Le vent s’est levé, il fait monter le chant de la source. La route est déserte. Ils boivent en silence le premier verre. En bas, dans le cirque, une tache sombre progresse, suivie d’autres, plus petites.
— Si j’avais mon fusil…, dit André.
Janvier lève un sourcil, il ne comprend pas.
— C’est une laie. Remarquez, elle a ses marcassins, avant je ne l’aurais pas tuée, mais par les temps qui courent, si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre.
— Mais vous avez encore votre arme, vous ?
— J’espère bien ! Non mais. Entre la chasse et les types qui rôdent… Vous croyez qu’ils n’ont que ça à faire, les gugusses de Murat, de me prendre mon fusil ?
La moustache est fière, hardie. Avant midi, ils ont terminé la bouteille.
André repart le pas droit, volontaire, sur la route qui mène au hameau désert. Janvier le regarde monter entre les frênes, puis il rentre dans la maison silencieuse et s’endort sur le canapé du salon, avachi, la tête sur un coussin, la bouche ouverte. Au réveil, il a mal à la tête et ses joues sont humides. De larmes ou de salive, il ne sait pas.
Janvier apprend qu’à Murat, la municipalité met à la disposition des gens des groupes électrogènes pour recharger des batteries, des téléphones, des ordinateurs. L’attente est longue, on est limité, mais enfin, ça existe. Mais les réseaux fonctionnent ? Les réseaux, non. Il n’y a que celui de l’armée. Mais c’est déjà pas mal. Ça donne de l’espoir. On a des nouvelles de Paris. C’est une ville occupée. Janvier s’étonne du terme qui circule de hameau en hameau et qui, en toute logique, ne vient pas de l’armée. Comment sait-on tout ça ? Est-ce que quelqu’un n’en viendrait pas, de Paris ? Non, on ne peut pas circuler. On n’a pas le droit, pour le moment, de sortir de Paris. Et puis, comment ? Bientôt, les Parisiens pourront faire des demandes d’autorisation pour prendre le train ; il faudra avoir un point de chute, il faudra qu’une personne certifie être en mesure d’accueillir le voyageur. On ne sait pas si la procédure sera rapide. On croit que toutes les grandes villes sont concernées. Enfin, pas Toulouse, par exemple, puisqu’on a justement deux cousins qui en viennent.
On a conscience de vivre dans un endroit protégé. Les pires histoires circulent sur l’ailleurs. Des bandes armées qui pillent des villages, les exactions de l’armée. Il paraît que dans certaines grandes villes, le MCPP est devenu le symbole de la résistance, contre l’armée, contre Jarnac, et qu’ils recrutent large. La tache des attentats du printemps est presque un mauvais souvenir.
C’est au moins l’avantage qu’Adèle soit au lit : si elle était debout, elle dépenserait son quota d’essence chaque semaine sans compter. Depuis qu’elle est alitée, Janvier est allé deux fois à Murat pour prendre sa part de carburant et accumuler un peu de réserves. Il a mesuré les changements depuis sa dernière visite. La ville est saturée de militaires. Comme à La Rochelle, ils n’ont pas forcément l’air en exercice. Ils sont là, c’est tout, dans la rue, dans les cafés, à la mairie, sur les parkings, à l’entrée des boutiques, bien qu’elles soient presque toutes fermées. Ils sont jeunes, ils sont vieux, ils sont tout le monde ; ils ont des mines importantes. Janvier va se déclarer à la mairie. Il s’étonne de ne rencontrer aucune difficulté : il signale son retour à Entremont auprès de sa compagne, le vol de ses papiers, quelques semaines plus tôt. Il sera désormais Janvier Demazières. Le soldat en face de lui ne lui pose pas de question. C’est Janvier qui en pose, avidement. Est-ce qu’il reste des médecins qui consultent ? Des gynécologues ? Il apprend qu’ils se sont tous regroupés à l’hôpital pour bénéficier de l’électricité qu’on arrive encore à acheminer. Tout passe par l’hôpital, même les médicaments en vente libre. Les banques ? Ça tourne, mais au ralenti. Les gens n’ont plus confiance. Ils retiraient tout ce qu’ils peuvent, alors on a fait des quotas, aussi. Mais de toute façon, les magasins n’acceptent plus le liquide. Ils prennent surtout les tickets de rationnement, directement, qu’ils échangent contre d’autres choses.
Le soldat lui demande quels sont les produits en nature dont il bénéficie déjà. Janvier veut bien faire, il ne dissimule rien, autant par honnêteté que par prudence. L’homme lui annonce qu’il y aura des contrôles. Alors Janvier aligne ses richesses : des œufs, du lait, du beurre, du fromage, du blé d’ici un an, si tout va bien. Il parle du jardin potager, il n’a pas le choix, puisqu’il a installé un panneau, en bas de la route : Tomates, courgettes, pommes de terre, qui fait monter les gens qui passent. Il parle même de la menthe et des noisetiers. Il ment sur les quantités, invérifiables, parce qu’il ne sait pas combien de temps Ismet, Helena et Luane vont rester.
À l’hôpital, il se présente au premier guichet. On lui demande de remplir son nom, sur une feuille blanche, et le motif de sa venue. On tamponne la feuille, on lui donne un numéro. Il s’assoit dans la salle d’attente noire de monde, qui sent la sueur et la maladie. À côté de lui, une femme tient un bébé endormi et regarde devant elle sans bouger.
— Excusez-moi…
La femme relève la tête, lentement, comme d’un puits. Ses yeux sont bleus et profonds, avides de parler.
— Vous savez comment ça se passe, si on vient pour quelqu’un d’autre ? demande Janvier.
— C’est-à-dire ?
— Ma femme est enceinte, je voudrais parler à un médecin. Mais elle est restée à la maison.
La femme agite un peu le bébé dans ses bras et s’anime :
— Je doute que cela donne quelque chose. J’ai déjà du mal à voir quelqu’un alors que ma fille a de la fièvre depuis trois jours. Ça fait deux fois que je reviens, pour du paracétamol, ils ne veulent rien entendre.
Elle désigne du menton une porte fermée devant eux :
— Ils sont raides… Je suis sûre qu’ils en ont. Je ne sais pas pour qui ils le gardent. Elle ne va pas bien, votre femme ?
— Je ne sais pas. Non, pas très bien. C’est dur de savoir.
— C’est votre premier ? Elle en est à combien de mois ?
— Oui. Six mois.
— C’est pas bon, ça. Normalement, à six mois, tout va bien.
La femme a dit ça comme ça, machinalement, et maintenant elle regrette, devant la mine déconfite de Janvier :
— Pardon, je ferais mieux de me taire ! Je n’en sais rien, absolument rien, j’ai dit ça comme ça.
Et elle ajoute dans un petit rire :
— Je suis monitrice d’auto-école, hein.
Janvier sourit. La femme est sympathique, avec ses phrases abruptes et son accent traînant. Ils discutent. Elle s’appelle Johanna. Elle habite Murat, elle y est née. Son mari aussi. Ils travaillent tous les deux à l’auto-école.
— Autant vous dire qu’en ce moment… On ne travaille plus beaucoup.
Tout la fait sourire, cette femme.
Les gens défilent, pas très rapidement. Surtout des personnes âgées. La salle d’attente ne désemplit pas. À part quelques enfants, qui parlent à voix haute à leurs parents, l’atmosphère est plutôt silencieuse. On se jauge, on évalue ses chances d’obtenir ce qu’on veut, et celles du voisin. Seules les voix de Janvier et de sa voisine résonnent dans la salle blanche. Et encore, ils prennent soin de ne pas être entendus. Non qu’ils disent des choses extraordinaires, mais c’est désagréable, tout de même, d’avoir un auditoire. Parfois, elle salue de loin une tête connue, parfois même on s’approche d’elle pour lui dire quelques mots, prendre des nouvelles. Elle présente Janvier. Il habite la grande maison qu’on voit depuis la route, vous voyez ? Près du col d’Entremont. C’était pas une vieille dame, qui était là ? Je la croyais vide, cette maison. Ah mais vous êtes le voisin d’André, alors ? On ne le voit plus !
Et puis à un moment, Johanna se déconcentre. Elle est inquiète pour son bébé, peut-être. Elle suit une idée. Elle se lance :
— Vous savez… À la maison, j’ai des antispasmodiques. Ça pourra peut-être lui être utile, à votre femme. Et je ne vais pas en utiliser de sitôt.
Janvier est éperdu de reconnaissance. Elle se tasse sur sa chaise, elle fixe son bébé qui n’a pas bougé.
— Seulement, pardon, mais je ne le donnerai pas comme ça. Les temps sont durs pour tout le monde. Si vous avez du paracétamol…
Une voix s’élève derrière eux :
— Ça ne vaut pas, ne vous laissez pas faire.
Une femme se lève. Elle a les cheveux bouclés, hirsutes, quelque chose d’exalté dans les traits du visage. Ce sont peut-être les sourcils fins, en accent circonflexe, qui lui donnent l’air furieux.
— Je l’entends venir, depuis tout à l’heure, celle-là. Ne lui donnez pas du paracétamol pour un truc pareil. Ça sert à rien, les antispasmodiques. Elle le sait très bien. Et en plus elle n’en a pas besoin.
Johanna se redresse sur sa chaise, hausse le ton sans lever la voix car elle protège le sommeil de son enfant, qu’elle serre nerveusement contre elle :
— Non mais de quoi je me mêle ?
Elle se lève et va droit sur la femme en contournant une rangée de chaises. Toute la salle suit l’altercation. Janvier a envie de partir, mais il pense à Adèle, à la tache de sang. Les deux femmes se disputent à voix basse, Johanna tient toujours son bébé serré contre elle. Les corps se rapprochent.
Soudain, une porte s’ouvre sur un homme en blouse blanche :
— Johanna Meyniel, numéro 32.
Johanna lâche sa dispute et s’engouffre derrière l’homme, sans oublier de faire un petit signe à Janvier. Il se rassoit. L’autre femme vient s’asseoir à côté de lui. Les regards sont encore braqués sur eux, elle se penche contre lui pour se présenter, tout près :
— Je m’appelle Irène.
Elle lui tend une main caressante, qui s’attarde.
— Janvier.
Elle est si proche qu’il sent son haleine légèrement chargée de tabac. C’est une femme entre deux âges, plutôt jolie. Elle pourrait être assez séduisante, même, si elle n’avait pas l’air d’y mettre tant de cœur, dans son décolleté, son short qui dévoile le haut de ses cuisses encore galbées. Cela fait longtemps que Janvier ne s’est pas retrouvé en face d’une femme apprêtée. À La Rochelle, sur la route, à Entremont, son œil s’est habitué à voir des femmes habillées comme lui, en survêtement, en tee-shirt. C’est un monde où il faut tenir fermement sur ses deux jambes et se servir de ses deux bras. L’heure n’est plus à la bagatelle. Et en voilà soudain une qui n’a pas renoncé, qui a des fesses, des seins, des jambes, comme une créature attirante mais étrange, drôle de bête curieuse. Elle porte des espadrilles compensées, très hautes, qui seulement quelques mois plus tôt auraient semblé à Janvier la chose la plus naturelle du monde et qui donnent maintenant à cette femme, au milieu des patients qui attendent avec leur mine lasse et fatiguée et leurs vêtements douteux, un drôle d’air artificiel de carnaval triste.
Ses yeux, surtout, ont l’air un peu faux. Mais on peut se tromper. Simplement, Janvier a l’habitude de se méfier des gens qui clament leur probité. Il n’est pas en reste avec Irène :
— Ne vous faites pas avoir par n’importe qui. Les gens deviennent fous, ils seraient prêts à tout. Comme je dis, c’est dans les épreuves qu’on voit si les gens sont honnêtes.
Janvier sourit sans répondre, d’un sourire qu’il essaie de garder poli mais qu’il charge de distance.
— Alors, comme ça, votre femme est enceinte ? Je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter.
— Oui.
La femme se rapproche davantage. Au bord de ses sourcils, du fond de teint mal étalé laisse des marques brunes.
— Garçon ou fille ?
— On ne sait pas.
— Ah oui, forcément. Ils font moins d’échographies. À moins que vous ne vouliez pas savoir ? On préfère parfois garder la surprise. C’est votre premier ?
— Oui.
— Ça ne doit pas être facile d’attendre un enfant en ce moment. Je vous plains. Elle doit accoucher à Aurillac ?
Janvier sent son cœur palpiter. Il y a des choses qui ne deviennent réelles que lorsqu’on en parle :
— Oui. Sans doute.
— Il faut vous dépêcher. Aurillac est très demandé parce que l’hôpital de Saint-Flour a très mauvaise réputation. C’est devenu de pire en pire.
Elle baisse un peu la voix :
— Avec tous ces étrangers, on a de moins en moins de place à Aurillac. Il paraît qu’ils sont prioritaires. Enfin, jusqu’à il n’y a pas si longtemps ils l’étaient. Avant Jarnac, c’était quand même : les étrangers d’abord. J’ai une amie qui a essayé pour ses trois grossesses et à chaque fois on l’a renvoyée sur Saint-Flour. Trop de monde sur Aurillac. Comme ils prenaient tous les gens du camp, vous savez… Forcément, elles étaient bien tranquilles, ces femmes. Il paraît qu’il y en a même qui venaient là exprès. On a vraiment vécu un monde, tout de même… On marchait sur la tête.
Janvier l’écoute à peine, perdu dans sa consternation : Adèle va accoucher. Il acquiesce machinalement. Oui, oui. Il ne veut pas contrarier, il fait comme d’habitude. Tout à fait. Irène prend ça pour un encouragement :
— Évidemment, pour l’instant ça ne va pas fort, mais au moins tout ça va changer, maintenant, n’est-ce pas ? Il n’a vraiment pas de chance, ce nouveau gouvernement, avec tout ce qui lui tombe dessus. Heureusement que c’est eux qu’on a aux commandes. On voit qu’ils savent ce qu’ils font. Quand on pense au chaos que ça aurait pu être… Pour votre accouchement, il faut que vous en parliez à la mairie. Je pense que les militaires feront en sorte de vous trouver une place.
Elle pose une main sur le genou de Janvier :
— Je peux vous aider, moi aussi, si vous voulez. Vous pouvez passer me voir, je…
La porte s’ouvre de nouveau et c’est lui qu’on appelle. Il se précipite, saluant Irène de la main.
Il explique son cas au médecin qui le reçoit. Sa femme enceinte a perdu du sang. Beaucoup ? Est-ce qu’elle continue à saigner ? Est-ce qu’elle a de la fièvre, en continu ou par intermittence ? Janvier est désarmé. Il ne sait pas. Est-ce qu’elle est immunisée contre la toxoplasmose ? Est-ce qu’elle a perdu du sang, simplement, ou autre chose ? Est-ce qu’elle a des douleurs ? Janvier ne sait rien. Le médecin, un petit homme à l’air las, se frotte l’arête du nez en fermant les yeux :
— Écoutez, le mieux, ce serait tout de même que je voie votre femme directement. Vous savez, je ne veux pas être brutal, mais il est fort probable qu’elle ait perdu son bébé et qu’elle ne l’ait pas expulsé. Et maintenant, c’est elle qui se trouve en danger. Ce n’est pas un trajet en voiture qui va changer les choses. Amenez-la-moi, rapidement.
— Je me suis dit que peut-être, il pourrait y avoir un médicament…
Le médecin le regarde, atterré d’avoir été si peu compris :
— Revenez avec votre femme. Et ne tardez pas.
— Vous avez encore une échographie ?
— Quand l’appareil marche, oui. Ça dépend. Mais je peux l’ausculter, déjà.
Janvier est immobile. Le médecin se lève, pour l’engager à partir. Le rendez-vous est terminé. Devant la mine abattue de Janvier, le médecin pose la main sur son épaule :
— C’était votre premier ? Évidemment, ça n’est pas gai qu’une grossesse s’arrête, mais avouez qu’un bébé, par les temps qui courent…
Dans la salle d’attente, Irène est toujours là. Elle lui fait un signe de la main, un sourire interrogateur. Alors ? Il n’a pas envie. Il fait celui qui n’a pas vu et sort de l’hôpital.
Sur les marches, devant le parking, il reconnaît Johanna, qui installe sa fille dans une poussette. Elle ne cache pas ses intentions, la voix et le regard francs :
— Je vous attendais.
Ses yeux brillent d’une joie sans mélange. Elle désigne sa fille du menton :
— Apparemment c’est une roséole. C’est complètement bénin. Pas de traitement nécessaire, il faut attendre. Je suis tellement soulagée.
Soudain elle se souvient des malheurs de Janvier, elle essaie de prendre un air préoccupé, elle l’affecte de manière assez convaincante, on voit qu’elle se force, mais qu’importe, sa sollicitude est gentille, simplement :
— Et vous ? Il a dit quoi, pour votre femme ?
Janvier lui explique. Johanna a de la peine pour lui. Elle ne croit plus au bébé non plus, il peut le lire dans son regard. Elle lui attrape le bras. C’est un drôle de contact, chaud et doux, loin de la froideur d’Adèle ; loin des langueurs d’Helena :
— Vous savez, ma proposition tient toujours. J’ai des antispasmodiques, je peux vous les donner.
Il s’apprête à répondre, elle le coupe :
— Contre rien. Tout à l’heure, j’ai essayé de marchander parce que j’en avais besoin. Mais je suis tellement contente, j’aimerais en faire profiter quelqu’un. Allez, ne discutez pas, venez.
Elle l’entraîne en lui tenant le bras, qu’elle finit par lâcher pour conduire sa poussette. Elle insiste, elle n’habite pas loin, à la sortie de Murat, sur les hauteurs. Elle parle à sa fille, qui s’est réveillée et geint faiblement, lui promet un biberon, à la maison. On croise des militaires, qui patrouillent, la mitraillette au repos ; la mitraillette tout de même. À un carrefour, elle en salue un, tout en jeunesse et en muscles, qui lui répond familièrement en l’appelant par son prénom. Johanna est rouge de plaisir. Elle précise :
— C’est un de mes anciens élèves. Il a eu son permis il y a un an.
— Il est dans l’armée ? Ici ? Je pensais qu’on envoyait les militaires ailleurs.
— Ils ont formé des milices locales. Enfin, c’est sous contrôle militaire, quand même. Les soldats viennent d’ailleurs. Mais ils recrutent local, disons, une fois qu’ils sont installés. Pour les jeunes qui sont au chômage, ça leur fait du boulot. Ils ne manquent pas de monde.
Elle s’essouffle en montant les rues escarpées. Elle parle pourtant sans arrêt :
— Vous savez, la femme qu’on a vue dans la salle d’attente, je la connais très bien. Elle tient un magasin de prêt-à-porter sur la place de la mairie. Elle a des passe-droits partout, parce qu’elle s’est mise bien avec un militaire haut placé. Je ne devrais pas dire ça, mais vous avez vu comme elle m’a parlé ? Ça me tue. Elle vit avec son fils, je pense qu’ils doivent bouffer comme quatre, en ce moment. Tenez, on arrive.
Johanna habite un petit pavillon blanc, avec beaucoup de fenêtres. De son jardin, on voit une statue de la Vierge qui surplombe la ville.
Le mari de Johanna lui ressemble tant qu’on pourrait les prendre pour des frère et sœur : le même teint de bonne santé, les mêmes cheveux châtains, le même accent traînant et convivial. Il se jette sur sa fille, prend des nouvelles en la couvrant de baisers, et le soulagement de Johanna lui passe à son tour au visage : sa fille ne risque rien. Il en danserait. Janvier, gagné par la joie de la scène, souffre de ne pas en être. Leur bonheur simple est douloureux pour celui qui n’a de foyer qu’une maison perdue, de compagne qu’une veuve mutique et malade, de compagnons que des inconnus qui lui volent son pain. Il voudrait partir mais Cédric, le mari de Johanna, lui propose un verre, avec la même insistance aimable que sa femme. Janvier finit par accepter. On s’installe sur la terrasse, au soleil. L’air est doux ; Janvier qui travaille sans arrêt, goûte l’immobilité, la vacuité, le goût de la bière.
Johanna va dans la maison avec sa fille. Elle revient avec une boîte de médicaments qu’elle pose devant Janvier sans rien dire. Janvier lui sourit silencieusement, puis :
— Merci pour la bière. Ça faisait longtemps. C’est précieux. Je ne savais pas qu’on pouvait encore s’en procurer. Encore moins en offrir à des inconnus.
— Il m’en reste pas mal, allez ! C’est un vieux copain du lycée qui la brasse, dans le Puy-de-Dôme, et il m’en a apporté des caisses et des caisses avant la coupure.
Janvier note que l’homme dit « la coupure », sans préciser, comme on disait « la montée », à La Rochelle. Ce n’est pas très bon signe.
— Vous croyez que ça va se rétablir ? demande Janvier.
— Le courant ?
— Oui.
— Mais vous faites partie des gens qui croient à ça, alors ?
— À quoi ?
— À la coupure spontanée.
Janvier ne comprend pas. Cédric lui explique. Selon lui, c’est le gouvernement qui ne veut pas rétablir le courant. Après tout, l’armée a toujours des générateurs, du réseau, de tout. C’est une façon de prendre le contrôle, allez. Il faut voir comment ils se comportent. Cédric baisse la voix, bien que tout le voisinage soit tranquille et silencieux. Ils se gavent. Ils sont tranquilles. État d’urgence généralisée, état de siège… allez. C’est tout ce qu’ils ont trouvé.
Cédric a entendu dire que le MCPP continuait ses frappes. Seulement désormais, elles sont plus localisées, elles ne ciblent plus que les lieux de pouvoir. Est-ce qu’on peut encore appeler ça du terrorisme ? Cédric, devant le silence de Janvier, rétropédale, bafouille, s’en veut d’être allé si loin :
— Je dis ça comme ça, hein, je pose la question. Mais enfin, ils ne frappent plus les gens au hasard, c’est ça que je veux dire.
— Vous avez des nouvelles ?
— Pas beaucoup. Mais enfin ça parle.
Décidément, Cédric est gêné de sa propre audace. Sa femme lui lance des regards encourageants, mais il n’ose plus rien dire. Johanna prend le relais, timidement. Janvier sent dans son regard la confiance qu’il inspire, cette force qu’il a en lui. Elle dit comme une excuse ce qui pourrait les accabler davantage :
— Vous savez, on n’a pas vraiment de sympathie pour le gouvernement actuel…
— Moi non plus, dit Janvier sombrement.
Il n’aurait pas parié qu’il aurait envie de parler de tout cela avec des inconnus. Le portail claque, un adolescent souriant, torse nu, ballon de basket sous le coude, salue tout le monde d’un signe de tête. Sans surprise, le fils a la mine avenante de ses parents. Depuis que les lycées ont fermé, il passe son temps dehors, avec les copains, à faire du sport. Depuis qu’il n’a plus de portable, surtout, ajoute la mère en faisant un clin d’œil. Les écoles doivent rouvrir prochainement, on attend des nouvelles de la mairie. Mais sans ramassage scolaire, on ne sait plus comment s’organiser. Il faut envisager la pension et Johanna n’est pas prête. Sans téléphone, par les temps qui courent, se séparer d’un enfant, c’est l’abandonner au sort.
On se quitte comme de vieux amis. Il se fait tard, dit Janvier. C’est faux, mais il est pressé de retrouver Adèle. Il promet de repasser à sa prochaine visite à Murat. On s’embrasse familièrement et il reprend le chemin en sens inverse, dévalant les rues jusqu’à l’hôpital.
Sans la présence conviviale de Johanna, sans le sésame que représentait sa compagnie, le trajet a perdu de son charme. Les militaires ne saluent plus, ils avancent le front haut et droit. Le petit jeune homme qui avait salué Johanna fume une cigarette en se donnant des airs de dur, la main sur sa mitraillette. Les passants dévisagent Janvier avec une curiosité méfiante.
Dans la camionnette, il met machinalement la radio. Il n’y en a plus beaucoup qui émettent. Seule Radio France diffuse de la musique. L’appréhension monte à la gorge de Janvier, au fur et à mesure du chemin, lorsqu’il remonte la route qui mène à Entremont. Il lui semble que dès qu’il quitte la maison, il doit affronter une nouvelle catastrophe. Mais quand il se retrouve à portée de vue, c’est pour distinguer la longue silhouette d’Ismet, sur la terrasse, qui porte un cageot d’orties jusqu’à l’entrée de la maison. Luane le suit en poussant une brouette. La scène a quelque chose d’idyllique. Elle le serait davantage si on savait de quoi demain sera fait.
Le bruit de la portière qui claque a dû alerter Adèle. Miracle : elle paraît à la fenêtre. Un sourire illumine son visage, pas seulement son visage : tout son corps et l’air autour d’elle, et le cœur de Janvier. Elle crie quelque chose, rapidement. Il ne comprend pas. Elle répète plus lentement :
— Il a bougé !
Janvier met quelques secondes à comprendre. Le bébé est vivant. Tandis qu’il gravit quatre à quatre l’escalier, la joie s’étoffe d’une satisfaction plus personnelle : elle ne savait pas, les jours précédents. Elle ne cachait rien à Janvier, elle ne savait pas, c’est tout. Elle l’attend en haut des marches, elle lui saute au cou. Il sent les épaules frêles, les bras maigres, comme un bien familier qui lui avait manqué. On arrive encore à être heureux, parfois. Elle se recule pour lui sourire. De l’extérieur, on pourrait penser qu’il est le père.
Le premier agneau naît dans la journée. Janvier ne s’en rend pas compte immédiatement. C’est en allant chercher les bêtes, à la tombée du jour, qu’il remarque une brebis tachée de sang. Elle suit le troupeau en bêlant. Les brebis ont l’habitude de s’éloigner du troupeau pour mettre bas. Elles s’arrêtent, simplement, pour s’isoler et s’occuper de leur petit. Mais parfois, elles ne supportent pas la solitude ; c’est rare, mais il arrive que certaines abandonnent leur progéniture à peine née pour suivre le mouvement implacable du groupe. Janvier le sait, c’est le rôle du berger de rectifier les manquements à la nécessité naturelle. Il faut surveiller, corriger, accompagner, et cela donne parfois des bouffées d’orgueil et de pouvoir.
Janvier lève la tête. Sur les plateaux, plus haut, un groupe de milans tourne au-dessus d’un bosquet. Quand il l’atteint, la bête, à peine sortie du ventre de sa mère, est déjà morte. Les corbeaux avant les milans lui ont crevé les yeux et lui mangent le ventre. Janvier les chasse du pied. Peut-être après tout que ce petit est mort d’autre chose. Comment savoir. Janvier inspecte la chair déchiquetée. On peut sauver la peau.
Dans la cuisine, tout le monde en cercle a les yeux braqués sur les mains de Janvier. Helena a un haut-le-cœur quand il dissocie le foie, le cœur, tous les organes vitaux, et qu’il racle la peau pour la séparer du reste. Luane a des yeux comme des billes, au ras de la table. Adèle ironise. Ça ne sert à rien, ce que tu fais. Tu n’as pas besoin de cette peau, c’est complètement con. C’est parce que ça t’amuse. Tu joues à en avoir besoin, c’est tout. Le sang exerce tout de même sur elle son effet hypnotique, elle grimace quand les tendons résistent.
Janvier éprouve le goût de son échec, du soin qu’il a mis dans son travail, dans l’attention qu’il a donnée à la bête. Et la bête est morte tout de même. Il veut sauver ce qui peut encore l’être. Adèle doit le comprendre, le lire dans son rictus, dans sa bouche tordue, dans ses sourcils froncés, car elle ajoute au bout d’un moment :
— C’est pas grave, Janvier. Il va y en avoir d’autres. C’est normal de devoir se roder un peu.
Le médecin trouve qu’Adèle a l’air d’aller bien. Il ne peut pas lui faire d’échographie.
— Mais le stéthoscope suffit pour entendre le cœur. C’est le plus important.
L’homme est heureux d’avoir ce type de consultations. Les grossesses ne courent pas les rues, ces temps-ci. Il prend son temps.
— J’en entends deux, annonce-t-il rayonnant.
Adèle et Janvier échangent un regard consterné. Le docteur reste perplexe, avant de comprendre la méprise :
— Je parle du vôtre, bien sûr, madame ! Et de celui du bébé. Pas de jumeaux en vue, rassurez-vous.
Adèle éclate d’un rire nerveux, les larmes lui viennent. Janvier lui tient la main, il fait le mari.
En sortant de l’hôpital, Janvier décide de faire un détour par chez Johanna et Cédric. Il veut prendre des nouvelles, dit-il. Il a envie de faire goûter à Adèle la sérénité de leur foyer. Il emprunte le chemin qui monte, comme la dernière fois. Les militaires sont toujours aussi nombreux, jeunes, vieux, c’est une drôle d’impression, cette société parallèle. Janvier la sent comme une menace sourde et grouillante. Mais la présence d’Adèle à ses côtés, si maigre et si ronde, adoucit les regards que l’on pose sur lui. Sa double fragilité désarme, comme le faisait la convivialité de Johanna, quelques jours plus tôt. Les femmes, décidément, arrondissent les angles.
Les nuages sont bas et raclent les toits. Le vent souffle, leur fait courber le front. C’est devenu un travail de fin connaisseur de distinguer un passage de saison. Mais Janvier peut encore s’enorgueillir de cela. L’automne s’annonce, raide, hérissé.
Janvier appelle depuis la rue. Johanna passe une tête inquiète par une fenêtre, à l’étage. Son regard se réchauffe quand elle reconnaît Janvier.
— J’arrive, attends, je viens t’ouvrir.
Elle les fait entrer dans la maison, à grand renfort de compliments sur le ventre d’Adèle, de questions sur sa santé, de conjectures sur le sexe du bébé. Adèle répond un peu d’abord, puis elle se laisse faire et bientôt elle lui en dit davantage que Janvier n’a pu lui en soutirer en plusieurs mois de cohabitation.
— Cédric n’est pas là ?
Le front de Johanna se barre d’un seul coup :
— Non.
Elle hésite à peine pour continuer :
— Il est à la mairie. Il a été convoqué. Les militaires sont débordés. Ils ont instauré un couvre-feu en ville. Je pense qu’ils font de l’intimidation, c’est tout. Pour qu’il n’y ait pas de voix qui s’élèvent, tu vois. Alors ils convoquent, ils posent des questions. Rien de grave. Mais pour Cédric, ça fait deux fois. À chaque fois, il doit attendre des heures, rendre des comptes. De quoi devenir fou. Je vous offre un verre ? Enfin, pas pour toi, évidemment, je n’ai même pas un jus de fruits à t’offrir, de l’eau peut-être.
Ça y est, c’est le dégel de nouveau et les deux femmes échangent sur la maternité. Johanna donne des conseils, raconte ses grossesses comme des souvenirs de guerre.
— Et ton fils ?
— Il s’est enfermé dans sa chambre. Il est furieux parce que j’ai décidé de ne pas le mettre en pension. Il doit changer de lycée.
Une camionnette roule sur le chemin. Les gestes se figent, les yeux se braquent. Helena et Ismet montent à l’étage. Luane est introuvable. Elle a la consigne de ne pas parler quand quelqu’un vient.
On frappe à la porte, un homme ouvre sans attendre la réponse. Janvier fait celui qui ne l’avait pas vu venir. L’air surpris, il lève les yeux du livre qu’il vient de saisir précipitamment. L’homme est massif, gras et transpirant. M’sieurs dames. On sent quelque chose d’officiel dans son entrée. Pourtant, c’est un civil. Il brandit une feuille devant lui, avec un badge.
— C’est l’EDF, monsieur.
Adèle surgit de la cuisine, un économe à la main. Elle n’en revient pas :
— Vous venez réparer ?
L’homme adipeux sourit, sûr de son effet :
— Ah non, ça, c’est pas moi. Moi je viens juste vous expliquer la procédure pour la remise en marche.
— Mais on va vraiment avoir de l’électricité ?
— Hé oui, répond l’homme du même ton que s’il l’avait inventée lui-même.
Janvier et Adèle ont le tournis, de toutes les promesses oubliées qui leur reviennent d’un seul coup dans le regard satisfait de l’homme qui se tient dans l’embrasure de la porte.
On lui propose un verre, qu’il accepte un peu trop vite. Son teint rosé indique que ce n’est pas la première fois. Il explique. Lui, il vient uniquement régler les compteurs a minima. Janvier ne comprend pas, lui fait répéter : il n’y aura qu’un retour partiel pour le moment car certaines centrales sont endommagées par les ouragans et la sécheresse. L’homme sous-entend que la plupart ont été arrêtées préventivement pour éviter les accidents. Et puis aussi que ça arrange bien l’État que les gens n’aient plus d’électricité, ça empêche qu’on puisse faire péter des cinémas avec une simple connexion internet. Alors on rétablit seulement le minimum, pour limiter les problèmes. L’homme insinue de plus en plus de choses et sa raideur de fonctionnaire se dissout dans l’alcool, au rythme des verres qu’il empoigne et vide d’un trait. Adèle fait les gros yeux à Janvier, qui prend des airs de fin limier à qui on ne la fait pas. Il relance l’homme sur les décisions du gouvernement, sur l’armée qui a encore son réseau propre.
— Mais heureusement, monsieur, que l’armée a encore des moyens. Vous n’avez pas idée de ce que ça a été, vous, ajoute l’homme en regardant autour de lui, sévère et sentencieux. Si vous aviez vu Clermont. Il y a tout un quartier, c’était comme la guerre. Tout était tombé et on a ramassé des gens dans les décombres pendant des jours et des jours. Et pas en bon état. Des morceaux de gosses, parfois, juste une tête, écrabouillée, voilà.
Adèle se tient devant la table, immobile, horrifiée. L’homme a conscience de l’effet de ses paroles. Alors il en rajoute, il ne s’arrête pas, il est lancé. Elle va voir, la p’tite dame.
— Ça a pété, après. La ville, ça rend fou. Quand il n’y a eu plus rien à manger ni à boire. Alors sans l’armée…
L’homme fixe son verre. Il en reprendrait bien un petit peu. Janvier le sert largement et l’homme cligne des yeux en signe de reconnaissance muette. Il boit vite, son corps massif absorbe comme une éponge tout ce que Janvier lui verse.
L’homme s’écarte de la table et fait mine de se lever, vacille légèrement, se rassoit. Il est rubicond. Adèle lève un œil amusé vers Janvier et les mains en signe de perplexité : qu’est-ce qu’on va en faire ? Janvier la rassure d’un geste. Je m’en charge.
— Je vous montre où est le compteur ?
Il y a un temps terriblement long où l’homme essaie de se mettre debout. C’est difficile mais il y met les mêmes efforts qu’une bête blessée, à bout, qui lutte pour sa survie.
Quand il quitte Entremont, Adèle craint que sa camionnette ne percute un arbre sur son chemin.
— Ne t’inquiète pas, lui répond Janvier. Ça fait longtemps que les arbres sont tombés au bord des routes.
On s’enfonce dans l’automne aussi sûrement que le ventre d’Adèle s’arrondit. Ce sera un garçon, dit le gynécologue. Il a pu faire une échographie. On renoue avec le monde d’avant, partiellement. Janvier parle de mode dégradé. Lorsqu’il emploie cette expression, Adèle se figure des couleurs qui s’estompent. Ce sont les mêmes gestes et ce ne sont plus tout à fait les mêmes. Les cinémas n’ont pas rouvert. Il n’y a plus d’éclairage public. Mais un soir, Adèle a voulu voir un film sur son ordinateur. Assis sur le lit d’Adèle, ils ont assisté au mirage de la vie d’avant, ils ont écouté les bruits d’avant. C’était une comédie et Adèle a pleuré. Il n’y a plus de tournages, pour le moment. Les gens continuent peut-être à écrire des livres. Il y aurait encore des gens pour les éditer, d’autres pour les lire. Mais plus personne pour les imprimer.
Quand le réseau internet a été rétabli pour la première fois, Adèle s’est précipitée sur le site du Monde comme on ouvrirait la fenêtre d’une pièce enfumée. Elle y a découvert un éditorial qui datait de quelques semaines, précisant qu’au vu des circonstances, la rédaction était fermée jusqu’à nouvel ordre. L’accès à YouTube est bloqué. Le site du gouvernement est une mine d’informations pratiques.
À Entremont, on privilégie l’éclairage ; la maison, la grange. Adèle recharge son téléphone de temps en temps, mais elle en a perdu l’usage. Le retour partiel de l’électricité a marqué celui des banques. Adèle est riche, de nouveau, bien qu’elle n’ait pas l’autorisation de tirer plus de 2 000 francs par semaine. Il y a encore des tickets de rationnement pour certaines denrées essentielles, mais d’autres sont en accès libres. La vie a repris doucement, c’est-à-dire : le commerce. Chacun mange à sa faim. Du moins ceux qui ont un toit et un état civil.
Johanna peste : avec les restrictions d’essence, on se sent comme une chèvre à son piquet. Mais le travail a repris pour elle, comme pour beaucoup. Son fils insiste pour la pension. Il pourrait avoir un téléphone ; ce n’est pas la même chose, c’est elle qui l’a dit.
Plusieurs agneaux sont nés ; la plupart ont survécu. Ils sont dans un enclos à part, avec les mères. Luane en est folle. Elle les caresse, fourre en grognant sa petite tête blonde dans la laine courte. Un jour, Janvier l’a retrouvée couchée avec eux. La petite fille parle de moins en moins. Peut-être parce que personne ne lui adresse beaucoup la parole. Même son regard, Janvier craint de le croiser. Il ne sait pas quoi faire d’elle, que souhaiter pour elle.
Janvier ne pense pas à ce que le monde pourrait devenir. Il est tout entier tendu vers la naissance du fils d’Adèle, réduit à ce point d’horizon qui lui tient lieu d’avenir. C’est rassurant d’avoir quelque chose à espérer et même à craindre. Son esprit vient y buter régulièrement comme sur les quatre murs d’une maison. Il faut que la naissance se passe bien, il faut qu’Adèle ait de quoi vivre. Il faut, je dois, elle devrait, on va.
Ce qu’il faut espérer pour Ismet et Helena, il ne le sait pas. Ils devront partir, sans doute, refaire leur vie ailleurs. Mais refaire sa vie, c’est avoir déjà quelque chose de solide sur lequel s’appuyer. Et même, ne pas pouvoir la refaire, ne pas y parvenir et vivre de nostalgie, c’est encore avoir un pays à habiter. Le destin de Luane, sans parent, sans éducation, sans identité, dans un système qui veut si peu d’elle, lui donne le vertige. On ne lui connaît pas de famille ; elle ne s’en connaît pas elle-même. Janvier pense aux histoires de son enfance, aux enfants de rois abandonnés, élevés par des bergers, qui reprennent leurs droits à la fin des contes de fées, aux filles de marchands perdues, élevées à l’autre bout de la Terre, qui retrouvent leur père à la fin des pièces de Molière. Dans un monde idéal, dans le monde dans lequel Janvier a grandi, en tout cas, on aurait scolarisé Luane ; à peine envisageable dans ce nouveau pays cerclé de frontières. Elle n’a pas de nom de famille, pas de date de naissance. Elle ne pèse en rien, ne compte pour rien, ne compte sur rien. Janvier la regarde dormir au milieu des agneaux. Si elle mourait, de n’importe quoi, il faudrait l’enterrer en cachette, comme les bêtes d’élevage qu’on ne veut pas déclarer.
Adèle reprend un peu de couleurs au fur et à mesure que les feuilles jaunissent, rougissent. Ses rondeurs, sa façon de s’essouffler quand elle monte l’escalier, cette manière qu’elle a de se baisser en se tenant les reins font sourire la maison, amusent tout le monde dans un grand consensus sans langage. C’est le ventre de la tendresse humaine. Riche de nouveau, elle a acheté des vêtements pour le bébé. Helena la couve de regards outrés, pleins d’émotion enflée, qui agacent Janvier. Tous ne voient que la rondeur et la joie. Janvier ne pense qu’à la suite : le danger de l’accouchement, l’enfant à venir, qu’il faudra nourrir, maintenir en vie. Il ne voit que les emmerdes.
À Entremont, Helena et Ismet se partagent tacitement le territoire. L’une est l’ombre d’Adèle à l’intérieur, l’autre de Janvier au-dehors. Ils sont leur prolongement, leur main-d’œuvre docile et silencieuse ; seule Luane navigue entre tous, mais toujours sans un mot. Leurs vies mêlées s’organisent : parfois, on croirait un foyer, se dit complaisamment Janvier quand il entend Helena aider Luane à s’habiller, quand il joue aux dés, le soir, avec Ismet. C’est pour cacher son malaise devant une autre vérité qu’il n’a pas envie de voir : ce n’est pas un foyer, c’est une société qui se crée, dans laquelle il tient le rôle usurpé d’aristocrate, de propriétaire, de maître. Helena et Ismet pensent être chez lui et personne ne les détrompe. Le sort –
est-ce vraiment le sort ? – les a faits domestiques, serf et putain. Quand
Helena jouit, le dos cambré, les mains à plat sur le mur qui les sépare de la chambre d’Adèle, Janvier entend dans son râle le prix qu’elle paie pour le gîte et le couvert. Il jouit toujours après elle, honteux, en s’étourdissant de coups de reins, pour ne pas avoir à y penser. Parfois, il fait semblant. Parfois aussi, il pense à Adèle. Parfois à Pauline, à d’autres femmes qu’il a connues. Mais les visages et les corps d’avant s’éloignent, il faut bien le reconnaître.
Il demande à Helena de se serrer contre lui, après, parce qu’il est gêné de la renvoyer d’où elle vient. Adèle pourrait mesurer le temps qui sépare les gémissements d’Helena du grincement de la porte. Si Helena s’endort, Janvier reste les yeux grands ouverts, dans l’obscurité, soulagé, repu et malheureux.
Ismet devance Janvier dans la plupart de ses gestes. Leur travail est dimensionné pour deux ; il pourrait l’abattre seul. Il déploie une sorte de grâce dans le labeur. S’il observe un geste une fois, il est capable de le reproduire à la perfection, de l’améliorer, souvent. Il plante des clôtures, des arbres, il fait naître les agneaux, place comme il faut l’élastique autour de la queue des petits pour qu’elle tombe.
Ismet a pu à son tour recharger son téléphone. À la différence d’Adèle, il l’utilise pour communiquer avec ses proches. On l’entend le soir appeler sa mère, des amis, sur la terrasse, devant le puits d’obscurité du cirque, dans le froid, dans les étoiles. C’est une drôle de musique, de l’entendre parler vite, d’une voix douce, avec une assurance qui lui manque en français. Parfois, on l’entend rire depuis la cuisine. Ça serre le cœur de Janvier comme lorsqu’on prononce pour la première fois le prénom d’un mort qu’on a aimé.
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