Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 11 sur 76

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Le roi Voltaire

Chapitre V

La cour se faisait vieille et dévote comme le roi. Madame de

Maintenon voulait enchaîner la France dans ses rosaires de buis; tous les courtisans, tous les dignitaires, tous les esclaves blasonnés se couvraient la face du masque de Tartufe. Le dix-huitième siècle est sorti de là. Des princes, des grands seigneurs, des prêtres et des poëtes protestaient, par d'élégantes orgies, contre les grandes mines austères de la cour. Comme ils étaient débauchés avec délicatesse, frondeurs avec esprit, irréligieux avec gaieté, blasphémateurs avec grâce; comme ils avaient à leur tête des philosophes tels que le prince de Conti, le duc de Vendôme, le marquis de La Fare, le duc de Sully, l'abbé de Chaulieu, il fut du bel air d'être admis dans leur cercle. L'abbé de Châteauneuf, qui voulait faire de son filleul un honnête homme, ne manqua point de l'y produire. Voltaire délaissa un peu les princesses de comédie et les Aspasies de contrebande pour cette académie de gaie science. Jusque-là peut-être n'était-il irréligieux qu'à demi, car, malgré les leçons de son parrain, il avait malgré lui respiré chez les jésuites un bon parfum de candeur chrétienne; mais une fois dans cette école de gaieté silencieuse et de volupté sans frein, pouvait-il vivre avec cette virginité du cœur qui préserve la jeunesse jusqu'au jour de la raison?

Arouet fut admis comme un poëte dans cette brillante compagnie,

mais il y prit les allures d'un grand seigneur. Que lui manquait-il pour cela? Il avait de l'esprit, de la figure, quelquefois de l'argent; il ne lui manquait qu'un nom: il prit bientôt le nom de Voltaire. Il osa être familier avec tout le monde, comptant déjà sur l'esprit, qui est l'âme de la familiarité. Ainsi, dès son début dans le cercle des voluptueux, il dit au prince de Conti, qui lui avait lu des vers: «Monseigneur, vous serez un grand poëte; il faut que je vous fasse donner une pension par le roi.»

 

V.

Au milieu des dissipations mondaines, il ne perdait pas de vue

l'horizon poétique. Il ébauchait la tragédie d'Œdipe et rimait une ode pour concourir devant l'Académie française. Au dix-huitième siècle, la tragédie et la pièce de concours étaient, pour ainsi dire, l'antichambre de la poésie; il fallait passer par là. Voltaire, comme plus tard Hugo, n'obtint pas le prix de l'Académie. Le sujet du concours était le Vœu de Louis XIII. Un sujet religieux et par-devant l'Académie! voilà pour Voltaire de quoi surprendre tout le monde aujourd'hui. Celui qui gagna le prix ce fut Coustou, qui écrivit une ode en marbre d'un divin sentiment; celui qui obtint le prix ce fut l'abbé du Jarry, dont les vers n'étaient pas de la poésie. En lisant les strophes de Voltaire, on ne s'étonne pas de ses rancunes contre l'Académie.

Heureux le roi que la couronne

N'éblouit point de sa splendeur,

Qui, fidèle au Dieu qui la donne,

Ose être humble dans sa grandeur;

Qui donnant aux rois des exemples,

Au Seigneur élève des temples,

Des asiles aux malheureux;

Dont la clairvoyante justice

Démêle et confond l'artifice

De l'hypocrite ténébreux!

 

C'est déjà Voltaire.

 

Assise avec lui sur le trône,

La Sagesse est son ferme appui;

Si la fortune l'abandonne,

Le Seigneur est toujours à lui:

Ses vertus seront couronnées

D'une longue suite d'années,

Trop courte encore à nos souhaits;

Et l'abondance dans ses villes

Fera germer ses dons fertiles

Cueillis par les mains de la Paix.

 

C'est encore Jean-Baptiste Rousseau.

Jusque-là, Voltaire n'avait écrit que trois odes, trois contes et trois

épîtres; mais c'était déjà le vrai Voltaire. Sa Muse n'a jamais eu les bégaiements de l'enfance ni les timidités de la vierge. Ses odes manquent déjà du sacré enthousiasme, mais, en revanche, ses contes sont libertins dans les deux sens du mot, comme s'il les eût écrits aux soupers du Temple et aux soupers de Sans-Souci. Dans ses épîtres, c'est du premier coup l'esprit fait homme ou l'homme fait

esprit [10].