Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 24 sur 76

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Le roi Voltaire

III. La Duchesse de Villars.

procureur [26].»

Mais paye-t-on jamais trop cher les belles dettes de la jeunesse?

 

III.

LA DUCHESSE DE VILLARS.

 

Le maréchal de Villars était un héros de roman plutôt qu'un héros

du grand siècle. Mais la maréchale était plus romanesque encore. Elle se prit d'une vraie passion pour Voltaire, peut-être parce qu'elle l'avait vu à la première représentation d'Œdipe paraître sur la scène et porter irrespectueusement la queue du grand prêtre. Elle demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes.—Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui.

Voltaire, pour cette belle action, bien plutôt que pour avoir écrit

Œdipe, fut présenté à la duchesse, qui lui fit porter la queue de sa robe, mais qui ne lui permit pas de la trop relever.

On a quelques notes à peine sur la passion de Voltaire pour la

maréchale de Villars, «la seule femme qui l'ait emporté sur l'amour du travail.» Il écrit, en 1716, à la marquise de Mimeure, sa confidente: «On a su me déterrer dans mon ermitage pour me prier d'aller à Villars; mais on ne m'y fera point perdre mon repos. Je porte à présent un manteau de philosophe dont je ne me déferai pour rien au monde. Vous me faites sentir que l'amitié est d'un prix plus estimable mille fois que l'amour. Il me semble même que je ne suis pas du tout fait pour les passions. Je trouve qu'il y a en moi du ridicule à aimer, et j'en trouverais encore davantage dans celles qui m'aimeraient. Voilà qui est fait; j'y renonce pour la vie.» Il avait vingt-deux ans!

Il est amoureux, mais il dit aux autres qu'il ne l'est pas; il se le dit à

lui-même «pour tromper sa faim». La belle maréchale de Villars joue de l'éventail comme Célimène; elle promet par son sourire toutes les fêtes de l'amour; elle cache dans son sein les brûlantes épîtres de Voltaire; mais quand Voltaire veut aller où sont ses épîtres, on lui dit qu'il n'y a pas de place.

Il a beau dire, à lui comme aux autres, qu'il n'est point amoureux: il

passe ses nuits, le railleur Voltaire, à rêver sous les arbres du parc de Villars ou sous les fenêtres de la maréchale. Ces vers ne disent-ils pas tout haut combien il l'aime?

Divinité, que le ciel fit pour plaire,

Vous qu'il orna des charmes les plus doux, Vous que l'Amour prend toujours pour sa mère, Quoiqu'il sait bien que Mars est votre époux: Qu'avec regret je me vois loin de vous!

Et quand Sully quittera ce rivage,

Où je devrais, solitaire et sauvage,

Loin de vos yeux vivre jusqu'au cercueil,

Qu'avec plaisir, peut-être trop peu sage,

J'irai chez vous, sur les bords de l'Arcueil, Vous adresser mes vœux et mon hommage!

C'est là que je dirai tout ce que vos beautés Inspirent de tendresse à ma muse éperdue; Les arbres de Villars en seront enchantés,

Mais vous n'en serez point émue.

N'importe, c'est assez pour moi de votre vue.

 

La belle duchesse que l'Amour prenait pour sa mère consentait

bien à se pencher au bras de Voltaire pour courir avec lui sous les ramées ténébreuses; mais Voltaire avait beau supplier, c'était toujours la forêt de Diane.

Toutefois, plus d'un commentateur a osé mettre en doute la vertu

de la maréchale en lisant d'autres vers de Voltaire:

 

Alors que vous m'aimiez, mes vers furent aimables....

 

Voltaire avait vingt-deux ans; il était célèbre; un portrait de

Largillière nous le représente plein de grâce et d'esprit: bouche moqueuse, profil spirituel, airs de gentilhomme, front lumineux, main fine ornée d'une fine manchette. En vérité, la duchesse était bien vertueuse: résister à Voltaire sous la régence! Pendant plus d'une année, Voltaire ne vécut que pour elle. «Elle m'a fait perdre bien du temps,» disait-il plus tard. C'était de l'ingratitude! Aimer,—quand on a vingt-deux ans,—est-ce du temps perdu? Gœthe aussi disait en ressouvenir de Frédérique: «Elle m'a fait perdre les deux plus belles années de ma vie.» Et Frédérique morte lui avait donné la Marguerite de Faust! deux mille ans d'immortalité!