Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 27 sur 76

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Le roi Voltaire

VI. Mademoiselle Lecouvreur.

Quand Voltaire fut parti, ce prêtre épouvanta la marquise en lui

disant qu'elle venait d'accueillir l'Antechrist dans sa maison. Elle voulut faire pénitence pour ce retour vers des joies condamnées. Elle avait toujours gardé le portrait de Voltaire; le lendemain un grand laquais porta ce portrait à madame de Villette, avec un billet où madame de Gouvernet priait Voltaire d'offrir à sa nièce «cette figure trop longtemps aimée». Madame de Gouvernet voulait cacher

ses craintes de l'Antechrist sous un air de bonne grâce[30].

Le 30 mai 1778, M. de Voltaire rendit son âme à Dieu, et le

lendemain mademoiselle de Livry, marquise de Gouvernet, s'en alla chez les morts. On peut dire qu'ils ont fait le voyage ensemble. Pendant que la dépouille du philosophe frappait vainement à toutes les portes des églises, la maîtresse de Voltaire était enterrée en grande pompe à Saint-Germain des Prés.

Se sont-ils revus là-haut?

 

VI.

MADEMOISELLE LECOUVREUR.

 

Dans l'amour de Voltaire pour Adrienne Lecouvreur, il y eut

beaucoup de haine, comme dans tous les amours. Voltaire, quoique assez voltairien, ne pardonnait pas à la comédienne de lui ouvrir la porte de l'escalier dérobé quand elle entendait le carrosse de milord Peterborough ou du maréchal de Saxe. Voltaire, qui a toujours tranché du souverain, voulait qu'on l'aimât comme un grand seigneur et non comme un poëte. Je crois même que cette conquête lui coûta plus qu'un rôle et plus qu'une épître.

C'est en vain qu'on cherche dans ses lettres les souvenirs de cette

passion. A l'inverse des poëtes, ce que Voltaire oublie le plus, c'est sa jeunesse. En cherchant bien, je retrouve ces quelques lignes, datées des fêtes de Fontainebleau: «Mademoiselle Lecouvreur réussit ici à merveille. Elle a enterré la Duclos. La reine lui a donné hautement la préférence. Elle oublie, au milieu de ses triomphes,

qu'elle me hait [31].»

Traduction libre: Elle me hait tant, qu'elle m'aime!

Si on cherche dans les vers, on trouve d'abord ce billet:

 

L'Amour honnête est allé chez sa mère,

D'où rarement il descend ici-bas.

Belle Chloé, ce n'est que sur vos pas

Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre, Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre Sur le théâtre; il vole parmi nous

Quand sous le nom de Phèdre ou de Monime Vous partagez entre Racine et vous

De notre encens le tribut légitime.

Si vous voulez que cet enfant jaloux

De ces beaux lieux désormais ne s'envole, Convertissons ceux qui devant l'idole

De son rival ont fléchi les genoux:

Il vous créa la prêtresse du temple;

A l'hérétique il faut prêcher d'exemple:

Prêchez donc vite, et venez dès ce jour

Sacrifier au véritable amour.

 

Adrienne Lecouvreur ne manqua pas, sans doute, de se rendre à

un si beau dessein.

La comédienne eut pour maîtres Dumarsais et Voltaire: Dumarsais

comme ami, Voltaire comme amant. Je crois que Voltaire lui donna encore de meilleures leçons que Dumarsais. Si l'amour est un grand maître, c'est surtout au théâtre.

La comédienne joua mieux encore l'amour que la tragédie. Elle est

restée célèbre par ses passions tout autant que par son grand jeu. Elle est morte jeune, d'ailleurs; c'est encore une bonne fortune pour la postérité. Il n'y a que les philosophes, comme son ami Voltaire, qui aient le droit de vivre leur siècle. Les poëtes et les comédiennes portent mal leur couronne de cheveux blancs. Le vieillard de Téos ne serait admis en France que dans les jours du carnaval.

Adrienne Lecouvreur mourut peut-être dans les bras de Voltaire,

mais à coup sûr bien loin de lui, car elle avait les yeux fixés sur un buste de Maurice de Saxe, à qui elle débitait à tort et à travers des

tirades tragiques [32].

Après sa mort, il lui arriva ce qui arriva plus tard à Voltaire. Elle qui

avait légué cent mille livres aux pauvres, lui qui avait bâti une église, ils furent tous les deux proscrits du cimetière. Si l'on peut retrouver Voltaire au Panthéon, on ne sait où aller prier pour sa chère comédienne. Pourtant, si on démolissait les maisons qui sont à l'angle de la rue de Bourgogne et de la rue de Grenelle, on retrouverait peut-être les cendres de celle-là qui a fait tressaillir dans leurs tombeaux les pâles héroïnes de Voltaire.

Adrienne Lecouvreur a passé sa vie à aimer: du comédien Legrand

au chevalier de Rohan, du chevalier de Rohan au poëte Voltaire, du poëte Voltaire à lord Peterborough, de lord Peterborough au maréchal de Saxe, sans compter celui-ci qui fut père de sa première fille, sans parler de celui-là qui fut père de la seconde; car, si on cherchait bien, on trouverait, à ce qu'il paraît, beaucoup de descendants de l'illustre comédienne: par exemple, le mathématicien Francœur.

Ce n'était pas précisément le théâtre qui l'avait enrichie. Il y a une

fable antique qui raconte que Jupiter, conseillant l'Amour, lui disait: «Quand tu auras usé tes flèches dans ton voyage, il te restera encore une ressource pour aveugler les femmes: tu leur jetteras à pleines mains la poussière d'or qui est dans ton carquois.»

Mademoiselle Lecouvreur ne s'était pas montrée dédaigneuse pour

la poudre d'or. Elle pouvait dire, comme Marion Delorme: «Je prends quand je n'ai rien à donner,» c'est-à-dire quand elle ne pouvait donner que le masque de l'amour; mais au moins c'était un masque charmant. Milord Peterborough lui disait: «Allons, madame, qu'on me montre beaucoup d'amour et beaucoup d'esprit!» Et elle montrait beaucoup d'esprit et beaucoup d'amour; mais son cœur ne battait que lorsque milord était parti.

Le dix-huitième siècle est l'époque où l'esprit français, dégagé de

l'esprit gaulois et de l'esprit d'imitation, rayonne du plus vif éclat, de Voltaire à Rivarol, du régent à Diderot, de Fontenelle à Chamfort, de Saint-Simon à Beaumarchais. Voilà des Français pur sang qui ne doivent rien aux Grecs ni aux Romains, qui se sont dépouillés de la perruque de Louis XIV pour reposer leur front sur le sein de quelque femme trois fois femme,—ni précieuse, ni ridicule,—faite pour aimer et non pour prêcher. Les femmes de ces belles saisons étaient pétries de pâte d'amour. Adrienne Lecouvreur appartient, par son génie comme par son cœur, à ces belles furies de la passion, à ces souriantes mélancolies du sentiment, qui font de la femme un être de raison dans la folie, ou un être de folie dans la raison.