Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 73 sur 76

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Le roi Voltaire

III. Lettres Inédites de Voltaire.

Vous qui cherchez dans la philosophie

L'Être suprême et le souverain bien,

Ne cherchez plus, il est dans Émilie.

 

Nymphe aimable, nymphe brillante,

Vous en qui j'ai vu tour à tour

L'esprit de Pallas la savante,

Et les grâces du tendre Amour;

De mon siècle les vains suffrages

N'enchanteront point mes esprits:

Je vous consacre mes ouvrages,

C'est de vous que j'attends leur prix.

 

Ma flamme est un embrasement

Que tout allume et renouvelle;

La vôtre n'est qu'une étincelle

Prête à s'éteindre à tout moment:

Quel crime d'aimer faiblement!

Il vaudrait mieux être infidèle.

 

Madame du Chastelet suivit le conseil de Voltaire.

Je finis par ces quatre vers, qui sont presque une épitaphe:

A MADAME ***.

 

Sous la couronne des vingt ans

Vous tenez le sceptre à Cythère,

Où je sais que depuis longtemps

On n'y dit plus que feu Voltaire.

 

III.

LETTRES INÉDITES DE VOLTAIRE.

J'imprime ici sans commentaire les lettres de Voltaire qui sont des

pages arrachées à l'histoire de sa jeunesse, ou qui peignent des figures du dix-huitième siècle, comme mademoiselle Sallé, maîtresse de Thieriot, à ses heures perdues:

 

A MADEMOISELLE DE C.

Vous êtes comme Vénus, vous aimez la tempête.

 

Le plaisir inquiet des raccommodements

Est-il fait pour les vrais amants?

Douce sérénité, sois toujours mon partage, Préside à mon bonheur ainsi qu'à mon amour. Ah! je n'ai pas besoin des horreurs d'un orage

Pour savoir jouir d'un beau jour.

 

Je vous attends sous la figure de Minerve.

 

A THIERIOT.

Aristote a dit que la tragédie a été instituée pour purger les

passions. Je le veux bien. Mais j'ai beau faire des tragédies, vous avez toujours des passions. Nicolle avait donc raison, dans son ignorance, d'écrire contre la tragédie. J'espère bien lui donner tort par mon troisième acte.

 

A MADAME ***.

J'irais bien, si je n'avais peur de vous y rencontrer.

Je crains les belles et les rois,

Ils abusent trop de leurs droits,

Ils exigent trop d'esclavage.

Amoureux de ma liberté,

Je ne veux plus être arrêté

Par les chaînes que fuit le sage.

 

Vous autres, vous brisez vos chaînes; mais nous, nous les traînons

toujours.

 

A THIERIOT.

—1723.—

J'ai eu l'impertinence d'acheter les plus beaux tableaux de M. de

Nocé, et en revenant dans mon trou, et considérant mes tableaux, mes ouvrages et moi, j'ai dit:

 

Vous verrez dans ce cabinet

Du bon, du mauvais, du passable;

J'aurais bien voulu du parfait,

Mais il faut se donner au diable,

Et je ne l'ai pas encor fait.

 

Adieu. Gardez-vous du parfait amour.

—1725.—

Ce matin je regardais mes tableaux. Vous ai-je dit que j'avais un

Albane? C'est le Voyage de Vénus.

Le pinceau de l'Albane en ses heureux contours, Par deux cygnes brillants qu'il attelle avec grâce,

Conduit la mère des Amours.

Le cygne est un oiseau que j'aimerai toujours; Virgile en était un, et le divin Horace

Lui-même s'est montré le cygne du Parnasse.

 

Je ne veux plus aimer que par les yeux, et je vous conseille de ne

plus tomber que dans cette volupté qu'indique saint Paul, si vous ne voulez pas chanter bientôt le chant du cygne. Adieu.

 

AU MÊME.

Le mardi, de mon palais de la Bastille.

On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille à

Calais. Je vous attends avec impatience, mon cher Thieriot. Venez sans perdre une heure. C'est peut-être la dernière fois que nous nous verrons. Je serai si loin de vous à Londres! Mais enfin je verrai le soleil, s'il passe par là.

 

A M. THIERIOT.

Près de Londres, le 27 mai 1727.

Mon cher Thieriot, j'ai reçu bien tard, à la campagne où je suis

retiré, votre charmante lettre du 1 er avril. Vous ne sauriez imaginer avec quel chagrin j'ai su votre maladie; mon amitié, pour ce qui vous regarde, passe les limites d'une amitié ordinaire. Rappelez-vous le temps où je vous écrivais que je pensais que vous deviez avoir la fièvre parce que je sentais le frisson; ce temps est revenu. J'étais très-malade en Angleterre quand vous souffriez tant en France, et votre absence ajoutait encore plus d'amertume à mes souffrances. A présent j'espère que vous êtes mieux, puisque je commence à revivre.

Si vous êtes sérieusement dans l'intention de traduire quelque

ouvrage qui en vaille la peine, je vous conseille d'attendre encore un mois ou deux, de prendre soin de votre santé, de vous fortifier dans la langue anglaise et de donner le temps à l'ouvrage de M. Pemberton de paraître. Cet ouvrage est une explication claire et précise de la philosophie de sir Isaac Newton, qu'il entreprend de rendre intelligible aux hommes les plus irréfléchis et les moins exercés dans ce genre. Il semblerait que l'auteur ait voulu principalement écrire pour votre nation.

Si je suis encore en Angleterre quand l'ouvrage sera publié, je ne

perdrai pas un moment pour vous l'envoyer; si j'en suis parti, j'ordonnerai à mon libraire de vous envoyer le livre. Je pense qu'il sera facile de le traduire, le style en étant fort simple et tous les termes de philosophie les mêmes en français et en anglais.

Adieu, ne parlez point de l'écrivain anonyme, ne dites pas que ce

n'est point du mylord Bolincbroke, ne dites pas que c'est un méchant ouvrage, vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. Je viens d'écrire un thème anglais au chevalier Dessaleurs. J'ai adressé la lettre quai des Théatins; s'il ne l'a pas reçue, il faut l'en avertir et qu'il ne la perde pas, car j'y ai mis toute ma médecine. Adieu, portez-vous bien. La vie n'est pas de vivre, mais de se bien porter.

 

Non vivere, sed valere vita.

 

Si vous avez besoin de vous mettre au régime de la diète,

commencez vite et observez-la longtemps. Je vivrai demain, dit le fou, aujourd'hui c'est trop tard; le sage vécut hier; je suis le fou, soyez le sage, et adieu.

Avez-vous lu le petit et trop petit livre écrit par Montesquieu sur la

décadence de l'empire romain? On l'appelle la décadence de Montesquieu. Il est vrai que ce livre est loin d'être ce qu'il devrait être, mais cependant il contient plusieurs choses qui méritent d'être lues, et c'est ce qui me fâche encore plus contre l'auteur, qui a traité si légèrement une matière si importante. Cet ouvrage est plein d'indications. C'est moins un livre qu'une ingénieuse table des matières, écrite dans un style original. Mais, pour pouvoir s'étendre pleinement sur un pareil sujet, il faut être libre. A Londres, un auteur peut donner un libre cours à ses pensées, ici il doit les restreindre; nous n'avons ici que la dixième partie de notre âme. Adieu; la mienne est entièrement attachée à la vôtre.

J'ai eu le malheur de perdre toutes mes rentes sur l'hôtel de ville,

faute d'une formalité. Comme je fais maintenant tous mes efforts pour les recouvrer, je crois qu'il ne serait pas prudent de faire connaître à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais. Je désire ardemment vous revoir ainsi que mes amis; mais j'aimerais mieux que ce fût en Angleterre plutôt qu'en France. Vous qui êtes un parfait Breton, vous devriez passer le canal et venir nous trouver. Je vous assure de nouveau qu'un homme de votre trempe ne se déplairait pas dans un pays où chacun n'obéit qu'aux lois et à ses propres fantaisies. La raison est libre ici et n'y connaît point de contrainte; les hypocondriaques y sont surtout bien venus. Aucune manière de vivre n'y paraît étrange. On y voit des hommes qui font six milles par jour pour leur santé, se nourrissent de racines, ne mangent jamais de viande, portent en hiver un habit plus léger que le costume de vos dames dans les jours les plus chauds. Tout cela est ici regardé comme une singularité, mais n'est taxé de folie par personne.

 

AU MÊME.

Londres, 10 mars 1729.

N'écrivez plus à votre ami errant, parce qu'au premier moment vous

le verrez paraître. Avant que je puisse me cacher à Paris, je m'arrêterai quelques jours dans un des villages voisins de la capitale: il est vraisemblable que je m'arrêterai à Saint-Germain, et je compte y arriver avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez, préparez-vous à venir m'y trouver au premier appel. Vous pouvez emprunter une voiture de Nocé ex Timonis familia oriundo, et vous pourrez demeurer avec votre ancien ami trois ou quatre jours. Nous jouirons des premiers jours du printemps, et nous resserrerons les liens sacrés de l'amitié. Adieu, portez-vous bien. Attendez-moi et aimez-moi.

 

AU MÊME.

Saint-Germain, 25 mars 1729.

Si vous pouvez oublier quelque jour votre palais doré, vos fêtes et

fumum et opes, strepitumque Romæ, venez ici, vous trouverez une chère simple et frugale, un mauvais lit, une pauvre chambre, mais il y a un ami qui vous attend.

Vous devriez venir à cheval, si votre M. Nocé en a un à vous prêter;

j'en ferai prendre soin.

C'est chez Châtillon, perruquier à Saint-Germain, rue des

Récollets, vis-à-vis des révérends pères récollets, facchini zoccolanti. Il faut demander Sansons; il habite un trou de cette baraque, et il y en a un autre pour vous. Vale, veni.

 

AU MÊME.

Paris, 12 août 1729.

J'irai quelque jour dîner chez Nocé, si ma misanthropie convient à

la sienne. Je ne puis sitôt aller chez mademoiselle Lecouvreur; les papiers que je devais montrer au comte de Saxe sont encore chez l'ambassadeur de Suède.

Adieu. Voici la première prose que j'ai écrite depuis huit jours, les

alexandrins me gagnent. Adieu, mon ami.

Mandez-moi s'il est bien vrai que Bonneval soit musulman. J'ai mes

raisons, parce que j'écris demain à Constantinople où j'ai plus d'amis qu'ici, car j'y en ai deux, et ici qu'un, qui est vous; mais vous valez deux Turcs en amitié. Adieu.

 

A M. THIERIOT,

A LONDRES.

Paris, 9 juillet 1732.

Je ne vous ai pas écrit un seul mot ce mois-ci; mais il faut me le

pardonner, car j'ai été un peu affairé. J'ai fait une Zaïre, qui est maintenant entre les mains des acteurs: on l'a trouvée touchante et pleine de ce que les Français appellent intérêt; mon intention, en composant cette nouvelle tragédie, était de mettre en contraste les idées les plus tendres et les plus majestueuses que puisse fournir notre religion, avec les effets les plus cruels et les plus attendrissants de l'amour. Si mes amis ne me trompent pas et ne se trompent pas eux-mêmes, cette pièce aura quelque succès. J'ai aussi travaillé à corriger ma tragédie d'Ériphyle; je compte vous les envoyer toutes deux par la prochaine occasion. Ces études continuelles ne m'ont point empêché de penser à mes amis. J'ai vu mistress Sallé aussi souvent que je l'ai pu: elle est maintenant un peu indisposée. La mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que tous ses sentiments se partageaient entre son frère et vous. Maintenant que votre rival est mort, je pense que vous régnerez seul dans le cœur de mistress Sallé. Le parterre, les loges, les dames, les petits-maîtres, et jusqu'à mademoiselle Prévost, étaient en extase la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra. Quant à moi, j'en fus étonné, et, à mon jugement, sa danse d'Amadis ne fut jamais si surprenante et si admirable.

Quels vers pourrais-je maintenant composer pour elle qui pussent

égaler ses talents? M. Bernard a essayé de lui faire un madrigal, mais il est loin d'avoir atteint son but. Je suis dans le même cas; je sens qu'il faudrait dans une inscription une exactitude, une manière abrégée de peindre, un éclair de sentiment, quelque chose de si serré ou concis, si clair et si plein, que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien trouvé que ceci:

De tous les cœurs et du sien la maîtresse,

Elle allume des feux qui lui sont inconnus:

De Diane c'est la prêtresse

Qui vient danser sous les traits de Vénus.

 

Il me semble que ces quatre vers sont au moins un tableau vrai,

sinon animé, de son talent particulier pour la danse, et de son propre caractère. Ils répondent aussi à l'intention du peintre, qui la représente dansante devant le temple de Diane.

 

A THIERIOT.

J'allai hier chez votre divinité miss Sallé, que je trouvai méditante

avec votre frère et le jeune Bernard. Elle se plaignit de ma négligence envers son portrait. Bernard jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet. Je me sentis tout à coup inspiré par sa présence, et j'éclatai en ces vers:

 

Les feux du dieu que sa vertu condamne

Sont dans ses yeux, à son cœur inconnus; En soupirant on la prend pour Diane,

Qui vient danser sous les traits de Vénus.

 

J'espère que mylord Bolincbroke, M. Pope, M. Gay, mylord Hervey,

M. Pulteney, sont à présent de vos amis. Vous parlez sûrement leur langue avec eux, et la première lettre que je recevrai de vous sera, je le suppose, tout à fait anglaise. Vous me direz qui vous préférez de Ben Johnson, Congrève, Vanbrugh ou de Wycherley. Vous vous établirez juge entre Dryden, Pope, Addisson et Prior. A propos, si vous avez conservé quelque souvenir de la poésie française, je vous dirai que j'ai fait trois nouveaux actes qui seront joués sous très-peu de jours.

Mais j'ai à m'occuper d'un ouvrage plus galant. Hier M. Ballot vint

me voir, et me mena chez M. Lancret, où je vis un fort joli portrait, représentant la plus charmante prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur le théâtre; le portrait de mademoiselle Sallé est, comme cela doit être, meilleur que celui de Camargo. Cependant je trouve qu'il manque encore quelque chose à la ressemblance, qui n'est pas parfaite. Les vers qui doivent être gravés au-dessous devraient aussi valoir mieux que ceux qui furent faits par M. de La Faye pour Camargo. Mais je ne veux point lutter contre l'aimable muse du jeune Bernard: c'est un des plus assidus courtisans de mademoiselle Sallé, et il faut bien qu'il chante la nymphe qu'il voit chaque jour. Quant à moi, je n'ai pas eu le bonheur de la trouver chez elle: j'y suis allé trois ou quatre fois, elle était toujours sortie. Je compte y retourner aujourd'hui, et m'entretenir de vous avec votre divinité.

 

A MADAME LA DUCHESSE D'A***.

Vous ne voulez être ni Vénus ni Minerve. Vous avez raison, c'est le

vieux monde; et Paris vaut bien l'Olympe quand vous y êtes revenue bras dessus bras dessous avec la jeunesse et la beauté. Donc je ne rimerai plus pour vous avec le Dictionnaire du Parnasse.

Tout s'en va, même l'amour. Je crois que vous le cachez dans votre

oratoire. Il y a bien longtemps que je n'ai entendu ses chansons.

 

Philosophe autant qu'on peut l'être,

En poursuivant la liberté,

Je regrette l'amour, mon maître,

Dure et douce captivité.

 

Ah! madame, rendez-moi mon maître!

V .

 

Quand on a écrit sur Voltaire, on se fait pardonner tout un volume

par quelques pages de Voltaire lui-même. C'est ce que j'ai fait ici pour le bon plaisir du lecteur et pour la belle grimace des Patouillets.