Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 25 sur 76

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Le roi Voltaire

IV. Mademoiselle de Corsembleu.

IV.

MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.

 

On se rappelle que le régent avait exilé Voltaire. Quand le poëte

partit pour l'exil, comme tout allait mal pour lui et qu'il jugeait que tout allait mal pour les autres, il s'écria avec colère: «Il faut croire que le royaume des cieux est tombé en régence!» Lui-même allait tomber sous la régence de mademoiselle de Corsembleu.

Le duc de Béthune le conduisit au château de Sully, où Chaulieu,

La Fare et Chapelle avaient naguère ouvert gaiement les séances de leur académie païenne.

Voltaire était seul. Au lieu de chanter le pampre qui court en

guirlandes sur les flancs de Vénus, il composa mélancoliquement une tragédie, Artémire. Mais voilà sa solitude qui va se peupler: il rencontre un jour en promenade une voisine de campagne, mademoiselle de Corsembleu. «Vous êtes fort belle, lui dit-il, mais vous portez un nom de comédie.—Je ne porte pas un nom de comédie, mais je voudrais jouer la tragédie.» Il lui donne à apprendre le rôle d'Artémire; il en devient amoureux, et ne voit pas qu'elle joue mal.

La pièce s'achève, la passion commence à peine; il revient à Paris

deux fois fou. Il va droit au Théâtre-Français, la tragédie d'une main et la tragédienne de l'autre. On reçoit du même coup sa pièce et sa maîtresse.

Le 15 février 1720, le beau Paris, le Paris lettré et curieux fut

appelé à voir ce qu'on appelait le miracle de l'amour. On annonçait tout à la fois un chef-d'œuvre et une grande actrice. Déjà on ne jurait que par Corsembleu.

Mais mademoiselle de Corsembleu n'eut pas le génie de sauver

une pièce qui manquait de génie. Voltaire fut deux fois sifflé: sifflé pour son esprit et sifflé pour son cœur.