Le roi Voltaire
II. Poésies Inédites de Voltaire.
II.
POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.
Je connais plus de dix volumes de poésies et lettres de Voltaire que
je n'ai vues imprimées dans aucune édition des œuvres de l'illustre poëte. Pourquoi ne pas les publier? pourquoi les publier? les lettres ni les poésies ne changeraient rien à l'esprit ni à la renommée de Voltaire. C'est toujours la monnaie bien frappée de cet or un peu pâle qui renferme si peu d'alliage. Mais cette même monnaie n'enrichirait guère le trésor de Fernex.
Je ne donne ici que les vers et les lettres qui peignent quelques
heures oubliées ou inconnues de la jeunesse de Voltaire. Je n'ai pas tous les autographes de ces pages inédites, je n'ai pour le plus grand nombre que des copies du temps. Mais que ceux qui ne reconnaîtront plus Voltaire me jettent la première pierre.
Je commence par deux franches épigrammes:
J. B. ROUSSEAU.
Pauvre Rousseau, vétéran rimailleur,
Comme on te berne, hélas! comme on se moque De tes écrits! que je plains ta douleur!
Des gens de bien la haine réciproque
Était ton lot, mais sur le ton railleur
Tout honnête homme aujourd'hui te provoque. Ton temps n'est plus; l'hiver n'a point de fleur; Quitte la rime, Apollon te révoque:
Il t'aima peintre, et te hait barbouilleur.
L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE.
N'a pas longtemps, de l'abbé de Saint-Pierre On me montrait le buste tant parfait,
Qu'onc ne sus voir si c'était chair ou pierre, Tant le sculpteur l'avait pris trait pour trait. Adonc restai perplexe et stupéfait,
Craignant en moi de tomber en méprise;
Puis dis soudain: Ce n'est là qu'un portrait, L'original dirait quelque sottise.
Voltaire, qui était du beau monde, ne croyait pas déchoir en
écrivant les billets galants de madame d'Averne au duc d'Orléans. En voici un, à propos d'une ceinture qu'elle avait donnée à ce prince:
Pour la mère des Amours
Les Grâces autrefois firent une ceinture;
Un certain charme était caché dans sa tissure: Avec ce talisman la déesse était sûre
De se faire aimer toujours.
Eh! pourquoi n'est-il plus de semblable parure?
De la même manufacture
Sortit un ceinturon pour l'amant de Vénus. Mars en sentit d'abord mille effets inconnus: Vénus, qui fit ce don, ne se vit pas trompée; Aussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée. Les Grâces, qui pour vous travaillent de leur mieux, Ont fait un ceinturon sur le même modèle.
Que ne puis-je obtenir des dieux
La ceinture qui rend si belle,
Pour l'être toujours à vos yeux!
Voici des petits vers à La Condamine:
Vos vers servent à me confondre:
Je sens que je ne puis répondre
A votre style séducteur;
C'est en vain que je veux semondre
Le Dieu du peuple rimailleur:
Lui qui m'inspire trop d'ardeur,
A présent me laisse morfondre.
Ma muse, lasse et sans chaleur,
De grands vers ne saurait plus pondre.
Je deviens un sec raisonneur,
Un métaphysique hypocondre,
Avec Pascal un chicaneur,
Un vrai philosophe de Londre.
Et je vous prierai de refondre
Et mon esprit et mon humeur;
Mais ne blâmez jamais mon cœur,
Car sur un œuf ce serait tondre.
Je ne sais à qui sont adressés ceux-ci:
Que toujours de ses douces lois
Le dieu des vers vous endoctrine,
Qu'à vos chants il joigne sa voix,
Tandis que de sa main divine
Il accordera sous vos doigts
La lyre agréable et badine
Dont vous vous servez quelquefois.
Que l'Amour encor plus facile
Préside à vos galants exploits,
Comme Phébus à votre style;
Et que Plutus, ce dieu sournois,
Mais aux autres dieux très-utile,
Rende par maint écu tournois
Les jours que la Parque vous file
Des jours plus heureux mille fois
Que ceux d'Horace et de Virgile.
Cette jolie épître est datée de la cour de Sceaux:
La paresse froide et muette
N'a point dicté l'œuvre parfaite
Où votre esprit en vers heureux
De votre cœur est l'interprète.
C'est peu pour être un bon poëte
D'être un aimable paresseux;
Que la muse la plus fertile
Joigne l'étude au sentiment:
Ce qui paraît le plus facile
Est écrit difficilement.
Parler juste, avec harmonie,
Avec esprit, sagesse et feu,
C'est un art qui n'est point un jeu;
Un rien qui semble coûter peu
Veut de la peine et du génie.
Le dieu qui sait vous captiver,
A tant d'autres peu favorable,
Vous donna ce génie aimable
Avec l'art de le cultiver;
Et guida chez vous sur sa trace
Les devoirs, les plaisirs, les arts.
Cueillant les lauriers du Parnasse,
Arrachant les palmes de Mars,
Soyez et l'Achille et l'Homère,
Et sous les berceaux de Cypris
Chantez plus d'une Briséis;
A plus d'une vous savez plaire.
Voici un fragment sans doute détaché d'une lettre du même temps:
Je vois cet agréable lieu,
Ces bords riants, cette terrasse,
Où Courtin, La Fare et Chaulieu,
Loin du faux goût, des gens en place,
Pensant beaucoup, écrivant peu,
Parmi des flacons à la glace
Composaient des vers pleins de feu;
Enfants d'Aristippe et d'Horace,
Des leçons du Portique instruits,
Tantôt ils en cueillaient les fruits,
Et tantôt les fleurs du Parnasse.
Philosophes sans vanité,
Beaux esprits sans rivalité,
Entre l'étude et la paresse,
A côté de la volupté
Ils avaient placé la sagesse.
Où trouver encor dans Paris
Des mœurs et des talents semblables?
Il n'est que trop de beaux esprits,
Mais qu'il est peu de gens aimables!
C'est une note qui résonne souvent sur le clavecin de cette muse
familière.
Nous arrivons aux amoureuses:
A MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.
Si ton amour n'est qu'une fantaisie,
Qu'un faible goût qui doit passer un jour,
Si tu m'as pris pour me quitter, Sylvie,
Cruelle, hélas! que je hais ton amour!
Ton changement me coûtera la vie.
Viens dans mes bras te livrer sans retour, Que tes baisers dissipent mes alarmes,
Que la fureur de tes embrassements
Ajoute encore à mes emportements,
Que ton amour soit égal à tes charmes.
A MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY
PENDANT UNE MALADIE DE L'AUTEUR.
Sors de mon sein, fatale maladie.
Dieux des enfers, impitoyables dieux,
N'attentez pas aux beaux jours de ma vie, Ils sont sacrés, ils sont pour Aspasie.
Je vis pour elle et je vis pour ses yeux;
Mais si jamais son amour infidèle
Vient à s'éteindre, ou commence à languir, Ah! c'est alors qu'il me faudra mourir;
De mon trépas reposez-vous sur elle.
Heureusement, Voltaire ne mourut pas.
Voltaire demeura environ trois ans en Angleterre; il a eu le temps
d'apprendre tout le bel esprit de Londres; et quand on est de la compagnie de Bolingbroke, par exemple, on ne manque d'adresser des vers amoureux, quand même ils ne seraient pas plus anglais que ce madrigal à lady Hervey:
TO LADY HERVEY.
Hervey, would you know the passion
You have kindled in my breast?
Trifling is the inclination
That by words can express'd.
In my silence see the lover;
True love is by silence known:
In my eyes you'll best discover
All the power of your own [129].
Les vers à Laura Harley exprimaient à peu près le même
sentiment.
Voltaire fut plus encore le poëte que l'amant d'Adrienne Lecouvreur.
Aussi retrouve-t-on çà et là beaucoup de mauvaises rimes voltairiennes en l'honneur de la princesse. J'ai copié ce quatrain au bas du portrait de mademoiselle Lecouvreur peint par Santerre:
Éloquence des yeux, du geste et du silence, Grand art de peindre l'âme et de parler au cœur, Quand vous embellissiez la scène de la France,
Il était une Lecouvreur.
Voici maintenant une fable amoureuse:
PYGMALION.
A MADEMOISELLE LECOUVREUR.
Certain sculpteur, d'Amour je sais le fait,
En façonnant une sienne statue,
La tâtonnait, tout tâtonnant disait:
Que de beautés! Si cela respirait,
Que de plaisirs! Notez qu'elle était nue.
Bref, dans l'extase, et l'âme tout émue,
Laissant tomber son ciseau de sa main,
Avide, baise, admire et baise encore.
Dans ses regards, dans ses vœux incertains, Des yeux, des mains, de tous ses sens dévore, Presse en ses bras ce marbre qu'il adore, Et tant, dit-on, le baisa, le pressa
(Mortels, aimez, tout vous sera possible),
Que de son âme un rayon s'élança,
Se répandit dans ce marbre insensible,
Qui par degrés devenu plus flexible,
S'amollissant sous un tact amoureux,
Promet un cœur à son amant heureux.
Sous cent baisers d'une bouche enflammée La froide image à la fin animée
Respire, sent, brûle de tous les feux,
Étend les bras, soupire, ouvre les yeux,
Voit son amant plus tôt que la lumière.
Elle le voit, et déjà veut lui plaire,
Craint cependant, dérobe ses appas,
Se cache au jour; dompte son embarras;
En rougissant à son vainqueur se livre,
Puis, moins timide, et souriant tout bas,
Avec transport de tendresse s'enivre,
Presse à son tour son amant dans ses bras, S'anime enfin à de nouveaux combats,
Et semble aimer même avant que de vivre.
ENVOI.
O Lecouvreur, ô toi qui m'as charmé,
Puissent mes vers transmettre en toi ma flamme! Permets qu'Amour pour moi te donne une âme. Qui n'aime point est-il donc animé?
Piron écrivit la même fable à mademoiselle Lecouvreur, mais elle
ne descendit pas de son piédestal pour le poëte bourguignon: elle n'aimait que les poëtes grands seigneurs.
Je ne veux pas, pour la gloire du poëte, transcrire ses vers à
mademoiselle Lecouvreur, quand il lui envoie pour étrennes un manteau de lit:
Recevez, charmante Adrienne,
Recevez ce manteau de lit.
Que de rimes à la marquise du Chastelet:
Un certain dieu, dit-on, dans son enfance, Ainsi que vous confondait les docteurs;
Un autre point qui fait que je l'encense,
C'est qu'on nous dit qu'il est maître des cœurs: Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire, Son règne au moins n'est pas de ce séjour; Le vôtre en est, c'est celui de l'Amour;
Souvenez-vous de moi dans votre empire.
L'esprit sublime et la délicatesse,
L'oubli charmant de sa propre beauté,
L'amitié tendre et l'amour emporté,
Sont les attraits de ma belle maîtresse.
Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien;