Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 72 sur 76

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Le roi Voltaire

II. Poésies Inédites de Voltaire.

II.

POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.

 

Je connais plus de dix volumes de poésies et lettres de Voltaire que

je n'ai vues imprimées dans aucune édition des œuvres de l'illustre poëte. Pourquoi ne pas les publier? pourquoi les publier? les lettres ni les poésies ne changeraient rien à l'esprit ni à la renommée de Voltaire. C'est toujours la monnaie bien frappée de cet or un peu pâle qui renferme si peu d'alliage. Mais cette même monnaie n'enrichirait guère le trésor de Fernex.

Je ne donne ici que les vers et les lettres qui peignent quelques

heures oubliées ou inconnues de la jeunesse de Voltaire. Je n'ai pas tous les autographes de ces pages inédites, je n'ai pour le plus grand nombre que des copies du temps. Mais que ceux qui ne reconnaîtront plus Voltaire me jettent la première pierre.

Je commence par deux franches épigrammes:

J. B. ROUSSEAU.

 

Pauvre Rousseau, vétéran rimailleur,

Comme on te berne, hélas! comme on se moque De tes écrits! que je plains ta douleur!

Des gens de bien la haine réciproque

Était ton lot, mais sur le ton railleur

Tout honnête homme aujourd'hui te provoque. Ton temps n'est plus; l'hiver n'a point de fleur; Quitte la rime, Apollon te révoque:

Il t'aima peintre, et te hait barbouilleur.

 

L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE.

N'a pas longtemps, de l'abbé de Saint-Pierre On me montrait le buste tant parfait,

Qu'onc ne sus voir si c'était chair ou pierre, Tant le sculpteur l'avait pris trait pour trait. Adonc restai perplexe et stupéfait,

Craignant en moi de tomber en méprise;

Puis dis soudain: Ce n'est là qu'un portrait, L'original dirait quelque sottise.

 

Voltaire, qui était du beau monde, ne croyait pas déchoir en

écrivant les billets galants de madame d'Averne au duc d'Orléans. En voici un, à propos d'une ceinture qu'elle avait donnée à ce prince:

 

Pour la mère des Amours

Les Grâces autrefois firent une ceinture;

Un certain charme était caché dans sa tissure: Avec ce talisman la déesse était sûre

De se faire aimer toujours.

Eh! pourquoi n'est-il plus de semblable parure?

De la même manufacture

Sortit un ceinturon pour l'amant de Vénus. Mars en sentit d'abord mille effets inconnus: Vénus, qui fit ce don, ne se vit pas trompée; Aussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée. Les Grâces, qui pour vous travaillent de leur mieux, Ont fait un ceinturon sur le même modèle.

Que ne puis-je obtenir des dieux

La ceinture qui rend si belle,

Pour l'être toujours à vos yeux!

 

Voici des petits vers à La Condamine:

Vos vers servent à me confondre:

Je sens que je ne puis répondre

A votre style séducteur;

C'est en vain que je veux semondre

Le Dieu du peuple rimailleur:

Lui qui m'inspire trop d'ardeur,

A présent me laisse morfondre.

Ma muse, lasse et sans chaleur,

De grands vers ne saurait plus pondre.

Je deviens un sec raisonneur,

Un métaphysique hypocondre,

Avec Pascal un chicaneur,

Un vrai philosophe de Londre.

Et je vous prierai de refondre

Et mon esprit et mon humeur;

Mais ne blâmez jamais mon cœur,

Car sur un œuf ce serait tondre.

 

Je ne sais à qui sont adressés ceux-ci:

Que toujours de ses douces lois

Le dieu des vers vous endoctrine,

Qu'à vos chants il joigne sa voix,

Tandis que de sa main divine

Il accordera sous vos doigts

La lyre agréable et badine

Dont vous vous servez quelquefois.

Que l'Amour encor plus facile

Préside à vos galants exploits,

Comme Phébus à votre style;

Et que Plutus, ce dieu sournois,

Mais aux autres dieux très-utile,

Rende par maint écu tournois

Les jours que la Parque vous file

Des jours plus heureux mille fois

Que ceux d'Horace et de Virgile.

 

Cette jolie épître est datée de la cour de Sceaux:

La paresse froide et muette

N'a point dicté l'œuvre parfaite

Où votre esprit en vers heureux

De votre cœur est l'interprète.

C'est peu pour être un bon poëte

D'être un aimable paresseux;

Que la muse la plus fertile

Joigne l'étude au sentiment:

Ce qui paraît le plus facile

Est écrit difficilement.

Parler juste, avec harmonie,

Avec esprit, sagesse et feu,

C'est un art qui n'est point un jeu;

Un rien qui semble coûter peu

Veut de la peine et du génie.

 

Le dieu qui sait vous captiver,

A tant d'autres peu favorable,

Vous donna ce génie aimable

Avec l'art de le cultiver;

Et guida chez vous sur sa trace

Les devoirs, les plaisirs, les arts.

Cueillant les lauriers du Parnasse,

Arrachant les palmes de Mars,

Soyez et l'Achille et l'Homère,

Et sous les berceaux de Cypris

Chantez plus d'une Briséis;

A plus d'une vous savez plaire.

 

Voici un fragment sans doute détaché d'une lettre du même temps:

Je vois cet agréable lieu,

Ces bords riants, cette terrasse,

Où Courtin, La Fare et Chaulieu,

Loin du faux goût, des gens en place,

Pensant beaucoup, écrivant peu,

Parmi des flacons à la glace

Composaient des vers pleins de feu;

Enfants d'Aristippe et d'Horace,

Des leçons du Portique instruits,

Tantôt ils en cueillaient les fruits,

Et tantôt les fleurs du Parnasse.

Philosophes sans vanité,

Beaux esprits sans rivalité,

Entre l'étude et la paresse,

A côté de la volupté

Ils avaient placé la sagesse.

Où trouver encor dans Paris

Des mœurs et des talents semblables?

Il n'est que trop de beaux esprits,

Mais qu'il est peu de gens aimables!

 

C'est une note qui résonne souvent sur le clavecin de cette muse

familière.

Nous arrivons aux amoureuses:

A MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.

Si ton amour n'est qu'une fantaisie,

Qu'un faible goût qui doit passer un jour,

Si tu m'as pris pour me quitter, Sylvie,

Cruelle, hélas! que je hais ton amour!

Ton changement me coûtera la vie.

Viens dans mes bras te livrer sans retour, Que tes baisers dissipent mes alarmes,

Que la fureur de tes embrassements

Ajoute encore à mes emportements,

Que ton amour soit égal à tes charmes.

 

A MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY

PENDANT UNE MALADIE DE L'AUTEUR.

 

Sors de mon sein, fatale maladie.

Dieux des enfers, impitoyables dieux,

N'attentez pas aux beaux jours de ma vie, Ils sont sacrés, ils sont pour Aspasie.

Je vis pour elle et je vis pour ses yeux;

Mais si jamais son amour infidèle

Vient à s'éteindre, ou commence à languir, Ah! c'est alors qu'il me faudra mourir;

De mon trépas reposez-vous sur elle.

 

Heureusement, Voltaire ne mourut pas.

Voltaire demeura environ trois ans en Angleterre; il a eu le temps

d'apprendre tout le bel esprit de Londres; et quand on est de la compagnie de Bolingbroke, par exemple, on ne manque d'adresser des vers amoureux, quand même ils ne seraient pas plus anglais que ce madrigal à lady Hervey:

TO LADY HERVEY.

Hervey, would you know the passion

You have kindled in my breast?

Trifling is the inclination

That by words can express'd.

In my silence see the lover;

True love is by silence known:

In my eyes you'll best discover

All the power of your own [129].

 

Les vers à Laura Harley exprimaient à peu près le même

sentiment.

Voltaire fut plus encore le poëte que l'amant d'Adrienne Lecouvreur.

Aussi retrouve-t-on çà et là beaucoup de mauvaises rimes voltairiennes en l'honneur de la princesse. J'ai copié ce quatrain au bas du portrait de mademoiselle Lecouvreur peint par Santerre:

 

Éloquence des yeux, du geste et du silence, Grand art de peindre l'âme et de parler au cœur, Quand vous embellissiez la scène de la France,

Il était une Lecouvreur.

 

Voici maintenant une fable amoureuse:

PYGMALION.

A MADEMOISELLE LECOUVREUR.

Certain sculpteur, d'Amour je sais le fait,

En façonnant une sienne statue,

La tâtonnait, tout tâtonnant disait:

Que de beautés! Si cela respirait,

Que de plaisirs! Notez qu'elle était nue.

Bref, dans l'extase, et l'âme tout émue,

Laissant tomber son ciseau de sa main,

Avide, baise, admire et baise encore.

Dans ses regards, dans ses vœux incertains, Des yeux, des mains, de tous ses sens dévore, Presse en ses bras ce marbre qu'il adore, Et tant, dit-on, le baisa, le pressa

(Mortels, aimez, tout vous sera possible),

Que de son âme un rayon s'élança,

Se répandit dans ce marbre insensible,

Qui par degrés devenu plus flexible,

S'amollissant sous un tact amoureux,

Promet un cœur à son amant heureux.

Sous cent baisers d'une bouche enflammée La froide image à la fin animée

Respire, sent, brûle de tous les feux,

Étend les bras, soupire, ouvre les yeux,

Voit son amant plus tôt que la lumière.

Elle le voit, et déjà veut lui plaire,

Craint cependant, dérobe ses appas,

Se cache au jour; dompte son embarras;

En rougissant à son vainqueur se livre,

Puis, moins timide, et souriant tout bas,

Avec transport de tendresse s'enivre,

Presse à son tour son amant dans ses bras, S'anime enfin à de nouveaux combats,

Et semble aimer même avant que de vivre.

 

ENVOI.

O Lecouvreur, ô toi qui m'as charmé,

Puissent mes vers transmettre en toi ma flamme! Permets qu'Amour pour moi te donne une âme. Qui n'aime point est-il donc animé?

 

Piron écrivit la même fable à mademoiselle Lecouvreur, mais elle

ne descendit pas de son piédestal pour le poëte bourguignon: elle n'aimait que les poëtes grands seigneurs.

Je ne veux pas, pour la gloire du poëte, transcrire ses vers à

mademoiselle Lecouvreur, quand il lui envoie pour étrennes un manteau de lit:

 

Recevez, charmante Adrienne,

Recevez ce manteau de lit.

 

Que de rimes à la marquise du Chastelet:

 

Un certain dieu, dit-on, dans son enfance, Ainsi que vous confondait les docteurs;

Un autre point qui fait que je l'encense,

C'est qu'on nous dit qu'il est maître des cœurs: Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire, Son règne au moins n'est pas de ce séjour; Le vôtre en est, c'est celui de l'Amour;

Souvenez-vous de moi dans votre empire.

 

L'esprit sublime et la délicatesse,

L'oubli charmant de sa propre beauté,

L'amitié tendre et l'amour emporté,

Sont les attraits de ma belle maîtresse.

Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien;