Le roi Voltaire

Arsène Houssaye · Chapitre 52 sur 76

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Le roi Voltaire

IX. Le Peuple de Voltaire.

IX.

LE PEUPLE DE VOLTAIRE.

 

Si Voltaire avait des courtisans et des flatteurs, il avait aussi son

peuple. Quiconque avait souffert était admis dans le royaume de son intelligence. Ce peuple, c'était les opprimés, les malheureux, les torturés, tous ceux qui errent dans le ciel de l'histoire avec une plaie au flanc, morts ou vivants, qu'importe! Pour l'homme de génie comme pour Dieu, tout existe dans un présent éternel.

Pendant que le roi Louis XV jetait aux sultanes de son sérail le

mouchoir brodé aux armes de la France, le roi Voltaire veillait, armé de la raison, pour le règne de la justice.

En 1761, un coquin perdu de débauches, Marc-Antoine Calas,

revint chez son père, non pas comme l'enfant prodigue pour renaître à une vie nouvelle après le festin du veau gras, mais pour terminer par le suicide une existence qu'il n'avait pas le courage de porter plus longtemps. Le père était protestant; c'était un beau vieillard qui vivait en Dieu, adoré dans sa famille, et qui, âgé de près de quatre-vingts ans, n'avait jamais eu qu'un chagrin: son fils Marc-Antoine. Son premier fils s'était converti au catholicisme; le vieux Calas l'avait aimé catholique comme il l'eût aimé protestant. Un magistrat fanatique, ennuyé de n'avoir rien à condamner, s'imagina que le père avait tué son second fils pour l'empêcher à son tour de se faire catholique; et du premier coup on jette toute la famille dans un cachot. Le père paralytique, la mère à moitié folle de douleur, le fils qui proteste au nom du Dieu des chrétiens, la sœur, déjà mère de famille, la petite sœur qui est à la veille de ses noces. Ce n'est pas tout. On met sur la tête du débauché la couronne du martyre; on lui met à la main une branche de palmier; on lui met dans l'autre la plume qui devait, assure le magistrat, écrire son abjuration. La confrérie des pénitents blancs, pour finir la comédie, vient chanter la messe des morts pour le repos de l'âme de ce saint improvisé.

Cependant on interroge le vieillard, on interroge sa femme, on

interroge ses enfants. Tous répondent par des larmes, «Ce sont vos larmes qui vous accusent,» disent les magistrats. On menace de mettre toute la famille à la question; mais les quatre-vingts ans du père le sauvent, lui et les siens, de la torture. En vain la vérité crie de toutes ses forces: les juges veulent des coupables. Calas est condamné au supplice de la roue, sa femme et ses enfants sont bannis de France.

Où iront-ils? Il n'y a maintenant qu'un homme de toute cette nation

qui daignera leur ouvrir sa porte, les appuyer sur son cœur et défendre leur cause. Le père a subi le supplice de la roue, mais il faut sauver sa mémoire. A cette famille, riche hier, aujourd'hui frappée de toutes les misères, il faut lui rendre son bien et son honneur.

Allons, Voltaire, c'est à toi d'écrire le dernier mot de cette tragédie

de Calas qui comptera dans tes œuvres bien plus qu'Œdipe, bien plus que Mahomet, bien plus que Zaïre.

Voltaire passa trois années de sa vie à demander justice; la justice

vint enfin. Ce fut un beau spectacle que le jour où la France déclara, aux applaudissements de Paris et du monde, que la cause que Voltaire avait prise contre la justice était la cause de la justice. Calas fut déclaré innocent; on réhabilita sa mémoire; sa famille proscrite rentra dans sa patrie et dans ses biens. En outre, le ministre du roi Louis XV, qui était ce jour-là le ministre du roi Voltaire, donna cent mille livres à cette malheureuse famille pour payer le crime du parlement du Languedoc.

Durant ces trois mortelles années, Voltaire vécut tout entier dans

cette cause célèbre. Il se reprochait comme un crime ses moindres sourires. Si la lumière ne s'était pas faite, il n'eût pas survécu à cette iniquité. Quand plus tard, à son dernier voyage à Paris, il entendait dire autour de lui: «C'est l'auteur de la Henriade, c'est le sauveur des Calas,» il pensait avec raison que l'homme l'emportait de beaucoup sur le poëte.

Après les Calas ce furent les Sirven, seconde édition de la même

tragédie, moins le dénoûment tragique. Voltaire triomphe encore. Mais Voltaire ne fut pas toujours écouté. On comprit en France que si on laissait faire le roi de Fernex, il allait renouveler l'édit de Nantes. Les cris de douleur que Voltaire poussait depuis longtemps déjà à tous les anniversaires de la Saint-Barthélemy, il les poussa bientôt, plus désolé que jamais, devant le supplice du chevalier de La Barre, un jeune homme de vingt ans qui avait méconnu, après souper en folle compagnie, la divinité du Christ dans ses images; qui, le matin, pendant qu'on le coiffait, avait chanté un refrain irréligieux. Cette fois, ce fut le parlement de Paris qui donna tort à Voltaire, en consacrant la condamnation de cet enfant gâté qui avait commis un autre crime, le crime d'avoir lu Voltaire.

Le chevalier de La Barre demanda grâce à Louis XV, qui fit le signe

de la croix par la main de madame du Barry et qui fut impitoyable, dans la crainte du Dieu vengeur. L'enfant subit la question,—lui qui n'avait rien à dire;—on lui arracha la langue,—cette langue qui avait osé chanter quelques chansons impies de l'abbé de Grécourt, de l'abbé Voisenon ou de l'abbé de Bernis,—et on le décapita,—et on le

brûla dans un feu de joie [72].

Ce fut un cri d'horreur qui retentit dans toute la France, qui monta

jusqu'au ciel et qui rouvrit la blessure du Fils de Dieu.

Calas avait quatre-vingts ans et le chevalier de La Barre n'en avait

pas vingt. «On s'est indigné pendant un jour, mais on est allé le soir à l'Opéra-Comique.»

Voltaire ne fut jamais plus éloquent qu'en se faisant l'avocat des

pauvres et des sacrifiés. A-t-on oublié sa lettre à l'évêque

d'Annecy[73]?

Le trait le plus frappant de Voltaire, c'était le sentiment de la justice.

Cet homme, dont le cœur était dans la tête, ne s'attendrissait point sur des chimères; mais toute violation du droit, tout outrage à l'humanité lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges. Ce qu'il y avait de plus sensible chez lui, c'était la raison, une raison droite, tolérante pour les faiblesses humaines, inexorable pour les institutions fondées sur l'erreur ou sur la barbarie. Ses sympathies ne connaissaient aucune limite de sectes ni d'écoles: sa charité était universelle. Il eût détaché Jésus de la croix simplement parce qu'il le croyait le fils de l'homme; il eût arrêté la main qui présentait la coupe à Socrate; il eût éteint le bûcher de Jean Huss, en prouvant aux bourreaux que le bûcher brûle et n'éclaire pas; il eût dit aux moines qui serraient les jambes de Campanella dans des bottes de fer: «Est-ce ainsi que vous croyez apprendre au genre humain à marcher droit?» Il eût dit à la sainte inquisition examinant Galilée: «Que vous importe le mouvement de la terre, si c'est dans le ciel qu'elle tourne?» Il eût fait rougir les juges de Savonarole et ceux de Jordano Bruno, en leur demandant s'ils croyaient éteindre le soleil en lui jetant des pierres. Il eût dit à Calvin rôtissant Servet: «Quelle est cette liberté d'examen qui n'échappe au feu que pour allumer le feu?»

Parmi ce peuple de victimes il avait des sujets préférés, c'étaient

ceux dont la blessure saignait encore: les ombres de la Saint-Barthélemy. Dès qu'il sut lire, il s'indigna de toutes ses larmes et de toutes ses colères contre les sanglantes matines. Le marquis de Villette raconte que tous les ans Voltaire éprouvait un accès de fièvre le jour anniversaire de ce lugubre massacre. Peut-être l'auteur de la Henriade avait-il pris trop de café: il eût pu se contenter de la fièvre de l'indignation; celle-ci du moins était sincère. Non content d'imprimer le sceau de la réprobation aux auteurs de cette nuit sanglante, il a, ce qui est mieux encore, consolé les morts en les enveloppant du linceul de la gloire. Ces spectres vengeurs qui ont secoué l'anathème sur l'agonie de Charles IX passaient sur la tête de Voltaire en le bénissant. Coligny saluait cette majesté enfermée à la Bastille, Voltaire premier et dernier du nom. Les morts ne saluent que ce qui est immortel. C'est à la Bastille que Voltaire, qui n'avait ni plume ni encre, alignait ces vers sur les pages encore blanches de son esprit:

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris, Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris, Le fils assassiné sur le corps de son père, Le frère avec la sœur, la fille avec la mère, Les époux expirants sous leurs toits embrasés, Les enfants au berceau sur la pierre écrasés. Du haut de son palais excitant la tempête, Médicis à loisir contemplait cette fête;

Ses cruels favoris, d'un regard curieux,

Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux; Et de Paris en feu les ruines fatales

Étaient de ces héros les pompes triomphales. Que dis-je! ô crime! ô honte! ô comble de nos maux! Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux, Poursuivant des proscrits les troupes égarées, Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées.

 

Une chose manque à Dante, c'est l'attendrissement. Je n'aime

point son Virgile contemplant d'un œil sec les mystères et les profondeurs de la souffrance éternelle. Voltaire, lui, a, sous le masque du sourire plissé et grimaçant, le cœur de sainte Thérèse: il aime les damnés de l'histoire, il plaint les démons. Si sa tendresse n'est pas drapée dans la poésie, elle n'en est que plus vraie et plus profonde. L'émotion de Voltaire ressemble à celle du volcan qui jette rarement des larmes parmi la cendre et le feu, mais ce sont des larmes brûlantes.

On a beaucoup parlé de l'esprit de Voltaire, mais on n'a pas assez

dit que cet esprit était une arme, l'arme de la raison et de la justice. Ses railleries ne tuaient que de fatales erreurs ou de mauvaises actions. Quant aux méchants, il les blessait pour les guérir. Je ne découvre dans ses écrits qu'un genre de haine implacable, la haine du mal, la haine des lois sanguinaires, la haine du supplice immérité ou des châtiments qui rendent la victime intéressante en dépassant la limite de l'expiation.

Si Voltaire n'eût été que poëte et écrivain, il eût pu éblouir le monde

par les qualités inépuisables de sa nature; mais il n'eût point régné comme il l'a fait sur toute l'Europe. Son signe à lui, ce qui l'isole— dans les hauteurs étoilées—même des autres grands hommes, c'est d'avoir personnifié son temps, d'avoir été la couronne de la révolution naissante. Voltaire ne croyait point aux incarnations, il avait tort: la société de 89 s'était faite homme dans cet adversaire ardent de tous les abus, de toutes les violences, de tous les mensonges. Les prisonniers de la Bastille étaient son peuple; les vainqueurs qui prenaient la Bastille étaient son peuple encore. Les cahiers du tiers état, c'était Voltaire qui les avait rédigés, au style près. Toutes les réclamations légitimes des campagnes et des villes avaient été visées par lui. Nous Voltaire, roi de France par la grâce de la raison publique, nous avons lu et approuvé... Il n'apposait son veto que sur l'injustice ou sur l'erreur.

Il comptait autant de sujets que de malheureux, et il en comptait

dans toutes les classes de la société, car l'ancien régime pesait sur toutes les têtes. De l'esprit, Voltaire le répandait à flots; des fleurs, il en jetait partout, mais son œuvre littéraire recouvrait une mission plus sérieuse. Il marchait sur le feu, parmi les cendres d'une société qui se bouleversait. C'était le roi de la destruction, mais de la destruction intelligente, qui abat d'une main et qui reconstruit de l'autre.

Ses triomphes furent des fêtes pour l'humanité.

Le 5 février 1778, un de ces beaux jours d'hiver qui sourient

quelquefois aux vallées de la Suisse, Voltaire oublie son grand âge; il secoue la neige des ans, il se coiffe de sa perruque poudrée, prend sa canne à pomme d'or et s'achemine vers Paris. Le 10, à trois heures et demie de l'après-midi, la grande nouvelle se répand par toute la ville: «Voltaire est arrivé!» Toute la population s'émeut comme un seul homme. Le quai des Théatins est encombré d'une multitude immense. Les voitures ne circulent plus; le peuple qui stationne refoule le peuple qui accourt. Le roi de la pensée trône dans l'hôtel Villette, en face du palais des Tuileries désert. Chaque fois que Voltaire se montre à la fenêtre, les acclamations retentissent jusque sur les ponts, jusque sur l'autre rive du fleuve. Voltaire règne, il règne sur la ville et sur la cour. Toutes les classes de la société, la noblesse, le clergé, le tiers état, concourent à ce triomphe, car Voltaire a des amis dans tous les ordres. Mais au milieu de cette foule mêlée, qui se distingue le plus par la ferveur de son admiration et ses cris de «Vive Voltaire!» qui se presse autour de la voiture pour dételer les chevaux? qui traîne le triomphateur? Des hommes aux bras nus. Qui répand des fleurs sur la route? ceux qui ne connaissent de la vie que les épines.

Le dieu de la pensée est salué, acclamé, béni par ceux qui ne

savent pas même lire. Un instinct électrique leur révèle que le génie des lumières est aussi l'étoile du peuple. Quiconque a pleuré, souffert, espéré, se console dans l'ovation de ce vieillard, penché comme un roseau, caressé par le souffle de cette tempête qui va déraciner le grand chêne de la monarchie. Le buste de Voltaire est couronné sur tous les théâtres; mais sa vraie couronne à lui, c'est le peuple qu'il éclaire depuis plus d'un demi-siècle. Qu'adore dans le patriarche de Fernex cette multitude émue jusqu'aux larmes, jusqu'au délire? L'intelligence, sans doute. Mais le monde a vu passer l'intelligence sous les traits de Descartes, de Pascal et d'autres philosophes, sans se livrer à de semblables transports. Les préjugés? D'autres les ont combattus avec le même courage, sinon avec la même force et avec le même esprit. Les abus? D'autres les ont dénoncés. L'erreur? Fontenelle lui-même avait ri de cet enfant en cheveux blancs. Non, il faut le dire: ce que le peuple aimait dans Voltaire, c'était la bonté.

Oui, ce malicieux vieillard était bon jusque sous sa raillerie la plus

mordante. Son indignation était le cri de la tolérance irritée. Il ne voulait pas la mort de ses ennemis: il voulait qu'ils vissent clair et qu'ils apprissent à raisonner. Les tirades de ses tragédies, froides aujourd'hui comme des brûlots éteints, ont éclairé dans le temps sans blesser personne,—si ce n'est l'ignorance. Voltaire n'a pas seulement préparé la Révolution française: il l'a adoucie,—au moins dans le début,—en désarmant la résistance des classes privilégiées. Quand, la nuit du 4 août, l'Assemblée nationale donna au monde l'exemple d'un sacrifice unique dans l'histoire, c'est que l'âme de Voltaire avait passé par ses écrits dans l'âme de la noblesse et du clergé.

Le peuple de Voltaire, c'était tout le monde, comme le peuple de

Dieu.