Le thé chez Miranda
Chapitre VIII
Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentées l’enfilade des tribunes vides. Et la pelouse pâlotte. Doriaste éprouve son épée. Le mari enlève ses manchettes et, fébrile, ne parvient pas à boutonner son gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent glauques; ses cheveux gris sont tout ébouriffés et, dans sa figure, les rides frissonnent.
Le jeune homme remarque qu’il le gêne à l’examiner ainsi. Lui-même se sent très vigoureux, un robuste mâle, et il se compare en soi aux héros écossais de Walter Scott; et son épée, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l’accapare le soin de prévoir quelles seront les premières passes. Et les préparatifs ne se terminent pas. Les témoins causent sans agir.
Un léger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d’appréhensions vagues qui, subrepticement, l’envahissent, il s’intéresse aux passants matineux, groupés proche. Il y a un garçon boucher robuste, les hanches enveloppées de toiles sanglantes, la tête fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquiètement. Sur la route, près le moulin, un maraîcher arrête sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l’averse. Et les témoins:—Allez, messieurs!
La figure verdâtre du noble perçue à travers le très rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se dérobe, et repasse, et remonte, menaçante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.
Doriaste s’encolère impatiemment; son amour-propre se blesse à chacune de ses bottes parée. La sensation d’un coup violent et froid dans le coeur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l’écraser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure à gauche. Naît un calme doux. Vers l’infini, une lueur pâlotte, fulgure, diminue, s’éteint.