Le thé chez Miranda
Chapitre III
Au Sphinx, dans la salle de rédaction, Paul Doriaste narre en plaisantant son duel du matin.
—Mais pas du tout; je sais à peine comment cela se fit. Vergex s’est reculé: il avait une grande égratignure là, au biceps. Alors j’ai abaissé mon épée.
—Et en refrain, une gibelotte délicieuse.
—Où ça?
—A la Cascade, parbleu. Le patron m’a dit qu’il allait faire installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J’ai vu le plan.
—Il est fumiste ce Doriaste! Et vous êtes amis tout de même.
—Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus.
Un monsieur très chauve s’exclame en déposant un journal sur la table drapée de vert.
—Eh bien, il va être content Caufières.
—Le témoin de Vergex? interroge Doriaste.
—Lui-même. Je ne sais si c’est une coquille ou une méchanceté de Macette, dans le compte rendu de l’Éclair on a supprimé l’a de son nom. Voyez.
—Cufières, Cufières, ça fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-là.
—Du coup, sa maîtresse va le lâcher.
—Il a une maîtresse?
—Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule.
—Il couchait avec?
—Dame, une maîtresse?… généralement! Il prenait ses repas chez elle. C’est un garçon pratique, ça lui économisait les restaurants.
—Ah! il couchait… Eh oui! je suis bête, répond Paul.
Et l’image de Marceline qu’il n’a vue depuis le concert se dresse en sa mémoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une chronique.
—Monsieur, vient lui dire le garçon, tandis qu’il achève un paragraphe, il y a une dame pour vous dans le salon.
Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre l’enveloppe de plastiques roideurs.
L’émotion rend Doriaste tout tremblant, et, pour éviter à Marceline l’embarras de parler:
—Que vous êtes bonne! Vous vous intéressez donc à moi!
—J’avais craint qu’il ne vous fût arrivé quelque malheur.
—Vous ne m’en voulez plus alors?
—Si.
L’humidité profonde de son regard mire le visage du jeune homme.
—Je m’en vais, maintenant, dit-elle.
—Moi aussi, je m’en vais. Me permettez-vous de vous accompagner?
—Oh! non. D’abord je craindrais de vous déranger; et puis, si j’étais vue…
Et le ton de ces paroles prouve qu’elle se soumet à lui, repentante. Il commande en cachette un coupé de remise. La conversation butine sur des banalités vagues; et il exerce son esprit à inventer de quelconques traîtrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la rue Drouot étroite, où le monde grouille, elle n’ose s’arrêter longtemps pour se défendre de monter en voiture. Près elle un vieux monsieur bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste, doucement, l’amène jusque sur les coussins.
—Ce n’est pas bien, fait-elle.
Au capitonnage elle s’adosse, les yeux perdus en quelque infini souvenir.
Du duel, il parle. Peu à peu elle lui sert de discrètes exclamations. Il invente des détails, il énumère des dangers. Insinuant que le vrai motif de cette rencontre n’est pas celui publié par les gazettes, il se pose en redresseur de torts, il lâche ses indignations contre la canaillerie de certaines gens. Puis il se piédestale sceptique, rassasié de vie, de choses, d’êtres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les bonnes pensées qui retrempent et encouragent. Mais, après son abandon, il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose, subitement, lui prédit qu’elle reviendrait, et il s’est défendu pour pouvoir l’aimer, l’adorer, lui poser un baiser.
Elle le laisse prendre si froidement qu’il se reproche l’avoir pris. Et cependant il questionne si elle l’aime un peu. Très bas, elle affirme «oui». Et sa main, sa longue main gantée se crispe sur les doigts de Doriaste.
Devant la maison du chroniqueur le coupé s’arrête. En gentilhomme heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcèle: la blanchisseuse n’a peut-être point rapporté les serviettes fines.
Mais déjà, dans la lumière blonde du soleil automnal, Marceline s’éloigne grave.
Lui murmure: «Ah! non, pas de lapin, ma vieille!» Comme il l’a rejointe, comme il la supplie, elle révèle son mari, courageux militaire, officier de la Légion d’Honneur. Le tromper serait lâche tant il se confie en elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture. Toute rose elle s’anime, parlant haut presque. Les grands mots «honneur», «paroles engagées», passent entre ses lèvres avec des sons sévères, superbes.
Il est convaincu; il l’estime pour ces reproches. Il prévoit vilipendé, moqué ce mari, un brave homme. Et c’est en lui une déchirante lutte entre son amour paroxysé par le goût du baiser conquis, par les longs frôlements en voiture, et l’hésitation à commettre une infamie. Mais s’impose l’idée soudaine qu’elle blague peut-être, que tout cela est manège pour accroître la valeur de sa défaite. Alors il ruse:
—Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et pourtant vous m’aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire.
L’un l’autre ils se crispent encore leurs mains enlacées; et, de cette partielle étreinte, un énervement délicieux jaillit jusqu’au fond de lui-même. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant. Rue pâlement ensoleillée; trottoirs gris perle, propres; l’activité calme de la grande ville dévale avec les passants muets. Si régulièrement palpite le tapage qu’il semble la respiration d’une personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une légère ondulance aux bâches rayées des boutiques. Sur le visage mat de Marceline deux larmes qu’elle essuie vite.
Lui, très ému, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient sincères. Irrévocablement il l’aime.
—Tenez, demande-t-il, je vous jure d’être raisonnable. Mais je voudrais vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de mon intérieur. Il me semble qu’ensuite votre image y demeurerait toujours. Sans cesse je l’y pourrais adorer et je serais heureux. Votre souvenir revêtirait auprès de moi une forme plus réelle. Vous seriez comme un délicat fantôme, chérie, visible toujours et vous laisseriez une ombre parfumée de vous sur les choses que vous auriez touchées. Et vous seriez là, jusque ma mort, pour me garantir des désespérances. Venez, voulez-vous?
Elle s’arrête de pleurer. Des gens qui marchent la dévisagent avec des mines pitoyantes ou ironiques. Elle s’en trouve confuse et se laisse conduire.