Le thé chez Miranda

Jean Moréas · Chapitre 34 sur 42

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Le thé chez Miranda

Chapitre V

La Seine est noire… Il y grelotte des bigarrures de lumière diffuse.

Lui, va le long des quais.

Dans sa fièvre, il arrache une à une les parties de son costume et les jette par-dessus le parapet.

Bientôt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule félicité de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l’impossible, décrire et imiter l’inconnu? Insanité! Et sans le travail, son existence est sans but, puisqu’il n’en peut jouir.

Jusqu’au loin, s’alignent, en file, des rangées de tonneaux, des tas de pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de lampadaires, le falot vert d’un fiacre qui semble glisser sur le garde-fou.

Se tuer c’est imposer la douleur sans fin à un être excellent, une mère qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande à son fils pardon d’avoir produit.—Il ne peut mourir.

Des rues étroites se percent entre les pâtés de bâtisses neuves. Paul Grimail en aperçoit une plus éclairée: la lanterne d’un bouge rayonne avec son numéro énorme, ombrant les vitres.

 

Cinquième Soirée

 

Au pied de la montagne à la chevelure frondante, la villa blanche et enguirlandée.

Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant,—tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,—la blanche et enguirlandée villa se pose.

La nuit est pâle d’étoiles.

L’air torride est tout embaumé de la sève des branches frondantes de la forêt, et de l’arome des rhododendrons, et de la saveur des mûres.

Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,—tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,—la villa se pose.

La nuit est pâle d’étoiles.

La rue close de baraques foraines s’aveugle de lumière, s’assourdit de claquements de fouet, de cris et de sonnailles.

Là-bas, par-dessus les toits ardoisés, l’orchestre du casino clangore.

Là-bas, dans l’obscurité humide de l’allée, on entend le gave qui saute le barrage…

Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et enguirlandée villa.

L’air torride embaume la sève de la forêt, l’arome des rhododendrons, la saveur des mûres.

Des fouets qui claquent.

Des sonnailles qui tintinnabulent.

Des roues qui roulent.

Des cuivres qui clangorent.

De l’eau qui bruit.

La nuit est pâle sur la villa aux guirlandes…

En robe claire à pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles aux oreilles.