Le thé chez Miranda

Jean Moréas · Chapitre 26 sur 42

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Le thé chez Miranda

Chapitre IV

Quelques jours après. Vers neuf heures du soir. Ils se trouvent en tête à tête dans le petit boudoir chaud comme un nid, devant le feu pétillant parmi les chenets. Fernand regarde sa femme qui lit un volume de Feuillet: très pâle, à la lueur tamisée de la lampe, son corps se dessine amoureusement sous la soie du peignoir clair à bouffettes roses. On voit le bras blanc jusqu’au coude. Les cheveux longs et soyeux traînent négligemment sur ses épaules. Le pied,—bas noir et mule blanche,—frétille nerveusement sur un pouf en tissu du Daghestan. Fernand la regarde toujours et la trouve gentille à croquer. Il se sent un appétit d’enfer et pourtant son estomac refuse toute nourriture.

—Nom d’un chien! pense-t-il, il faut que cela finisse. Tout ça, c’est de l’appréhension. Puis, il me semble qu’après ma victoire de l’autre nuit, à l’hôtel Saint-Baume, je serais bien bête de ne pas essayer…

Il essaya…

Bernique!

Alors il se mit dans une fureur de fauve: il allait et venait par la chambre, sacrant comme un goujat, se campant fièrement devant la haute glace, retroussant les pointes féroces de ses moustaches, bombant son torse.

Il alluma un gros cigare, et,—tel un maroufle sur un sofa de bouge,—il se vautra sur un canapé.

Là, d’un air d’indifférence, avec des ricanements, il dit, entre deux bouffées de cigare:

—Tu sais, ma chère, c’est absolument ridicule, et je tiens à te dire une fois pour toutes que c’est de ta faute.

Blanche lança un rire aigu plein de mépris.

Il reprit tranquillement, sans se laisser déconcerter:

—Oui, c’est de ta faute, je le répète; j’ai des preuves certaines que je ne suis pour rien dans le désagrément qui nous arrive; des preuves, entendez-vous, madame!

Il prononça le mot preuves en appuyant, avec un sourire fat.

Elle eut un haussement d’épaules, sans répondre. Alors il se leva et sortit en sifflant un air d’opérette.

Après le départ de son mari, Madame de Lorn laissa éclater ses sanglots et ses pleurs: dire qu’elle avait espéré le bonheur entre les bras de cet homme! Où sont ces rêves bleus, ces illusions aux ailes d’or! Des querelles, des injures même. Et dire qu’ils venaient de se marier à peine! Quel enfer! Comment finirait-elle cette situation aussi lugubre que grotesque? C’était sa faute, disait-il, sa faute à elle? L’imbécile! Sa faute! Pourquoi? Elle était jolie, vraiment jolie, et désirable! Oh! c’était trop fort! Elle avouerait tout à sa mère, elle se séparerait. Non. Elle le rendrait plutôt ridicule. Elle se laisserait courtiser, courtiser jusqu’au bout, par le vicomte de Cazal, qui avait demandé autrefois sa main, ou par Monsieur Maffei, ce jeune diplomate italien si joli garçon. Oui, mais c’est qu’elle l’aimait toujours, et quand même ce grand diable d’homme avec ces moustaches fines, sa main aristocratique, ses yeux qui vous allaient droit au coeur. Oh! si ça pouvait s’arranger! Comme elle vivrait heureuse entre ses bras! Le posséder, le posséder complétement une semaine, et puis mourir! Et elle sanglotait, sanglotait à fendre l’âme, la pauvre petite, et elle pleurait, pleurait toutes les larmes de son corps.

Soudain, un objet blanc, tranchant sur le fond brun du tapis, attira son regard. C’était une carte de visite. Elle la ramassa et lut:

Madame la Baronne de Saint-Baume, Rue…… nº…

La baronne de Saint-Baume! Ce nom ne lui était pas inconnu. Où diable avait-elle entendu parler de cette femme? Mais oui. C’est son oncle, le marquis de Matas, ce vieux gâteux qui racontait des choses si inconvenantes devant les jeunes filles. C’est lui qui parlait souvent de Madame de Saint-Baume, quand il allait dîner chez ses parents. Elle se rappelait maintenant. Sa mère se montrait très scandalisée toutes les fois qu’on entamait cette conversation.

Elle sentit son coeur saigner. La jalousie l’étreignit de ses griffes. Puis, une idée subite lui traversa l’esprit et elle sourit malicieusement.

—C’est à essayer, pensa-t-elle. Qui sait? Mon bonheur est là, peut-être.