Le thé chez Miranda
Chapitre VII
En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d’escrime. La clarté discrète qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan où gît la chemise de soie qu’il endossera demain matin pour se battre. Des mélancoliques lueurs.
Et il vérifie par mémoire s’il n’oublia aucune des courses à faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coûtera encore cent francs. Ses calculs, qu’il les fasse et refasse, atteignent inévitablement ce total.
Jusque la fin du mois il sera contraint à vivre chichement. En somme, il dépensa beaucoup pour cette liaison: dîners et fleurs, parties de campagnes et théâtres, voyages et voitures de remise, duel. Il eût à ce prix entretenu trois grisettes pendant le même nombre de semaines. Mais que d’heures exquises passées avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l’attendrit: toute la journée il y songea tristement. Marceline s’évoque en visions délicieuses de charme et de bonté; et ces visions se dissipent et renaissent… Ou bien, qui sait, peut-être, la finaude a-t-elle déjà reconquis l’époux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l’aimer. Car elle est forte en volonté, même son amant, jamais ne put connaître ce qu’elle pensait…
Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura versé son sang pour elle: et la charmeuse blonde s’exaltera en faveur de la victime. N’est-ce pas un premier duel et son auréole de bravoure qui la conquit. Au contraire, s’il blesse le mari, elle l’aimera pour son triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connaît.
Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les feintes apprises. Sans doute l’adversaire aura le jeu sec de l’armée et l’épée théorique. Par ce dégagé il lui joindra la poitrine, le ventre par cet autre. Et s’il commet la sottise de se découvrir par un coupé, on lui ménage certaine riposte…
Puis, défile le rappel de ses combats d’honneur, Cluseret faillit le transpercer il y a deux ans… Si le mari de Marceline le tuait? Non, c’est une chose rare ces accidents. D’ailleurs, il aura mené joyeuse vie ces cinq dernières années. Que de maîtresses, mes enfants, que de cocus et quelles noces!…
La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phénomènes. Ou, avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d’êtres minuscules qui naissent de la décomposition; et la mort ce sera la vie infiniment multiple, avec toutes les douleurs, atténuées pourtant, et mises au point psychologique de ces larves. Quelle destinée: des joies et des désespoirs de microbes!
La mort, est-ce la négation absolue? L’inconcevable, alors? Car, si l’absolu se pouvait concevoir, il s’établirait un rapport entre lui et le concevant, c’est-à-dire que l’absolu serait relatif, proposition contradictoire. Oh! stupidité immense des hommes.
Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie béate, sur l’absolu inconnaissable…
Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures à dormir; et le sommeil s’impose absolument nécessaire pour se trouver dispos le matin. Au reste, il est très calme, très brave. Une dernière fois Doriaste mime dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s’y peut fier décidément, et, comme il ne se découvre jamais…
Et il s’estime un très chic type: des amours, des duels, du talent et une complète indifférence pour les hochets de gloire.