Le thé chez Miranda

Jean Moréas · Chapitre 10 sur 42

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Le thé chez Miranda

Chapitre IX

… Dans le Sphinx, l’article de première colonne intitulé: Paul Doriaste, est encadré de noir.

 

LE LÉVRIER

I

Depuis la mort de son mari,—il y aura un an vienne la vendange,—la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsolée dans le vieux château tristement assis au bord de l’étang. Servie par des domestiques taciturnes, assistée par son confesseur qui lui prêchait, mais en vain, la résignation évangélique, elle passait sa vie à pleurer son bonheur irrévocablement évanoui, le coeur percé de sept glaives.

De haute lignée et d’une beauté fine de pastel ancien, elle s’était mariée un peu tardivement, à vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d’une trentaine d’années, galant à la mode exquise d’autrefois, amateur enragé de vénerie, vrai gentilhomme français et point anglomane. Courtisée plus que toute autre, à cause de son rang et de sa beauté, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irréprochable décourager la fatuité des hommes et désarmer la médisance des femmes.

Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement moulée, la glaciale indifférence pour les amoureuses extases, de son homonyme l’antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les veines et trop d’orgueil et de dévotion dans l’âme pour se salir d’adultère, elle préféra tuer littéralement son mari par ses caresses inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d’affres et de délices: les flambeaux de l’amour brûlèrent jusques à la torchère autour d’un catafalque. Elle le regarda s’éteindre, le coeur ulcéré de remords, mais impuissante à commander à la rébellion de ses sens. Et lui, déjà touché par la mort, il revenait encore, un mélancolique sourire sur ses lèvres pâlies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fièvre, il revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de déesse, ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un crépuscule d’automne, comme les feuilles mortes commençaient à tournoyer le long des boulingrins jaunis, il rendit l’âme dans un dernier baiser.