Le thé chez Miranda

Jean Moréas · Chapitre 14 sur 42

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Le thé chez Miranda

Chapitre II

Philippe était un beau jeune homme de dix-neuf à vingt ans, à la moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe. Ne se doutant guère du passé de sa mère, qui inventa mille ingénieux mensonges pour lui expliquer leur trop longue séparation, il se mit à l’adorer avec toute l’ardeur d’un coeur resté fermé jusque-là aux expansions familiales. La Faënza, de son côté, était littéralement folle de son fils, de son beau Philippe.

La propriété où l’ancienne courtisane résolut d’expier ses péchés mignons était une charmante villa aux contrevents verts autour desquels couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice sanglant. Un petit bois croissant à l’aventure l’enveloppait du mystère exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le parasol d’un grand polonia, les gazouillis des piverts se mêlaient au tintement de l’eau que l’urne d’une nymphe versait dans le petit bassin de marbre rongé de mousse et de jaunes lichens.

La mère et le fils menaient là depuis plusieurs mois une vie douce et paisible. Ils avaient l’un pour l’autre des petits soins frisant parfois le ridicule, des tendresses excessives entrecoupées de feintises de bouderie. La Faënza avait complétement oublié son existence d’autrefois: les tribunes des courses et les baignoires des petits théâtres, les cavalcades dans les Pyrénées et les parties de yacht à Trouville, les grands dîners dans son splendide hôtel du parc Monceau, et les petits soupers au cabaret, où les carafes de champagne et les chartreuses de toutes couleurs rendaient les inénarrables boudinés plus bêtes que nature. Elle avait même fini par se figurer très sincèrement avoir été toute sa vie une sainte femme.

Cependant, malgré toute leur tendresse mutuelle, l’intimité, cette intimité franche et pleine d’abandon, entre la mère qui a fessé son enfant et l’enfant grandi sous les jupes de sa mère, ne venait pas. Et c’était naturel. La Faënza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le sous-préfet, une seule fois comme on sait, à une époque où l’enfant n’était encore qu’un moutard. Elle le revoyait tout à coup grand jeune homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la tempe. Pour le fils, la mère était une étrangère, on aurait pu dire qu’il la voyait pour la première fois. Après cela, on s’expliquera facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment à se dire vous, à avoir dans leurs relations des réserves incompréhensibles et des politesses inutiles.

Madame Verdal avait dépouillé la Faënza, l’hétaïre était définitivement morte en elle. Sa toilette fut sévère: des robes de soie noire avec garniture de jais. Très peu de bagues et des boucles d’oreille d’une ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut pour tout fard l’honnête poudre de riz. Avec une pareille conduite et des rentes très sérieuses, on s’imagine que les voisins de campagne ne pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l’ex-courtisane, il faut placer, au premier rang, la famille Mouflet, composée du papa Évariste Mouflet, ancien notaire, provincial insipide atteint d’une manie incurable de calembredaine; de la maman Olympe, femme honnête et respectée, qui n’avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de leurs trois filles, pas mal tournées, ma foi, pour des filles de notaire.

Mademoiselle Clémentine surtout, l’aînée du couple Mouflet, eût été même fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne caca d’oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-préfecture. Deux grands yeux effarés sous un casque de cheveux d’un châtain convenable; avec ça, une gorge de dix-sept ans qui avait l’air de vouloir tenir ses promesses.

L’ex-courtisane et la famille du notaire allèrent souvent les uns chez les autres pour prendre des tasses de thé, jouer aux jeux innocents et fausser quelques airs d’opéra sur des pianos plus ou moins mal accordés. Philippe, qui n’avait pas appris à être difficile en matière de toilette dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort à son goût la robe vigogne de Mademoiselle Clémentine, tout en lui préférant les trésors qu’elle cachait. Mademoiselle Clémentine, de son côté, ne se sentait pas une insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que le couple Mouflet découvrait tous les jours de nouvelles qualités au fils unique d’une mère jouissant d’une rente de cinquante mille livres. On se faisait donc la cour honnêtement, sous les yeux de la Faënza, qui ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait réunie au grand complet, dans la salle à manger de l’ex-courtisane. Après quelques polkas tapotées par la cadette et des propos oiseusement échangés, le tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l’atmosphère, une flânerie sous les frondaisons rafraîchissantes du jardin. Toute la société accepta avec empressement.

La soirée était superbe. La pleine lune brillait comme un louis d’or fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersèrent par les allées où s’allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Faënza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu’elle crut distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de pierre, deux ombres enlacées. Elle s’arrêta, aux aguets. On aurait dit vraiment qu’un bruit de baisers se mêlait au clapotis de l’eau tombant dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avança jusqu’au banc de pierre, derrière une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe était en train de murmurer les choses les plus douces à l’oreille de Mademoiselle Clémentine.

Alors un sentiment étrange envahit le coeur de l’ex-courtisane; elle eut un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatèrent et, suffoquée de colère, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux complètement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes virulents:

—Elle était vraiment bête pour ne pas s’être aperçue depuis longtemps qu’on venait là pour lui voler son fils. Avec ça qu’elle donnerait son argent pour nourrir un notaire taré et ses traînées de filles. Et la mère Mouflet donc, une pas grand’chose qui couchait avec ses domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien tous ces panés de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait à la porte à coups de balai…

S’oubliant complétement dans sa colère, Madame Verdal redevint la cascadeuse d’autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit de la dispute des plus ordurières invectives.

M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, après avoir répondu par une tirade indignée.

Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas.

La Faënza rentra chez elle dans un état d’exaspération indescriptible. Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis, se levant soudain, elle se mit à embrasser son fils à pleine lèvre, en riant comme une folle.